AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE
L'inscription est replacée : y réstera-t-elle ? Qui sait ce que renferme l'avenir? Qui connaît les grands hommes et qui les juge? Je ne veux rien poursuivre sous le couvercle d'un cercueil ; quand la mort a appliqué sa main sur le visage d'un homme , il ne reste plus d'espace à l'insulte ; mais les passions politiques soiit moins scrupuleuses, ei, pourvu qu'une révolution duie quelques années, il^ est jjeu de gloire qui soit en sûreté dans la tombe. En comparant le récit de M. Thiers à celui de madame de Staël, on pourra saisir quelques-uns des secrets du talent.
Passons à la mort de Louis XVI. L'innocence de la victime, s'emparant du génie de l'auteur, le subjugue et se reproduit tout entière dans ces éloquentes pai oies :
« Dans Paris régnait une sîu|>eur profonde; l'audace du nouveau <( gouvernement a^'ait produit l'effet ordinaire que la force produit sur « les masses, elle les avait paralysées et réduites au silence. Le conseil (( exécutif était chargé de la douloureuse mission de faire exécuier la « sentence. Tous les ministres étaient réunis dans las;«lle de leur séance « et comme frappés de consternation. Le tambour battait dans la ca- « pitale; tous ceux qu'aucune obligation n'appelait à figurer dans cette <( terrible journée se cachaient chez eux. Les portes et les fenêtres « étaient fermées, et chacun attendait chez soi le triste événement. A
« huit heures, le roi partit du Temple. Des officiers de gendarmerie « étaient placés sur le devant de h\ voiture. Ils étaient confondus de la « piété et de la résignation de la \ictime. Une multitude armée formait « la haie. La voiture s'avançait lentement au milieu du silence univer- « sel. On avait laissé un espace vide autour de l'échafaud. Des canons « environnaient cet espace, et la vile populace, toujours prête à outra- « ger le i;énie, la vei tu et le malheur, se pressait derrière les rangs « des fédérés, et donnait seule quelques signes extérieurs de.saiis- « faction. »
Les campagnos d'Italie forment dans l'ouvrage de M. Thiers un épisode à part, qui suffirait seul pour assigner à l'auteur un rang élevé parmi les historiens.
.Après c€t hommage sans réserve rendu aux chefs de l'éccle politique fataliste, il me sera peut-être loisible de hasarder des réflexions sur leur système, parce qu'un en a étrangement abusé.
Les écoliers, comme il arrive toujours, n'ayant point le talent des maîtres, croient les surpasser en exagérant leurs principes. Il s'est formé une petite secte de ihéorisies de Terreur, qui n'a d'amre but que la justification des excès révolutionnaires; espèces d'architectes en ossements et en têtes de moi t, comme ceux qu'on trouve à Rome dans les cntacombrs. Tantôt les égorgemenls sont des conceptions pleines de génie, tantôt des di âmes terribles dont la grandeur couvre la sanglante turpitude. On transforme les événements en personnages; on ne vous dit pas : « Admirez Marat, )> mais, « Admijez ses œuvres; » le meurtrier n'est pas beau, c'est le meurtre qui est di^ûn. Les membres des comités révolutionnaires pouvaient être des assassins publics, mais leurs assassinats sont sublimes ; car voyez les grandes cljoses qu'ils ont pi ofiuites. Les hommes ne sont rien ; les choses sont tout, et les choses ne sont point coupables. On disait autrefois : « Détestez le crime et « pardonnez au criminel. » Si l'on en croyait les parodistes de WM. Thiers et IMignet, la maxime serait renver ée, et il faudrait dire :
« Délestez le criminel et pardonnez que dis-je, pardonnez! aimez,
« révérez le crime ! »
It faut que l'historien dans ce système raconte les plus grandes atrocités sans indignation, et parle d( s plus hautes vertus sans amour : que d'un œil glacé il regarde la société comme soumise à certaines lois irrésistibles, de manière que chaque chose arrive quand elle devait inévitableineiit arriver. L'innocent ou l'homme de génie doit mourir, non pas parce qu'il est innocent ou homme de génie, mais parce que sa mort est nécessaire et que sa vie mettrait obstacle à un fait g. néral placé dans la série des événements. La mort ici n'est rien; c'est laccidenl plus ou moins pathétique : besoin était que tel individu disparût pour l'avancement de telle chose , pour l'accomplissement de telle vérité.
Il y a mille erreurs détestables dans ce système. La fatalité, introduite dans les affaires humaines, n'aurait pas même l'avantage de transporter à l'histoire l'intérêt de la fatalité tragique.
Qu'un personnage sur la scène soit viciime de l'inexorable destin; que, mylgré ses venus, il périsse : quelque chose de lerrible rësulie de ce ressort mis en mouvement par le poêle. Mais que la soi iélé soit i eprésentée comme une espèce de machine qui se meut aveuglément par des lois physiques latentes ; qu'une révolution arrive par cela seul qu'elle doit ai river ; que , sous les roues de son char, comme sous celles du char de l'idole indienne, soient écrasés au hasard innocents et coupables; que l'indifférence ou la pitié soit la même à l'égard du vice et de la venu : cette fatalité de la chose, cette impartialité de l'homme sont hébétées et non tragiques. Ce niveau historique , loin de déceler la vigueur, ne trahit que l'impuissance do celui qui le promène sur les faits. J'ose dire (|ue les deux historiens qui ont produit de si déplorables imitateurs étaient irès-supéricurs à l'opinion dont ou a cru trouver le germe dans leurs ouvrages.
Non, si l'on sépare la vérité morale des actions humaines, il n'est plus de règle pour juger ces actions ; si l'on retranche la vérité morale de la vérité politique, celle-ci reste sans base; aloi s il n'y a plus aucune raison de préférer la liberté à l'esclavage, l'ordre à l'anarchie. Mon intérêt! direz-vous. Qui vous a dit que mon intérêt est l'ordre et la liberté ? Si j'aime le pouvoir, moi, comme tant de révolutionnaires ? Si je veux bien abaisser ce que j'envie, mais si je ne me contente pas d'être un citoyen pauvre et obscur, au nom de quelle loi m'obligerezvous à me courber sous le joug de vos idées ? — Par la force ? — Mais si je suis le plus fort? — En détruisant la vérité morale, vous me rendrez à l'état de nature; tout m'est permis, et vous êtes en contradiction avec vous-même quand vous venez, afin de me retenir, me parler de certaines nécessités que je ne reconnais pas. Ma règle est mon bras : vous l'avez déchaîné; je 1 étendrai pour prendre ou frapper au gré de ma cupidité ou de ma haine.
Grâce au ciel, il n'est pas vrai qu'un crime soit jamais utile, qu'une injustice soit jamais nécessaiie. Ne disons pas que si <ians les révolutions tel homme innocent ou illusire, opposé d esprit à ces révoluiions, n'avait péri, il en eût arrêté le cours; que le tout no doit pas être sacrifié à la partie. Sans doute cet homme de vertu ou de génie eût pu ralentir le mouvement, mais l'injustice ou le crime accomplis sur sa personne retardent mille fois plus ce même mouvement. Les souveiiirs des excès révolutionnaires ont été et sont encore parmi nous les plus grands obstacles à l'établissement de la liberté.
Si, taisant ce que la révolution a fait de bien, ce qu'elle a détruit de préjugés, établi de libertés dans la France, on leiraçait l'histoire de celle révolution par ses crimes, sans ajouter un seul mot, une seule réflexion au texte, metiant seulement bout à bout toutes les horreui s qui se sont diies et perpétrées dans Paris et les provinces pendant quatre ans, celte tête de Méduse ferait reculer pour des siècles le gt^ire humain jusqu'aux dernières bornes de la servitude: l'imagination épouvaniée se refuserait à croire qu'il y ait eu quelque chose de bon caché sous ces aiienlats. Cest donc une étrange méprise que de glorifier ces
attentats pour faire aimer la révolution. Ce n'est point l'année 1793 et ses énormilés qui ont produit la liberté; ce temps d'anarchie n'a enfanté que le despotisme militaire; ce despotisme durerait encore si celui qui avait rendu la Gloire sa complice avait su mettre quelque modération dans les jouissances de la victoire. Le régime constiluiionnel est sorti des entrailles de l'année ^89; nous sommes revenus, après de longs égarements, an point du départ : mais combien de voyageurs sont restas sur la route !
Tout ce qu'on peut faire par la violence, on peut l'exécuter par la loi : le peuple, i\m a la fon e de proscrire, a la force de contraindre à l'ot^éissance sans proscription. S'il est jamais permis de transgresser la justice sous le prétexte du bien public, voyez où cela vous conduit : vous êtes aujourd'iiui le plus fort, vous tuez pour la liberté, l'égalité, la tolérance; demain vous serez le plus faibln, et l'on vous tuera pour la servitude, l'inégalité, le lanatisme. Qu'aurez-vous à dire? Vous étiez un obstacle à la chose qu'on voulait; il a fallu vous faire disparaître; fâcheuse nécessité sans doute, mais enfin nécessité: ce sont là vos principes ; subissez-en la conséquence. Marins répandait le sang au nom de la démocratie, Sylla au nom de l'aristocratie ; Antoine, l épide et Auguste trouvèrent utile de décimer les têtes qui rêvaient encore la liberté romaine. Ne blâmons plus les égorgeurs de la Saint-Barthélémy; ils étaient obligés (bien malgré eux sans doute) d'ainsi faire pour arriver à leur but.
11 n'a péri, dit-on, que six mille victimes par les tribunaux révolulionnaiies. C'est peu ! reprenons les choses à leur origine.
Le premier numéro du Bulletin des Lois contient le décret qui institue le tribunal révolutionnaire : on main lient ce décret à la tête de ce recueil, non pas, je suppose, pour en faire usage en temps et lien, mais comme une inscription redoutable gravée au fronton du temple des lois, pour épouvanter le législateur et lui inspirei" l'horreur de l'injustice. Ce décret prononce que la seule peine portée par le tribunal révolutionnaire est la peine de mort. L'article 9 autorise tout citoyen à saisir ei à conduire devant les magistrats les conspirateurs et les contre-révolfttionnaires; l'arlicle lo dispense de la preuve testimoni:ile ; et l'article 16 prive de défenseur les conspirateurs. Ce tribunal . était sans appel
Voilà d abord la grande base sur laquelle il nous faut asseoir notre admiration : honneur à l'équité révolutionnaire ! honneur à la justice de la caverne! Mnintenant, compulsons les actes émané&de cette justice. Le républicain IVudhomme, qui ne haïssait pas la révolution, et qui a écrit lorsque le sang était tout chaud, nous a laissé six volumes de détails. Deux de ces six volumes sont consacres à un dictionnaire où chaque criminel se trouve inscrit à sa lettre alphabétique, avec ses 7wm, prénoms, âge, lieu de naissafice , qualité, dofnicile , profession, date et motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution. On y trouve parmi les guillotinés dix-huit mille six cent treize victimes ainsi réparties :
Ci-devant nobles 1,578
Femmes idem : . . . 750
Femmes de laboureurs et d'arlis;<ns. l,4f;7
Religieuses 350
Prêtres 1,135
Hommes non nobles de divers étals. . 13.633
Total. . . 18,613
Femmes mortes par suites de couches prématurées. . 3,400
Femmes enceimes et en couches 348
Femmes tuées dans la Vendée 15.000
Enfants id. id. . . 22.000
Morts dans 1;» Vendée ." . . 900.000
Victimes sous le proconsulat de Carrier y à Nantes. . . 32,000
Enfants fusillés 500
Id. noyés . Ij.'iOO
Femmes fusillées 264
Titxnt l ^^- n^>yées 500
l'oni . ppêires ftisillés 300
Id noyéi^ 460
Nobles novés l/<04
Arti.sans id 5.300
Victimes f« Lyon 31,000
Dans ces nombres ne sont point compris les massacrés à A^ers îille^^, aux Carmes, à l'Abbaye, à la glacière d'Avignon; les fusillés de Toulon et de Marseille après les siéi;es de ces deux ville.-, et les ëgoi'ges delapeûte ville provençale de Bédouin, doni U population péril tout entière.
Pour rexécution de la loi des suspects, du 21 septembre 1793, plus de cinquaiiie mille comiK s rëvolutonnaires furent insiaiiés sur la surface de la France. D'après les ca'culs du co?:veniioKnel Cambon, i!s coûtaient annuellement c'nt] cent quatre-vingt-onze millions (assignats). Chaque membre de ces comités recevait trois francs par jour, et ils étaient ( inq cent quarante mille*: c'étaient cinq cent quarante mille accusateurs ayant droit de désigner à la mort. A Paris, seulement, on compta t. soixante comités révolutionnaires ; chacun d'eux avait sa prison pour la dettiition des suspects.
Vous remarquerez que ce ne sont pas seulement des nobles , des prè.res , des religieux^ qui figurent ici dans le registre mortuaire ; s'il ne s'agissait que de ces gens-la, la Terreur serait véritablement la Venu: cai aille l sotte espèce! Mais voilà dix-huit mille neuf cent vingt-irois hommes non nobles, de divers états, et deux mille deux cent trente ei une femmes de laboureurs ou d'artisans, deux mille enfants guillotinés, no^ es et fusillés :à Bordeaux, on exécutait j;our crime de ne'gociantifiine. Des femmes! mais savez-vous que dans aucun pays, dans aucun temps, chez aucune nation de la terre, dans aucune proscription politique, les femmes n'ont été livrées au bourreau, si ce n'est quelques têtes isolées à Rome sous les empereurs, en Angleterre sous Henri VIIÏ, la reine Marie et Jacques II? la Terreur a seule donné au monde le lâche et impitoyable spectacle de l'assassinat juridique des femmes et des enfants en masse.
Ij6 préface.
Lo girondin Biouffe, prisonnier avec Vergniaud, madame Rolland et leurs amis à la Conciergerie, rapporte ce qui suit dans ses Mémoires d'un détenu : « Les femmes les plus belles, les plus jeunes, les plus « iméressantes, tombaient pêle-mêle dans ce gouffre (l'Abbaye), dont « elles sortaient pour aller par douzaines inonder 1 echafaud de leur « sang.
« On eût dit que le gouvernement était dans les mains de ces hommes « dépravés qui, non contents d'insulter au sexe par des goûts mons- « trueux, lui vouent encore une haine implacable. De jeunes femmes « enceintes, d'autres qui venaient d'accoucher, et qui étaient encore « dans cet état de faiblesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la « nature qui serait respecté par les peuples les plus sauvages; d'autres « dont le lait sciait arrêté tout à coup, ou par Irayeur, ou parce qu'on « avait arraché leurs enfants de leur sein, étaient jour et nuit précipi- « tées dans cet abîme. Elles arrivaient traînées de cncbots en cachots, « leurs faibles mains comprimées dans d'indignes teis : on en a vu qui « avaient un collier au cou. Elles entraient, les unes évanouies et por- « tées dans les bras des guichetiers qui en riaient, d'autres en état de « suipéfaciion qui les rendait comme imbéciles : vers les derniers mois « surtout (avant le 9 thermidor), c'était l'activité des enfers ; jour et « nuit les Verrous s'ngiiaient ; soixante personnes arrivaient le soir « pour aller à 1 echafaud le lendemain ; elles étaient remplacées par « cent autres, que le même sort attendait le jour suivant.
<( Quatorze jeunes filles de Ver iun, d'une candeur sans exemple, et « qui avaient l'air de jeunes vierges préparées pour une fête publique, « furent menées ensemble à l'échalaud. Elles disparurent tout à coup et « furent moissonnées dans leur printemps : la cour des femmes avait « lair, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs « par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à ce- « lui qu'excita cette barbarie.
« Vingt lemm<s du Poitou , pauvres paysannes pour la plupart , fu- « rent également assassinées ensemble. Je les vois encore, ces mal- <( heui euses viciimes ; je les vois étendues dans la cour de la Concier- « g( rie, accablées de la fatigue d'une longue route et dormant sur le
« pavé Au moment d'aller au supplice, on arracha du sein d'une de
« ces infortunées un entant qu'elle nourrissait, et qui, au moment « même, s'abreuvait d'un lait d nt le bourreau allait tarir ta source : 6 « ci'is de la douleur maternelle, que vous* fûtes aigus î mais sans
« effet Quelques femmes sont mortes dans la charrette, et
« on a guilloiiné leurs cadavres. J\'ai-je pas vu, peu de jours avant le « 9 thermidor, d'autres lemmes traînées à la mort? elles s'eiaient
« déclarées enceintes Et ce sont des hommes, des Français, à qui
« leurs philosophes les plus éloquents prêchent depuis soixante an-
« nées rhnmaiiité et la toléiance! Déjà un
« aqueduc immense, qui devait voiturer du sang, avait été creusé à la « place Saint- Antoine. Disons-le, quelque horrible qu'il soit de le dire, « tous les jours le sang humain se puisait par seaux, et quatie hommes
« étaient occupés, au moment de l'exécution, à les vider dans cet « aqueduc.
« C'était vers trois heures de l'après-midi que ces longues procès- « sions de victimes descendaient au tribunal, et traversaient lentement « sous de longues vof.les, au milieu des prisonniers qui se rangeaient « en haie pour les voir passer avec une avidité sans pareille. J'ai vu « quarante-cinq magistrais du parlement de Paris, trente-trois du « parlement de Toulouse, allant àlamortdumème air qu'ils marchaient « autrefois aux cérémonies publiques ;j'ai vu trente fermiers généraux « passer d'un pas calme et ferme; les vingt-cinq premiers négociants « de Sedan plaignant eu allant à la mort dix mille ouvriers qu'ils lais- « saierii ï-ans pain. J :!i vu cv ■^a]fsser,V effroi des rebelles de fa Fen- « dee, et le plus bel homme de guerre qu'eût la France ; j'ai vu tous ces « généraux eue la victoire venait de couvrir de lauriers qu'on chan- « geait soudain en cyprès; enfin tous ces jeunes militaires si forts, si « vigoureux.... ils marchaient silencieusement.... Ils ne savaient que « moui'ir. »
Prudhomme va compléter ce tableau -.
« La mission de le B )n dans les départements frontières du Nord « peut être comparée à l'apparition de ces noires furies si redoutées « dans les temps du paganisme »
Dans les jours de fêtes l'orchesire était placé à côté de l'échafaud ; le Bon disait aux jeunes lilles qui s'y trouvaient : <( Suivez la voix de la « nature, livrez-vous, abandonnez-vous dans les bras de vos amanis.»
« Des enfants qu'il avait corrompus lui formaient une garde et « étaient les espions de leurs parents. Quelques-uns avaient de « petites guillotines avec lesquelles ils s'amusaient à donner la mort à « des oiseaux et à des souris. » On sait que le Bon, après avoir al)usé d'une femme qui s'était livrée à lui pour sauver son mari, fit mourir cet homme sous les yeux de cette femme, à laquelle il ne resta que l'horreur de son sacrifice ; genre d'atrocités si répétées d'ailleurs , que Prudhommie dit qu'on ne les saurait compter.
Carrier se distingua à Nantes : « Environ quatre-vingts femmes « extraites de l'entrepôt, traduites à ce champ de carnage, y furent « fusillées : ensuite on les dépouilla, et leurs corps reslôreiil ainsi épars « pendant trois jours.
« Cinq cents enfants des deux sexes, dont les plus âgés avaient qua- « torze ans, sont conduits au même endroit pour y être fusillés. Jamais « spectacle ne fut plus attendrissant et plus effroyable ; !a petiiesse de « leur taille en met plusieurs à l'abri des coups de feu ; ils délient leurs « liens, s'éparpilleni jusque dans les bataillons de leurs bourreaux, « cherchent un refuge entre leurs jambes, qu'ils embrassent fortement, « en levant vers eux leur visage où se peignent à la fois l'innocence et «l'effroi. Rien ne fait impression sur ces exterminateurs,, ils les « égorgent à leurs pieds. »
Noyades à Nantes :
« Une quantité de femmes, la plupart enceintes, et d'autres pressant
« leur nourrisson sur leur sein, sont menées à bord des gabares
« Les innocentes caresses, le sourire de ces tendres victimes versent « dans Tàme de ces mères éplorées un sentiment qui achève de déchi- « rer leurs entrailles; elles répondent avec vivacité à leurs tendres « caresses, en songeant que c'est pour la dernière fois!!I Une d'elles « venait d'accoucher sur la grève, les bourreaux lui donnent à peine « le temps de terminer ce grand travail ; ils avancent ; toutes sont « amoncelées dans la gabare, et, après les avoir dépouillées à nu, on « leur attache les mains derrière le dos. Les cris les plus aigus, les « reproches les plus amers de ces malheureuses mères se font entendre <( de toutes paris contre les bourreaux; Fouquet, Robin et Lambeity « y répondaient à coups de sabre, et la timide beauté, déjà assez « occupée à cacher sa nudité aux monstres qui l'outragent, détourne « en frémissant ses regards de sa compagne défigurée par le sang, et « qui déjà chancelante vient rendre le dernier sôupii- à ses pieds. Mais « le signal est donné; les charpentiers d'un coup de hache lèvent les (( sabords, et l'onde les ensevelit pour jamais. »
Et voilà l'objet de Vos hymnes î Des milliers d'exécutions en moins de trois années, en vertu d'une loi qui privait les accusés de témoins, de défenseurs et d'appel! Songez-vous que lesouvenir d'une seule condamnation inique, celle de Socrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux? Pour entonner le chant de triomphe, il faudrait du moins attendre que les pères et les mères, les femmes et les enfanls, les frères et les sœurs d» s victimes fusseiu morts, et ils couvrent encore la France. Femmes, bourgeois, négociants, magistrats, paysans, soldais, généraux, immense majorité plébéienne sur laquelle est tombée la Terreur, vous plaît-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle ?
On dit : Une révolution est une bataille; comparaison défeciueuse. Sur un champ de bataille, si on reçoit la mort on la donne ; les deux partis ont les armes à la main. L'exécuteur des hantes œuvres combat sans péril; lui seul tient la corde ou le glaive; on lui amène l'ennemi garrotté. Je ne sache pas qu'on ait jama'S appelé duel ce qui se passait entre Louis XVI, la jeune fille de Verdun, Bailly, André Chénier, le vieillard Malesherbes et le bourreau. Le voleur qui m'attend au coin d'un bois joue du moins sa vie contre la mienne; mais le révoluiionnaire qui, du sein de la débauche, après s'êlre vendu tantôt à la cour, tantôt au parti républicain, envoyait à la place du supplice des tombereaux remplis de femmes, quels risques courait-il avec ces faibles adversaires?
Les prodiges de nos soldats ne furent point l'œuvre de la Terreur; ils linrent à l'esprit militaire des Français, qui se réveillera toujours au son de la trompette. Ce ne furent point les commissaires de la Convention et les guillotines à la suite des victoires qui rétablirent la discipline dans les armées; ce furent les armées qui rapportèrent l'ordre dans la France.
La preuve que ce temps mauvnis n'avait rien de supérieur propre à être reproduit, c'est qu'il serait impossible de le faire renaître. Les émeutes, les massacres populaires sont de tous, les siècles, de tous les pays ; mais une organisation complète de meurtres appelés légaux, des tribunaux jugeant à mort dans toutes les villes, des assassins affiliés dépouillant leurs victimes et les conduisant presque sans gardes aa supplice, c'est ce qu'on n'a vu qu'une fois, c'est ce qu'on ne reverra jamais. Aujourd'hui les individus résisteraient un à un i chacun se défendrait dans sa maison, sur son champ, dans la prison, au supplice même. La Terreur ne fut point une invention de quelques géants ; ce fut tout simplement une maladie morale, une pesie. Un médecin, dans son amour de l'art, s'écriait plein de joie : « On a retrouvé la lèpre. » On ne retrouvera pasia Terreur. N'apprenons point au peuple à choyer les crimes: ne nous donnons point pour une nation d'ogres, qui lèche comme le lion avec délices ses mâchoires ensanglantées. Le système de la Terreur, poussé à l'extrême, n'est autre que la conquête accomplie par l'extermination} or, on ne peut jamais consumer assez vile tous les holocaustes pour que l'horreur qu'ils inspirent ne soulève pas jusqu'aux allumeurs de bûchers.
La même admiration que l'on accorde à la Terreur, on la prodigue aux terroristes avec aussi peu de raison : ceux qui les ont vus de près saventque la plupart d'entre eux n'étaient que des misérables dont la capacité ne s'élevait pas au-dessus de l'esprit le plus vulgaire ; héros de la peur, ils tuaient dans la crainte d'être tués. Loin d'avoir ces desseins profonds qu'on leur suppose aujourd'hui, ils marchaient sans savoir où ils allaient, jouets de leur ivresse et des événements. On a prêté de l'intelligence à des instincts matériels; on a forgé la théorie d'après la pratique ; on a tiré la poétiqîie dupoëme. Si même quelquesuns de ces stiipides démons ont par hasard mêlé quelques qualités à leurs vices, ces dons stériles ressemblaient aux fruits qui se détachent de la branche et pourrissent au pied de l'arbre qui les a portés. Un vrai terroriste n'est qu'un homme mutilé, privé comme l'eunuque de la faculté d'aimer et de renaître : c'est son impuissance dont on a voulu faire du génie.
Que, dans la fièvre révolutionnaire, il se soit trouvé d'atroces sycopbantes engraissés de sang comme ces vermines immondes qui pullulent dans les voiries; que des sorcières plus sales que celles de Macbeth aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisait bouillir les membres déchirés de la France, soit; mais que l'on rencontre aujourd'hui des hommes qui, dans une société paisible et bien ordonnée, se constituent les meilleurs apologistes de ces brutales orgies ; des hommes qui parfument et couronnent de fleurs le baquet où tombaient les têtes à couronne ou à bonnet rouge ; des hommes qui enseignent la logique du meurtre, qui se font maîtres ès-arts de massacre, comme il y a des professeurs d'escrime ; voilà ce qui ne se comprend pas.
Défions-nous de ce mouvement d'amour-propre qui nous fait croire à la supériorité de notre esprit, à la forlitude de notre âme, parce que
60 PRÉFACF.
nous envisageons de sang-froid les plus épouvantables catastrophes : le bourreau manie des troncs palpitants sans en être ému ; cela prouvel-il la fermeté de son caractère et la grandeur de son intelligence? Quand le plus vil des peuples, quand les Romains du temps de l'empire couraient au spectacle des gladiateurs; quand vingt mille prisonniers s'égorgeaient pour amuser un Néron entouré de prostituées toutes nues; n'était-ce pas là de la terreur sur une grande échelle? Le mot changera-t-il le fait? Faudra-t-il trouver horrible, au nom de la tyrannie, ce qu'on trouverait admirable au nom de la liberté?
Placer la fatalité dans l'histoire, c'est se débarrasser de la peine de penser, s'épargner l'embarras de rechercher la cause des événements. Il y a bien autrement de puissance à montrer comment la déviation des principes de la morale et de la justice a produit des malheurs, comment ces malheurs ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice ; il y a certes en cela bien plus de puissance qu'à mettre la société sous de gros pilons qui réduisent en pâte ou en poudre les choses et les hommes : il ne faut que lâcher l'écluse des passions, et les pilons vont se levant et retombant. Quant à moi, je ne me sens aucun enthousiasme pour une hache. J'ai vu porier des tètes au bout d'une pique, et j'affirme que c'était fort laid, ,1'ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisaient promener ces têtes; je déclare qu'il n'y avait rien de moins vaste : le monde les menait, et elles croyaient mener le monde. Un des plas fameux révolutionnaires, à moi connu, était un homme léger, bavard, d'un esprit court, et qui, privé de cœur de toute façon, en manquait dans le péril. Les équarrisseurs de chair humaine ne m'imposent point : en vain ils me diront que, dans leurs fabriques de pourritures et de sang, ils tirent d'excellents ingrédients des carcasses industriellement pilées : manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté, un grain de vertu, une étincelle de génie.
Que les théoriciens de terreur gardent donc s'ils le veulent leur fanatisme à la glace, lequel leur fournit deux ou trois phrases inexplicables fie nécesnlé, de mouvement, de force progressive, sous lesquels ils cachent le vide de leurs pensées, je ne les lirai plus; mais je relirai les deux historiens qu'ils ont pris si mal à propos pour guides, et dont le talent me fera oublier leurs infirmes et sauvages imitateurs.
Au surplus, un auteur à qui la liberté doit beaucoup, le dernier orateur de ces générations constitutionnelles qui finissent; un homme dont la tombe récente doit augmenter l'autorité, M. Benjamin Constant, a conibaiiu avec moi ces dogmatiques de terreur. Il faut lire tout entier, dans s s Melunges de littérature et de politique, l'article dont je ne citerai que ce passage : « La Terreur n'a prodijit aucun bien. A côté (c d'elle a existé ce qui était indispensable à tout gouvernement, mais « ce qui aurait existé sans elle, et ce qu'elle a corrompu et empoisonné
u en s'y mêlant
^ Ce régime abominable n'a point, comme on l'a dit, préparé le peuple
« à la liberté ; il Ta préparé à subir un joug quelconque ; il a courbé « les lèies, mais en dégradant les esprits, en flétrissant les cœurs; il « a servi pendant sa durée les amis de Tanarchie, et son souvenir sert « maintenant les amis de l'esclavage et de l'avilissement de l'espèce « humaine
'v( Je n'aurais pas rappelé de tristes souvenirs, si je n'avais pensé « qu'il importait à la France, quelles que soient désormais ses desti- (( nées, de ne pas voir confondre ce qui est digne d'admiration et ce « qui n'est digne que d'horreur. Justifier le régime de 1793, peindre « des forfaits et du délire comme une nécessité qui pèse sur les « peuples toutes les fois qu'ils essayent d'être libres, c'est nuire à une « cause sacrée, plus que ne lui nuiraient les attaques de ses ennemis
« les plus déclarés
<( Séparez donc soignonsemeni les époques et les actes ; flétrissez ce « qui est éternellement coupable ; ne recourez pas à une métaphysique <( abstraite et subtile pour prêter à des attentats l'excuse d'une fatalité « irrésistible qui n'existe pas ; n'ôiez pas à vos jugements toute auto- « rite, à vos hommages toute valeur. »
Une pensée doit nous consoler, c'est que le régime de la Terreur ne peut renaître, non-seulement, comme je l'ai dit, parce que personne ne s'y soumettrait, mais encore parce que les causes et les circonstances qui l'ont produite ont disparu. En 1793, il y avait à jeter à terre l'immense édifice du passé, à faire la conquête des idées, des institutions, des propriétés. On conçoit comment un système de meurtre, appliqué ainsi qu'un levier à la démolition d'un monument colossal, pouvait sembler une force nécessaire à des esprits' pervers ; mais tout est renversé aujourd'hui, tout est conquis, idées, institutions, propriétés. De quoi s'agit-il maintenant? D'une forme politique un peu plus ou un peu moins républicaine, de quelques lois à abolir ou à publier, de quelques hommes à remplacer par quelques autres. Or, pour d'aussi minces résultats qui ne rencontrent aucune résistance colleclive, qui ne blessent aucune classe particulière fie la sociéié, il n'est pas besoin de mettre une nation en coupe réglée. On ne fait point de la terreur à 'priori : la Terreur ne fut point un plan combiné et annoncé d'avance; elle vint peu à peu avec les événements -, elle commença par les assassinats privés et désordonnés de 1789, 1790, 1791, 1792, pour arriver aux assassinats publics et réguliers de 1793. Les terroristes ne savaient pas d'avance qu'ils élaieni des terroristes. Nos terroristes de théorie nous crient : « Oyez, nous sommes des terroristes barbus ou imberbes, « nous! Nous allons établir une superbe terreur. Venez que nous « vous coupions le cou. Nous sommes des hommes énergiques, nous! « Le génie est notre fort. » Ces parodistes de terreur, ces terroristes de mélodrame, bien capables sans doute de vous tuer, si vous les en défiez, pour la preuve et l'honneur de la chose, seraient incapables de maintenir trois jours en permanence l'instrument de mort qui retomberait sur eux.
De ces Études historiques.
Il est temps de rendre compte de mes propres Études. J'ai déduit dans mon Avant-propos les raisons pour lesquelles on ne me lira point, les causes pour lesquelles je perds le dernier grand travail de ma vie; mais enfin si dans quelque moment dérobé à l'importance des catastrophes du jour ; si dans ces courts intervalles de repos qui séparent les événements dans les révolutions, quelques hommes singuliers s'enquéraienl de mes recherches, je leur vais épargner la peine d'aller plus avant. Quand on aura jeté un coup d'œil sur cette fin de préfuce, on sera à même de dire, si l'on veut, qu'on a lu mon ouvrage, de l'approuver et de le combattre sans l'avoir lu, si par hasard on avait le loisir ou la fantaisie de s'occuper d'une controverse littéraire.
J'ai donné à la première partie de mon travail le litre à! Études historiques^ en lui laissant toutefois celui de Discours que j'avais d'abord choisi. J'ai pensé que ce titre ^Etudes convenait mieux à la modestie de mon travail, qu'il me donnait plus de liberté pour parler des diverses choses convergentes à mon sujet, et ne m'obligeait pas de tenir incessamment mon style à la hauteur du discours.
Dans l'Introduction, j'expose mon système ; je définis les trois vérités qui sont le fondemcni de l'ordre social : la vérité religieuse, la vérité philosophique ou l'indépendance de l'esprit de l'homme , la vérité politique ou la liberté. Je dis que tous les faits historiques naissent du choc, de la division ou de l'alliance de ces trois vérités. J'adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne, non pas, comme Bossuet, en faisant du chrisiianisme un cercle inflexible, mais un cercle qui s'étend à mesure que les lumières et la liberté se développent. Le christianisme a eu plusieurs ères : son ère morale ou évangélique, son ère des martyrs, son ère métaphysique ou tliéologique, son ère politique j il est arrivé à son ère ou à son âge philosophique.
Le monde moderne prend naissance au pied de la croix. Les nations modernes sont composées de trois peuples, païen, chrétien et barbare ; de là la nécessité, pour les bien connaître, de remontei* a leurs origines; de là l'obligation, pour 1 historien, de repreufire les faits au icmps d'Auguste, où commencent à la fois l'empiie romain, le christianisme et les premiers mouvements des Barbares.
Ainsi : Histoire de l'empire romain inêlée à l'histoire du christianisme, lequel attaque au dedans la société païenne, tandis que ies Barbares l'assaillent au dehoi s ; Histoire des invasions successives des Barbares; il en faut distinguer deux principales : l'une quand les Barbares n'avaient point encore reçu la foi, l'autre lorsqu'ils étaient devenus chrétiens.
Principaux vices de l'ancienne société ; elle était fondée sur deux abominations : le polythéisme et l'esclavage. Le polythéisme, en faussant la vérité religieuse, l'unité d'un Dieu, faussait toutes les ventés morales; l'esclavage corrompait toutes les vérités politiques.
Philosophie des païens : ce qu'elle donna au chrislianisuie et ce que le chi ibtianisme reçut d'elle. Les philosophes grecs fireut sortir la phi-,
losophie des temples et la renfermèrent dans les écoles ; les prêtres chrétiens firent sortir la philosophie des écoles et la livrèrent à tous les hommes.
Le polythéisme se trouva sous Julien dans la position où le christianisme se trouve de nos jours, avec cette différence qu'il n'y aurait rien aujourd'hui à substituer au christianisme, et que sous Julien le christianisme était là, tout prêt à remplacer l'ancienne religion. Inutiles efforts de Julien pour faire rétrograder son siècle : le temps ne recule point, et le plus fier champion ne pourrait le faire rompre d'un» semelle. Conveision de Constantin, destruction des temples. La vérité politique commence à rentrer dans la société par la morale chrétienne et par les institutions des Barbares. Entre les grands changements opérés dans l'ordre social par le christianisme, il faut remarquer principalement Vémartcipation des femmes, qui néanmoins ii'ost p:is encore complète par la loi, et le principe de V égalité humaine, inconnu de l'antiquité polythéiste.
Toutes Jes origines de notre société ont été placées deux siècles trop bas : Constantin, qui remplaça le grand patriciat par une noblesse titrée, et qui changea avec d'autres institutions la nature de la société latine, est le véritable fondateur de la royauté moderne, dans ce qu'elle conserva de romain.
Entre les monarchies barbares et l'empire puremenî latin-romain, il y a eu un empire romain-barbare qui a duré près d'un siècle avant la déposition d'Augustule. C'est ce qu'on n'a pas remarqué, et ce qui explique pourquoi, au moment de la fondation des royaumes barbares, rien ne parut changé dans le monde : aux malheurs près, c'étaient toujours les mêmes hommes et les mêmes mœurs.
Arrivé à travers les faits jusqu'à l'ère; tion du royaume d'Italie par Odoacre, et à celle du royaume des Frankspar Khlovigh, je m'a:rê!e, et je présente séparément les trois grands tableaux des moeurs, des lois, de la religion des païens, des chrétiens ei des lîarbares.
Concentration de toutes les philosophics et de toutes les religions dans l'Asie hébraïque, persane et grecque. Grande école des prophètes. Systèmes philosophiques. Hérésies juives et grecques : affinités des systèmes philosophiques et des hérésies. L'hérésie maintint l'indépendance de l'esprit humain, et fut favorable à la vérité philosophique.
Là se terminent les Études historiques^ et j'y substitue un nouveau litre pour continuer ma marche.
On sait que mon premier plan avait été de faire des Discours historiques depuis l'établissement du christianisme (en passant par l'empire romain, les races mérovingienne et carlovingienne, et la race capétienne) jusqu'au règne de Philippe VI dit de Valois. Ace règne, je me proposais d'écrire l'histoire de France proprement dite, et de la conduire jusqu'à la révolution. Je ne m'étais engagé à publier, dans la collection de mes OEuvres^ que les Discours historiques. La vie qui m'échappe ne me permettant pas d'accomplir mes projets, je me suis déterminé à satisfaire ceux de mes lecteurs qui témoignaient le désir
de connaître mon système entier sur l'histoire de notre patrie. En conséquence , je trace une Anahjse raisonnee de cette histoire sous les deux premières races et sous une partie de la troisième. Quand j'arrive à l'époque où devait commencer mon histoire proprement dite, je donne des fragments des règnes de Philippe de Valois et du roi Jean, notamment les batailles de Crécy et de Poitiers, ayant soin de remplir les lacunes par des sommaires. Après ces deux règnes, je reprends V Analyse raisonnee^ et je la continue jusqu'à la mort de Louis XVI.
\.es Etudes ou Discours historiques iiès-élendiis, qui vont d'Auguste à Augustule, montrent par la profondeur des fondements l'intention où j'étais d'élever un grand édifice : le temps m'a manqué ; je ne puis Mlir sur les masses que j'avais enfoncées dans la terre qu'une espèce de baraque en planches, ou en toile, peinte à la grosse brosse, représentant tant bien que mal le monument projeté, et entremêlée de quelques membres d'architecture sculptés à part sur mes premiers dessins. Quoiqu'il en soit, voici ce que l'on trouve dans le tracé de mon plan, autrement dans mon Analyse raisonnee:
Pour les deux premières races , j'adopte généralement les idées de ÏÉcole moderne^ je ne transforme point les Franks en Français ; je vois la société romaine subsister presque tout entière , dominée par quelques Barbares, jusque vers la fin de la seconde race. Je suis le système de M. Thierry quant aux noms propres de la première et de la seconde race. Kien en effet ne fixe mieux le moment de la métamorphose des Franks en Français que les altérations survenues dans les noms. Mais je n'ai pas tout à fait orthographié les noms franks comme l'aiilciir des Leitres sur l'histoire de France, je n'écris pas Khloi^owiq ou Chlodowig pour Clovis; j'écris hblodovigh; je blesse moins ainsi , ce me semble, les habitudes de notre œil et de notre oreille. La première syllabe de Clovis reste Klo ; en l'écrivant Chlo , la prononciation française obligerait à dire Chelo ; j'ajoute un h au g comme dans l'allemand, ce qui, adoucissant ou mouillant le g, fait comprendre comment le ^rA a pu se changer en s. Je n'insiste pas sur l'orthographe des autres noms, on la verra.
Au surplus, elle estjustifiée par les chroniqueurs latins, germaniques etvieux français ; du ïiiletet surtout Chantereau-Lefebvre l'ont essayée dans quelques noms : il me semble utile que cette réforme passe enfin dans notre histoire. J'avoue cependant que j'ai été faible a l'égaid de Charlemagne; il m'a été impossible de le changer en Karle le Grand, excepté en citant le moine de Saint-Ga!l. Que voulez-vous î on ne peut rien contre la gloire; quand elle a fait un nom, force est de l'adopter, l'eût-elle mal prononcé. Les Grecs étaient grands corrupteurs de la vérité syllabique ; leur oreille poétique et dédaigneuse, sans s'embarrasser de la vérité historique, ramenait de force les noms barbares à l'euphonie. J'écris aussi Karle le Martel au lieu de Karle-Marteau : c'est absolument la même chose dans la vieille langue, et j'espère que l'habitude du Martel fera pardonner au Karle. J'avais commencé des lecherches assez considérables sur les Gau-
loîs; Touvrage de M. Amédée Thierry a paru, et j'aî abandonné mon travail : il était dans la destinée des deux frères de m'insiruire et de me décourager.
Mais si je me suis soumis aux heureuses innovations de l'école moderne, je combats aussi quelques-uns de ses sentiments : je ne puis admettre, par exemple, que les Franks fussent des espèces de sauvages tels que ceux chez lesquels j'ai vécu en Amérique ; les faits repoussent celte supposition. Je rejette également la seconde invasion des Franks, laquelle aurait mis les Carlovingiens sur le trône : j'ai dit plus haut les motifs de mon incrédulité. Quant à l'ancienne école, je lui nie sa doctrine de l'hérédité des rois de la première et de la seconde race ; je soutiens que l'élection était partout ; qu'il ne pouvait y avoir usurpation là où il y avait élection. Il y a plus : j'avance que X hérédité thi une chose nouvelle dans les successions souveraines ; que l'antiquité européenne tout entière l'a ignorée; que cette hérédité n'a commencé qu'à Hugues Capet, au dixième siècle, par une raison que j'indiquerai dans un moment.
L'antiquité romaine barbare finit vers la fin de la seconde race , et alors s'opère une des grandes transformations de l'espèce humaine par rétablissement de la féodalité. Le moyen âge fut l'ouvrage du christianisme mêlé au tempérament des Barbares et aux institutions germaniques.
Avant d'entrer dans V analyse raisonnée des règnes de la troisième race, je montre quelle était la communauté chrétienne et quelle était la constitution de l'Eglise chrétienne, deux choses différentes l'une de Tautre. Je prouve que l'Église chrétienne était une monarchie élective, représentative, républicaine, fondée sur le principe de la plus complète égalité; que l'immense majorité des biens deTÉglise appartenait à la partie plébéienne des nations ; qu'une abbaye n'était qu'une maison romaine ; que le pape, souvent tiré des dernières classes sociales, était le tribun et le mandataire des libertés des hommes ; que c'était en cette qualité d'unique représentant d'une vérité politique opprimée, qu'il avait mission et qualité déjuger et de déposer les rois. Je dis qu'à cette époque où le peuple disparut, le peuple se fit prêtre et conserva sous ce déguisement l'usage et la souveraineté de ses droits : c'est l'ère politique du christianisme. Le christianisme dut entrer dans l'État et s'emparer du pouvoir temporel lorsque toutes les lumières furent concentrées dans le clergé. La liberté est chrétienne.
On voit par cet exposé combien mes idées sur le christianisme diffèrent de celles de M. le comte de Maistre, et de celles de M. l'abbé de la Mennais : le premier veut réduire les peuples à une commune servitude, elle-même dominée par une théocratie; le second me semble appeler les peuples ( sauf erreur de ma part) à une indépendance générale sous la même domination théocratique. Ainsi que mon illustre compatriote, je demande l'affranchissement des hommes ; je demande encore, ainsi qu'il le fait, l'émancipation du clergé, on le verra dans ces Ëtudesi mais je ne crois pas que la papauté doive être une espèce de
pouvoir dictatorial planant sur de futures républiques. Selon moi, Te christianisme devint politique au moyen âge par une nécessité rigoureuse : quand les nations eurent perdu leurs droits, la religion, qui seule alors était éclairée et puissante, en devint la dépositaire. Aujourd'hui que les peuples les reprennent, ces droits, la papauté abdiquera naturellement les fonctions temporelles, résignera la tutelle de son grand pupille arrivé à l'âge de majorité Déposant l'autoiité politique dont il fut justement investi dans les jours d'oppression et de barbarie, le clergé rentrera dans les voies de la primitive Eglise, alors qu'il avait à combattre la fausse religion, la fausse morale et les fausses doctrines philosophiques. Je pense que l'âge politique du christianisme finit; que son âge philosophique commence ; que la papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le principe de la foi prise dans le sens le plus rationnel et le plus étendu. L'unité catholique sera personnifiée dans un chef vénérable représentant lui-même le Christ, c'est-à-dire les vérités de la nature de Dieu et de la nature de l'homme. Que le souverain pontife soit à jamais !e conservateur de ces vérités auprès des reliques de saint Pierre et de saint Paul ! Laissons dans la Rome chrétienne tout un peuple tomber à genoux sous les mains d'un vieillard- Y a-t-il rien qui aille mieux à l'air de tant de ruines? En quoi cela pourrait-il déplaire à notre philosophie I Le pape est le seul prince qui bénisse ses sujets.
La vérité religieuse ne s'anéantira point, parce qu'aucune vérité ne se perd ; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui, ne croyant plus au fils de l'Homme , sont les enfants ingrats de la nouvelle synagogue.* Or, je ne sache rien de plus beau qu'une institution consacrée à la garde de cette vérité d'espérance où les âmes se peuvent venir désaltérer comme à la fontaine d'eau vive dont parle Isaie. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus ; les enfants du Christ, de quelque lignée qu'ils proviennent, se sont serrés au pied du Calvaire, souche naturelle de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé ; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évêques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité catholique ; avec quelques concessions de part et d'autre, l'accord serait bientôt fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel éclat , le christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place '. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle ; comme les institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation. Elle cesse d'être politique, elle devient philosophique sans cesser d'être divine : son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile.
* Depuis que ces lignes ont été écrites, le cardinal Capellari a été nommé pape. C'est un homme d'une vaste science, d'une éminenle vertu, et qui comprend soa siècle ; mais n'est-il pas arrivé trop tard? J'avais appelé ce choix de tous mes vœur diQS le piécédeat conclave.
Avec la troisième race se constitue la féodalité, et sous le règne de Philippe P" paraît le moyen âge dans l'énergie de sa jeunesse , l'âme toute religieuse, le corps tout barbare, l'esprit aussi vigoureux que le bras. L'hérédité et le droit de primogéniiure s'éiablirent dans la personne de Hugues Capet par la cérémonie du sacre. Le sacre, ou l'élec tion religieuse, a usurpé l'élection politique : j'apporte les preuves de ce fait qu'aucun historien , du moins que je sache, n'avait jusqu'ici remarqué.
Les Franks deviennent des Français sous les premiers rois de la troisième race.
Il y a eu quatre monarchies, à compter de Hugues Capet à Louis XVI . la monarchie purement féodale et de la grande pairie ; la monarchie des états (appelés dans la suite étals généraux) ; la monarchie parlementaire dans les intermissions des états ; la monarchie absolue qui se perd dans la monarchie constitutionnelle.
Incidence de ces diverses monarchies ou grands événements qui s'y rattachent : affranchissement des communes, croisades, etc., etc.
La monarchie féodale était une véritable république aristocratique fédéralive , ou plutôt une démocratie noble -, car il n'y avait point de peuple dans cette aristocratie ; il n'y avait point de sujets; il n'y avait que des serfs. Le nom de peuple ne se trouve point à cette époque dans les chroniques, parce qu'en effet le peuple n'existait point. Le peuple commence à renaître sous Louis le Gros, dans les villes par les hourgeois, dans les campagnes par les serfs affranchis^ et par la recomposition successive de la petite et de la moyenne propriété.
Exposé de la féodalité. Quel était le fief? Le fief était le mélange de la propriété et de la souveraineté. La propriété prit le caractère du propriétaire; elle devint conquérante. Le pouvoir, la justice et la noblesse , furent attachés à la terre ; cause principale de la longue durée du règne féodal. Preuves et explication à ce sujet.
Le fief et l'aleu étaient le combat et la coexistence de la propriété selon l'ancienne société, et la propriété, seion la soci<'té nouvelle. Le monde féodal ne fut qu'un monde militaire où tout reposa, comme dans un camp entre des chefs et des soldats, sur la subordination et des engagements d'honneur.
Sous la féodalité, la servitude germanique remplaça la servitude romaine. Le servage prit la place de l'esclavage ; c est le premier pas de l'affranchissemeni de la race humaine ; et, chose étrange î on le doit à la féodalité. Le serf devenu vassal ne fut plus qu'un soldat armé, et les armes délivrent ceux qui les portent. Du servage on a passé au salaire, et le salaire se modifiera encore, parce qu il n'est pas une entière liberié.
Louis le Gros n'a point affranchi les communes, comme l'a si longtemps assuré l'ancienne école historique ; mais le mouvement insurrectionnel général des communes dans le onzième siècle, qu'a remarqué l'école moderne, ne doit être admis qu'avec restriction : celte école s'est laissé entraîner sur ce poini à l'esprit de système.
Les croisades ont recomposé les grandes armées modernes, décomposées par les cantonnements de la féodalité.
La chevalerie n'a point son origine dans les croisades ; les romanciers, qni la reportent au temps de Charlemagne, n'ont point menti à l'hisioire comme on l'a cru. La chevalerie a commencé à la fois chez les Maures et chez les chrétiens, sur la fin du huitième siècle. L'auteur du poëme d'Antar et le moine de Saint-Gall (qui l'un et l'autre écrivaient les exploits des paladins maures et chrétiens), Charlemagne et Aron a! Rachiid, étaient contemporains. Preuves de cette antiquité de la chevalerie par les mœurs, les combats, les armes, les arts, les monuments et Farchitecture.
Il n'y a point eu de chevalerie collective, mais une chevnîerie individuelle. La chevalerie historique a fait naître une chevalerie romanesque. Cette chevalerie romanesque, qui marche avec la chevalerie historique, donne aux temps moyens un caractère d'imagination et de fiction qu'il est essentiel de distinguer.
La monarchie des états, dont l'origine remonte au règne de saint Louis, quoiqu'on n'en fixe la date qu'à celui de Philippe le Bel, n est jamais bien entrée dans les mœurs de la France ; elle a toujours été faible, parce que les deux premiers ordres, le clergé et la noblesse, avaient des constitutions particulières, et faisaient peu de cas d'une constitution commune. Le tiers état, appelé uniquement pour voter des impôts, n'était attentif qu'à se coller à la couronne, afin de se défendre contre les deux autres ordres. La monaichie parlementaire affaiblissait encore les états en usurpant leurs fonctions et leurs pouvoirs. Enfin, le royaume ne formait pas alors un corps homogène; il avait des états de provinces, et l'autorité des états de ia langue d'Oyl était méconnue à trente lieues de Paris.
Tableau général du moyen âge au moment où la branche des Valois monte sur le trône. Vie prodigieuse de cet âge : éducation, mœurs privées, arts, etc.; manière indépendante et vigoureuse d'imiter et de s'approprier les classiques. Population et aspect de la France dans le moyen âge. Le sol était couvert de plus de dix-huit cent mille monuments.
Admirable architecture gothique ; son histoire. Elle a peut-être sa source première dans la Perse. Elle est née du néo-grec asiatique apporté à la fois par deux religions et par trois chemins en Europe : en Espagne, par les Maures ; en Italie, par les Grecs ; en France, en Angleterre et en Allemagne, par les croisés.
Ici je quitte Vanafyse raisonnée poiu* Vhistoire niéine. — Rè;;nPS des Valois. Changements sociaux arrivés sous ces règnes Les peuples se nationalisent. L'Angleterre se sépare de la I rance dont elle devient la rivale et l'ennemie ; elle forme sa constitution et établit ses libertés.
Fragments des règnes de Philippe VI et de Jean son fils. Guerre de Bretagne. La France est envahie et désolée. Batailles de Crécy et de Poitiers. La haute et première noblesse perd les trois grandes batailles de Crécy, de Poitiers et d'Azmcourt, et périt presque tout entière. Une
seconde noblesse paraît. Cette seconde aristocratie délivre la France des Anglais, et se montre pour la dernière fois à Ivry. L'armée plébéienne ou nationale, commencée sous Charles VIÏ, s'augmenie. La poudre, en changeant la nature des armes, sert à détruire l'impor-ance militaire de la noblesse, qui finit par donner des officiers à larméedont jadis elle composait les soldats. Si le système des gordes nationales se généralise, il détruira l'armée permanente ; on relournera aux levées en masse du moyen âge; le ban et rarrière-ban plébéiens remplaceront le ban et l'arrière-ban nobles.
A l'époque des guer res d'Edouard III, la couleur nationale française était le rouge, et la couleur nationale anglaise, le blanc. Edouard prit le rouge comme roi de France, et nous quittâmes cette couleur devenue ennemie. Le traité de Brétigny ne mutila pas la France, comme on l'a cru. Philippe ne céda presque rien des provinces de la couronne ; il n'y eut que des seigneurs particuliers qui changèrent de suzerain. Cela ne se pourrait comparer en aucune sorte au démembrement de la France homogène d'aujourd'hui.
Pourquoi ne trouve-t-on dans notre histoire qu'une cenmine de noms historiques ? Parce que les chroniqueurs, sous la monarchie féodale, n'ont fait que l'histoire du duché de Paris, et que les écrivains, sous la monarchie absolue, n'ont donné que l'histoire de la cour.
Après le règne de Philippe de Valois, je quitte \ histoire^ et je rentre dans Varialyse raisonnee.
Tableau des malheurs de la France pendant la captivité du roi Jean. Charles V et du Guesclin vieiineni ensemble et l'un pour l'autre; intimité de leurs destinées. Paris se transforme, en 1357, en une espèce de démocratie ancienne, au milieu de la féodalité. Fameux états de cette époque. Charles le Mauvais, roi de Navarre; ses desseins contre leroi Jean. Mettre un souverain en jugement n'est point une idée qui appartienne au temps où nous vivons : preuves historiques que l'aristocratie et la théocratie ont jugé et condamné des rois longtemps avant que la démocratie ait suivi cet exemple. Article remarquable, et généralement ignoré, du testament de Charlemagne, lequel article suppose que les fils et petits-fils de ce grand prince et de ce grand homme, tout rois qu'ils étaient, peuvent être judiciairement tondus, mutilés et condamnés à mort.
Le soulèvement des paysans, les fureurs de la Jacquerie, l'existence des grandes compagnies, lurent des malheurs qui pourtant engendrèrent l'armée nationale. Les mouvements des hommes rustiques dans le moyen âge n'indiquaient que l'indépendance de l'individu, cherchant à se faire jour au défaut de la liberté de l'espèce.
Charles lo Sage, médecin patient, la main appuyée sur le cœur de la France, et sentant la vie revenir, parlait en maître : il sommait le prince Noir de comparaître en son tribunal, envoyait un huissier appréhender au corps le vainqueur de Poitiers et signifier un exploit à la Gloire.
Calamités du règne de Charles VI, règne qui s*écoula enti e l'appari-
lion d'jin fantôme et celle d'une bergère. Quelle fut la Pucelle. Trois grands poêles l'ont chantée, ei comment : Shakespeare, Voltaire et Schiller.
Charles VII. La monarchie féodale se décompose sous le règne de ce roi ; il n'enresie plus que les habitudes. Changements capitaux : armée permimente et impôt non voté, les deux pivots de la monarclue absolue. Formation du conseil d'État ; séparation de ce conseil du parlement et des états généiaux. Du point où la société était parvenue sous Charles VII, il était loisible d'arriver à la monarchie libre ou la monarchie absolue : on voit clairement le point d'intersection et d'embranchement des deux routes; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La caiise en est qu'après la confusion des guerres civiles et étrangères, qu'après les désot dres de la féodalité, le penchant des choses était vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devait monter au plus haut point de sa puissance; il fallait qu'en écrasant la tyrannie de l'aristocratie, elle eût commencé à faire sortir la sienne, avant que la libei'té pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé en France, dans un ordre régulier, l'aristocratie, la monarchie et la république : la noblesse, la royauté et le peuple, ayant abusé de la puissance, ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.
Louis XI vint faire l'essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant de la féodalité. Ce personnage placé sur les confins du moyen âge et des temps modernes , né à une époque sociale où rien n'était achevé et où tout était commencé, eut une forme monstrueuse, indéterminée, particulière à lui, et qui tenait des deux tyrannies entre lesquelles il se montrait. Ses mœurs ; ses idées; sa politique : justification delà dernière.
Quand Louis XI disparaît, les ruines de l'Europe féodale achèvent de s'écrouler. Constanlinople est pris ; les lettres renaissent ; l'imprimerie est inventée ; l'Amérique au moment d'être découverte : la grandeur de la maison d'Autriche se fait pressentir par le mariage de l'héritière de Bourgogne dans la famille impéiiale ; Henri Vil l, Léon X, Charles Quint, Luther avec la rélormatioii, ne sont pas loin : vous êtes au bord d'un nouvel univers.
Le point le plus élevé de la monarchie des trois états so trouve sous le règne de Charles VIII et de Louis Xll. Charles VllI épouse Anne, héritière du duché de Bretagne. Guerres d'Italie. Dès que les çois de France eurent brisé le dernier anneau de la c!.aine aristocratique, ils purent marcher hors de leur pays à la tête de la nation.
Louis Xll épouse la veuve de Charles VIII. La Bretagne fut le dernier grand fief qui revint à la couronne. La monarchie féodaie, commencée par le démembrement successif des provinces du royaume, finit par la réunion successive de ces provinces au royaume, comuie les fleuves sortis de la mer retournent à la mer.
Événements du règne de François l*^ On ne retrouve plus l'original du billet, tout est perdu fors r honneur,- mais la France, qui i'auruit
écrit, le lient pour authentique. Transformation sociale de l'Europe.
La dérouverte de l'Amérique, arrivée sous Charles VIÏ, en 1492, produisit une révolution dans le commerce, la propriété et les finances de l'ancien monde. L'inti oduction de l'or du Mexique et du Péi ou baissa le prix des métaux, éleva celui des denrées et de la maind'œuvre, fit changer de main la pi opriélé foncière, et créa une propriété inconnue jusqu'alors, celle des capitalistes, dont les Lombards et les Juifs avaient donné la première idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds publics. Une fois entrée dans cette route, la société se renouvela sous le rapport des finances, comme elle s'était renouvelée sous les rapports moraux et poliiiques.
Aux aventures des croisades succédèrent des aventures d'outre-mer d'une tout autre importance : le globe s'ag? andit, le système des colonies modernes commença, la marine militaire et marchande s'accrut de toute l'étendue d'un océan sans rivages. La petite mei- intérieure de l'ancien moiîde ne resta plus qu'un bassin de peu d'importance, lorsque les richesses des Indes arrivèient en Europe par le cap des Temiêies. A quatre années de dislanre, Charles Quint triomphait de Montesume à Mexico, et de François l" à Pavie.
Il y a des époques où la société se renouvelle, où des catastrophes imprévues, des hasards heureux ou malheureux, des découvertes inattendues, déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement, les lois ôt les mœurs.
Les guerres de François I", de Charles Quint et de Henri VIII mêlèrent les peuples, et les idées se muiliplièrent.
Quand Bayard acquérait le haut renom de prouesse, c'était au milieu de l'Italie moderne, de l'Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée ; c'était au milieu des palais bâtis par Bramante et Michel- Ange, de ces palais dont les murs étaient couverts des tableaux récemment sortis des mains des plus grands maîtres; c'était à l'époque où l'on déterrait les statues et les monuments de l'antiquité. Des armées régulières, connues en Europe depuis la fin du règne de Charles VII, firent disparaître le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinées. Ces infidèles, que les chevaliers allaient avec saint Louis chercher au fond de la Palestine, maîtres de Conslantinople et devenus nos alliés, intervenaient dans notre politique»
Tout changea dans la France ; les vêtements même s'altérèrent ; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec esprit, finesse et naïveté par la sœur de François I^'^, par François P*" lui-même, qui faisait des vers aussi bien que Marot; par Rabelais, Amyot, les deux Maroi, et les auteurs de Mémoires. L'étude des classiques, celle des lois romaines, l'érudition générale, furerjt poussées avec ardeur. Les arts acquirent un degré de perfection qu'ils n'ont jamais surpassé depuis. La peinture, éclatante en Italie, fut traiisplamée daûs nos forêts et dans nos châteaux gothiques : ceu:i-ci
virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency, qui disait ses patenôtres, ornait Écouen de chefs-d'œuvre ; le Primatice embellissait Fontainebleau ; François I®', qui se faisait armer chevalier comme au temps de Richard Cœur de Lion, assistait à la mortde Léonard de Vinci, et recevait le dernier soupir de ce grand peintre. Auprès de cela , le connétable de Bourbon , dont les soldats, comme ceux d'Alaric. se préparaient à saccager Rome; ce connétable, qui devait mourir d'un coup de canon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini, représentait dans ses terres de France la puissance et la vie d'un ancien grand vassal de la couronne.
La réformation est l'événement majeur de cette époque ; elle réveilla les idées de l'antique égalité, porta l'homme à s'enquérir, à chercher , à appj cndre. Ce fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui, revêtue d'une forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer une société toute militaire en une société civile et industrielle : ce bien est immense, mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal, et l'impartialité historique ne permet pas de le taire.
Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme était alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu que la papauté n'était que le iribunat des peuples dans l'âge politique du christianisme.
Le protestantisme suivit une route opposée : il s'introduisit par la tête de l'État, par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, par les savants et les gens de lettres , et il descendit lentement dans les conditions inférieures; les deux empreintes de ces deux origines sont n stées distinctes dans les deux communions.
La communion réformée n'a jamais été aussi populaire que la communion catholique : de race princière et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs ; mais sa bonté lient plus de la raison que de la tendresse : il vêtit celui qui est nu , mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects; il soulage l'infortune, mai^ il n y compatit pas.
Comparaison du prêtre catholique et du ministre protestant. La réformation ressuscita le fanatisme qui s'éteignait. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme, elle coupa les ailes au génie el le mit à pied. Goethe et Schiller n'ont paru que quand le protestantisme, abjurant son esprit sec et chagrin, s'est rapproché des arts et des sujets de la religion catholique. Celle-ci a couvert le monde de ses monuments; on lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trois siècles que le protestantisme est né j il est puissant en Angleterre,
PRÉFACE. ^'i
eo Allemagne, en Amérique ; il est pratiqué par des millions d'hommes: qu'a-t-il élevé? 11 vous montrera les ruines qu'il a faites, p »rmi lesquelles il a planté quelques jardins, ou établi quelques manufactures.
Rebelle à l'autorité des traditions , à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique, par une suite de saints et de grands hommes, jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon protecteur du monde civilisé contre Attila , et avec le siècle de cet autre Léon qui , mettant fin au monde barbare , embellit la société lorsqu'il n'était plus nécessaire de la défendre.
Si la réformation rétrécissait le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, elle comprimait les grands cœurs à 1;» guerre : l'héroïsme est rimagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avait produit les chevaliers ; le protestantisme fit des capitaines braves et vertueux, mais sans élan : il n'aurait pas fait du Guesclin, la Hire et Bayard.
On a dit que le protestantisme avait été favorable à la liberté politique , et avait émancipé les nations : les faits parlent-ils comme les personnes?
Jetez les yeux sur le nord de l'Europe, dans les pays où la réformation est née, où elle s'est maintenue, vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède, la Prusse, la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemnrck est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains ; il ne put envahir Gènes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une peiite église secrète qui tomba : les arts et le beau soleil du midi lui étaient mortels. En Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de snng. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Unterwald, berceau de la liberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre, il n'a point été le véhicule de la constitution formée avant le seizième siècle , dans le giron de la foi catholitjue. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, îe parlement avait déjà jugé et déposé des rois, les trois pouvoirs étaient distincts; l'impôt et l'armée ne se levaient que du consentement des lords et des communes; la monarchie représentative était trouvée et marchait : le temps, la civilisation, les lumières croissantes, y auraient ajouté les ressorts qui lui manquaient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant. Le peuple anglais fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri VIII : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avait force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que
le protestantisme r/a rien changé aux institutions : là où il a rencontré une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires , comme dans le nord de l'Europe, il s'en est accommodé et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies anglaises ont formé la république plébéienne des États-Unis, elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme ; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées : elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère-patrie protestante comme elles. Le Maryland, État catholique, fit cause commune avec les autres États, et aujourd'hui la plupart des Étals de J'Ouest sont catholiques : les progrès de la communion romaine dans ce pays de liberté passent toute croyance, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde . Enfin , auprès de cette grande république des colonies anglaises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci, pour arriver à l'indépendance , ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines nourries au gouvernement représentatif, avant d'avoir rompu le faible lien qui les attachait au sein maternel.
Une seule république et quelques villes libres se sont formées en Europe à l'aide du protestantisme : la république de la Hollande et les villes anséaiiques j mais il faut remarquer que la Hollande appartenait à ces communes industrielles des Pays-Bas, qui, pendant plus de quatre siècles, luttèrent pour secouer le joug de leurs princes , et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étaient. Philippe II, et les princes de la maison d'Autriche, ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance; et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l'éiat républicain.
Preuves et développements de tous ces faits jusqu'ici méconnus ou défigurés. Après ces preuves, je fais observer que dans mes investigations je ne parle des protestants qu'au passé ; changés à leur avantage, ils ne sont plus ce qu'ils étaient au temps de Luther , d'Henri VIII et de Calvin : ils ont gagné ce que les catholiques ont perdu.
Lé règne des seconds Valois, depuis François l^^ jusqu'à Henri III, la Saint-Barthélémy, la Ligue, les guerres civiles, sont le temps de terreur aristocratique et religieuse, de laquelle est née la monarchie absolue des Bourbons, comme le despotisme militaire de Buonaparte est sorti du règne de la terreur populaire et politique. La liberté succomba après la Ligue, parce que le passé, qui mit les Guises à sa tête, arrêta l'avenir.
Faits et personnages de cette époque. La Saint -Barthélémy. Charles IX. Mort de ce prince. Son repentir. Charles IX avait dit à Ronsard, dans des vers dont Ronsard aurait dii imiter le naturel et rélégance :
Tous deux également nous portons des couronnes; Mais, roi, je la reçois; poêle, tu ia donnes.
Heureux si ce prince n'avait jamais reçu de couronne doublement
souillée de son propre sang et de celui des Français! ornement de tête incommode pour s'endormir sur l'oreiller de la mort.
Le corps de Charles IX fut porté sans pompe à Saint-Denis, accompagné par quelques archers de la garde, par quatre gentilshommes de la chambre et par Brantôme, raconteur cynique, qui moulait les vices des grands comme on prend l'empreinte du visage des morts.
Henri III. La Ligue. Sous la Ligue le peuple ne marchait point devant ses affaires ; il était à la queue des grands. Il n'avait point formé un gouvernement à part, il avait pris ce qui était ; seulement il se faisait servir par le parlement, et avait transformé ses curés en tribuns. Quand Mayenne le jugeait à propos , il ordonnait de pendre qui de droit parmi le peuple et les Seize.
Les Pays-Bas se veulent donner à Henri III, qui les refuse : la France, par une destinée constante, manque encore l'occasion de porter ses froniières aux rives du Rhin.
Journée des Barricades. L'histoire vivante a rapetissé ces faits de l'histoire morte si fameux autrefois. Qu'est-ce en effet que la journée des Barricades, que la Saint-Barlhélemy même, auprès de ces grandes insurrections du 7 octobre 1789, du 10 août 1792, des massacres du 2, du 3 et du 4 septembre de la même année, de l'assassinat de Louis XVI, de sa sœur et de sa femme, et enfin de tout le règne de la Terreur? Et, comme je m'occupais de ces barricades qui chassèrent un roi de Paris, d'autres barricades faisaient disparaître en quelques heures trois générations de rois. L'histoire n'attend plus l'historien : il trace un<; lii;ne, elle emporte un monde.
La journée des Barricades ne produisit rien, parce qu'elle ne fut point le mouvement d'un peuple cherchant à conquérir sa liberté ; l'indépendance politique n'était point encore un besoin commun. Le duc de Guise n'essayait point une subversion pour le bien de tous ; il convoitait une couionne; il méprisait les Parisiens tout en les caressant, et n'osait trop s'y fier. Il agissait si peu dans un cercle d'idées nouvelles, que sa famille avait répandu des pamphlets qui la faisaient descendre de Lother, duc de Lorraine : il en résultait que les Capets étaient des usurpateurs, et les Lorrains les légitimes héritiers du trône, comme derniers rejetons de la lignée carlovingienne. Cette fable venait un peu tard. Les Guises représentaient le passé; ils luttaient dans un intérêt personnel contre les huguenots, révolutionnaires de l'époque, qui représentaient l'avenir; or, on ne fait point de révolutions avec le passe, on no fait que des contre-révolutions.
Ainsi tout s'opérait sans une de ces grandes convictions de doctrine politique, sans cette foi à l'indépendance, qui renverse tout. Il y avait matière à trouble, il n'y avait pas matière à transformation, parce que rien n'était assez édifié, rien assez détruit. L'instinct de liberté ne s'était pas encore changé en raison ; les éléments d'un ordre social fermentaient encore dans les ténèbres du chaos ; la création commençait, D)ais la lumière n'était pas faite.
Même insuffisance dans les hommes; ils n'étaient assez complets ni
en défauts, ni en qualités, ni en vices, ni en vertus, pour produire na changement radical dans l'État. A la journée des Barricades, Henri lll et le duc de Guise restèrent au-dessous de leur position ; l'un faillit de cœu:', l'nuire de crime.
Plus d'orgueil que d'audace, plus de présomption que de génie, plus de mépris pour le roi que d'ardeur pour la royauté, voilà ce qui apparaît dans la conduite du duc de Guise. Il intriguait à cheval comme Catherine dans son lit : libertin sans amour, ainsi que la plupart des hommes de son temps, il ne rapportait du commerce des femmes qu'uo corps affaibli et des passions rapetissées. Il avait toute une religion et toute une nation derrière lui, et des coups de poignard firent le dénoûment d'une tragédie qui semblait devoir finir par des batailles, la chute d'un trône et le changement d'une race.
La journée des Barricades, si infructueuse, lui resta cependant à grand honneur dans son parti. « Mais quels miracles avons-nous vea « depuis dix-huit mois qu'il a faits à l'aide de Dieu! Qui est-ce qui peut « parler de la journée des Barricades sans grande admiration, voyant « un si grand peuple, qui jamais n'a sorty des portes de sa ville pour « porter armes, ayant veu à l'ouverture de sa bouiique les escadrons « royaux, tous armez, dressez par toutes les grandes et fortes places « de la ville, se barricader en si grande diligence, qu'il rembarra tous « ces escadrons jusque dans le Louvre sans effusion de sang? » (^Oraison funèbre des duc et cardinal de Guise. )
La ressemblance des éloges et des mots avec ce que nous lisons tous les jours donne seule quelque prix à ce passage oublié dans un pamphlet de la Ligue.
On a tant de fois peint le caractère de Catherine de Médicis, qu'il ne présente plus qu'un lieu commun usé. Une seule remarque reste à faire : Catherine était Italienne, fille d'une famille marchande élevée à la principauté dans une république ; elle était accoutumée aux orages populaires, aux factions, aux intrigues, aux empoisonnements, aux coups de poignard; elle n'avait et ne pouvait avoir aucun des préjugés de l'aristocratie et de la monarchie française, cette morgue des giands, ce mépris pour les petits, ces prétentions de droit divin, cette soif du pouvoir absolu, en tant qu'il était le monopole d'une race. Elle ne connaissait pas nos lois et s'en souciait peu; on !a voit s'occuper de faire passer la couronne à sa fille. Incrédule et superstitieuse ainsi que les Italiens de son temps, eu sa qualité d'incrédule elle n'avait aucune aversion contre les protestants, et elle ne les fit massacrer que par politique. Enfiu, si on la suit dans toutes ses démarches, on s'aperçoil qu'elle ne vit jamais, dans le vaste royaume dont elle était souveraine, qu'une Florence agrandie, que les émeutes de sa petite république, que les soulèvements d'un quartier de sa ville natale contre un autre quartier, que la querelle des Pazzi et des Médicis dans la lutte des Guises et des Chàiilloiis.
Détails circonstanciés de l'assassinat du Balafré à Blois. La réumoa des protestants aux catholiques, après cet assassinat, lit avorter les
libertés. Jacques Clément. Mort de Henri III. Tableau général des hommes et des mœurs sous les derniers Valois, et histoire de ces mœurs par les pamphlets de cette époque. Débauche, cruauté, assassins à gage, femmes, mignons, prolestants, magistrats. La presse (ou les idées) joue pour la première fois un rôle important dans les affaires humaines. Ce qu'il y a à dire en faveur des Valois Leur siècle est le véritable siècle des arts, et non celui de Louis XIV. Henri IV luimême eut quelque chose de moins royal et de moins noble qiie les princes dont il reçut la couronne. Tous ensemble sont écrasés parles Gisises, vériiabies lois de ces lerr^ps.
Avec les Bourbons commence la monarchie absolue. Henri IV était ingrat et gascon, promettant beaucoup et tenant peu; mais sa bravoure, son esnrit, ses mots heureux et quelquefois magnanimes; son talent oratoire, ses lettres pleines d'originalité, de vivacité et de feu; ses aventures, ses amours même, le feront éternellement vivre. Sa fin tragique n'a pas peu contribué à sa renommée : disparaître à propos de la vie est une des conditions de la gloire.
On s'est fait une fausse idée de la manière dont les Bourbons parvinrent au trône; le vainqueur d'Ivry ne monta point sur le trône, botté et éperonné, en sortant de la bataille; il capitula avec ses ennemis, et ses amis n'eurent souvent i.our toute récompense que l'honneur d'avoir partngé sa mauvnist' foriurie. Détails à ce sujet.
Quels étaient les Seize, comité du salut public de la Ligue. Processions pendant le siège de Paris. Description de la famine. Henri IV abjure ; il ne pouvait faire autrement pour régner. Croyait-il? Henri IV allait porter la guerre dans les Pays-Bas, lorsqu'il fut arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort, qui mettent la main sur les i ois. Ces hommes surgissent soudainement et s'abîment aussitôt dans les supplices : rien ne les précède, rien ne les suit; isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard ; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive ; on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du coup qu'ils fiappent. Ravaillac était bien près de Jacques Clément : c'est un l'ait unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une famille et le premier roi d'une autre aient été tués de la même façon, chacun d'eux par un seul homme au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moins de vingt et un ans. Le même fanatisme anima ks deux assassins; mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il croyait protestant. Clément lui l'instrument d'une ambition personnelle, Ravailiac, comme Louvel, l'aveugle mandataire d'une opinion.
Les guerres civiles religieuses du seizième siècle ont duré trenteneuf ans : elles ont engendré les massacres de la Saini-Bartiiélemy, versé le sang de plus de deux millions de Français, et dévoi é près de trois milliards de notre monnaie actuelle; elles ont produit la saisie et la vente des biens de l'Kglise et des particuliers, fi appé deux rois d'une mort violente, Henri lll et Henri IV, et commencé le procès criminel du premier de ces rois. Qua fait de mieux la révolution? La vérité
religieuse, quand elle est faussée, ne se livre pas à moins d'excès que la vérité politique, lorsqu'elle a dépassé le but.
La monarchie des états expire sous Louis XIIT, la monarchie parlementaire meurt avec la Fronde. Le premier vote des communes de France, lorsqu'elles furent appelées aux éiats par Philippe le Bel pour s'opposer aux empiétements de Boniface Vil, fut ainsi conçu : « Qu'il « plaise au seigneur roi de garder la souveraine franchise de son « royaume, qui est telle que dans le temporel le roi ne reconnaît sou- « verain en terre, fors que Dieu. » Le dernier vote des communes aux éiats de 1614 fut celui-ci :
« Le roi est supplié d'ordonner que les seigneurs soient tenus d'af- « franchir dans leurs fiefs tous les serfs. »
Ainsi le premier vote du tiers éiat, en sortant de la longue servitude de la monarchie féodale, est une réclamation pour la liberté du roi ; son dernier vote, au moment où il rentre dans l'esclavage de la monarchie absolue, est une réclamation en faveur de la liberté du peuple : c'est bien naître et bien mourir. J'ai dit pourquoi la monarchie des étals ne se put établir en France. Richelieu devient ministre j sa souplesse fit sa foriuiie; son oigiieil, sa gloire.
Toutes les libertés meurent à la fois, la liberté politique dans les étals, la liberté religieuse par la prise de la Rochelle ; car la force huguenote demeura anéantie, et l'édit de Nantes ne fut que la conséquence de la disparition du pouvoir matériel des protestants. La liberté littéraire péril à son tour par la création de l'Académie française ; haute cour du classique qui fit comparaître devant elle, comme premier accusé, le génie de Corneille. Racine vint ensuite imposer aux lettres le despotisme de ses chefs-d'œuvre, comme Louis XIV le joug de sa grandeur à la politique. Sous l'oppression de l'admiration. Chapelain, Coras, Leclerc, Saini-Amand, maintinrent en vain, dans leurs ouvrages persécutés, l'indépendance de la langue et de la pensée : ils expirèrent pour la liberté de mal dire sous le vers de Boileau, en appelant de la servitude de leur siècle à la postérité délivrée. Ils eurent raison de réclamer contre la règle étroite et la proscription des sujets nationaux; ils eurent tort d'être de méchants poêles.
Il n'y a qu'une seule chose et qu'un seul homme dans le règne de Louis XIII, Richelieu. Il apparaît comme la monarchie absolue personnifiée, venant mettre à mort la vieille monarchie aristocratique. Ce génie du despotisme s'évanouit et laisse en sa place Louis XIV chargé de srs pleins pouvoirs.
La monarchie parlementaire, survivant à la monarchie des étals, atteignit, sous la minorité de Louis XIV, le faîte de sa puissance : elle eui ses guerres ; on se battit en son honneur ; ses arrêts servaient de bourre à ses canons : dans son règne d'un moment elle eut pour magistrat Matthieu Mole; pour prélat, le cardinal de Retz; pour héroïne, la duchesse de Longueville ; pour héros populaire, le fils d'un bâtard de Henri IV ; pour généraux, Condé et Turenne. iMais cette monarchie neutre, qui n'était ni la monarchie absolue, ni la monarchie tempérée
des états ; qui paraissait entre l'une et l'autre ; qui ne voulait ni la servitude ni la liberté ; qui n'aspirait qu'au renversement d'un minisire fin et habile; cette monarchie, à la suite de quelques princes brouillons et factieux, passa vite. Louis XIV, devenu majeur, entra au parlement avec un fouet, sceptre et symbole de la monarchie absolue ; et les Français furent mis à l'attache pour cent cinquante ans.
Auprès de la comédie de Mazarin se jouait la tragédie de Charles P'. Les guerres parlementaires de la Grande-Bretagne furent les dernières convulsions de l'arbitraire anglais expirant, les querelles de la Fronde les derniers efforts de l'indépendance française mourante. L'Angleterre passa à la liberté avec un front sévère, la France au despotisme en riant.
Le siècle de Louis XIV fut le superbe catafalque de nos libertés éclairé par mille flambeaux de la gloire qu'élevait à l'entour un cortège de gr.inds hommes.
Louis XIV, comme Napoléon, chacun avec la dilférence de leur temps et de leur génie, substituèrent l'ordre à la liberté.
La monarchie absolue de Louis XÏV était une nécessité, un fait amené par les faits précédents ; elle était inévitable. Le peuple disparut de nouveau comme au temps de la féodalité ; mais il était créé, il existait, il dormait et se réveilla à son heure : pendant son sommeil, il eut de beaux songes sous Louis le Grand. Il ne fui exclu ni de la haute administration ni du commandement des armées.
Quand la lutte de l'aristocratie avec la couronne finit, la lutte de la démocratie avec cette même couronne commença. La royauté, qui avait favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands, s'aperçut qu'elle avait élevé un autre rival moins tracassier, mais plus formidable. Le combat s'établit alors sur le terrain de l'égalité, principe vital de la démocratie. Il y eut monarchie absolue sous Louis XIV, parce que l'ancienne liberté aristocratique était morte, et que l'égalité démocratique vivait à peine : dans l'absence de la liberté et de l'égalité, Tune moissonnée, l'autre encore en germe, il y eut despotisme, et il ne pouvait y avoir que cela.
La féodalité ou la monarchie militaire noble perdit ses principales batailles, mais les étrangers ne purent garder les provinces qu'ils avaient occupées dans notre patrie; ils en furent successivement chassés ; l'empire, ou la monarchie militaire plébéienne, fit des conquêtes immenses, mais elle fut forcée de les abandonner ; et nos soldats, en se retirant, entraînèrent deux fois avec eux les étrangers à Paris : la monarchie royale absolue n'alla pas loin chercher ses combats, mais le fruit de ses victoires nous est resté ; notre indépendance vit encore à l'abri dans le cercle de remparts qu'elle a tracé autour de nous. A quoi cela tient-il? A l'esprit positif du grand roi, et à la longueur du règne de ce prince. Louis chercha à donner à notre territoire ses bornes naturelles. On a trouvé dans les papiers de son administration des projets pour reculer la frontière de la France jusqu'au Rhin et pour s'emparer de l'Egypte j on a même un mémoire de Leibnitz à ce sujeu
Si Louis eût complètement réussi, il ne nous resterait aujourd'hui aucune c:uise de guerre éirnngère.
Mauvais côté de Louis XIV. Quand il eut cessé de vivre, on lui en voulut d'avoir usurpé à son profit la digniié de la nation.
Ce prince fit encore un mal irréparable à sa famille : l'éducation orieniale qu'il éiablit pour ses enfants, cette séparation complète des enfants du trône des enfants de la patrie, rendit étranger à l'esprit du siècle, ei aux peuples sur lesquels il devait régner, l'héritier de la couronne. Henri IV courait avec les petits paysans, pieds nus et tète nue, sur les montagnes du Béaru; le gouverneur qui montrait au jeune Louis XV la foule assemblée sous les fenêtres de son palais lui disait : m Sire, tout ce peuple est à vous. » Cela explique les temps, les honimeseï les destinées.
La vieille monarchie féodale avait traversé six siècles et demi avec ses libertés aristocratiques pour venir tomber aux pieds du trentième fils de Hugues Capet. Combien l'Etat formé par Louis XIV a-i-il duré? cent quarante ans. Après le fombeau de ce monarque, on n'aperçoit pins que deux monuments de la monarchie absolue : l'oreiller des débauches de Louis XV et le billot de Louis XVI.
Louis XV respira dans son berceau l'air infecté «le la Régence ; il se trouva chargé, avec un cara< tère indécis ei la plus insurmontable des passions, de l'énorme poids d'une monarchie absolue : son esprit ne lui servit qu'à voir ses vices ei ses fautes, comme un flambeau dans un abîme.
Faits et mœurs de ce temps. Le duc de Choiseul, madame de Pompadour, madame du Barry. Les grandes dames de la cour se scandalisèrent de la faveur de cette dernière : Louis XV leur sembla manquer à ce qu'il devait à leur naissance, en leur faisant l'injure de ne pas choisir dans leurs rangs ses courtisanes. Cette infortunée du Barry vécut assez pour porter à l'échafaud la faiblesse de sa vie, pour lutter avec le bourreau en face des Tricoteuses; Parques ivres et basses que pouvait allécher le sang de Marie-Antoinette, mais qui auraient dû res;:ecier celui de m.idcmoisellc Lnnge.
Pour la première fois on lit le nom de Washington dans le récit d'un obscur combat donné dans les forêts vers le fort Duquesne, entre quelques Sauvages, quelques Français et quelques Anglais (175/*.) Quel est le commis à Versailles, et le pourvoyeur An Parc aux Cerfs ; quel est surtout l'homme de cour ou d'académie, qui aurait voulu changer à cette époque son nom contre celui de ce planteur américain? A cette même époque, l'enlant qui devait un joui- tendre sa main secourable à Washington venait de naître. Que d'espérances attachées à ce berceau ! C'était celui de Louis XVI.
Le règne de Louis XV est l'époque la plus déplorable de noire histoire : quand on en cherche les personnages, on est réduit à fouiller les antichambres du duc de Choiseul, les garde-robes des Pompadour et des du Barry, noms qu'on ne sait comment élever à la dignité de l'histoire. La société entière se décomposa ' les hommes d'État devinrent
des hommes de lellres, les gens de îeltrrs des hommes d'État, les gnmds seigneurs des banquiers, les fermiers généraux des grands seigneurs. Les modes étaient aussi ridicules que les arts étaient de mauvais 2:0111 : on peignait des bergères en paniers, dans les salons où les colonels brodaient. Tout éiait dérangé dans les esprits et dans les mœurs, signe ceriain d'une révolution prochaine. La société avait quelque chose de puéril , comme la société romaine au moment de Vinv.ision des Barbares : au lieu de faire des vers dans les cloîtres, on en fiisaii dans les boudoirs; avec un quatrain on devenait ilhistre.
Mais ce senût assigner de trop petites causes à la révolution que de les clîercher dans celte vie d'hommes à bonnes fortunes, dans cette vie dethcàires, d'intrigues galanies et littéraires, unies aux coups d'État sur le parlement et aux colères d'un despotisme en décrépitude. Cet abâitn dissement de la nation contribua sans doute à diminuer les obstacles que devait rencontrer la rëvoîuiion; mais il n'é/ait point la cause eiru'iente de cette révolution; il n'en était que la cause auxiliaire.
La civilisation avait marché depuis six siècles; une foule de préjugés étaient détruits, mille institutions oppressives battues en ruine. La France avait successivement recueilli quelque chose des libertés aristocratiques féodales, du mouvement communal , de l'impulsion des croisades, de l'établissement des étals, de la lutte des jnridictions eeclésijstiques et seigneuriales, du long schisme, des découvertes du seizième siècle, de la réformaiion, de l'indépendance de la pensée pendant les troubles de la Ligue et les brouilleries delà Fronde, des écrits de quelques génies hardis, de l'émancipation des Pays-Bas et de la révolution d'Angleterre. La presse, bien qu'enchaînée, conserva le dépôt de ces souvenirs sous la monarchie absolue de Louis XIV : la liberté dormit, mais elle ne dérogea pas ; et cette antique liberté, comme l'antique noblesse, a repris ses droits en reprenant son épée. Les générations du corps et celles de l'esprit conservent le caractère de leurs origines divines : tout ce que produit le corps meurt comme lui ; tout ce que produit l'esprit est impérissable comme l'espiit même. Toutes les idées ne sont pas encore engendrées ; mais quand elles naissent, c'est pour vivre sans fin, et elles deviennent le trésor commun de la race humaine.
On touchait à l'époque où on allait voir paraître celte liberté modei ne, fille de la raison, qui devait remplacer l'ancienne liberté, fille des mœurs. Il arriva que la corruption même de la régence et du siècle de Louis XV ne détruisit pas les principes de la liberté que nous avons recueillie, paice que cette liberté n'a point sa source dans l'innocence du cœur, mais dans les lumières de l'esprit.
Au dix-huitième siècle, les affaires firent silence pour laisser libre le champ de bataille aux idées. Soixante ans d'un ignoble repos donnèrent à la pensée le loisir de se développer, de monter et de descendre dans les diverses classes de la société, depuis l'homme du palais jusqu'à l'habitant de la cliaumière. Les mœurs affaiblies se trouvèrent ainsi calculées (comn^e je viens de le remarquer) pour ne plus offrir
de résistance à l'esprit, ce qu'elles font souvent quand elles sont jeunes et vigoureuses.
Louis XVI commença l'application des théories inveniées sous le règne de son aïeul parles économistes et les encyclopédistes. Ce prince honnête homme rétablit les pai lements, supprima les corvées, améliora le sort des protestants. Enfin le secours qu'il piéta à la révoluiion d'Amérique (secours injuste selon le droit privé des nations, nms utile à l'espèce humaine en général) acheva de développer en France les germes de la liberté. La monarchie parlementaire, réveillée à la fia de la monarchie absolue, rappelle la monarchie des étals, qui sort à son tour de la tombe pour transmettre ses droits héiéditaires à la monarchie constitutionnelle : le roi martyr quitte le monde. C'est entre les fonts baptismaux de Clovis et l'échalaud de Louis XVI qu'il faut placer le grand empire chrétien des Français. La même religion était debout aux deux barrières qui marquent les deux extrémités de cette longue arène. « Fier Sicambre, incline le col, adore ce que tu as biûlé, « brûle ce (jue tu as adoré, » dit le prêtre qui administrait à Clovis le baptême d'eau. « Fils de saint Louis, montez au ciel, » dit le prêtre qui assistait Louis XVI au bapiême de sang.
Alors le vieux monde fut submergé. Quand les flots de l'anarchie se retirèrent, Nnpoléon apparut à l'entrée d'un nouvel univers, comme ces géants que l'histoire profane et sacrée nous a peints au berceau de la société, et qui se montrèrent à la terre après le déluge.
Ainsi j'amène du pied de la croix au pied de l'échafaudde Louis XVI les trois vérités qui sont au fond de l'ordre social : la vérité religieuse, la vérité philosophique ou l'indépendance de l'esprit de l'homme, et la vérité politique ou la liberté. Je cherche à démontrer que l'espèce humaine suit une ligne piogressive dans la civilisation, alors même qu'elle semble rétrograder. L'homme tend à une perlection indéfinie; il est encore loin d'être remonté aux sublimes hauteurs dont les traditions religieuses et primitives de tous les peuples nous apprennent qu'il est descendu; mais il ne cesse de gravir la pente escarpée de ce Sinaï inconnu, au sommet duquel il reverra Dieu. La société en avançant accomplit certaines transformations générales, et nous sommes an ivés à l'un de ces grands changements de l'espèce humaine.
Les fils d'Adam ne sont qu'une même famille qui marche vers le même but. Les faits advenus chez les nations placées si loin de nous sur le globe et dans les siècles ; ces faits, qui jadis ne réveillaient en nous qu'un instinct de curiosité, nous intéressent aujourd'hui comme des choses qui nous sont propres, qui se sont passées chez nos vieux parents. C'était pour nous conserver telle liberté, telle vérité, telle idée, telle découverte, qu'un peuple se fait exterminer ; c'était pour ajouter un talent d'or ou une obole à la masse commune du trésor humain, qu'un individu a souffert tous les maux. Nous laisserons à notre lour les connaissances que nous pouvons avoir recueillies à ceux qui nous suivront ici-bas. Sur des sociétés qui meuient sans cesse, une société vit sans cesse ; les hommes tombent, l'homme reste debout, enrichi de
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tout ce que ses devanciers lui ont transmis, couronné de toutes les lumières, orné de tous les présents des âges; géant qui croît toujours, toujours, toujours, et dont le front, montant dans les cieux, ne s'arrêtera qu*a la hauteur du trône de I Eternel.
Et voilà comme, sans abandonner la vérité chrétienne, je me trouve d'accord avec la philosophie de mon siècle et 1 école moderne historique. On pourra différer avec moi d'opinion ; mais il faudra reconnaître que, loin d*emboîter mon esprit dans les ornières du passé, je trace des sentiers libres : heureux si l'histoire, comme la politique, me doit le redressement de quelques erreurs!
Au surplus , même dans mon système religieux , je ne me sépare point de mon temps, ainsi que des esprits inatteniifs le pourraient croire. Le christianime est passé, dit-on. Passé? Oui , dans la rue, où nous abattons une croix, chez nos deux ou trois voisins, dans la cotelerie où nous déclarons du haut de notre supériorité qu'on ne nous comprend pas, qu'on ne peut pas nous comprendre ; que , pour peu qu'une génération ne soit pas au maillot, elle est incapable de suivre le vol de notre génie et d'entrer dans le mouvement de l'univers. Grâce à ce génie, nous devinons ce que nous ne savons pas j nous plongeons un regard d'aigle au fond des siècles ; sans avoir besoin de flambeau, nous pénétrons dans la nuit du passé ; l'avenir est tout illuminé pour nous des feux qui font clignoter les faibles yeux de nos pères. Soit : mais, nonobstant ce, et sauf le respect dû à notre supériorité, le christianisme n'est pas passé : il vient d'aff"ranchir la Grèce, et de mettre en liberté les Pays-Bas ; il se bat dans la Pologne. Le clergé catholique a brisé sous nos yeux les chaînes de l'Irlande ; c'est ce même clergé qui a émancipé les colonies espagnoles , et qui les a changées en républiques. Le catholicisme, je l'ai dit, fait des progrès immenses aux États-Unis. Toute l'Europe, ou barbare, ou civilisée, s'enveloppe, dans différentes communions, de la forme évangélique. S'il était possible que l'univers policé fût encore envahi, par qui le serait-il? Par des soldats jeûnant, priant, mourant au nom du Christ. L;i philosophie de l'Allemagne, si savante, si éclairée, et à laquelle je me rnllie, est chrétienne ; la philosophie de l'^A-ugle terre est chrétienne. Ne tenir aucun compte, au moins comme un fait, de cette pensée chrétienne qui vit encore parmi tant de millions d'hommes dans les quatre parties du monde ; de cette pensée que l'on retrouve au Kamischatka ei dans les sables de la Thébaide, sur le sommet des Alpes, du Caucase et des Cordillères j nous persuader que celte pensée n'existe plus parce qu'elle a déserté notre petit cerveau, c'est une grande pauvreté.
Il y a deux hommes que le siècle ne reniera pas : sortis de ses entrailles, leurs talents et leurs principes sont loués, encensés, admirés de ce siècle. Ces deux hommes marchent à la tête de toutes les opinions politiques et de toutes les doctrines littéraires nouvelles. Écoulons lord Byron et M. Benjamin Constant sur les idées religieuses.
« Je ne suis pas ennemi de la religion, au contraire ; et, pour « preuve, j'élève ma fille naturelle à un catholicisme strict dans un cour
« vent de la Romagne ; car je pense que Ton ne peut jamais avoir assez « de religion quand on en a ; je penche de jour en jour davantage vers « les doctrines catholiques. » (^Mémoires de lord Byron^ tome V, page 172.)
Pendant son exil en Allemagne , sous le gouvernement impérial , M. Benjamin Constant s'occupa de son ouvrage sur la religion. Il rend compte à l'un de ses amis ' de son travail dans une lettre autographe que j'ai sous les yeux. Voici un passage, assurément bien remarquable, de cette lettre :
Hardenberg, ce 11 octobre 1811.
« J'ai continué à travailler du mieux que j'ai pu au milieu de tant d'idées « tristes. Pour la première fois je verrai, j'espère, dans peu de jours la « totalité de mon Histoire du polythéisme rédigée. J'en ai refait tout « le plan et plus des trois quarts des chapitres. Il l'a fallu, pour arriver à « l'ordre que j'avais dans la tête et qye je crois avoir atteint ; il l'a fallu « encore, parce que, comme vous savez, je ne suis plus ce philosophe « intrépide, sûr qu'il n'y a rien après ce monde, et tellement content « de ce monde, qu'il se réjouit qu'il n'y en ait pas d'auire. Mon ouvrage « est une singulière preuve de ce que dit Bacon, qu'un peu de science <( mène à l'athéisme , et plus de science à la religion. C'est positive- « ment en approfondissant les faits, en en recueillant de toutes paris, « et en me heurtant contre les difficultés sans nombre qu'ils opposent « à l'incrédulité, que je me suis vu forcé de reculer dans les idées reli- « gieuses. Je l'ai fait certainement de bien bonne foi, car chaque pas « rétrograde m'a coûté. Encore à pr ësent toutes mes habitudes et tous « mes souvenirs sont philosophiques, et je défends poste après poste « tout ce que la religion reconquiert sur moi. Il y a même un sacrifice « d'amour-propre, car il est difficile, je le pense, de trouver une logique « plus serrée (jue celle dont je m'étais servi pour attaquer toutes lès « opinions de ce genre. Mon livre n'avait absolument que le défaut « d'aller dans le sens opposé à ce qui, à présent, me paraît vrai et bon, « et j'aurais eu un succès de parti indubitable. J'aurais pu même avoir tt encore un autre succès, car, avec de tiès-légères inclinaisons, j'en « aurais fait ce qu'on aimerait le mieux à présent : un système « d'athéisme pour les gens comme il laut, un manifeste contre les « prêtres, et le tout combiné avec l'aveu qu'il faut pour le peuple de « certaines fables, aveu qui satisfait à la fois le pouvoir et la vanité. »
Je consens à passer pour un esp; it rétrograde avec Herder , avec l'école philosophique transcendante de l'Allemagne, enfin avec M. Denjaniin Constant et lord Byron.
La société est aujourd hui tourmentée d'un besoin de croyance qui se manifeste de toutes parts. Vainement on veut contenter l'avidité des esprits en s'efforçaiit de les rendre fanatiques d'une vérité matérielle qui les trompe encore, puisqu'elle se change en abstraction dans le raisonnement. Ce faux enthousiasme ne mène pas loin la jeunesse ; elle ne peut ni se débarrasser de la tristesse qui la surmonte, ni cornif Ai. Hochet, aujourd'hui secrétaire général du conseil d'Éiat.
hier le vide qu'a laissé en elle l'absence de toute foi. On n'admire pas longtemps un peu de boue sensitive , dût ce peu de boue être composé d'esprit ei de matière, et former cette prétendue unité humaine dont le système, renouvelé des Grecs, est encore une rêverie d'une secte buddhisie. Quelle misère, si cette vie d'un jour n'était que la conscience du lié ait!
Telle est la suite des idées et des faits que l'on trouvera dans ces Études historiques. J'ôte à mon travail, je le sais, par cette analyse, le premier attrait de la curiosité. Si j'avais l'espérance d'être lu, je me serais gardé de me priver de mon meilleur moyen de succès ; mais je n'ai point cette espérance. Un extrait , quoiqu'il soit déjà bien long , me laisse du moins la chance de faire entrevoir des vérités que j'ai crues utiles, et qui resteraient ensevelies dans les quinze cents pages de mes trois volumes. Comme auteur j'ai tort; j'ai raison comme homme. Lorsqu'on a beaucoup vécu, beaucoup souffert, on a beaucoup appris : à force de veiller la nuit, de travailler le jour, de retourner péniblement leur sillon ou leur voile, les vieux laboureurs , comme les vieux matelots , sont devenus habiles à connaître le ciel et à prédire les orages.
Il ne me reste plus qu'à remercier les personnes qui m'ont éclairé de leurs trav.mx ou de leurs conseils.
Je dois à la politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen 5 ministre de S. M. le roi de Prusse à Rome, un excellent extrait des Nibelïlngs, que l'on trouvera à la fin de ces Études. Le savant M. de Bunsen était l'ami du grand historien Niebuhr ; plus heureux que moi, il foule encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre , image pour image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.
M. le comte de Tnurguéneff, ancien ministre de l'instruction publique en Russie, homme de toutes sortes de savoir, a bien voulu me communiquer des renseignements sur les historiens de la Pologne, de la Russie et de l'Aliemagne.
Pour dissiper des doutes relatifs à quelques points de la philosophie des Pères de l'P-lglise, je me suis adressé à M. Cousin, et j'ai trouvé que la viaie science est toujours accessible.
Des conversations instructives avec M. Dubois, mon compatriote, m'ont éclairé sur les systèmes religieux de l'Orient. En parlant des hommes qui ont honoré ma terre natale , j'ai fait remarquer que la Bretagne comptait aujourd'hui M. l'abbé de laMennais : si M. Dubois publie l'ouvrage dont il s'occupe sur les origines du christianisme y j'aurai de nouvelles lélicitaiions à offrir à ma patrie.
M. Pouqueville m'a mis sur la voie d'une foule de recherches nécessaires à mon travail: j'ai suivi, sans crainte de me tromper, celui qui fut mon premier guide aux champs de Sparte. Tous deux nous avons visité les ruines de la Grèce lorsqu'elles n'étaient encore éclairées que de leur $»loire passée ; tous deux nous avons plaidé la cause de nos anciens hôtes, non peut-être sans quelque succès : du moins quand je retrouve dans le Childe-Harold de lord Byron des passages de mon Itinéraire y \'d\ l'espoir qu'à l'aide de cet immortel interprète mes paroles
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en faveur d'un peuple infortuné n'auront pas été tout à fait perdues. On lira avec Iruit une dissertation dont M. Lenormant a bien voulu me permettre d'enrichir mon ouvrage. M. Lenormant a parcouru l'Éo-ypie avec M. ChampolUon; il a lu les inscriptions sur ces monuments muets séculaires qui viennent de reprendre la parole dans leur désert. On ne dira plus des pyramides :
Vin^t siècles descendus dans l'éterneHe nuit
Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit.
Les anciens ont constamment attribué à l'Orient Torigine des religions grecques : c'est sur cette base, contestée pourtant de nos jours, que M. Creuzet a appuyé son grand ouvrage des Religions de rantiquité. Depuis la publication de ce livre, l'étude religieuse de l'antiquité a lait des progrès. Les secrets de la Perse et de l'Inde se dévoilent chaque jour. V Essai sur la religion arcadienne, dont M. Lenormant s'occupe, comprendra le passage des traditions orientales en Grèce, dans leur forme la plus pure et la moins altérée. Le savant archéologue Panofka unit son travail à celui de M. Lenormant.
M. Ampère, fils de l'illustre académicien à qui la science doit des découvertes que le monde savant admire, m'a fait part avec une complaisance infinie de (juelques unes de ses traductions et de ses études Scandinaves. Ces études sont extraites d'un grand ouvrage auquel M. Ampère a consacré ses loisirs ; ouvrage qui sera l'histoire de la poésie chez les divers peuples , de la poésie prise dans l'essence même du mot, et comme étant la portion la plus réelle, et certainement la plus vivante, de l'intelligence humaine. M. Lenormant et M. Ampère appartiennent l'un et l'autre à cette jeunesse sérieuse qui surveille aujourd'hui la tille de nos malheurs et l'esclave de notre gloire , la liberté : qu'elle la (jarde bien !
J'ai eu communication, sur les écoles de l'Allemagne, des notes mslruelives de M. Barchoux, et je me suis hâté d en profiter.
J'ai rencontré dans MM. les directeurs de nos bibliothèques et de nos archives nationales celte urbanité , cette complaisance qui ne se lasse jamais et qui les rend si recommandables à leurs compatriotes et aux étrangers.
Enfin M. Daniello a recherché les manuscrits, les livres, les passages que je lui indiquais dans le sens de mon travail : je lui dois ce témoigiia-e public; et, en me séparant de lui comme du reste du monde, j'ose le signaler à quiconque aurait besoin de l'aide d'un littérateur iiisirnit et laborieux.
Qu'ai-je encore à dire? Rien, sinon cet adieu que la bonhomie de nos aiiirurs gaulois disait autrefois aux lecteurs dans leurs préfaces. J'imiterai leui' exemple; mes longues liaisons avec le public justifieront cette intimité. Ainsi , m'adressant à la France nouvelle : • Adieu, ami « lecteur. Il vous reste à vous votre jeunesse, un long avenir, et tout « ce qui entoure une existence qui commence ; il resie à moi des heures « flétries et ridées, un passé au lieu d'un avenir, et la solitude qui se « forme autour d'une existence qui finit, lu lectovy vale, et juvantem « aut certe volentem, aina. »