CHAPITRE XVII
M- de Malesherbes. — Exécution de Louis XVI,
La monarchie française n'existait plus. Le descendant de Henri IV attendait i chaque instant que les régicides consommassent le crime, et le crime fut résolu.
De tous les serviteurs de Louis XVI un seul était resté à Paris. Ce digne vieillard, le plus honnête homme de la France, de l'aveu même des révolulionnaires, s'élaii tenu éloigne <ie la cour durant la prospérité du monarque. Ce fui sans doute un beau specticle que de voir M. de Malesherbes, honoré de soixante-douze années de probité, se rendre, non au palais de Versailles, mais dans les prisons du T«^mple, pour défendre seul son souverain infortuné, lorsque les fla; leurs et les gardes avaient disparu. De quel front ies prétendus républicains osjient-ils regarder à leur barre l'ami de Jean-Jacques; celui qui, d«ns tout le cours d'une; longue vie, s'était fait un devoir de prendre la défense de r<spi»rimé contre l'oppresseur, et qui, de même qu'il avait protégé le dernier individu du peuple contre la tyrannie des grands, venait à présent plaider la cause d'un roi innocent contre les despotes plébéiens du faubourg Saint-Antoine? Ah! il était donné à notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre sa fille, sa petite-fille et son petit-fiis, aux acclamations d'un peuple ingrat, dont il avait tant de fois pleuré la misère. Qu'on me pardoime ce moment de faiblesse. Vertueux Malesherbes ! s'il est vrai qu'il existe quelque part une demeure préparée pour les bienhuteurs des hommes, vos mânes illustres, réunis à ceux de l'auteur de VEmile'^ , habitent uiainlenant ce séjour <le paix. D'autres*» , plus heureux que moi, ont mêlé leur sang au vôtre * : c'é-
joie perpétuera la mémoire de la douleur; et quand on ira danser aux Champs-Elysées, quand on tirera des pétards sur la place arrosée du sang du Juste, il faudra bien se souvenir de l'échafaud du roi mariyr. (N. Ed.)
a Je ne veux point déshériter Rousseau du ciel que je lui ai donné dans ma jeunesse, maisje dois dire que l'âne de M. de Malesherbes ne ressemolait en rien à celle du citoyen de Genève. Le doute misérable exprimé dans celte phrase n'esl qu'une contradiction de plus dans cet amas de contradictions que j'ai appelé Essai historique.
(N. Ed.)
b Mon frère. - (N- Éd.)
1 Ce que l'on sent trop n'est pas toniours ce qu'on exprime le mieux, et je ne puis parler aussi dienemenlque je l'aurais désiré du cielenseur de Louis XVI. L'aliiaiice qui unissait ma latiulle à la sienne me procurait souvent le bonheur d'approcher de lui. Il me semblaU que je devenais plus lorlel plus libre en présence de cet homme verlueuxqui, au milieu de la corruptron des cours, avait su conserver dans un rang élevé rinléc;rilé du cœur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la dernière entrevue que j'eus avec lui. C'était un matin; je le trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me parler de Rousseau avec une émotion que ie ne partageais que trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien condescendre à me donner des conseils, .1 me disant : «« J'ai tort de vous entre! eiiir de ces choses la; je devrais plulôl vous engager à modérer celte chaleur d'âme qui a laii laui de mal a votre ami (J -J.). J'ai éié comme vous ; l'injustice me révoliail ; j'ai fait autant de bien que j ;'i pu , sans compter sur la reconnaissance des hommes. Vous éles jeune, vous verrez bien des choses; moi j'ai bien peu de temps à vivre. » Je supprime ce que repanchement d'une conversatioo uilime et l'indulgence de son caractère lui faisaient alors ajouter. Ue toutes ses prédictions, une seule s'est accomplie : je ne suis rien, et il n'esl plus. Le déchirement de cœur que j éprouvai en le quittant me sembla dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais,
M. de Malesherbes aurait été grand, si sa taille épaisse ne l'avait empêche de le paraître. Ce qu'il V avait de très-élonnant en lui, c'était l'énergie avec laquelle il s'exprimait dans une vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses yeux un peu entonces, ses gros sourcils grisonnants et son air de boulé, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages peints de la main de le Sueur. Mais si on venait à toucher la corde sensible , il se levait comme l'éclair, ses yeux à l'instant s'ouvraient et s'agrandissaient : aux paroles chaudes qui sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous aurait semble voir un jeune homme dans toute l'effervescence de l'âge : mais à sa léte chenue, à ses mots un peu conlus, laute de dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce conlrasle redoublait les ciiarmcs que l'on trouvait dans sa conveisation, comme on aime ces leux qui brûlent au milieu des neiges el des places de l'hiver. . , .r J ¥^..:«VVI
M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom ; mais le défenseur de If "'« ^; J n'a pas été moins admirable aux autres époques de sa vie que dans les derniers lasiauw qui
laft ma destinée de traîner après vous sur la terre une vie désormais sans jîliisions et pleine de regrets.
Mais pourquoi parlerais-je du jugement de Louis XVI? qui en ignore les circnuslanees ? Qui ne sait que tout fut inutile contre un torrent de crimes et de factions ? Agis, Charles et Louis périrent avec tout l'appareil et toute Ja moqtn rie delà justice. Laissons d'OiIéuns observer son roi et son parent la lorgnette à la main , et prononçant la mort, à l'effroi même des scélérats. Fionsnous-en à la poslériié, dont la voix tonnante gronde déjà dans l'avenir; à la poslériié qui , juge incorruptible des âges écoulés, s'apjiréte à traîner au supplice la mémoire pâlissante des hommes de mon siècle *.
Le futal 2( de janvier 1793 se leva pour le deuil éternel de la Fronce. Le monarque, averti qu'il fallait njourir, so prép;ira avec sérénité à ce grand acte de Ja vie : sa conscience était pure et la religion lui ouvrait les cieux. Mais que de liens il avait eu auparavant à rompre sur la terre ! Louis avait vu son épouse, il avait vu aussi sa fille et son jeune fils qui courait parmi les gardes en demandant la grâce de son père : tant d'angoisses ne déchirèrent jamais le cœur d'un homme.
L'heure était venue. Le carrosse attendait à la porte. Louis descendit avec son confesseur. Il ne put s'empêcher, dtns la cour, de jeter un regard vers les fenêtres de la reine où il ne vit personne : ce regard-là dut peindre bien de la douleur. Cependant le roi était monié dans la voiture qui roulait lentement au milieu d'un morne silence ; Louis, répétant avec son confesseur les prières des agonisants, savourait à longs traits la mon. Il arrive enfin à la jlace où l'instrument de deslru( lion était élevé à la vue du palais de Henri IV. Louis, descendu de la voiture, voulut au moins prolester de son innocence : « Vous n'êtes pas ici pour parler, niais pour mourir, » lui dit un barbare. Ce fut alors que l'on vit un des meilleurs rois qui aient jamais régné sur la France, lié sur une planche ensanglantée, comme le plus vil des scélérats, la tête passée de force dans un croissant de fer et attendant le coup qui devait le délivrer de la vie: et comme s'il ne fût pas resté un seul Français attaché à son souverain , ce fut im étranjïer qui assistais monarque à sa dernière heure, au milieu de tout son peuple. Ji se fait un grand silence: « Fils de saint Louis! vous montez aux cieux, » s'écrie le pieux ecclésiastique en se penchant à l'oreille du monarque. On entend le bruit du coutelas qui se précipite *>.
l'ont si gtof ieusement couronnée. Patron des j^ens de lettres, le monde lui doit VEmile^ et l'on sait que c'est le seul homme de cour, le maréchal de Luxembourg excepté , que Jean-,tac(iues ait sincèrement aime. Plus d'une fois il brisa les portes des baslilles; lui seul refusa de plier son c.tractère aux vices des grands, et sortit pur des places où tant d'autres avaient laissé leur verUi. Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle les principes du jour. Si par principes du jour on entend haine des abus, M. de Malesherbes (ut certainement coupable- Quant à moi, j'avouerai que s'il n'eût été qu'un bon el franc gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi son maître, et à en appeler à son épce plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèrement cslimé, mais j'aurais laissé à d'autres 1*^ soin de faire son éloge.
Je me propose d'écrire la vie de M. de Mnlesherbes, pour laquelle je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage embrassera ce qu'il y a de plus intéressant dans le règne de Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'illustre magistrat mêlé dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la cour, naturaliste à Malesherbes, philosophe à t'aris. On lesiiiv ra au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra écrivant d'un côlé aux ministres sur des matières d'Etat, de l'autre entretenant une correspondance de cœur avec Rousseau sur la botanique. Enfin je le ferai voir disgracié par la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur l'échafaud avec son souverain.
* Qu'en disent les accusateurs de VEfsaî ? est-ce là le révolutionnaire ? (N. Éd.) *> Ceux qui aiment les libertés publiques en sont-ils moins attachés à leurs prin- Cfs et moins fidèles au malheur?
Il reste un étrange monument du courage de Loui.sXVI; monument, pourainsi dire, aussi infernal que le testament de ce monarque est divin : le ciel et l'enfer se sont entendus pour louer la victime. Je veux parler de la lettre de Sanson, bourn^au de Paris, l/original même de cette lettre m'a été confié par mon digne et honorable ami, M. le baron Ilyde de Neuville, l'homme des sacrifices "a la royauté, si bien traité par les ministres du roi. J'ai tenu, je tiens encore dans ce moment même ce papier sur lequel s'est traînée la main sanglante de Sanson, cette main qui a osé toucher à