CHAPITRE XXVI
Platon, Fénélon, J. J. Rousseau. — La République de Platon, le Télémaque, YEmile.
Si les grâces de la diction , la chaleur de l'imagination, un je ne sais quoi dans l'expression de my tique et d'intellectuel , qui ressemble au langage des ange->i, font le grand , le sublime écrivain , Platon en mérite le titre. Peut-être sa luauière ressemble-t elfe plus à celle du vertueux archevê jue de Cambrai qu'au style de Jean-Jacques; mais celui-ci, d'une autre part, s'en est rapproch • ia'.aiiiage par son sujet. Nous allons offrir le beau groupe de ces trois génies , qui renferme tout ce qu'il y a d'aimable dans la vertu, de grand dans les i;ilent>, de sensible dans le caracière des hommes,
Plaion , dans sa République ,• Fénélon , dans son Télémaque; Jean-Jacques, dans son Emile, ont cherché rhoinme moral et politique.
Le premier divise sa République en trois classes * : le peuple, ou les mécaniques ; les guerriers qui délentient la patrie, el les magistrats qui la dirigent. L'éducation du citoyen commence à sa naissance. Sans doute de tendres parents s'empressent autour de son berceau ? Non. Porté dans un lieu commun ^ il atend qu'un lait inconnu vienne satisfaire à ses besoins ; et sa propre mère, qui ne le reconnaît plus, nourrit auprès de lui le fils de l'étrangère.
Lorsque le ciioyen commence à entrer dans Tàge de l'adulescence, le gymnase occupe ses insiants.
La première chose qui y fr;ippe sa vue, c'est la pudeur sans voile , el les foruies « de la j une fille souilées, comme une rose dans la pous>ière de l'arèue'. Son œil s'accoutume à parcourir les grâces nues, et son imagination perd les iraits du beau idéal. Privé d'une iamiUe , il ne pourra avoir une amanle; et, lorsque la patrie aura choisi pour lui une compagne *, il sera peu après obligé de rompre ses premiers liens, pour recevoir dans la couche nupliale, non nue vierge timide et rougissanie, mais une épouse banale ^, pour qui les baisers n'ont plus de chasteté, ni l'amour de mystères.
Si , parmi ces enfants communs de la patrie, il s'en trouve un qui , par la beauté de ses traits, les indices de son génie, décèle le grand homme futur, on l'enlève à la foule ^, on Iju^iruit dans les sciences; il va ensuite combattre
■ Suis-je un athée? Réflexion très-juste; on a un million d'exemples de celte déplorable vanité. (N Eu.) t» Naïveté comique. (N* En.) » Plat., de /ie/>., lib. if, pag, 273,etc. « Id., ibid., Iib. V, i><ig. /iGO.
<î Les formes. Mauvais jargon du temps, emprunté des arts. (N. Éd.)
* Plat., de Hep., lib. V, pag.452, etc.
4 Id , ibid., |i.i^ i.')*.).
5 Id., ibid., paj;. 4i7.
« PLAT., de Hèp.y Ub. vs, pag. 4Sa
avec les autres à la défense de la patrie. A mesure qu'il avance en âge, on lui confie les plus imporianis emplois , et bientôt on lui découvre les causes secrètes de la nature. Un philosophe lui dévoile le grand Etre. Il apprend à se détacher des choseshuuiaines : voyageur dans le monde intellectuel, il se dépouille pour ainsi dire de son corps , il s'associe à la sagesse divine , dont la nôlre n'est que l'ouibre ; ei loisque cinquante années d étude et de médilaiions Tout rendu d'une nature supérit urc à ses semblables, alors il redcbceud sur la terre, et devient un des magistrats de la patrie *.
Tel est l'homme politique de Platon. Le divin disciple deSocr?/e, dans \e délire de sa venu, voulait spiriiualiser les hommes terrestres; et, pour les rendre pareils à Dieu, il connnençait par opprmier le peuple en établissant un corps de janis^air< s, par f;ure des législateurs métaphysiciens , ei p;u' Cidever à tous la piété maternelle, l'amour conjugal , que la nature donne aux tigres mêmes dans leurs déserts. Des enfants communs ! 0 blasphème philosophique! Plus heureuse cent fois la femme indigente de nos ciiés, qui mendie ses premiers besoins en portant son (ils dans ses bras ! La société l'abandonne, mais la nature lui reste ; elle ne sentira point l'inclémence des hivers, si , dans ses haillons, elle peut trouver un coin de mant(;au pour envelopper son tendre fruit. La faim même qui la dévore, elle l'oublie, si sa mamelle donne encore la nourriture accoutuniée au cher enfant qui sourit à ses larmes et presse sou sein niatei'uel de ses petites mains ^.
Féiiélon vit mieux (jue Platon l'état de la sor'iété Son jeune homme moral quitte le lieu de sa naissance pour aller chercher son père. La Sagesse, sous la figure de iVIenior, raccompagne. Le premier pas qu'il fait dans la carrière est, C(mime dans la vie, vers le malheur. La mort le menace en Sicile ; échappé à ce danger, Tesclavage et la piuvreté l'ailendent en Egypte : les dieux et les lelirt'S viennent à son secours. Prêt à retourner dans sa patrie, la main du sort le saisit de nouveau et le repionge dans les cachots. La, du haut d'une tour, il passe ses jours à coniempler les llois qui se brisent au loin sur les rivages, el les n^ortels agités par la tempête. Tout à ciup un grand combat attire ses regards; il voit tomber un roi despoiique, dont la léle sanglante, secouée parle* chevt'ux, est montrée en spectacle au peuple qu'il oppriuiaii.
Télémaque quitte l'Egypte, et la tyrannie la plus affreuse se montre à lui es Phœiiicie. Il abandonne cttie terre' d'esclavage et arrive à celle des pi lisirs. Le jeune homme va succomber : tout à Ciiup la Sagesse se présente à lui ; il fuil avec elle cette île empoisonnée, et, durant une navigation tranquille, il écoute les discours divins a.ur Dieu et la vertu, qui rouvrent son cœur aux voiup.és morales.
Bientôt à l'horizon on découvre des montagnes, dont le sommet se colore des premières i éfraclions de la lumière. Peu à peu la Crète s'avatîce au-devaut du vaisseau. Des nmissons verdoyantes, des champs d'oliviers, des vili.iges champêtres, des cabanes liantes entrecoupées de bou(|ueis de bois, toute iile enfin se déploie en amphithéâtre sur l'azur calme et brillant de la mer.
Quelle baguette magique a créé cetie terre enchantée P Un bon gouvernement. Ici le spectacle d un peuple heureux uéveioppe au jeune homme le secret des lois et de la politique. Il y apprend que le gouverné n'est pas faii pour le gouvernant, mais celui-ci pour le premier. Toujours croissant en sagesse, Téiémaque refuse, par amour de la patrie, la royauté qu'on lui (dlie. i! s'embarque, après avoir mis un philosophe à la tête des Cretois ; et Vénus, irritée de ses mépris, laltend avec l'Amour à l'de de Caly[)so.
Ici il ne sent point cette volupté grossière qui subjuguait son corps à Cypre. Ce qu'il éprouve lient d'une nature céleste, el règne à la fois dans son âme et dans ses sens. Ce ne sont plus des beautés hardies, dont les grâces faciles n'offieul rieii à deviner au desir, ce soni les tresses iloiiauies d Eucharis qui voi-
« PLAT.,d* Rep.,pag 503-505; lib- vii,pag. 517.
* J'ai transporté quelque chose de ceci dans le Génie du Christianisme, mais le morceau eutier est mieux dans VEssai. (N. Éo.)
loni des charmes inconnus ; c'est la modestie, c'ei^tla pudeur delà vierge qui aaiie, ei n'ose avouer son auioui, mais l'exiiale cijmine un parlum autour délie.
Dime autre part, une passion dévorante consume la malheureuse Calypso. L;i jiilousie, plus dévorante encore, marbre ses yeux de taches livides. Ses joues se creusent ; elle rugit comme une lionne. Télémaque effrayé ne trouve d'abi'i qu'auprès d'Eucharis, que ia déesse est piête à déchirer, tandis que l'enfaniCupidon, an milieu de celte troupe de nymphes, s'applaudit en riant des fnaix qu'il a faits.
C'en est fait; le jeune homme succombe, il va périr: la Sagesse se présente a lui, leiitraîne vers le rivage. Insensible à la vertu, Télémaque ne voilqu'Eucharis ; il voudrait baiser la ti ac<; de ses pas, et il demande à lui dire au moins un dernier adieu. Mais des flammes frappent soudain sa vue ; elles s'élèvent du vaisseau que Minerve avait bâti, et que l'Amour vient de consumer. Une secrète joie pénètre dans le cœur du fils d'Ulysse ; la Sagesse prévoit le retour de sa faiblesse, saisit l'instant favorable, et, poussant son élève du haut d'un roc dans les flots, s'y précipite avec lui.
Télémaque aborde à la nage un vaisseau arrêté à la vue de l'île. Là il retrouve un ancien ami. Celui-ci lui i accule la mort d'un tyran, et lui lait la peinture d'un peuple heureux selon la nature. Le jeune homuïe, au milieu de ces douv eutreiieus, cioyant arriver dans sa pairie, louche à des rives étrangères. Des t(*urs à moitié élevées, des colonnes entourées d'écbafauds, des leiriples sans coinbles, annoncent une ville qui s'élève. Là règne Idoménée, chassé de Cièle par ses sujeis.
Ici Télémaque reçoit les dernières bçons. Le tableau des cours et de leurs vices passe devant ses y ux; l'homme vertueux banni, le fripon en place, les ambiiions, les préjuges, les passions des rois, les guerres injustes, 1< s plans faux de Iégi^latl0u ; « nfiu, non l'excès de la lyrarmie, mais ce mal général peutêtre pis encore, qui règne dans les gouvernements corrompus, est développé aux yeux de l'élève de Minerve. Après être descendu aux enfers, après y avoir vu les tourments réservés aux despotes et les réconij enses accordées aux bî.us rois ; après avoir supporté les fatigues de la guerre, et ( héri une flamme licite pour Tépouse quil se choisit, Télémaque retourne dans sa patrie, instruit pai !a sagesse et l'adversité ; égalemeni fait désormais pour commander ou obéir aux hommes, puisqu'il a vaincu ses passions.
Le défaut de cet imnmrtel ouvrage vient de la hauteur de ses leçons, qui ne sont pas calculées pour tous les hommes. On y trouve des longueurs, surlout dans les derniers livres. Mais ceux qui aiujeut la vertu et chérissent en même temps le beau antique ne doivent jamais s'endormir sans avoir lu le second livre de Télémaque. L'influence de cet ouvrage de Fénélon a été considéiable; il renferme tous les principes du jour : il respire la liberté, et la révolulion même s'y trouve prédite. Que l'on considère I âge oii il a paru, et l'on verra qn il csi un des premiers écrits qui ont changé le cour^ des idées nationales en France'* .
« Tout est bien sortant des mains de l'Auieur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. » C'est ainsi que commence \' Emile, et cette phrase explique tout l'ouvrage. Jean-Jacques pn nd, comme Piaion, Ihommc dans ses premiers langes ; \\ recommande le sem maternel. Il vent qu'aussitôt que reniant ouvre ses yeux à la lumière il soit soumis sui-!r-champ à la nécessité, la seule loi de la vie: s'il pleure, on ne l'apaise point; s'il deuiautle un objet, ou ly porte. La louange, le blâme, la frayeur, le courage, sont des ressorts de l'âme, donl il ignore même le noîu. D:cu demande toute la force de la raison pour le comprendre, on n'eu parle donc poini à l'Ennle de Jean-Jacques.
Au>sii()t qu'il sort des mains des femmes, on le reunt entre les mains de son ami, non de son maître, il n'en a poirit. L'étude (ii(ïi( il.- «le celui-ci esl de ne rien lui apprendre, tmilenesail m lue ni écrire, mais il connaît sa laiblcsse i
■* II me semble par ces pages que j'avais appris à écrire. (N. Éd.)
et tous les jours, dans srs jeux, quelques accidents lui font désirerde s'instruire des lellres, des malhémaiiques et des autres arts. Il en est ainsi pour lui des jdées morales et civiles. On a bien pris garde de lui enseigner ce que c'est que la justice, la propriété^ ; mais un joueur de gobelets, un jardinier, et njille autres hasards, développent graduellement dans son cerveau le système des choses relatives.
Emile ne sait point rester où il s'ennuie, veiller lorsqu'il veut dormir. S'il a faim, il mange ; s'il ne peut satisfaire ses besoins ou ses désirs, il ne murmure point : ne connaît-il p;is la nécessité?
Courageux, il ne l'est point parce qu'il faut l'être, mais parce qu'il ignore le danger. La mort, il ne sait ce que c'est. 11 a vu mourir, et cela lui semble bon, parce qne c'est une chose naturelle, et surtout une nécessité.
Cependant Emile a appris une question. A quoi cela est- il bon ? demande-t- Jî lorsqu'il voit faire quelque chose qu'il ne connaît pas. Souvent on ne répond point à cette question ; et Eiiiile, par basai d, ne manqre pas de trouver tôt ou tard lui-même la raison dont il s'enqnérait.
Mais l'âge des passions s'avance, et l'on commence à enîendie grond» t l'orage. L'élève de Jean-Jacques a appris dans ses jeux, non-seulement les principes des scienC(S absiralles, mais ceux des aits mécaniques, tels que la menuiserie ; car, quoique Emile soit riche, il peut être exposé aux révolutions des Etals, a Vous vous fiez, dit Jean-Jacques, à Tordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est iuiposHbie de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvie, le monarque devient sujet. Les coufts du sort sonl-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt? ÏS'oiis api)r; choiis de l'état de crise et du siècle dos révolutions. Je tiens pour impof^sible Que les grande<i monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer; toutes ont brillé, et tout Etat qui brille est sur son déclin. J'ai de mon, opinion des rai: OTts plus particulières que cette maxime; mais il n'est pas à ^yropos de les dire, et chacun ne les voit que trop^ *. »
> Phrase inintelligible qui veut dire On ne lui a pas enseigné. (N. Éd.)
*> Je n'ai rien a réiracler des éloges que je donne ici a Rousseau, dans le texte et dans la note. Quant à mon jugement général sur ses ouvrages, je renvoie le lecteur aux notes » et b, page 4i8, 419, 420. (N. Éd.)
» Tom. Xi, pas 85, édit. de Londres, 1781.
Voilà le taineiix passage de V Emile il y a plusieurs choses à remarquer îci. La première est la cbrlé avec laquelle Jean-Jacques a prédit la révolulion présente. La seconde a rapport à sa célèbre idée de faire apprendre un mélier à chaque enfant. Comme on s'en moqua à l'époque de la publication de rii'>n//<j/ Comme on trouvait W philoso[ihe ridicule! Je n'ai pas bosom de demander si nous en sentons maintenant la vérité. Il y a beaucoup de nos seigneurs irançais qui seraient trop heureux maintenant de savoir faire le métier d'Emile. Ils recevraient par jour kur demi-couronne, ou leurs quatre schellings, et seraient citoyens utiles du pays où le sorties auraitjetés.
La troisième remarque, et la plus importante, tient à la nature du passage même. Il est clair que non-seulement Jean-Jacques avait prévu la révolution, mais encore les horreurs dont elle serait accompagnée. Il annonce que le dessein d'Emile est d'émigrer. Comment le républicain Jean-Jacques aurait-il pu avoir une telle pensée, s'il n'avait entrevu l'espèce de gens qui feraient une révolution en France, s'il n'avait jugé par l'état des mœurs du peuple qu'une révo- Jution vertueuse était impossible ? Sans doute le sensible philosoiihe, qui disait qu'une révolution qui coûte la vie à un homme est une mauvaise révolution, n'aurait pas célèbre celle de la France. J'ai entendu une discussion très-intéressante, au sujet de Voltaire et de Rousseau, dans «ne société de gens de lellres qui les avoienl connus, par ailleurs grands partisans de la révolution. On examinait quelle aurait été vraisemi lablemetit la conduite du poêle et du pliilosol>lie, s'ils avaient vécu jusqu'à la révolution. 11 fut conolu à l'unanimité qu'ils auraient oté des aristocrates. Voltaire, disait-on, n'aurait jamais pu oublier sa qualité de gentilhomme du roi, Di pardonner l'apothéose de Jean-Jacques. Quant à celui-ci , l'horreur du sang répandu en au- .rait fait un anliré^olutionnaire décidé. Ces remarques sont très-justes, et peignent les deux hommes; mais quelle force de génie, dans Rousseau, d'avoir à la fois prédil la révolution et ses trimes! et quelle incroyable circonstance que ses écrits mêmes aient servi à les amener :
n paraît encore que Rousseau prévoyait plusieurs autres calasirophes. Je ne sais, mais s'il m'elait permis de m'expliquer, j'aurais peul-êlre quelque chose d'intéressant à àvvtdi ce sujet. Si l'Angleterre doit éprouver une révolution, elle sera totalement différente de celle de France *,
* Sans doute, parce qu'il y a une aristocratie puissante dans la Grande-Bretagne, eique l'aristocratie n'était plus rien en France. Non-seulement les hautes classes da
Enfin Emile parvient à l'âge de la raison, et Dieu va lui être dévoilé. Un philosophe sensible se rend un niaiin au sommet d'une liauie colline, au l)asde laquelle coule le Pô, tandis que le soleil levant projette l'ornbre des arbies dans )a vallée. Après quelques instants de silence et de recueillement, inspirés par ce beau spei tacle et par les idées qu il fait nailre de la Divinité, le vicaire savoyard prouve l'existence du grand Etre , non d';»près des raisonnements métaphysiques, mais sur le sentiment qu'il en touve dans son cœur. Un Dieu juste, bienfaisant et Mimant les liumains, est le seul que reconnaisse Eu»ile. Il confesse dans les Evangiles une morale tendre et sublime j mais il n'y voit qu'un homme ^.
L'amour a Se'î droits sur le cœur de l'élève de Jean-Jncquos, mais il veut une femme telle que son imaginaiion éprise de l.« vertu se pliit à la lui peindre. II la rencontre enfin dans uiu; retraite. La modes! ie, la grâce, la beauté, régnent sur le front de Sophie. Emile brûle, et ne peuiroblenir. Son and l'arrache à son ivresse pour le mener parcourir l'Europe, La passion du jeune homme amoureux survit au temps et à l'absence; il revient, épouse sa maîtresse, et trouve le bonheur *>.
Quoi! c'est à cela que se ré(]wlV Emile? Sans doute; et Emile est autant au-dessus des hommes de son siècle qu'il y a de différence < uire nous et les premiers liomains. Qiui dis-je! Eîuile est riiomme par excellence; car il est l'homme de la nature. Son cœur ne connaît point les préjugés. Libre, couiageux, bienfaisant, ayant louies les venus s;ins y préiemire, s'il a un défaut, c'est d'être isolé dans le monde, et de vivre comme un géant dans nos petites sociétés.
Tel est le fameux ouvrage qui a précipité notre révolution. Son principal défaut est de n'être écrit que pour peu de lecteurs. Je l'ai qnehpiefois vu euire les mains de ceriaines femmes qui y cherchaient des règles pour l'édiicaiiou de leurs enfants , et j'ai souri. Ce livre n'est poml un livre pratKjue ; il se. ait de toute impossibilité d'élever un jeune homme sur un système (pii ilemande un concours d'êtres environnants qu'on ne saurait trouver; mais le sage lioit regar<ier cet écrit de Jean-Jacques coitime un trésor. Peut-être n'y al- il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire : VEmile en est un c.
Je commettrais un péché d'omission impardonnable, si je finissais cet article sans parler de Tiolluence que l'Emile a eue sur ce siècle. J'avance hardiment qu'il a opère une révolution complète dans l'Europe moderne, et qu il forme
parce que, d'après mille raisons, trop longues à détailler, les partis en viendraient à tine guerre civile onvere et non à un cain.'î^e sourit, CDiiJtne dans aia pairie. Si l'Ausl<:terre evile le sort dont elle est menacée, ce ne sera que par beaucoup de prudence H (iejiisUce dans le souvernemenl. Au reste, l'idée de Jean-Jatques.de laiie apprendre un mélier à Emile, n'rsl que ce (pie (lisait iNi'ron, lorsqu'on lui reprociiail l'ardeur avec laquelle il se livrail à l'elndede la nuisique; il répondaU par une lameuse (dnase j^recque : » Un artisLe' vit pai'loul. >' llest singulier que la pensée d'un philoso[)lie ne soii que le mol d'un tyran.
la sociélé en Angleterre se sauveront avec la pnidenci^ et la justice que je leur recommande, mais elles se sauveront encore mieux en dirigeant les idées nouvelles, et se metiant, comme elles l'ont fait toujours, a la lôUî des siècles à mesure (in'ils se succèdent Ainsi ces hautes classes, n'étant jamais dépassées par les classes qui les suivent, conservent tous leurs dioits a une supériorité naturelle. Il faut aussi se souvenir qu'il n'y a point de peuple proprement dit en Ani^leierre, excepté dans les grandes villes; tout est client ou patron comme dans l'ancienne Rome. Cela rend une révolution p pulaire presque imp( SMble. Quand les prolèlaiies ou les ouvriers se soulèvent, les pioprielaires s'arment: on tue quelques-uns des pins mutins , et tout es. fini. (N. Éi».)
* Voila ce que j'ai appelé dans mon jugement général un sermon socinien.
4, (N. Ed.)
•> Rousseau a peint avec noins de charme l'épouse dan-s Sophie que ramanle dans Julie : le caractère de son lali-nt s'arrangeait mieux de l'ardeur d'une couche illégitime que de la chasteté du In conjugal. 'N. Eu.)
« Cela est risible a force d'être exagéré. Qu'il me soit permis de renvoyer encore le lecteur aux notes des pages 418, 419 et 420. (N. Ed.)
époque dans l'histoire des peuples. L'éducation, depuis la publîraiion de cet ouvrage, s'aliéra totalenieni en France; et qui chiinge l'éducation change les hommes. Quel dut être l'élonnement des nations, loisque Rousseau , sortant du cercle obscur des opinions reçues, aperçut au delà la lumière de la vérité ; que, brisant lédifice de nos idées sociales, il montra que nos principes, nos sentiments même, tenaient à des habitudes conventionnelles sucées avec le lait de nos mères ; que par conséquent nos meilleurs livres, nos plus justes institutions, n'avaient point encore montré la créature de Dieu; que nous existons conirne dans une espèce de monde facJice ! l'étonnement, dis-je, dut être grand , lorsque Rousseau vint à jeter parmi ses contemporains abâtardis l'honnne vierge de la nature *.
Je ne fais point ces réflexions sur l'immortel Emile sans un seriîimen'^ douloureux La Profession de foi du Vicaire savoyard, les princpes politiques et moraux de cet ouvrage, sont devenus les machines qui ont battu l'édifice des gouvernemcnls actuels de l'Europe, et surtout celui de la France •*, maintenant < n ruine. Il s ensuit que la vérité n'est pas bonne aux hommes méchants ; qu'elle doit denieuier ensevelie dans le sein du sage, comme Tespérance au fond de la boîte de Pandore. Si j eusse vécu du temps de Jean-Jacques, j'aurais voulu devenir son disciple; mais j'eusse couseillé le secret à mon maître. Il y a plus de philosophie qu'on ne pense au système de mystère adopté par Pyihagore et par les anciens prêtres de lOiient.