‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 214 sur 239 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Histoire du polythéisme , depuis son origine jusqu'à son plus haut point de grandeur.

Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bîuit ses louanges, et l'éléphant le salue aulever du soled ; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le venl le muimure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan déclare son immensitéj l'homme seul a dit : Il n'y a point de Dieu.

il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées, où les mondes furent semés comme des sables? Pour moi, j'ai vu, et c'en est assez, j ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et

3 Celle question a été promptement résolue ; le despotisme militaire est sorti de la démocratie française, et de ce despotisme est née a son tour la monarchie constitutionnelle, sorte de monarchie qui est l'heureuse alliance de l'ordre qu'apporte le pouvoir royal et de la liberté que donne le pouvoir populaire. (N. Éd.)

*> Raisonnement dont le vice est toujours dans la comparaison insoutenable entre l'ordre politique et moral des peuples anciens, et l'ordre politique el moral des peuples modernes. (N. Éd.)

<= N'ai-je pas l'air d'un homme qui se sent au moment de commettre une grande faute, et qui clierche a la justifier d'avance, en voulant la faire passer pour une action méritoire? Quel droit, avais-je d'invoquer la religion, la philosophie, la vertu, lorsque j'allais, de la main la plus téméraire, essayer d'ébranler les bases de l'ordre social? Kl pourtant il est vrai que, dans ces mêmes pages, je repousse avec horreur latliéisme, et que, dans mes raisonnements, non sans vue, s'ils sont sans prudence» j'annonce le renouvellement de la face de l'Europe. (N. Éd.)

d'or. La lune, à l'horizon opposé, monlait comme une lampe d'argent dans l'orieni d'azur. Les deux aslres mélaienlau zénilh leurs teiiucs de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en girandoles de diamauls, et roulait la pompe de 1 Occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre, expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour lutlaienl sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées ^.

O toi que je ne connais point ! toi, dont j'ignore et le nom et la demeure, invisible Aich tecie de cet univers, qui m'as donné un instinct pour te sentir, et reiusé une raison pour te comprendre, fie serais-tu qu'un êire imaginaire, que le songe doié de Tinfortune? Mon âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? Le tombeau est-il un abîme sans issue, ou le portique d'un imtre monde? N'est-ce que par une cruel e pilié que la nature a placé dans le cœur de l'homme l'espérance d'une meilleure vie à côlé des misères humaines? Pardoune à ma faiblesse, Père des miséricordes ! non, je ne douie poinlde ton existence ; et soit que lu m'aies desiiué une carrière imuiorlelle, soit que je doive seulemeni passer etmourir,j adore tes décrets eu silence, et ton insecte confesse ta Divinité ''.

Lorsque 1 homme sauvage, errant au milieu des déserts, eut satisfait aux premiers besoins de la vie, il seiitii je ne sais quel autre besoin dans sou cœur. La chute d'une onde, la susurration du vent solitaire, toute cette musique qui s'exhale de la nature, et (jni fait qu'on s'imagine entendre les germes sourdre dans la terre, et les feuilles croître et se développer, lui parut tenir à cetie cause cachée. Le hasard lia ces efîeis locaux à quelques circonstances heureuses ou malheureuses de ses chasses ; d s positions relatives d'un objet ou d'une couleur le frappèrent aussi en même temps : de là le Manitou du CauaJien, et le Fétiche du iNègrc, la première de toutis les religions.

C( t élément du culte, une fois développé, ouvrit la vaste carrière des superstitions humaines. Les aff"eeiions du co^.ur se changèrent bientôt dans les plus aimables des dieux ; et le Sauvage eu élevant le mont du tombeau à soii ami, la mère en rendant à la terre son petit enlani. vinrent, chaque année à la chute des feuilles de l'aulonme, le premier répandre des larmes, la seconde épancher son laii sur le gazon sacré. Tous les deux crurent que ce (ju'ils avaient tant aimé ne pouvait être insensible à leur souvenir ; ils ne purent conievoir que ces absents si regrettés, touj-airs vivants dans leurs pensées, eussent entièrement cessé d'être ; qu'ils ne se réuniraient jamais à celle autre moilié d'euxmêmes. Ce fut sans doute rAinilié en pleurs sur un monument qui imagina le dogme de rimuiorlaiué de I âme et la leligion des lomluaux *^.

Cependant 1 homme, sorti de ses forêts, s'était associé à ses semblables. Des citoyens laborieux, secondés par des ehauees particulières, trouvèrent les premiers rudinienls des arts, et la i eeounaissanee des peuples les plaça au rang

* J'ai repris ces images et ces descriptions pour le Génie du Christianisme, où OQ les retrouve plus pures et plus conecles. (N. Éd.)

•> Au commencement de ce paragraphe, jedoule de l'existence de Dieu; quelques lignes plus bas je n'en doute plus, el j'arrive enlin a m'arranger d'avoir une âme ou de n'en point avoir, tout cela par soumission aux décrets de la Divinité. Mon respect pour Dieu est si grand , que je consens a me faire matérialiste ; quel excellent déiste ! el comme tout est logi jne el concluant dans celle plii osopliio de collège!

Ici ma besogne s'abrège, et ma réfutation esi faite par moi-même depuis longtemps : c'est surtout contre celle dernière partie de l'/iwai que j'ai écrit le Génie du Christianisme. (N. £i)-)

« Voici â peu près le même texte purgé du pliilosophisme : « Les derniers devoirs « qu'on rend aux hommes seraient bien tristes, sus eiaient dépouillés des signes de « la religion. La religion a pris naissance aux tombeaux; el les tombeaux ne peu- « venl se passer d'elle : il est beau que le cri de res[)(iance s'élève du lomi du ccr- « cueil, elque le prêtre du Dieu vivanlescorle au monumenl la cendnule l'Iiomme; « c'est en queUpie sorte rimmorlalilé qui marche â la lele ae la morl. » ( (>éute du Cltrisiianitme, iv*' part., liv. ii, chap. i".) (N. ÉD.j

descîiviiiités. Leurs noms, prononcés par différentes nations s'altérèrent dans des idioiDCS étrnngiTs. De là le Tlioih des Phœiiiciens. rHermès des Egyptiens, et le Mercure des Grecs ^ Des législateurs fameux par leur sagesse, des guerriers redoutés par leur valeur. Jupiter, Miuos, Mars, niontèiLiU dans iOlyiupe. L< s passiiuis de> hommes se muliipliaut avec les arts sociaux, chacnu déilia sa laihlrs^o, ses vertus ou ses vices: le voluptueux sacrifia à Vénus; le philosophe, à Minerve; le tyran, aux déités infernales^. D une autre part, quel(|ues génies favorisés du ciel, quelques âmes Sfusibles aux attraits de la naiure. un dphée, un Homère, aut^meutèrent les habitauis de l'immortel séjour. Sous leurs pinceanx, les accidents de la naïuie se tiaiislormèrent en esprits célestes : la Dryade se joua dans lecrisia! des fontaines; les Heures, au vol lapide, ouvrirent les portes du jour; l'Aurore roui^it ses doigts, « t cueillit ses pleurs sur les fenilles de roses humectéi s de la fr.iicheur <lu luiitiu ; Âpol on monta sur son char de flammes ; Zépli ne, à son asjtect, se létugia dans'es Jjois ; Téthys rentra dans si s palais humides^; ei Vénus, qui clieiclie l ombre ei le mystère, enlaçant de sa ceinture le beau chasseur Aaonis*, se retira, avec lui et le. Grâces, dans 1 épaisseur des loréis.

Des hoiîimes adroits, s'aporcevani de ce poncliantdc la nature humaine à la superstition, en profitèrent. Il s'éleva des sectes sacerdotales, dont l'intérêt fut d'epa ssir le voile de l'erreur. Les philosophes se servirent de ces idées des peuples pour sanctifier de bonnes lois par le seeau de la reli;:ion ^ ; et le polythéisme, rendu sacré par le tesnps, Ciiibelii du charme de !a poé>ie et de la pompe des l'êtes, favorisé par les passions du (œur et Tadiesse des prè'tes, atioignii, vers ie siècle de ïhéiuibtocie et d'Ariblide, à son plus haut point d influence et de bolidité.

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