‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 22 sur 239 · EXTRAIT DU POEME DES NÏBELUNGEN · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU POEME DES NÏBELUNGEN

ÉCRIT EN 4316 STROPHES DE QUATRE ViîRS RIMÉS (ESPÈCES d'ALEXANDRINS), DIVISÉ EN QUARANTE AVENIURËS.

Gunther, fils de Danckart et d'Ute, roi de Bourgogne, résidant a Worms, avait deux frères, Gernoi et Gieslher, et une sœur, objet de leurs soins, nommée Chriemhild; leur cour était la première de ce temps, et les plus célèbres chevaliers y servaient : la jeune princesse était également célèbre dans tout le m nde par sa beauté et la noblesse de son cœur. Elle eut un songe : elle rêva que, tenant dans ses mains un faucon, deux aigles se précipitaient sur lui et le tuaient. Sa mère lui expliqua ce songe: le faucon signiliailun noblechevalier qu'elle aurait pour époux, et qu'elle perdrait par une mort violente.

En ce lemps-lâ, il y avait à Sanlen un héros qui, par sa beauté et sa bravoure, surpassait tous les chevaliers : Sigfrid, (ils de Sigtnunt et de Sige.'int. Après avoir tué un dragon, dont le sang le rendait invulnérable, à l'exception d'un endroit entre les deux épaules; après avoir vaincu les frères Nibelong et Schilbong, propriétaiiet d'un trésor, il alla a la cour de Worms pour demander la main de Chriemhild. Hagen, le premier des chevaliers du roi, s'y Opposait; mais Sigfrid ayant rendu deux grands services au roi, le roi lui promit de lui donner sa fille eu mariage.

Le premier service fut de combattre les puissants ennemis deGunther, les Saxons et les Danois; le second fut de l'aidera vaincre la célèbre amazone Brunehild, reine d'Isenland; elle obligeait tous ceux qui venaient demander sa main de combattre trois fois avec elle : ils perdaient la tête s'ils étaient vaincus; ils obtenaient la reine pour épouse s'ils réussissaient à la vaincre. Jusqu'ici tous avaient péri : Gunlheï aurait eu le même sort si Sigfrid ne l'avait assisté invisiblemcnt ; un habit magique, qu'il avait enlevé à un nain, Jlbrich, gardien du trésor des Nibelongs, lui procura cet avantage.

Brunehild, vaincue, fut emmenée à Worms, où l'on célébra les noces de Gunther et de Siglrid. La lière Brunehild ne permit pas à Gunther d'user de ses droits : lorsqu'il s'approcha d'elle, elle le lia, et lui fit promettre de n'attenter jamais à sa virginité. Mais Sifgrid aida encore son beau-frère à vaincre la belle amazone : ils attachèrent une nuit Brunehild sans qu'elle s'en aperçût; elle cria merci, et devint dès lors épouse obéissante de Gunther.

Dans la lutte avec Brunehild, Sigfrid lui enleva sa ceinture et l'emporta : cette ceinture fut la première cause de son malheur et de la chute de toute la maison de Bourgogne.

Chriemhild, ayant découvert cette ceinture, tourmenta son mari par ?a jolousie, jusqu'à ce que celui-ci, dans un moment de faiblesse, et contre la parole donnée à Gunther, trahit le mystère : il donna la ceinture de Brunehild a sa femme, qui, de son côté, lui promit de la garder secrètement.

Quelque temps après, les deux princesses se rendirent à l'église; Brunehild ne voulut pas permettre a l'épouse de Sigfrid, qui avait été présentée comme vassale de Gunther, d'entrer à côté d'elle. Chriemhild, offensée, lui montra la ceinture, et l'appela concubine de son mari. Brunehild jura de tirer vengeance de cet affront; elle accusa Sigfrid de s'être vanté d'avoir joui des faveurs de la reine : celui-ci prouva son innocence par un serment public. Le roi était satisfait, mais la reine appela Hagen, qui lui promit de la venger par la mort de Sigfrid. Il communiqua son dessein aux princes et au roi, qui céda aux insinuations du traître et aux larmes de sa femme. Hagen feignit la plus tendre amitié pour Sigfrid, et, voyant Chriemhild, qui n'oubliait point son rêve, inquiète sur le sort de son mari, il lui promit de ne s'éloigner Jamais de lui, en ajoutant toutefois que cela paraissait assez inutile, puisque le héros était invulnérable. Alors Chriemhild révéla a Hagen le point vulnérable, et marqua, par une croix rouge, l'endroit entre les épaules où le sang du dragon n'avait pas pénétré.

Le succès de la trahison étant assuré, on arrangea une chasse sur une lie du Rhin, et, lorsque le héros alla se désaltérer à une fontaine dans la forêt, Hagen le perça : il fit placer le corps inanimé de Sigfrid devant la porte de Chriemhild, qui, le lendemain, fut épouvantée de ce spectacle lorsqu'elle sortit de ses appartements.

La première partie du poëuie se termine ici. Chriemhild vécut dans le deuil le plus profond pendant treize années, pleurant la perle de son mari et le trésor des Nihelongs, qu'on lui avait enlevé.

Eizelt roi des Huns, ayant entendu parler de la gloire de Sigfrid et de la beauté de sa veuve,- résolut, après la niort de sa première femme, Helche, de demander la main de Brunehild. L'idée de se remarier, et surtout a un païen, effraya Chriemhild : elle ne céda que lorsqu'un des vassaux allemands d'Etzel, le margrave Rudiger, lui promit de ne l'abandonner jamais, de l'aider a venger l'assassinat de son premier mari et l'enlèvement du trésor des N belongs.

Chriemhild épousa le roi des Huns, qui la reçut "a Vienne. ^

Sa douleur continua, et sa soif de vengeance contre Hagen s'accrnt. Elle feignn de mourir du désir de revoir ses parents. Eizel, pour la consoler, lui promit d'inviter toute la cour des Bourguignons "a venir la voir. Gunther fut ainsi invité : Hagen lui conseilla de ne pas y aller, mais le roi partit avec mille soixante chevaliers et neuf mille de ses gens.

Arrivés au Danube, Hagen se fit prédire l'issue du voyage par les nymphes du

fleuve, auxquelles il enleva leurs babits : elles lui déclarèrent que tous devaient périr dans cette expédition, hors le chapelain du roi. Hagen, pour faire mentir la destinée, précipita le prêtre dans le fleuve : mais celui-ci fut sauvé miraculeusement. Alors Hagen brisa le seul vaisseau sur UtqueA ils avaient traversé le Danube, et annonça à ses compagnons qu'ils ne retourneraient plus chez eux.

Elzel reçut ses hôtes avec cordialité, mais la reine ne cacha pas sa fureur contre Hagen. Elle tenta de le faire tuer lui seul; n'ayant pu réussir, elle résolut de les faire périr tous. Tandis que les héros de Bourgogne étaient assis à un banquet, le maréchal du roi arriva, tout ensanglanté, avec la nouvelle que ses neuf mille soldats avaient été massacrés par Blodel, frère d'iiizcl, qu'il venait de tuer. Hagen se lève, abat la tête du jeune prince, fils d'Etzel et de Ghriemhild, assis à table, et se retire avec les autres Bourguignons au château qui leur avait été assigné pour demeure. Les Huns envoyés par la reine, ne pouvant y pénétrer, mirent le feu aux quatre coins de la forteresse ; les chevaliers de Bourgogne étouffèrent l'incendie sous les cadavres des ennemis, et ranimèrent leurs forces épuisées en buvant du sang, d'après le conseil de Hagen, ce qui leur donna une rage et un courage invincible.

Le lendemain Rudiger et Théodoric cherchèrent en vain à obtenir le libre retour des Bourguignons : Ghriemhild voulut la tête de Hagen, mais le roi refusa fortement de le livrer a sa vengeance. Rudiger, dont la hlle devait épouser le prince Giselher de Bourgogne, fut forcé, comme vassal d'Etzel, de renouveler l'attaque : après une scène attendrissante entre ce prince et Hagen, auquel il donna son bouclier (touché de l'héroïsme de son ennemi, qui lui demanda ce dernier signe de son estime), il attaqua les héros de Bourgogne ; le prince Gernot tomba entre ses mains; enfin, lui et Giselher périrent au même moment en combattant corps k corps l'un contre l'autre.

Les gens de Rudiger furent tous tués. Lorsque les vassaux de Dietricb, roi des Amelongs (Ostrogoths), apprirent cette nouvelle, ils demandèrent la permission d'enlever le corps du margrave. Le roi Gunther était disposé à le leur donner, mais Wolkner et Hagen exigèrent d'eux de veniF le reconnaître parmi les autres morts. Ainsi commença une querelle qui eut pour suite un nouveau combat, où tous les hommes de Dietricb, envoyés vers les Bourguignons, restèrent sur la place.

Le grand prince des Amelongs s'avança alors vers Hildebrandt, le plus brave de ses compagnons. Il pria le roi de se livrer à lui avec le peu de héros qui vivaient encore : sous cette condition il promit de sauver leur vie.

Les fiers Bourguignons refusèrent de se rendre; le héros des Ostrogoths vainquit le roi et Hagen, l'un après l'autre, et les emmena liés devant Ghriemhild, en l'exhortant a respecter leur vie. Chriemhild parla d'abord a Hagen seul, en lui promettant la vie sauve s'il voulait lui dire ce qu'était devenu le trésor des Nibelongs. Hauen refusa de trahir le secret tant que son roi vivrait. Ghriemhild lui fit montrer aussitôt la tête de Gunther. En la voyant, Hagen lui dit qu'il avait prévu sa cruauté, et qu'il avait voulu la pousser jusqu'au meurtre de son propre frère : il lui déclara qu'elle ne saurait jamais le secret, que maintenant lui seul possédait, après la mort de tous les princes de Bourgogne.

A ces mots, Chriemhild saisit un glaive, et fit voler la tête du héros. Hildebrandt, compagnon de Dietrich, k qui la garde de Hagen était confiée, saisi d'horreur, assomma la reine. Ainsi périrent les Bourguignons, et Elzel resta seul avec Dietricb pour pleurer les morts.

J'ajouterai b ce> notes, communiquées par S. Exe. M. Bunsen, que les Allemands

fpt une traii;i'(lie d'Attila, de Warner. 11 existe une Vie d'Attila écrite dans le onzième siècle par .luvencus Caecilius Calanus Delniaticus, et une autre Vie écrite dans le seizième par Olaiis, archevêque d'Upsal. Il a paru dernièrement en Allemagne une Histoire des Huns.

Lorsque je ronlrni en Francp, ciî 1800, après une émigration pénible, mon amî M. de Fonlanes rédigeait le Mercure de France ; il m'invita a écrire avec lui dans ce journal, pour le rdublissemeni des saines doctrines religieuses et monarchiques

J'acceptai cette inviîalion : je donnai quelques articles au Mercure ^ avant même d'avoir publié /Haln , avant d'être connu , car mon Essai historique était resté enseveli en Angleterre. Ces combats n'étaient pas sans quelques périls : ou ne pouvait alors arriver a la politique que par la littérature; la polic^î de Buonaparlc entendait à demi mot; le donjon de Vincennes, les déserts de la Guiaiie et la plaine de Grenelle attendaient encore, si besoin éiait, les écrivains royalistes. Mon premier article sur le f^oyage en Espagne de M. de Laborde faillit de me coûter cher : liuonaparle menaça ûeme faire sabrer sur les marches de sonpalais. Ce furent ses expressions. Il ordonna la suppression du Mercure, et sa réunion a la Décade. Le Journal des JJébais, qm avait osé répéter l'article, fut bientôt après ravi à ses propriétaires.

Au retour du roi, je réclamai auprès du gouvernement la propriété du Mercure, que j'avais acheté de M. de Font^nes pour une somme de 20,000 francs. Je m'étais imaginé que la cause qui avait fait supprimer cet ouvrage ferait un peu valoir mon bon droit : je me trompai. C'est ainsi qu'ayant eu à répéter une part de mes appointements de ministre, je n'ai pu l'obtenir, par la raison qu'ayant fait le voyage de Gand, je ne m'étais pas rendu a mon poste a Stockholm; c'est ainsi qu'en sortant du ministère, non-seulement on ne m'a pas alloué le traitement de retraite accoutumé, mais encore on m'a supprimé nia pension de ministre d'Etat. Je rappelle ceci, non pour me plaindre, mais a(in qu'on ne fasse pas U l'avenir porter sur d'antres que moi ces misérables vengeances et ces ignobles économies, si peu d'accord avec la générosité naturelle de nos monarques et la dignité de la couronne.

Un choix des articles du Hier cure a été fait par moi : ces articles, réunis a quelques autres articles littéraires tirés du Conservateur ou du Journal des Débats, forment la collection renfermée ici sous le litre de Mélanges littéraires. Les lettres n'ont jamais été si honorables que lorsque, dans le silence du monde subjugué, elles proclamaient des vérités courageuses, et faisaient entendre les accents de la liberté au milieu dos cris de la victoire.

Puisque le nom de M. de Fontanes est venu se placer naturellement sous ma plume, qu'il me soit permis de payer ici un nouveau tribut de regrets et de douleur a la mémoire de l'excellent homme que la France littéraire pleurera longtemps. Si la Providence me laisse encore quelques jours sur la terre, j'écrirai la vie de mon illustre et généreux ami. Il annonça au monde ce que, selon lui , je devais devenir; moi, je dirai ce qu'il a été: ses droits auprès de la postérité seront plus sûrs que les miens.

Page 1