CHAPITRE LV
Quelle sera la religion qui remplacera le clirislianisme.
A la fin de cette histoire abrégée du p^>lylhéisme et du christianisme, une question se prcsenlc : Quelle sera la relii^ion qui remplacera le christianisme ^ ?
* Qu'est-ce que prouve cette anecdote du matelot devenu moine aux Açores? Rien du roui. Qu'esl-ce que prouve la licence d un couvent de moines placé dans une petite île, loin des regards des supérieurs ecclésiastiques? Rien du tout. Ce récit de mauvais ton, el qui seul son sous-lieulenanl d'infanterie, était un liès-méchanlargiiiueni dans mon système; mais je voulais absolument raconter, je voulais parler de mes voyages : si je m'en élais tenu a la desciiplion de l'ile de Giacio:>a, cela aurait suffi.
Une seule phrase est sérieuse dans ce récit, c'est celle oîi je dis que le clirisfîanisrae subsistera encore longtemps eu Espagne, a moins que quelques causes étrangères ne viennent en hâter la cliule. Je dis encore que l'on conçoit a peine oii le peuple espagnol pourrait trouver assez d'énergie pour se soustraire aux abus qui le rongent. La guerre de l'indépendance d'Espagne a prouvé du moins que ce peuple avait assez u'énergie pour se soustraire au joug étra(ii>er. J'ai été meilleur prophète dans le Génie du Chrisiimàsme, lorsque j'ai dil: « L Espagne, séparée des autres nations, présente encore a l'historien un caractère plus orii^iiial : l'espèce de slagnation de mœurs dans laquelle elle repose lui sera peut-être utile un jour; et, iors(iue les peuples européeiis seront usés par la corruption, elle seule pourra reparaître avec éclat sur la scène du monde, parce que le fond des mœurs subsiste chez elle. » {Génie du Christ., lu part., liv. m, chap. v.) Au surplus, je ne sais pas pourquoi je veux absoliimenl confondre les Espagnols el les Portugais dans ce ch.ipiire de i'iLsiai; ces peuples sont fort diflferenls l'un de l'autre : depuis l'époque de l'alliance de la maison dr Lancastre avec la maison souveraine de Porlugal sous Richard II, les Anglais ont eu avec les Porti gais des rappoils muUiplies, qui oui beaucoup influé sur les mœurs de ce dernier peuple. (>. Éd.)
*> Ce chapitre a quelque rapport avec le dernier et peut-être le meilleur chapitre ,du Génie du Christianisme , ajant pour titre : Quel serait aujourd'hui l'étal de la société si U Chimianmm n'eût pus pqru sur la tarre? Mais dans i' Essai je suppose (très-
Tout îniéressante que soit cette question , elle demeure presque insoluble d'après les données communes. Le christiynisiiie tombe de joui en jour et crpendant nous ne voyons pas qu'aucune secte cachée circule sourdement en Europe et envahisse I ancienne religion : Jupiter ne saurait revivre; la doctrine de Swedenborg ou des illimiinés ne deviendra point un culte dominantun petit nombre peut prétendre aux inspirations, mais non la masse des individus; un cuite moral, où l'on personnilierait seulement les venus, comme la sagesse, la valeur, est absurde à supposer.
La religion naturelle n'offre pas plus de probabiliié; le sage peut la suivre, mas elle est trop au-dessus de la foule ; un Dieu , une âme ioimortelle, des peines et des récompenses, ramènent le peuple de nécessité à un cuite composé: d'ailleurs celle métaphysique ne sera jamais à sa poriée.
Peut-on supposer que quelque imposteur, quelque nouveau Mahomet , sorti d Orient, s'avance la flamme ei le fer à la main, et vienne forcer les chrétiens à fléchir le genou devant son idole? La poudre à canon nous a mis à l'abri de ce malheur *.
S'élèvera-t-îl parmi nous, lorsque le christianisme sera tombé en un discrédit absolu, un homme qoi se metie à prêcher un culte nouveau ? Mais alors les nations seront trop indiflérenles en matières religieuses, et trop corrompues pour s'embarrasser des rêveries du nouvel envoyé , et sa doctrine mourrait dans le mépris, comme celle des illuminés de notre siècle. Cependant il faut «ne religion , ou la sociélé péril. En vérité, plus on envisage la question, plus on s't'flraye; il semble que l'Europe louche au moment d'une révolution , ou plutôt d'une dissolution , dont celle de la France n'est que l'avant-coureur.
Autre hypothèse. Ne serait-il pas possible que les peuples aiteignissentà un degré de lumières et de connaissances morales suflisant pour n'avoir plus besoin de culte? La découverte de l'imprimerie ne change-t-elle pas à cet éa:ard louit's les anciennes données? Ceci tombe dans le système de perfeclion'que j'examinerai ailleurs ; je n'ai qu'un mol à en dire ici.
Lorsqu'on réfléchit que la grande cause qui renouvela si souvent la face du niohde aïK len a eni!èr<ment cessé, que l'irruption des peuples sauvages n'est plus à craindre pour l'Europe, on voit s'ouvrir devant soi un abîme immense de Conjectures.
Que deviemironi les hommes ?
mal h propos) que le chrisiianisme va s'éteindre, et dans le Génie du Christianisme jo suppose que le chrislinnisme n'a point existé. Or, la position de la société ne se- T;ii! pas la môme dans les deux cas; car sile christianisme pouvaitêtre délruii, il resterait toujours des traces de son passage parmi les hommes, sa morale survivrait à ses dogmes. Il faut pourtant conclure de ce chapitre de VEssai une chose grave, c'esl que j'admets que la société ne peut exister sans la religion, el que je m'effraye de la perle de la religion sur la terre. Il y a dans celte idée un principe d'ordre qui fait compensation pour toutes les divagations de mon esprit. (N. Éd.)
a Non pas si les gouvernements chrétiens ont la folie de discipliner les sectateurs du Coran. Ce serait un crime de lèse-civilisation que notre postérité, enchaînée peut-être, reprocherait avec des larmes de sang à quelques misérables hommes d'Elatde notre siècle. Ces prétendus politiques auraient appelé au secours de leurs puiils systèmes les soldats fanatiques de Mahomet, et leur auraient donné les moyens de vaincre en permettant qu'on leur enseignât l'art militaire. Or, la discipline n'est pas la civilisation; avec des renégats chrétiens pour officiers, les brutes du Coran peuvent apprendre a vaincre dans les règles les soldats chrétiens.
Le monde mahométan barbare a été au moment de subjuguer le monde chrétien barbare; sans ta vaillanciî de Charles-Martel nous porterions aujourd'hui le turban : le monde mahométan discipliné pourrait nuttre dans le même péril le momie chrétien discipliné. Il ne faut pas pour cela autant de temps que l'on se l'imagine : dix •ns suffisent pour former une bonne armée; et, puisque les Cosaques, sujets du czar, sont bien venus des mui ailles de la Chine se baigner dans la Seine, les nègres de l'Abyssinie, esclaves du Grand Turc, pourraient très-bien venir aussi se réjouir dans la cour du Louvre. (N. Éd.)
RÉVOLUTIONS ANCIEIVNES; 685
Deux solutions!
Ou les nations, après un amas énorme de lumièr«*s, deviendront tomes éclairées et s'uniront sous un même gouvernement , dans un éiat de bonheur inaliér;ii)le;
Ou , déchirées intérieurement par des révolutions partielles, après de longues guerres (Jviles ei une anarche nffreuse, elles retourneront tour à tour à la barbiirie. Durant ces troubles, quelques-unes d'erjlre elles, moins avancées dans la corruption et les lumières, s'élèveront sur les débris des premières, pour devenir à leur tour la i roie de leurs dissensions et de lt;uis mauvaises mœurs : alors les premièie.s nations tombées ilans la barbarie en émeig. rontde Douveau , et reprtudionl leurs pinces sur ie globe; ainsi de suite dans une révolution sans lernte.
Si nous jugeons du futur p^r le pas«é, il faut avouer que relie solution convient mieux que. l'autre à notre faiblesse * : si l'on demandait à présent quels sont les pt nples (jui se détruiront les premiers, je répondrais, ceux qui sont ïes plus corrompus. Cependant, il y a des chances et des événements iricalcu- Jables qui peuvent prticipitei une nation à sa ruine avant l époqiic nrarqut e par la naiur-e. Mai^ ces vistons politiques soiu trop incertaines; tlles servent tout au plus à satisfaire ce penchant de notre âme qui la porte à s'arrêter à des perspectives infinies: puiS(|u'on ne saurait rien apprendre d'usilc, cessons n'interroger des siè* les à naître, trop loin pour que jious puissions les entendre, et dont la voix faible expire eu remonlanl jusqu à nous, à li avers rimmeui)iié de l'avril ir.
Ici j ai rempli la première partie dt'ma lâche. Oii a maintenant sous les yeux une histoire à peu p es complète des révolutions de la Grèce. consiHéiées dans leurs rapports avec la révolution française. Nous allons maintenani quitter, pour ny plus revenii', la ttj re acrée des talents. Si j'ai fait voyager ie leeleur avec UF) peu d intérêt, peut-être consentiiâ-t-il à me suivre dans mes nouvelles courses en Italie et chez les peuples modernes ; mais, avani dv ies coiuhk nées, ces cours( s, il faut <iire un dernier adieu à Sparte et à Aiiiènes, et lâcher de résumer ce que nous avons appris.