CHAPITRE LVll et dernier
Nuit chez les Sauvages de l'Amérique.
C'est un sentiment naturel aux malheureux de chercher à rappeler les illuèîons du bonheur par le souvenir de leurs plaisirs passés. Lorsque j'éprouve l'ennui d'être, que je me sens le cœur flétri par le commerce des hommes, je <îéiourne involontairement la tête, et je jette en arrière un œil de regret. Méfiliations enchantées! charmes secrets et ineffables d'une âme jouissant d'elîei»éine, c'est au sein des inmienses déserts de rAmériqueque je vous ai goûtés à longs tnits! On se vante d'aimer la liberté, et presque personne n'en a une juste idée. Lorsque, dans mes voyages parmi les nations indiennes du Canada, je quittai les habitations européennes, et me trouvai, pour la première fois, seul au milieu d'un océan de forêts, ayant pour ainsi dire la nature entière prosternée à mes pieds, une étrange révolution s'opéra dans mon intérieur. Dans l'espèce de délire qui me saisit, je ne suivais aucune route ; j'allais d'arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant en moi-même : a Ici, plus de cheuiins à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, plus de présidents, de républiques, de rois, surtout plus de lois, et plus d'hommes. Des hommes? si : quelques bons Sauvages*^ qui ne s'embarrassent de moi, ni moi d'eux; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît. » Et pour essayer si j'étais enfin rétabli dans mes droits originels, je me livrais à mille acies de volonté, qui faisaient enrager le grand Hollandais qui me servait de guide, et qui, dans son âme, me croyait fou.
Délivré du joug tyrannique de la société, je compris alors les charmes de celle indépendance de la nature, qui surpassent de bien loin tous les plaisirs diini l'homme civil peut avoir l'idée. Je compris pourquoi pas un Sauvage ne &'eAifait Européen, et pourquoi plusieurs Européens se sont faits Sauvages;
* Il faut pardonner à un exilé, à un malheureux, à un jeune homme qui se croit |>rêt'a mourir, celle boutade contre la société : elle est sans conséquence, et les sentiments exprimés ici par ce jeune homme ne sont cependant ni sans élévation ni sans générosité. (N. Éd.)
^ M'y voila ! faisons-nous Sauvages ! (N. Éd.)
* De bons Sauvages qui mangent leurs voisins. (N. Éd.)
692 RÉYOLUTIONS ANCIENNES.
pourquoi le sublime Discours sur l inégalité des conditionn est sî peu entendu de |a plupart de nos philosophes. Il est incroyable combien les nations et leurgi insliluiions les plus vanlées paraissaient peliles et diminuées à mes regards; il me seniblait que j^ voyais les royaumes de la terre avec une lunette invertie; ou plutôt, moi-même agrandi et exalté, je contemplais d'un œil de géant le reste de ma i ace dégénérée.
Vous, qui voulez écrire des hommes, transportez -vous dans les déserts; redevenez un instant enfant de la nature ; alors, et seulement alors, prenez la plume.
Parmi les innombrables jouissances que j'éprouvai dans ces voyages, une surtout a fiiit une vive ijnpression sur mon cœur *.
J'allais alors voir la fameuse cataracte de.lNiai,'ara, et j'avais pris ma route à travers les nations indiennes qui habitent les déserts à l'ouest des plant aions, américain! s. Mes guides étaient le soleil une bon^sole de poche et le Hollandais dont j'ai déjà parlé; celui-ci entendait parfaitement cinq dialectes delà langue huronne. Notre équipage consistait en deux chevaux auxquels nou< atiachions le soir une sonnt Ite au cou, et que nous lâchions ensuiie dins la forêt : je craignais d'abord un peu de les perdre, mais mon guide me rassura en me faisant remarquer que, par un instinct admirable, ces bons animaux ne s'écai talent jamais h(jrs de la vue de notre feu.
Un soir que, par approximation, ne nous estimant plus qu'à environ huit ou neuf lieues de la cataracte, nous nous pi éparions à descendre de cheval avant le coucher du soleil, pour bâtir notre hutte et allumer notre bûrher de nuit à la manière indienne, nous aperçûmes dans b^ bois les feux de quelques Sauvages qui étaient campés un peu plus bas, au bord du même ruisseau où nous nous trouvions. Nous al'âmes à eux. LeH(dlandais leur ayant demandé par mon ordre la permission de passer la nuit avec eux, ce qui fui accordé sur-lechamp, nous nous mîmes alors à l'ouvrage avec nos hôtes. Api es avoir coupé des branches, planté des jalons, arrache des écorces pour cou\rir notr»; palais, et rmipli quelques autres travaux publics, ciiacun de nous vaqua à ses affaires particulières. J'apportai ma selle, qui me servit de fidèle oreillr durant tout le voyage ; le guide pansa mes chevaux ; et, quant à son appareil de niit, comme il n était pas si délicat que moi, il se servait ordinairement d»- quelque tronçon daibre sec. L'ouvrage étant fini, nous nous assîmes tous en rond, les jaiiibes croisées à la manière des tailleurs, autour (l'un leu immense, afin de rôiir nos quenouilles de maïs et de préparer le souper. J'avais encore un flacon d'eau-tle-vie, qui ne servit pas peu à égayé»' nos Sauvages; eux se trouvaieul avoir des jambons d'oursins, et nous commençâmes un festin royal.
La famdie était < omposée de deux femmes avec deux petits ( nfanis à la ma" melle, et de trois guerriers : deux d'entre eux pouvaient avoir de quarante à quarante-cinq ans, quoiqu'ils parussent beaucoup plus vieux; le troisième était un jeune homme.
La conversation devint bientôt générale ; c'est-à-dire par quelques mots entrecoupés ue ma part et par beaucoup de gestes : langage expressif que ces
1 Teut ce qui suit, à quelques addilions près, est tiré du manuscrit de ces voyages, qui a péri avec plusieurs autres ouvra?çes commences, tels que les Tableaux de la Nature, l'histoire d'une nation sauvage du Canada, sorte de roman, dont le cadre lolalemenl neul, et les peintures natiirt-lle-, élra'nsères à notre climat, auraient pu mériter l'iiiduljîence du lecteur*. O» a bien voulu sonner quelque louante à ma manière de peindre la nature; mais si l'on avait vi| ces divers morceaux écrits sur mes genoux, parmi les Sauvages mêmes, dans les loréls cl au bord des lacs d«' l'Amérique, j'ose présumer qu'on y eûi peut-être trouvé des choses plus dignes du public. De tout cela il ne m'est reste que quelques leuilles détacliees, entre aulirs ta Nuit, qu'on donne ici. .l'otais destiné à perdre dans la révolution forinne. parents, amis, et ce qu'on ne rccouvrejamais lorsqu'on l'a perdu, leiruitdes travaux de la pensée, seul bien pouLêlre (lui soit réfllemenl à nous.
* Il s'agit ici des Natchex. J'ai déjà dit que les premières ébauches des Naic)u% avaient péri, mais que j avais retrouvé le manuscrit de cet ouvrage écrit a Londres sur le souvenir récent de ces ébauches. Jai publié sous le nom de lYaichez ce manuscrit, dont j'avais déjà tiré Àtala ei Jiené. (N. Ed.)
nations entendent à merveille , et que j'avais appris parmi elles. Le jeune homme seul gardait un silence obstiné ; il lenait consinmmenl les yeux aitachés sur moi. Malgré les raies noires, rouges, bleues, les oreilles découpées, la perle pendante au nez dont il étaii défiguré, on disiinguail aisément la noblesse et la sensibilité qui animaient son visage. Combien je lui savais gr é de ne pas maimer ! Il me semblait lit e dans son cœur l'hibioiie de tous les maux dont les Européens ont accablé sa pairie.
Les df ux petits enfants, tout nus, s'étaient enf'ormis à nos piods devant le feu ; les ft-mmes les prirent doucement dans leurs bias, et les couchèrent sur des peaux, avec ces soins de mère, si délicieux à voir chez ces prêt* ndus Sauvages : la conversation mourut ensuite par degrés, et chacun s'endormit dans la place où il se trouvait.
Moi seul je ne pus fermer l'œil : entendant de toutes parts les aspirations profondes de mes liôles, je levai la tête, et, m'appuyanl sur le coude, contemplai à la lueur rouueâlie du feu mourant les Indiens étendus amour de moi et plongés darjs le sommeil. J'avoue que j'eus peine à retenir dts larmes. Bon jeune homme, que ion repos me pami louchant! toi, qui seujblais si sensible aux maux de ta pairie, lu étais trop grand, trop supérieur, pour le défier de l'étrangi r. Européens, quelle leçon pour nous ! Ces mêmes Sauvages que nous avons poursuivis avec le fer et la flamme, à qui notre avarice ne laisserait pas même une pelletée de t rre, pour couvrir leurs cadavres, dans tout cet univers, jadis leur vaste patrimoine; ces mêmes Sauvages, recevant leur eimemi sous leuis huttes hospitalières, partageant avec lui leur mi-érabl repas, leur couche infréquentée du remords, ei dormant auprès de lui du sommeil profond du juste! Ces vertus-là sont autant au-dessus de nos vertus conveniionnelles que 1 âme de ces hommes de la nature est au-dessus de celle des hmnmes de la société.
Il faisait clair de lune. Echauffé de mes idées, je me levai et fus m'asseoir, à quelque distance, sur une racine qui traçait au bord du ruisseau ; c'éiait une de ces nuits américaines que le pinceau des hommes ne rendra jamais, et dont je me suis rappelé le souvenir avec délices.
* La lune était au plus haui point du ciel : on voyait çà et là , dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Taniôi la lune reposait sur un groupe de nuaites, qui ressemblait à la cime de hautes monlîgnes couronnées de neiges; peu à pt u ces nues s'allongeaient, se déroulaient en z<mes diaphanes et onduleusesde salin blanc, ou se traiisformaienten légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmameni. Une auire lois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où Ton distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer : une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et part >ui se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'éiroit ruisseau qui coulait à me» pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de chênes -saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellaiions delà nuit, ressemblaiià un ruban de moire et d'azur, semé é& crachais de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étenduv^ comme des toiles. Des bouleaux dis^jcrsés çà et la dans la savane, tantôt, selon le caprice des brii>es,
» Ici commence la description d'une nuit que Ton retrouve dans le Génie du Chrit» tianisme, liv. v, chap. xii, intitulé : Deux Perspectives de ta nature. On peut, ea comparant les deux descriptions , voir ce que le goût m'a fait changer ou reirancher dans mon second travail. (I^. Éd.)
se confondaient avec le sol en s'enveloppant de gazes pâles , tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité , et formant comme des îles d ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès , tout était silence et repos , hors la chute de quelques feuilles , le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles; on entendaill s roulements solennels de la cataracte de Niagara qui, dans le calme de la nuii, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
La grandeur, rélonnanle mélancolie de ce tableau , ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les pins belles nuits en Europe ne peuvent eu donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre ; elie rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l'àme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts ; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se confondre avec toute une nature sauvage et sublime.
Ces jouissances sont trop poignantes : telle est notre faiblesse, que les plaisirs exquis deviennent des douleurs, comme si la nature avait peur que nous oubliassions que nous sommes hommes. Absorbé dans mon existence, ou plutôt répandu tout entier hors de moi, n'ayant ni sentiment, ni pensée distincte, mais un ineffable je ne sais quoi qui ressemblait à ce bonheur mental dont on prétend que nous jouirons dans l'autre vie, je fus tout à coup rappelé à celle-ci. Je me sentis mal , et je vis qu'il fallait finir. Je retournai à notre ajouppa, où , me couchant auprès des Sauvages, je tombai bientôt dans un profond sommeil.
Le lendemain , à mon réveil , j'aperçus la troupe déjà prêie pour le départ. Mon guide avait sellé h s chevaux ; les guerriers étaient armés et les femmes s'occupaient à rassembler les bagages, consistant en peaux, en maïs, en ours fumés. Je me levai, et tirant de mon portemanteau un peu de poudre et de balles, du tabac et une boîte de gros rouge, je distribuai ces présents parmi nos hôtes, qui parurent bien contents de ma générosité. Nous nous séparâmes ensuite, non sans des marques d'attendrissement et de regret, touchant nos fronts et notre poitrine, à la manière de ces hommes de la nature, ce qui me paraissait bien valoir nos cérémonies. Jusqu'au jeune Indien , qui prit cordialement la main que je lui tendais, nous nous quittâmes tous le cœur plein les uns des autres. Nos amis prirent leur route au nord , en se dirigeant par les mousses; et nous à l'ouest, par ma boussole. Les guerriers partirent (levant, poussant le cri de niarche ; les femmes cheminaient derrière, chargées des bagages et des petits enfants qui , suspendus dans des fourrures aux épaules de leurs mères, se détournaient en souriant pour nous regarder. Je suivis longtemps des yeux celte marche touchante et maternelle, jusqu'à ce que la troupe entière eût disparu lentement entre les arbres de la forêt.
Bienfaisants Sauvages ! vous qui m'avez donné l'hospitalité, vous que je ne reverrai sans doute jamais, qu'il me soit permis de vous payer ici un tribut de reconnaissance. Puissiez-vous jouir longtemps de votre précituse indépendance, dans vos belles solitudes, oîi mes vœux pour votre bonheur ne cessent de vous suivre ! Inséparables amis, dans quel coin de vos immenses déserts habitez-vous à présent? Etes- vous toujours ensemble, toujours heureux? Parlez-vous quelquefois de l'étranger de la foi êl ? Vous dépeignez-vous les lieux qu'il habile ?Faiies-vous des souhaits pour son bonheur au bord de vos fleuves solitaires? Généreuse famille, son sort est bien changé depuis la nuit qu'il passa avec vous ; mais du moins est-ce nue consolation pour lui, si, taudis qu'il existe au delà des mers, persécuté des hommes de son pays, son nom , à l'autre bout de l'univers, au fond de quel(|ue solitude ignorée, eA encore pro- Doncé avec attendrissement par de pauvres Indiens *.
* C'est h peu près rapostrophe aux Sauvages qui termine /tiala. Et moi je tormino ici le pénible travail que m'ont imposé mon devoir et ma conscieuce. Me voilà tout