‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 35 sur 239 · SUR LA LEGISLATION PRIMITIVE · texte numérisé non relu

SUR LA LEGISLATION PRIMITIVE

Décembre 1803.

On pent remarquer dans l'histoire que la plupt^rt des révolutions des peuples civilisés ont été précédées des mêmes opinions et annoncées par les ujénjes écrits : Quid est quodfuitPipsum quod futurum est. Qumtilien et Elien nous parlent de cet Archiloque qui osa le premier publier l'histoire honteuse de sa conscience à la face de l'univei s, et qui florissaii en Grèce avant la réforme de Solon. Au rapport d'Eschine, Drat on avait fait un traité de l'éducation où, prenant l'homme à son berceau, il le conduisait pas à pas jusqu'à sa tombe. Cela rappelle l'éloquent sophiste dont M. de la Harpe a fait un portrait admirable.

La Cyropédie de Xénophon, une partie de la République de Pliton, et les premiers livres de ses Lois. peuvent être aussi îegudés comme de beaux traités plus ou m'îins propres à former le cœur de la Jeunesse. Sénèque, et surtout le judicieux Q;!intilieD, placés sur un autre théâtre et plus rapp'ochi's de nos temps, ont laissé d'excellentes leçons aux maîtres et aux disci|>les. Malheureusement, de tant de bons écrits sur l'é.ucai ion, nous n'avons emprunté que la paitie systématique, et précisément celle qui, tenant aux mœurs des anciens, ne peut s'appliquer à nos mœurs. Celle ialale imitation, que nous avons poussée en tout à l'excès, a causé bien des malheurs : en n:ituralisanl chez nous les dévastations et les assassinats de S|)arte et d'Aihènes, sans atteindre à la grandeur de ces fameuses cités, nous avons imité ces tyrans qui, pour embellir leur patrie, y faisaient transporter les ruines et les tombeaux de la Grèce.

Si la fureur de tout détruire n'avait pas été le caractère dominant de ce siècle, jju'avii.iis-nous btsom cepmiiant d'aller chercher des systèmes d éducation dans les débris de l'antiquité? N'avions-nous pas les institutions du christianisme ? Cette religion si calomniée (et à qui nous devons toulelois jusqu'à l'art qui nous nourrit}, celte religion arracha nos pères aux ténèbr«s de la barbarie. D'une main les bénédictins guidaient les premières charrues dans les Gaules, de lautre ils transcrivaient les poèmes dHomère; et tandis que les clercs de la vie commune s'occupaient de la collation des amiens manuscrits, les pauvres frères des écoles pieuses enseignaient gratis aux enfants du peuple les premiers rudiments des leilres ; ils obéissaient à cecommandemin» du livre où tout se trouve : Non des illiis potestatem in juventute, et ne despicias cogita tus illius.

Bientôt parut cette société fameuse qui donna le Tasse à ITt^.lie et Voltaire à la FiJtnce, et dont, pour ainsi dire, chaque membre lui un homme; de lettres distingué. L<' jésuite, maihématicicn à la Chine, h'gislaieurau Paraguay, aniiquaire vn Egypte, martyr au Canada, était en Europe un m lîlie savant et poli, dont l'urbi'.nilé ôtail à la science ce pédanlisme qui dégoûte la jeunesse. Voltaire consultait sur ses tragédies les pères Porée et Biumoy : « On a lu « Jules César devant dix jésuites, écrit-il à M. de Cideville ; ils en pensent « comme vous. « La rivalité qui s'établit un moment entre Port-Royal et la Société força cette dernière à veiller plus scrupuleusement sur sa morale, et les Lettres provinciales achevèrent «le la corriger. Les jésuites étaient des hommes tolérants cl doux qui cherchaient à rendre la religion aimable, par indulgence pour notre faiblesse, et qui s'égarèrent d'abord dans ce charitable dessein : Port-Royal était inflexible et sévère, et, comme le roi-prophele, il semblait vouloir égaler la rigueur de sa pénitence à la hauteur de sou génie.

MÉLANGES LITTÉS AIRES. 51 1

Si le poète le plus tendre fui élevé à l'école des Solitaires, le prédicateur le plus austère sortit du sein de la Société. B<»ssuet et Boiieau peiichaienl pour les pienkierSj Féoélon el ta Fontaine pour la seconde.

«c Anacréon se tait devant les jansénistes. »

Port-Royal, sublime à sa naissance, cliangpa el s'altéra tout à coup, c^mme ces eniblènies antiques qui n'ont que la tête d'aigle; les jésuites, au contraire, se soutinrent et se peifertiornèreni jns({u'à leur dernier niouient. La destruclion de cet ordre a fait un mal irréparable à l'éducation et aux lettres; on en convient aujourd'hui. Mais selon la réflexion tonchaïue d un historien : Cuis beneficorum serval mfmoriam P aut quis ullam calamilosis dcàcri putal gratiamP aut quando fortuna non mutât fidem?

Ce fut donc sous le siècle de Louis XIV (siècle qui enfanta tontes les grandeurs de la France) fue le système d'éducation, pour les deux Sixes, parvint à son plus haut point de petfection. On se rappelle avec admiration ces temps où Ion vit sortir des écoles chrétiennes Racine, Molière, Monilaucon, Sévigné, la Fayette, Dacier; ces temps où le chantre d'Antiope donnait des ieçons aux épouses des hommes, où les pères Hardouin et Jouvt ncy expliquaient la belle antiquité, tandis que les génies de Port-Royal écrivaient pour des écoliers de sixième, et que le grand Bosbuel se chargeait du catéchisme des petits enfants.

Rollin parut bientôt à la tête de l'Université ; ce savant homme, que l'on prend aujourd hui pour un pédant de collège plein de ridicules et de préjugés, est pourtant un des preniiers écrivains français qui ait parlé d'un philos<'phe anglais avec éloge: «Je ferai grand usage de deux auteurs modernes (dit-il « dans son Traité des Etudes ) ; ces auteurs sont M. de Fénélon, archevêque de (c Cambrai, et M. Locke, Anglais, dont les écrits sur celte matière sont fort a estimés, et avec raison. Le dernier a quelques sentiments particuliers que « je ne voudrais pas toujours adopter. Je ne sais d'ailleurs s'il était bien versé « dans la connaissance de la langue grecque et dans l'élude des belles- lettresce il ne me paraît pas au moins en faire assez de cas. »

C'est en effet à l'ouvrage de Lo( ke sur l'éducation qu'on peut faire remonter la date de c^es opinions systématiques qui tendent à faire de tous les enfants des héros de roman ou de philosoplne. L'Emile, où ces opinions sont malheureusement consacrées par un grand talent, et quelquefois par une haute éloquence , VEmile est jugé maintenant comme livre pratique ; sous ce rapport, il n'y*a pas de livre élémentaire pour l'enfarce qui ne lui soit bien préféiable : on s'en est enfin apei çu, et une femme célèbre a publié de nos jours , sur l'éducation, des préceptes beaucojp plus sains et plus utiles. Un homme dont le génie a été mûri par les orajcs de la révolution achève maintenant de renverser les principes d'une fausse philosophie, et de rasseoir l'éducation sur ses bases morales et religieuses. Le troisième volume de la Législation primitive est consacré à cet important tujet : nous avons promis de le faire connaître à nos lecteurs.

M. de Donald commence par poser en principe que l'homme naît ignoiant et faible, niais capable d apprendre : a Bien (liiïérenl de la brute, l'homme naît, <t 6il-ï\, perfectible, et l'animal ni\\l parfait, n

Que faut-il enseigner à Ihomme ? Tout ce qui est bon, c'est-à-dire tout ce qui est nécessaire à la conservation des êtres.

Et quel est le moyen i;éiu'ral de cette conservation ? La société.

Comment la société exprimc-l-elle ses rappoits ? Elle les exprime par des volontés qui s'appellent lois.

Les lois sont donc des volontés , d'où résultent pour les membres de la société des actions appelées devoirs.

Donc V éducation piopreinentdite est l'enseignement des lois et des devoirs de la société.

L'homme, sous le rapport religieux et politique, appartient li une société

domestique et à une société publique, li y a donc deux systèmes d'éducation, savoir :

L'éducation domestique, qui suit l'enfant dans la maison paternelle; elle a pour but de former Thomnie pour la famiiie, et de Tiuslruiie des éiénienls de la religion ; ^

L'édiicalion publique, qui est celle que les enfants reçoivent de l'État dans des établissements publics; son but est de former l'homme pour la société publique, et les devoirs religieux et politiques qu'elle commande.

L éducation, dans son principe, doit être essentiellement religieuse. Ici M. de Bonald combat fortemenl Tauteur d'Emile. Dire qu'on ne doit doimer à l'enfance aucun principe religieux, c'est une des erreurs les plus funestes que jamais ait avancées la philosophie. L'auleur de la Législation primitive cite l'exemple effrayant de soixante-quinze enfants au-dessous de seize ans jugés à la police correciionnelle, dans l'espace de cinq mois, pour larcins, vols et atteintes aux mœurs. M. Scipion Bexon, vice-président d» tiibunal de première instance du département de la S; ine, à qui l'on doit la connaissance de ce fait, ajoute, dans son rapport, que plus de la moitié des vols qui ont lieu dans Paris sont commis par des enfants.

<( Que lies établissements publics, dit M Necker dans son Cours de morale religieuse, assurent à tous les enlaiils d<'s msUiiclions élémenlaires de morale et de religion. Volie iiiditïéience vous rendrait un jour res|) iiisiibies des égarements que vous seriez forces de punir; votre conscience au moins serait effiayée du reproche que pourrait vous adresser un jeune liomme iraduil devant un tribunal criminel, un jeune Jjomme prêt à subir une condanniation rii^ourcuse. Q\xe pourriez-vous répondre, en effet, s'il disait : «iJe n'ai jamais été formé à la venu par auti cmie leçon; j'ai été devoïKî à des travaux mercenaires J'ai été lancé dans le monde avant qu'on <« eût gravé dans mon cœui- ou dans mon souvenir un seul principe de conduite ; on m'a parlé «« de liberté, d'égalité; jamais de mes devoirs envers les autres, jamais de l'autorité religieuse «« qui m'aurait soumis à ces devoirs : on m'a laissé l'enlant de la nature, et l'on veut me juger «« par dt's lois que le génie soaala composées : ce n'elait pas avec une sentence de mort qu'il «« fallait m'enseigner les obligations de la vie ! » Tel est le langage lernbleque pourrait leuirua jeune homme en entendant sa condamnation- »

En parlant d'abord de l'éducation domestique, M. de Bonald veut qu'on rejette toutes ces pratiques anglaises, américaines, philosophiques, inventées par l'esprit de système et soutenues par la mode.

« Des vêtements légers, dit-il, la tête découverte, un lit dur, sobriété et exercices, des privations plutôt que des jouissances, eu un mot presque toujours ce qui coûte le moins, est en tout ce qui convienne mieux, et la nature n'emploie ni Imit de frais, ni tant de soins, pour élever ce frêleédiiice qui ne doit durer qu'un instant et qu'un souffle peut renverser.»

Il conseille ensuite le rélablissement des corporations ,

« Que le gouvernement doit, dit-il, regarder comme l'éducation domestique des enfants du peuple Ces corporations, où la religion fortifiait par ses pratiques les règlements deraulorilé civile, avaient, entre «lutres avantages, celui de contenir par le devoir un peu dur des maîtres une jeunesse grossière, que le besoin de vivre soustrait de bonne heure au pouvoir paternel, et que.son obscurité dérobe au pouvoir politique.»

C'est voir Us choses de bien haut, cl considérer en véritable législateur ce que tant d'écrivains n'ont aperçu qu'en économistes.

L'auleur, passant à l'éducation publique, prouve d'abord, comme Qniniilien, rinsulii^ance d'une éducation privée et la nécessité dune édiicalion commune. Après avoir parlé des lieux où l'on doit établir les collèges, et lixé le nombre des élèves (jue chaque eoliége doit à peu prè> contenir, il examine la grande question sur les maîtres; lai>.sons-le parler lui-même :

<t II faut une éducation perpétuelle, universelle, uniforme, et par conséquent un instituteur *<■ per|tétuel, universel, uniforme : il faut donc uu corps, car hors d'un corps il ne peut y avoir »> ni perpétuité, ni généralité, ni nniforuiilé.

« Ce corps (car il n'^'U faut qu'un), chargé de l'éducation publique, ne peut pas être un roips « purement séculier; car où s«'rail le lirn qui en assurerait la peipélnité, et iiar consf(|ni'nt « i'unilormite? Serait- ce l'intérêt personnel ? Mais des séculieis amont ou pouironi avoir une «« famille. Ilsapiiartiendront donc [dus à leiii' famille qu'à l'Kla!, à leurs eiif;inls plus qu'aux M enfants des autres, à leur intéiét personnel plus qu'à l'inlenH public; car l'amour de soi,<loiU « on veut faire le lien universel, est et sera toujours le morlei ennemi de l'amour des autres.

« Si 1rs instituteurs publics sont célibataires, quoique séculiers, ils ne pourront laire coijjs « entre eux, leur agrégation iorluile ne sera qu'une succession continuelle d'individus euli es

MÉLANGES LïTTÉr.AIRES. 513

« pmir vivre, et sortis pour s'établir; el qriel père de famille osera confier ses enfants à des « célibataires dont une disciplina religieuse ue garanlira pas les mœurs? S'ils sont mariés, «( comment l'Eta! pourrail-il assurer à des hommes cli^r^és de famille, animés d'une juste « ambition de lortune, et plus cajiables que d'autres de s'y livrer avec succès, comment pour- « raii-il leur assurer un établissement qui [inissc les déloitrner d'une spéculation plus lucra- « li vc ? Si, par des vues d'économie, ou les réunit sous le même toit avec leurs femmes et leurs « enfants, la concorde est impossible; si ou ieur permet de vivr»* séparément, les frais sont c« incalculables. Ues hommes instruits ne vomlronl pas souinellre leur esprit à des règlements « devenus routiniers, à des uiélhodes d'eiis<'i-;tiriii«'Ul qui leur paraîtront défectueuses; des « liommes avides et ace blés de besoins voudront s'eniichii; des pères de famille oublieront « les soins publics po!!r les affections domesiKjnes l-'Ktnt peut être assuré de ne conserver €c dans les établissements d'éducation que des hommes qui ne seront propres à aucune autre « profession, des mauvais sujets; et l'on peut s'en convaincre aisément eu se ra[»pelaiit que les « instruments les plus actils de nos désordres ont été, à Paris, celte classe d'insliluieurs laïques <i attachés aux colléf;es, qui, dans leurs idées classiques, ont vu le forum de Rome à l'assem— « blée de leurs sections, se son' crus des orateurs ciiaii:;és des destinées delà république, I )rs- « qu'ils n'étaient que des brouillons bou'Iis d'orf;ueil et impatients de sortir de leur état. II « faut donc 'u corps qui ne puisse se dissoudre; un corps où des hommes fassent à une règle « commui.eie sacrifice de leurs opinions p«jrsonuelles, à une richesse commune le sacrifi< e de « leur cupidité persormelle , à la famille commune de l'Etal le saciitice de leur> familles « persouuelles. Mais quelle autre force que celle de la religion, quels autres enseignemenis que « ceux qu'elle consacre, peuvent lier des hommes à des devoirs aussi austères, el leur comman- « der des sacrifices aussi [lénibles ? »

La vigoureuse dialectique de ce morc^'au sera remarquée de tous les lecteurs. M. de Bouald presse rargumerit de manière à ne hiisser aucun reiuge à ses adversaires. On pourrait seulemen' lui obj» cler les universités protestantes; mais il pourrait répondre que les professeurs de ces universités, bien qu'ils soient mariés, sont cependant des ministres ou des prêtres; que ces universités sont d'ailleurs des fonilaiions chrétiennes y dont les revenus elles fonds sont indépendants du gouvernenjent; qu'après tout, les désordres sont tels dans ces universités, que des parents sages craignent souvent d'y envoyer leurs enfjnts. Tout rela change absolument létal de la question, et sert iiiènie, en dernière analyse, a (joiifuaier le raisonnement de l'auteur.

M. de Bonald, ne s'occupanl qu'à po er les principes, néglige de donner des avis particuliers aux maîtres. On le- trouve dailleuis, ces avis, dans les écrits du bon Rollin. Le seul titre de ces ch pitres fait aimer cet excellent homme : Prendre de l'autorité sur les enfants ; se faire aimer et craindre; inconvénients et dangers des châtiments; parler raison aux enfants, les piquer d honneur ^ faire usage des louanges, des récompenses, des caresses; rendre l'étude aimable,- accorder du repos et de la récréation aux enfants; piété, religion, zèle pour le salut des enfants : c'es-i sous ce dernier litre qu'on lit ces mots, qui font presque verser des larmes d'aliemlrissenient :

« Qu'est-ce qu'un maître chrétien, chargé de l'éducation déjeunes îçens? C'est un homme « entre les mains de qui Jésus-Christ a remis un certain nombre d'enfants, qu'il a rachetés de «« son sang, el pour lesquels ii a donné sa vie; en qui il habite comme dans sa maison et dans <i son temple; qu'il regarde comme ses membres, comme ses Irères el descoliériiiers dont il « veut faire autant de rois et de prêires qui régneront et serviront Dieu avec lui elpar lui pen- « dimt toute l'éternité; et il les leur a conlies pour conserver en eux le précieux el l'inestimable «I dépôt de l'innocence. Or, quelle grandeur, quelle noblesse une commission si honorable

€1 n"ajoute-l-elIe point à toutes les fonctions îles maîtres!

« Un bon maître doit s'appliquer ces paroles

« que Dieu faisait continuellement retentir aux oreilles de Moïse, le conducteur de son peuple: <( f ortez-les dans votre sein comme une nourrice a accoutumé de porter son petit enfant: <( Porta eos in sinu luo, ticul portare solet infantulum. »

D's maîtres, M. de Bonald passe aux élèves. II veut qu'on les occupe principalement de l'étude des langues anciennes, qui ouvrent aux enfanls les trésors du pa>sé, et promènent leur espi il et leur cœur sur de beaux souvenirs et de grands exemph^s. Il s'élève contre celte éducation pliilosophupie « qui encoma bre. dit-il, la mémoirv- des enfants de vaines nomenelatures de minéraux, « de plantes, qui réiiéeissentleur intelligence, etc. »

On doit aimer à se lenconlrer dans les mêmes sentiments elles mêmes opinions avec un homme ici que M. de Bonald. Nous avons eu le bonheur d'attaquer un des premiers celte dangereuse manie de notre sieele *. Personne, peutêtre, ne sent pi us que nous le ch irme de V histoire naturelle : mais quel abus

1 Vansk Génie du Christianisme.

n'en fail-oii pas aujourd'hui, et dans la tnaaièi e dont on l'étudié, et dans les cons«iquences qu'on veul en lirer ! L Iii-.iOîfe naiurelle, pieprenient dite, ne peot être, ne doil êire qu'une suite de l;ibleyux, comme dans la nature. Buffon avait un souverain mépris pour les classiftcatior^s, qu'il appelait des échafaudages pour arriver à la science, et non pas la science e//«-»neme*. Indépendamment des autres dangers qu'entraîne l'élude exclu^^\e des scienceS; cniiime elles ont un rapport immédiat avec le vite originel de riiomme, elles nouriissent beaucoup plus l'orgueil que les lettres. aOescarl» s croyait, dit le savant auteur de « sa vie, qu'il éiait dangereux de s'appliquer trop sérieusement à ces démons- « trations supeificielles, que l'industrie et l'expérience fournissent moins sou- « vent que le hasard. Sa maxinse éiail^ que cette ^ipplicatiort nous désaccoutume « insensiblement de. l'usage de i otre raison, et nous expose à perdre la route « que la lumière nous trace'.» Et ion peut ajouter ces paroles de Locke: ^Entê- « tés de cette folle pensée que rien n'est au-dessus de notre compréhension^. » Voulez-vous apprendre l'hisioire naturelle aux enfanis sans dessécher leur cœur et sans flétrir leur innocence, mettez entre leurs m;tins le commentaire de la Genèse [tar M. de Luc, ou l'ouvrage cité p.ir Rollin dans le livre de ses Etudes intitulé de la Philosophie. Quelle philosophie, et combien peu elle ressemble à la nôlie ! Citons un morceau au hasard :

« Quel arcliiTecle a enseigné aux oiseaux à choisir un lieu ferme et à bâtir sur un fondement « solide? Quelle mère lendre leur a conseillé d'en couvrir le fond de matières molles et déli- « cales, telles que le duvet et le coton? et, lorsque ces matières manquent, qui leur a sugj^éré « cette ingénieuse chariléquiles porte à s'arracher avec le bec autant de plumes de l'eslouiac M qu'il en faut pour préparer un berceau à leurs petits ?

« Est-ce pour les oiseaux, Seigneur, que vous avez uni ensemble tant de miracles qu'ils ne « connaibscnt point? Est-ce pour les hommes qui n'y pensent pas? Est-ce pour des curieux « qui se conleiilent de les admirer sans remonter jusqu'à vous? Et n'est— il pas visible que «« voire dessein a été de nous rappeler à vous par un tel spectacle, de nous rendre sensibles <c votre providence et votre sagesse infinie, et de nous remplir de confiance en votre bonté, si « attentive et si tendre pour des oiseaux, dont une couple ne vaut qu'une obole s ? »

Il n'y a que les Études de fa Nature de M. Bernardin de Saint Pierre qui offrent des peintures aussi religieuses et aussi louchantes. La plus belle p;jge de Buffon n'égale peut-être pas la tendre éloquence de ce mouvement chrelien : Est-ce pour les oiseaux, Seigneur, etc.

Un étranger se trouvait, il y a quelque temps, dans une société où l'on parlait du fils de la maison, enfant de septou huit ans, comme diin prodige. Bientôt on entend un giand bruit, les portes s'ouvrent, et l'on voit paraître le petit docteur, les bras nus, la poitrine découverte, et habillé comme un singe qu'on va montrera la foire. Il arrivait se roulant d'une jambe sur l'autre, d'un air assuré, regardant avec effionterie, importunam tout le monde de sesiiueslions, et tutoyant également les femmes et les honnnes âgés. On le place sur une table, au milieu de l'assemblée en extase; on 1 interroge: a Qu'est-ce que l'homme ?lui demande gravement un instituteur. — C'est un animal mammifcre, qui a quatre extrémités, dont deux se terminent en mains. — Y a-i-ii d'autres animaux de sa classe? — Oui: les chauves-souris elles smges. » L'assemblée poussa des cris d'admiration. L'étranger, se tournant vers nous, nous dit brusquement : « Si j'avais un enfant qui sût dépareilles choses, en « dépit des larmes de sa mère, je lui donnerais le fouet jusqu'à ce qu'il les eût a oubliées. Je me souviens des paroles de voire Henri IV : M'amie, disaii-il à a sa femme, vous pleurez quand je donne le fouet à votre fils, mais c est pour a son bien , et la peine que je vous fais à présent vous épargnera un jour bien a des peines. «

Ces petits naturalistes, qui ne savent pas' un mot de leur religion et de leurs devoirs, sont à quinze ans des personnai;es insupportables. Déjà hommes sans être hommes, vous les voyez traîner leur figure pâle et leur corps énervé dans

» Hitt. nat., tom. i. Prem. dise.

» Lettre de 16:», pag. 412; DESCARTES,Iib. de Direct, ingen.regula, n" 5.

3 OEuvres de Desc, tom. i, pag. 112.

* Kntend. hum., liv. I, chap. iii, arl. 4, trad- de M. Coste.

les cercles de Pari?, décidantdo tout en inaîtces, ayant une opinion en morale et en politique, pronoiiçani sur ce (jm est bon ou mauvais, jugeant de la beauté des femmes, de la bonté diS iivres, dujoudes acteurs, de l.i dan e des danseurs j se regardant danser eux menus avec admiration, se piquant d ère déjà blasés sur leurs succès, et, pour comble de ridicule et d'iioircur, ayant quelquefois recours au suicide.

Ah î ce ne sontpns là ces enfants d'autrefois, que leurs p:irents envoyaient cheîcher tous les jeudis au collège. Ils arrivaient avec des habits siniilfS et modeslrment fermés. Ils s'avançaient tiaiidcmeni au milieu du cercle de la tannlle, rougissant quand on leur parlait, baissant les yeux, saluant d'un air gauche et embarrassé, mais empruntant des grâces de leur sim[)licilé même et dcieur innocence; et cep ndant le cœur (K- ces pauvres enfants bondissait de joie. Quelles délices pour eux qu une joui née pa.-sée ainsi sous le toit paternel, au milieu des complaisances «les domestiques, des embiassements des sœurs et (les dons secrets de la mère ! Si on les interrogeait sur leurs études, ils ne répondaieni pas que I homme est un animal mammifère placé entre les chauves-souris et Is s singes, car ils ignoraient ces importantes vérités ; mais ils répétaient ce qu'ils avaient appris lians Bossuetou dans Fénélon, que Dieu a créé l'homme pour l'aimer et le servir; qu'il a une âme immortelle; qu'il sera puni ou récompensé dans une autre vie, suivant ses mauvaises ou bonnes actions ; que les enfants doivent être respectueux envers leurs père et mère ; enfin toutes ces vérités de catéchisme ijni font pitié à la philo>ophie. Ils appuyiiicnt celte histoire naturelle de l'iiommede quelques passages fameux, en vers grecs ou latins, empruntés d'Homère ou de Virgile; et ces belles citations du génie de I antiquité se mariaient assez bien aux génies non moins antiques de l'auteur de Télémuque et de celui de Y Histoire universelle.

Mais il est temps de passer au résumé général de la Législation primitive ; tels sont les principes que M. de Donald a posés :

« ï! y a un Etre suprême, ou une cause générale.

<« Cet Etre suprême est Dieu. Son existence est surtout prouvée par la parole, que l'homme n'a pas pu trouver, et qui lui a été enseiçînée.

<« La cause générale , ou Dieu, a produit un effet également général dans le monde : c'est l'homme.

« Ces deux termes, cause et effet, Dieu et l'homme, ont un terme moyen nécessaire, sans quoi il n'y aurait point de rapport entre eux.

« Ce terme moyen nécessaire doit se proportionner à la perfection de la cause et à l'imperfection de l'effet.

« Quel est ce terme moyen ? oiî élail-il? « C'était là, dit l'auteur, la grande énigme de l'uni- « vers. »

«« il était annoncé à un peuple; il devait être connu d'un autre.

« H t-sl venu au terme marqué. Avant lui les véritables rapports de l'homme avec Dieu n'étaient point connus, parce que les êtres ne sont point connus par eux-inémcs, qu'ils ne le sunt que par leurs rapports \ et que tout terme moyen ou tout rapport manquait entre l'homme et Dieu.

<( Ainsi il y aura véritable connaissance de Dieu et de l'homme partout où le médialcursera connu, et ignorance de Dieu et de l'homme partoul où le médiateui- sera inconnu.

« Là où il y a connaiss-ince de Dieu et de l'homme, el de leur ra|)porl nalui el, il y a nécessaiiement de bonnes lois, puisque les lois sont l'exiiression des rappoits natinels ; donc la civiliialion suivra la connaissance <Ui médiateur, el la barbarie ri?;iioraiice du médiateur.

I. Donc il y a eu civili'<alion commencée cliez les Juils, el civilisation consommée chez les clii'Hiens. Les peuples païens ont été des barbares. »

J>1' n^nt entendre le moxharbare dans le sens de l'auteur. Les arts pour lui ne co;isiiiuent pas un peuple civilisé, mais un peuple joo/tce. Il n'attache le mot de civilisation qu'aux lois morales et politiques ; on sent que tout ceci, bien que supérieurement enchaîné, est sujet à de grandes objections. On aura toujours un peu de peine à admettre (ju'un Turc d'aujourd'hui est plus civilisé qnnn Athénien d'autrefois, parce qu'il a une connainsance confuse du médiateur. Les systèmes exclusifs, qui mènent à de grandes choses et a de grandes découveries, ont inévitablement des dangers el des parties faibles.

Les II ois ternies primitifs étant établis, M. de Bonald les appliqtieau mode social ou moral, parce que ces trois termes renferment en elïéi l'ordre de l'univers. La cause, le moyen et Veffet deviennent alors pour la société lepoMi'oir, le ministre et le sujet.

5îO MÉLANGES LITTÉRAIRES.

« f.a société est religieuse ou politique, domrs'iqiie ou publique.

«t L'état purement domestique de la société rfiijjipus-? s'aiipt-lle religion naturelle.

« L'étal purement domestique de la société politique s'a(>, telle famille.

« L'accomplissement de la société religieuse a été de faire passer le genre humain au déisme ou à la rt'li^,i0u nationale des Juifs, et de là à la religion générale des chrétiens.

<i Le perfeclioimement delà société politique en Kiu-opea été défaire passer les hommes de l'état lioinestique à l'état public et fixe des peu[»les civilises (lui composent la chrétienté. »

Le lecteur doit s'apercevoir ici qu'il a quitté la partie systématique de l'ouvrage de M. de Bouald, et qu'il entre dans une série de principes les plus féconds et les plus nouveaux.

« Dans tous les modes particuliers de la société, le pouvoir cewr la société, c'est-à-dire sa conservation ; le minisire agit en exéctihon de la volonté du pouvoir. Le sujet est l'objet de la volonté du pouvoir, et le terme de Inaction des minisires.

« Le pouvoir î;eM< ; il doit être un : les ministres agissent; ils doivent être plusieurs. '>

Ainsi, M. de Bonald arrive à la base fondanrieniale de son système politique; base qu il a été chercher, comme on le voit, jusque dans le sein de Dieu. La monarchie, selon lui, ou l'uiiité du pouvoir, osi le seul gonvei neah'nt qui dérive de l'essence des choses et de la souveraineté du lout-Piiissantsur la nature. Toute forme politique qui s'en éloigne ramène plus ou moins l'homme à l'enfance des peuples, ou la barbarie de la société.

Dans le livre second de son ouvrage, M. de Bonald montre l'application aux états particuliers de la société. Il établit pour la famille, ou la société doiuestique, les divers r.»pporls entre les mùlres et les domestiques, entre les pères et les enfants. Dans la société publique, il déclan; que le pouvoir public doit être, coinme le pouvoir domestique, commis à Dieu seul et indépendant des hommes, c'esi-à dire qu'il doitête un, masculin, propriétaire, perpétuel ; car, sans unité, sans masculiniié, sans propriété, sans perpétuité, il n'y a pas de véritable indépendance. Les attributions du pouvoir, l'élai de paix et de guerrre, le code dos lois, sont examinés par lauieur. D'accord avec son titre, il se renferme pour tout cela dans les éîénienls de la législation. Il a senti la nécessité de ra y. peler les notions les plus simples, lorsque tous les piincipes ont été bouleversés dans la société.

Dans le traité du ministère public, qui suit les deux livres de principes, l'auteur cherche à piouverpar Thistoire (les temps modernes, et surtout par celle de France, la vérité des principes qu'il a avancés.

» La religion chrétienne, en paraissant au monde, dit-il, appela à son berceau des bergers et des rois; et leitis hommages, les premiers qu'elle ait reçus, annoncèrent à l'univers qu'elle venait régler les familles et les Ktats, l'homme privé et l'homme public.

<i Le combat s'engage entre l'idolâtrie et le christianisme ; il fut sanglant. La religion perd ses plus généreux alhlètes, mais elle triomphe. Jusqu'alors renreimée dans la famille ou la soriéle domestique, elle passe dans l'Rlal; elle devient proinietaire. Aux petites Eglises d'Ephèse et de Thessalonique succèdent les grandes Eglises des Gaules et de la Germanie. L'Etat politique se lorme avec l'Etat religieux, ou plutôt est conslitué naturellement par lui. Les grandes monarchies de l'Europe se forment avec les grandes Eglises : l'Eglise a soa chef, ses ministres, ses fidèles; l'Elat, son chef, ses ministres, ses féaux ou sujets. Division de juridiction, hiérarchie <lans les fonctions, nalure des propriétés, tout, jusqu'aux dénominations, devient peu à i»eu semhl;ible dans le minisière religieux et le minislcre politique. L'Eglise est divisée en métropoles, diocèses, etc.; l'Klaten gouverneinenls ou diicliés districts ou comtés, etc. L'Eglise a ses ordres religieux, ciiarués de l'educalion e! du dépôt des sciences; l'Klat a ses ordres militaires, voués à la déleiise delà religion : partout l'Etal s'élève avec l'Eglise, le donjon à côlé du clocher, le seigneur ou le magistrat à côté du prêlie; le noble ou le défenseur de l'Etat vit à la campagne, le religieux habile les déserts. Bienlôt !e premier ordre s'altère, et s'altère à la fois dans l'ordre politique et religieux. Le noble vient habiter les villes qui s'agrandissent: le prêtre quitte en même temps la solitude. Les propriétés se dénaturent ; les hiviisioiisdes Normands, les cliangcaients des races rognîîules, les croisades, les guerres des rois coiilie les vassaux,! ont passer dau'i les mains du clergé un grand nombre de iiels, i*toprielé nalureile et exclusive de l'ordre politique; et dans les mains des nobles, des dinies c-c!ésiasliqiits, propriété naturelle el exclusive de l'ordre clérical : les devoirs suivirent nalnrellemeiit les [MO, >rielés auxquelles ils elaienl allachés. Le noble nomma des bénéfices, et quelipietois les reiidii hérédilaires dans sa famille. Le prôlre institua des juges et leva des soldais, ou même jugea et combalUt lui-même; et l'esprit de chaque ordre lut altéré, en même temps que lei prupricLés fut eut confondues.

« Entin l'ép -que de la graadc révohition religieuse arrive; elle est d'abord préparée dans rEL;;i,s(îp,u- ri'.uiuudenie iiisliUition des ordres oiendianls, (jue la cour de Home crut dfvoir Oiiposcr au cleii^è riche el corrompu i niai;> ces corps deviennent bientôt en France, chez une

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nation éi('s;anle el spiritu<-.l!e, l'objet d.'s sarcasmes des savants ». En même temps que Rome avait établi ses milices l'Ktal avnii loiuJé les siennes. Les a'Oisa<ies, les nsurpations de la couronne, ayant appauvri l'oidre des nobles, il laliul avoir recours p.tur la detense de l'Etal aux troupes soldées. La lurce militaue, sous Chnrlcs Vli, passf- aupfup/e armé ou aux troupes soldées; la force judiciaire, sous Fi'ançois I", passe au peuple leilré , par la véiialilé des offices judiciaires. La rélormation dans l'Eglise vient concourir avec les innovations dans l'Etat. Les simples citoyens avaient pris la |)lare des magis! rai s, constitués dans les fondions politiques; les simples fidèles usurpèrent t.tu' les prétrrs les tonclions religieuses. Luther attenta au sacerdoce puhliG; Calviu !♦• rrmplaca dans 1.) famide. 1-e populahsiue entra dans l'Elat, et le presbytérianisme dans l'Eglise Le'niiiiislcre {lublic passa au peuple en attendant qu'il s'arrogeâL iesonvtr.uîi pouvoir, t'i alors lurent {.rociauiés les deux do;;mes|taralleles et correspondants de la deuKitralie religieuse et d»' la démocratie politique; l'un, que l'autorité reli^'ieuse est dans le corps des fidèles; l'autre, que U souveraineté politique est dans l'assemblée des citoyens.

« Avec le clianjîement dans les principes vient le chanç^ement dans les mœurs, f-es nobles abandonnent les belles tondions de ju5:;rs pour embrasser uniquement le métier des armes. La licence militaire vient relâcher les nœuds de la mornie; les femmes intluenl sur le nimistère public; le luxe s'introduit à ia cour et dans les villes; i\r\ peuple de citadins remplace une nation agricole ; au défaut de considération on vent ontenir dos titres ; la noblrsse est vendue, en même temps que les biens de l'Eglise sont mis à l'encan; les grands noms s'cieignent, les premières familles de l'Etat tombent (lans la pauvrelc; lederge p( r-i sou autorité et sa considération ; enfin , le pliilo.so[»liisme, sortant du fond de ce chaos religieux et politique, adiève de renverser la morale ébranke. >*

Ce morceau Irès-rernarqnable e'^t lire de la Théorie du pouvoir politique et religieux, ouvrage supprimé par le Direcioire, el (loin il n'est éehuppé qu'un très-pttii nombre d'exemplaires. Il serait à «iésiier qu'on dotinât un résumé de ce livre important, supérieur mêine à la Législation primitive, et dont celui-ci n'est, pour ainsi dire, qt-.'un cxinûl. On sànr:iil alors d'où sortent toutes ces idées.neuves en politique, et que des écrivains mcllcnl aujourd'hui en avant;, sans indiquer la source où ils les ont puisées.

Au reste, nous avons trouvé partout (et nous m us en faisons gloire), dans l'ouvrage de M. de Bonald, la coiifirmalion des principes littéraires et religieux que nous avons énoncés dans le Génie du Chnsliamsme. li va mémo plus loin que nous à quelques ég:irds ; car nous ne nous menions p;is as-ez d'auiorité pour oser (iire, comme lui, qu'il faut prendre aujourd'hui les plus grandes précautions pour n'être pas ridicule en parlant de la mythologie. Nous croyons qu'un heureux génie peut encore tirer bien des tiésois de celle mine féconde, mais nous pensons aussi, el nous avons peut-être été le premier à l'avanccT, qu'il y a plus de ressource pour la poésie <ir:iinjniq-je dans la rcliijiion ch(étienne que dans la religion des anciens ; que les mirvi-illes sans nouibre qui résultent nécessairement pour le poêle de la lutte des passions elduue religion ch;isle et inflexible, peuvent comneliiser ampls'mi*iil la perle (ies Ijeaulés mylliolop;iques. Quand nous n'aurious f.iiinaiire (piuh doul;-. sur «'rite importanie queslio!i littéraire, sur celte question <létidée, ei) f;ivour de la Fable, par les plus grandes autorités, ne serait-ce pas avoir obîewu une cipèee de victoire ^ ?

M. de Bonald s'élève aiissi conlre ers esprits timides qui. pnr respect pour la rclii^ioii, lai^S(•r<lienl volontiers la religion périr. 11 s'exprime presque dans les nièmes termes que nous :

« Lorsqu'on méconnaît d'un bout de l'Europe à l'autre ces vérités nécessaires à l'ordre so-

> Lorsque If's ordres mendiants furent établis dans l'Eglise, peut-on dire que les Français fussent alors une naiion élkgaim k ? O'iulleurs l'auleur ti'oublie-t il ^ws les st-rvices iimom- Lrables que ces ordres ont rendus à riunnaiiilé? Lespiemu-rs savants qui parurent à ia renaissnncedes lettres étaient bien loin di? tourner les ordres mendiants en ridicule, puisqu'un grand nombre de ces savants éiaieiit eux-mênus iU)s icli^riei.x. Il nous semble donc que l'auteur conlond ici les époques; maison peut lui accoruei- qu'il eut oté bon de «dminuer insensiblement les ordres mendiants, à mcsute que l'éle.^ance des mœurs françaises s'est développée.

a Madame de Staël elle-même, dans la prélace d'un r.niian, veut bien nous afcorder quelque, chose, et convenir que les idées religieuses sont favo' ables ;ui dévelopj.ptnent du génie ; cepend.'inl elle semble avoir éciitson livre pour comballr»! c<s mêmes idées, et pour prouver qu'il n'y a rien déplus sec que le christianisme, et de plus tèniiie que l.i pliilosopliie. A-t-elle atteint ou manqué son but? c'est au public à prononcer. Mais ilu moins elle a donné de nouvelles preuves d'un esprit distingué el «l'une in;;u;i()ation brillante; et quoiqu'elle essaie de faire valoir des opinions qui glacent et dessèchent le ca-nr, on f-inl perci r dans tout son ouvrage celle boule que les systèmes philo>;opliiques u'unt pu altérer, el celle seneiosilc que les malheureux n'onl jamais réclamée en vaio.

cial serait-il besoin de se justifier, devant des esprits timides et des âmes timorées, ;i'o=rp

soulever lui coin du voile f|ui dérobe ces vérités aux regards inallenlils? ety aurait-il des r.luctlens d'une foi assez faible pour penser qu'elles seront moins respectées à mesure qu'elles seront plus connues?» ^,

An milieu dns violentes critiques qui nous ont assailli dès nos premiers pas dans la liitéralure, nous avouerons qu'il est extrêmement flâneur et consolant pour nous de voir aujourd'hui notre faible travail sanctionné par unf Oj)iniou aussi grave que celle de iM.de Bonald. Cepcnd;înt nous prendrons la libijté de lui dire que, dans Tingénieuse conjparaison qu'M fait de son ouvrage au nôtre, il prouve qu'il sait se servir mieux que nous des armes de l'imagination, et que s'il ne les emploie pas plus souvent, c'est qu'il les dédaigne. Il est, quoi quil en puisse dire, le savant architecte du temple dont nous ne sommes que Ihab.Ie décorateur.

On doit beaucoup regretter que M. de Bonald n'ait pas eu le lemps ni la fortune nécessaire pour ne faire (ju'un sml ouvrage de sa Théorie du Pouvoir, de son Divorce ', de sa Législation primitive, et de ses divers Traités de politique. Mais la Providence, qui dispose de nous, a marque d'auires devoirs à !M. de Bonald ; elle a demandé à sou cœur le sacrifice de son génie. Cet homme rare et modeste consacre aujourd'hui ses moments à une famille malheureuse, et les soucis paternels lui font oublier les soins de sa gloire. On fera de lui l'élçge que l'Ecriture fait des patriarches: //omine^ divitcsin virtute, pulchritudinis studiumhab entes, paci/icantes in domibus suis.

Le génie de M. de Bonald nous semble encore plus profond qu'il n'est haut ; il creuse plus qu'il ne s'élève. Sou esprit no.is paraît à la fois -olide et fin : son imagination n'estpas toujours, comme les imaginations éminemment poétiques, portée par un sentiment vif ou une grande image, mais aussi elle est spirituelle, ingénieuse ; ce qui t;iit qu elle a plus de calme que de mouvement, plus de lumière que de chaleur. Quant aux sentiments de M. de Bonald, ils respirent parloul cet honneur français celle prc bile, qui font le caractère dominant des écrivains du siècle de Louis XIV. On sent que ces écrivains ont découvert la vérité, moins encore par la force de leur esprit que par la droiture de leur cœur.

On a si rarement de pareils hommns et de pareils ouvrages à annoncer au public, qu'on nous pardonnera la longueur de cet extrait. Quand les clartés qui brillent encore sur notre horizon littéraire se cachent ou s'éteignent par degrés, on arrête complaisamment ses regards sur une nouvelle lumière qui se lève. Tous ces hommes vieillis glorieusement dans les lettres, ces écriva ns depuis longtemps connus, auxquels nous succéderons, mais que nous ne remplacerons pas, ont vu des jours plus hem eux. Us ont vécu avec Buffon, Montesquieu et Voltaire ; Voltaire avait connu Boileau ; Boileau avait vu mourir le vieux Corneille ; et Corneille enfant avait peut-être entendu les derniers accents de Malherbe. Cette belle chaîne du génie français s'est brisée. La révolution a creusé un abîme qui a séparé à jamais l'avmir et le passé. Une génération moyenne ne s'est point formée entre les écrivains qui finissent et les écrivains qui commencent. Un seul homme pouilanl lient encore le fil deTanlicjue tradition, et s'élève dans cet intervalle désert. On reconnaîtra sans peine celui que l'amitié n'ose nommer, mais que I auteur célèbre, oracle du goût et delà critique, a déjà désigné pour son successeur. Toutefois si les écrivains dt l'âge nouveau, dispersés parla tempête, n'oi»t pu s'iuî^truire auprès des anciennes autorités, s'ils ont clé <d)ligés de tirer tout d'eux-mêmes, la solitude et l'aiiversiié ne sont-elles pas aussi de giandes écoles ? Compagnons des mêmes infoi tunes, amis avant d'être auteurs, puissent ils ne voir jamais renaîtie parmi eux ces honteuses jalousies qui ont trop souvent déshonoré un art nolde :t consolateur ! ils ont encore besoin d'union et de couiagc ; les lettres seront longtemps oiageuses. Elles ont produit la révolution, et elles seront le dernier asile des haines révolutionnaires. Un demi-siècle suffira à peine pourtahner

> M. de ronlanes, dans un exirnil de cet excellent ouvrage, a placé le premier M. de Honald au rang «pi'il doil occuper dans les lellres.

tant de vanilés compromises, tant d'amours-propres blessés. Qui peut donc espérer de voir des jours plus sereins pour les iVlusi s? La vie est lro|) courte; elle ressemble à ces carrières où l'on célcb.ait les jeux funèbres chez les anciens, et au bout desquelles apparaissait un tombeau.

'^RjxîÇJyov auov 070V, etc.

« De ce côté, dit Nestor à Aniiloque, s'élève de terre le ironc dépouillé d'un « chêne; deux pieires le soutiennent dans un chemin étroit; c'est une lombe « antique, et la borne marquée à votre course. »

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