‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 48 sur 239 · DE QUELQUES OUVRAGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DE QUELQUES OUVRAGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRE

Octobre 1819.

L'excellent ouvrage de critique de M. Dussa^uH { Annales littéraires) nous fournit Tannée dernière l'occasion de rappeler une partie de la gloire de la France, trop oubliée de nos jours. Du milieu des agitations politiques, nous allons encore cette année jeter un regard sur le paisible monde des Muses, que nous regrettons de ne plus habiter. Cependant, pour goûter le repos des lettres, deux choses sont nécessaires: se compter pour rien et les autres pour tout, être sans prétention et sans envie. Alors on jouit de son propre travail comme d'une occupation qui remplit la vie sans la troubler : l'admiration que l'on n'a pas pour soi, on la garde entière pour les autres ; on s'enchante d'un beau livre dont on n'est pas l'auteur ; on a le plaisir du succès sans en avoir eu la peine. Y a-t-il une jouissance plus pure que d'environner les talents des hommages qu'ils méritent, que de les signaler, de les faire sortir de la foule, et de forcer l'opinion publique à leur rendre la justice qu'elle leur refuse peutêtre ?

Examinons quelques-uns des ouvrages nouvellement publiés, et que l'amour des lettres nous console un moment des haines politiques.

Les premières annales des peuples ont été écrites en vers. Les Muses se chargent (ie raconter les mœurs des nations, tant que ces mœurs sont héroïques et innocentes ; mais lorsque les vices et la politique surviennent, ces fdles du ciel abandonnent le récit de nos erreurs au langage des hommes. Les ouvrages historiques se multiplient de nos jours, et force nous est de les produire, car l'histoire se plaît dans les révolutions : il lui faut des malheurs pour juger sainement les ciîoses ; quand les empires sont debout, sa vue ne peut atteindre leur hauteur ; elle n'apprécie l'étendue du nionument que lorsqu'elle en peut mesurer les ruines.

VUistoire du Béarn mérite de fixer l'attention des lecteurs; elle renferme dans un excellent volume tout ce que Froissart, Clément, de Marca, Auger- Gaillard, Chapuis, de Vie et dom Vaissetie nous ont appris sur les devanciers et sur la patrie de Henri IV. Ce petit modèle de goût et de clarté n'a pas la majesté historique, mais il a tout le charme des Mémoires : c'est un ouvrage posthume de M. de Baure. L'historien dont les travaux sont destinés à ne paraître qu'après sa mort doit inspirer de la confiance. Quel intérêt aurait-il à se porter en faux témoin au tribunal de la postérité? Voué en secret à l'histoire comme à un sacerdoce redoutable, il n'attend de son vivant aucune récompense. Retranché, pour ainsi dire, derrièr«j sa tombe, il s'y défend contre les passions des hommes, et déjà semble habiter ces régions incorruptibles où tout est vérité en présence de l'éternelle Vérité. j

L'ouvrage solide et important connu sous le nom A^ Histoire de Venise fait grand honneur au beau-frère de M. de Baure. En voyant les monuments et les mœurs de l'Italie, on est tenté de croire que des peuples dont le passé est si sérieux, et le présent si riant, ont été formés par la pliilosophie d Horace. D'une part silence et ruines, de l'autre chants et fêtes. Cela ne rappelle-t-il pas ces passages du poète de Tibur : « Hàtons-nous de jouir.... Le temps luit.... Il faudra quitter cette terre. » Carpe diem Fugaces labuntur an-

xVÉLANGES LITTÉRAIRES. ^^^

ni... Linquenda tellus... el loiiiés ces îîiaximes qui clierchenl à donner au plaisir la gravité de la verlii ?

V Histoire de Venise ii'esi peul-êrre pas sans quelques défauts, mais ces défauts lieu^eni plus à i'esprii du siècle qu'au bon esprit de l'auteur. On s'inoagine aujourd'hui que Tiinj^ai tialilé historique oonsi>te dans l'absence de toute doctrine, que i'hisioriLU doit rester impassible entre le vice et la vertu, le juste et l'injuste, la raison el Terreur, le droit et le fait : c'est remonier à renfance de l'art, et réduirt; I histoire à une table chronologique.

L'esprit moderne croit encore que certains faits religieux sont au-dessous delà dignité de l'histoire: et pourtant l'histoire, sans religion, ne peut avoir aucune dignité. Il ne s'agit pas de savoir si réellement Attila fut éloigné de Rome par l'intervention <livine, mais si les chroniques du temps ont attesté le miracle. Le bras du Toul-Puissam arrêiant le ravageur du monde au pied de ce Capilole que ne défendent plus les Manlins et les Camille; le fléau de Dieu reculant devant le prêtre do Dieu, n'est point nn tableau qui déroge à la dignité de l'histoire. Ce sont là les mœurs ; il les laul peindre : et, si vous ne les peignez pas, vous êtes inlidcle. Toute l'antiquité a publié qu'une puissance surnaturi lie dispersa les G;tuU)is aux portes du temple de Delplies. Thucydide, Xénophon, Tite-Live, Tacite, n'ont jamais manqué de raconter les prodiges que les dieux font [»our la vertu, ou dont ils épouvanleut le crime : l'histoire a cru, comme la conscience de Néron, qu'un bruit de trompettes sortait du tombeau d'Agrippine.

Nous hasardons ces réflexions pluiôt comme des douces que comme des critiques. Nous cherchons à nous éclairer; nous ne saurions mieux nous adresser, pour obtenir les lumières qui nous manquent, qu'à l'auteur dont l'ouvrage hous occupe dans ce moment. Quelques autres observations nous resteraient à faire ; nous les supprimons, dans la crainte d'être soupçonné par M. le comte Daru de n'avoir point oublié VExamen du Génie du Christianisme. Nous ne nous en souv(^nons néanmoins que pour remercier l'aristarque de la justesse de ses critiques et de l'indulgence de ses éloges.

Plus heureux ou plus malheureux que M. Daru, M. Royou a consacré ses études à sa patrie. Quand il raconte l'honneur, la fidélité, le dévouement de nos aïeux pour leurs souverains légitimes, on voit qu'il a trouvé dans son cœur les antiques documents de son histoire ^ Cette loyauté de l'auteur répand un grand iniérêl sur l'ouvrage, et il lire de son aniour pour nos rois l'énergie que Tacite puis;iil dans sa haine pour les tyrans. Au reste, s'il fut Jamais moment propre à écrire notre histoire, c'est celui où nous vivons. Placés entre deux empires, dont l'un finit ci dont l'autre commence, nous pouvons, avec un fruit égal, porter nos yeux dans le passé et dans l'avenir. Il reste encore assez de monuments de la monarchie qui tombe pour la bien connaître, tandis qut* les monuments de la monarchie qui s'élève nous offrent, au milieu des ruines, le spectacle d'un nouvel univers. Plus tard, les traditions seront effacées ; un peuple récent foulera, sans les connaître, les tombes des vieux Français ;.les témoins des anciennes mœurs auront disparu, et les débris mêmes de l'empire de saint Louis, emportés par les Ilots du temps, ne serviront plus à inarqu -r le lieu du naufrai;e.

M. Petitot s'est chargé de recueillir une partie de ces débris précieux. Il veut nous donner la colle< tion complète des Mémoires rclati/s à l'Histoire de France, depuis le siècle de Piiilippe-Augusie jusi^u'au commencement du dixseptièdie siècle. Cette collection avait déjà été entreprise. Commencée sur un mauvais plan, conduite avec peu de savoir, de critique et de soin, elle est en tout tics-inférieure à celle que M. Petitot publie aujourd'hui. Les deux dernitrs volumes de celte première collection parurent sous le règne de Buonaparle. et ont dédiés an prince Mural.

Toulefois, il eût été désirable que le nouvel éditeur eût travaille sur un plan plus\aste. Pourquoi ne se serait-il pas alRiché à continuer, avec les autres

» Uislnirr. de France'^ depuis Pharamond jusqu'à la vingt-cinquième année du règne de Louis XY lu.

savants qui s'en occuppnt, le Recueil des Historiens de doni Bouqurt ? Les Mémoires, et surtout les très-anciens Mémoires, ne s'éloignent guère des histoires générales du même temps. Nous avouons que nous sentons peu la différence qui existe entre les Chroniques de Saint-Denys, celles de Frandre et de IVormandie, entre les Chroniques de Froissart et de Monslrelet, et les Mémoires de Villehardouin et de Joinville. Il nous semble donc qu'au lieu de faire deux classes des Histoires et des Mémoires, on devrait les réunir ; c'est même le plan que l'on a suivi jusqu'ici pour les trois races dans le grand Recueil de dom Bouquet. En effet, 1 Histoire de Grégoire de Tours n'est pas auire chose que des Mémoires, puisqu'on y trouve mêlées les propres aventures de l'auteur et une foule d'anecdotes étrangères à l'histoire générale. Les Gestes de Dagobert, la Vie de Charlemagne par Eginhard, celle de Louis le Débonnaire par l'anonyme dit TAstronome, la Vie de Robert par Helgaud, de Conrad II par Vippon, de Philippe-Auguste par Rigord, sont autant de Mémoires particuliers. A commencer à l'époque des Mémoires français, cest-à-dire à l'époque où Villehardouin écrivait, on aurait pu donner tour à tour un volume des chroniqueurs latins, des Mémoires français en prose, des Vies ou Chroniques en carmes ou vers. C'eût été encore rentrer dans le plan de dom Bouquet. Son Recueil contient des extraits des grandes et petites Chroniques de Saint- Denys, des fragments des Chroniques de Normandie, des vers en latin du moyen âge et en vieil allemand, tout aussi barbares que nos poèmes français historiques. Ces poëuics sont, il est vrai, difficiles à dévorer; mais on y trouve bien des choses et ils servent à éclairer des points obscurs de notre histoire. Par exemple sans un poème sur le combat des Trente, conservé à la Bibliothèque du Roi, nous ignorerions si les champions de ce fameux combat étaient tous à cheval, ou siles chevaliers bretons ne durent la victoire qu'à l'avantaije qu'obtint Montauban en combattant «eui monté sur un coursier. Cela n'était guère probable : quand il s'agit d'honneur, on peut s'en fier aux Bretons. Mais cnfiii le fait était resté sans preuve. Un vers du poème lève toutes les dilficultés :

El d'un côté et d'autre tous à cheval seront ».

La Bretagne vient d'ériger un monument à la mémoire de ses Trente Héros. On peut toujours dire des Bretons modernes combattant pour leur roi ce qu'on disait de leur» ancêtres : On n'a pas fait plus vaillamment depuis le combat des Trente.

M. Peiitot aurait clé plus capable qu'iin autre d'enrichir un grand travail de savantes préfaces à la manière des Baluze et des Bignon sur les lois des Francs et sur les capitulaires; des Pilhou, des Duchesne, des dom Bouquet, des Vah>is, des Mabillon sur nos historiens ; des de Laurière, des Secousse, des Vilevaut, des Brequigné et des Pastorei sur les ordonnances de nos rois.

Les nouveaux volumes publiés par M. Petitot achèvent l'histoire de du Guesdin, et contiennent les charmants Mémoires de Boucicaut. Christine de Pisan, qui avait précédé ces derniers Mémoires, est à la lois sèche et diffuse. L'éditeur a préféré les Anciens Mémoires de du Guesdin, écrits par le Febvre, à tous les autres. 11 a peut-être eu raison, en ce sens quils sont les plus complets; mais ils sont pour ainsi, dire modernes, et ils n'ont pas la naïveté de \' Histoire de messire Bertrand du Guesdin, escrite en prose à la requeste de Jean d'Estourville, et mise en lumière par Claude Mesnard.

C'est là qu on voit, dit Mesnard, une âme forte , nourrie dans le fer , et pétrie sous des palmes.

Cette histoire de du Guesdin nous fait souvenir qu'on bon Breton nous avons plusieurs fois été tenté d'écrire la vie du bon connétable. Notre dessein de liavaillersur l'Hisioire généiale de Fiance nous a lait abandonner cette idée. Lnsuile Ihistoiie vivante est venue nous arraeiier à l'hiaioire morte. Comment s'occuper du passé quand on n'a pas de présent?

1 ïSoiis possédons unr c()i)ie de ce poëme. M. de lîenhouet doit l'avoir publié dans un ouvrage sut' les anli(iuilcs de la Biclygiie.

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