ROMANS
Les peuples commencent parla poésie, et finissent par les romans : la fiction marque l'enfance et la vieillesse de la société. De tous les habitants de l'Europe, les Français, par leur esprit et leur caractère, se prêtent le moins aux peintures fantastiques. Nos mœurs, qui conviennent aux scènes de la comédie, sont peu propres aux intrigues du roman, tandis que les mœurs anglaises, q^i se plient à l'art du roman, sont rebelles au génie de la comédie : la France a produit Molière, l'Angleterre Richardson. Faut-il nous plaindre ou nous féliciter de ne pouvoir offrir des personnages au romancier, et des modèles à l'artiste? Trop naturels pour les premiers, nous le sommes trop peu pour les seconds. Il n'y a guère que la mauvaise société dont on ait pu supporter le tableau dans les romans français : Manon Lescaut en est la preuve. Madame de la Fayetie, le Sage, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pitrre, ont été obligés, pour réussir, d'établir leurs théâtres et de prendre leurs personnages hors de leurs temps ou de leur pays.
Ilest possible que l'influence de la révolution change quelque chose à ces vérités générales. Nous remarquons, en eflet, que la société nouvelle, à mesure qu'elle présente moins de sujets à la comédie, fournit plus de matériaux au roman : ainsi la Grèce passa des jeux de Ménandre aux fictions dHéliodore.
Ces changements s'expliquent : lorsque la société bien organisée atteint le dernier degré du goût et le plus haut point de la civilisation, les vices, obligés de se cacher, forment avec les convenances du monde un contraste dont la comédie saisit le côté risible ; mais lorsque la société se d prave, quede grands malheurs la font rétrograder vers la barbarie, les vices qui se montrent à découvert cessent d'être ridicules en devenant afl'reux : la comédie, qui ne peut pluslescouvrir de son masquf, les abandonne au roman pour les exposer dans leur nudité; car, chose singulière ! les romans se plaisent aux peintures tragiques : tant Ihomme est sérieux, même dans ses fictions!
Les romans du jour sont donc, en général, d'un intérêt supérieur à celui de nos anciens romans. Des aventures qui ont cessé d'être renfermées dans les boudoirs, des personnages que ne défigurent poinlles modes du siècle de Louis XV, captivent Tesprit par l'illusion de la vraisemblance. Les passions aussi sont devenues plus vraies à mesure que les mœurs, quoique moins bonnes, sont devenues plus naturelles : c'est ce que l'on sentira à la lecture de JeanSbogar de M. Ch. Nodier, ou de l'épisode du beau Voyage de M. de Forbin, ou des Mémoires d'un Espagnol, ou du Pétrarque ^e madame de Genlis.
Nous avons eu occasion d'examin» r autrefois quelle a été l'influence du chrisliani mcdaiis les lettres, et comment il amodifié nos pensées et nos sentiments. Presque toutes les fictions des auteu's modernes ont pour base une passion née des combats de la religion contre un penetjant irrésistible. Dans Lionel, par exemple cette espèce d'amour, inconnu à Taniiquité |»aïenne, vient remplir la solitude où l'honneur a placé un Français fidèle à son roi, Cetou-r* vrajie, qui se fait lemarquer par les qualités et lesdéf.iuls d'un jeune houimc, promet un écrivain de talent. Nous louerions davantage le modeste anonyme,» si des critiques n'avaient cru devoir avancer qu'il s'( sî formé à ce (ju'ds veulent bien appeler notre école. Nous ne pensons pas que la chose soit viaic; mais, en tous cas, nous inviterions 1 auteur de Lionel à choisir un meilleur modèle : nous sommes en tout un mauvais guide; et quand on veut parvenir, il Lut éviter la roule que nous avons suivie.