VOYAGES
Enfin nous entrons dans notre élément ; nous arrivons aux voyages : par^ Ions- en tout à notre aise I JJe n'est pas sans un sentinient de re;j;rel et presque d'envie que nous avons lu lé récit de la dernière expédition des Anglais au pôle arctique. Nous avions voulu jadis dijcouvrir uous-mcme, au nord de 1 Ame-
MÉr ANGES LITTÉRxMEES. ^383
rîque, les mers vues parHeyne, cttlepiiispar MnckenziV. Ln nîivrnf'nn du rnpilaine Ross nous a donc rappelé les rêves ( t les projets de noti e jeunesse. Si nous avions été libre, nous auiions sollicilé une pl:ice sur 'es vais taux qui ont recommencé le VON âge celle i\nné(' : noushivernerion- mainlon:int*!ansune terre inconnue, ou bien quelque baleine aurait faii justice de nos prophéties et de nos courses. Sommes-nous plus en sûreté ici ? Q'importe d'être écrasé sous les débris d'une niontngnf^ déglace, on sous les ruines delà monarchii^ ?
Une chose touchante dans le journal du dernier voyage à la baie de Baffin est la précaution prise de rappeler les ch:tsseurs anglais, quand les Esquimaux de la tribu nouvellement découverte vtnaicnt visiter les vai^seaux. Ces Sauvages, isolés du reste du monde, ignoraient la guerre, et le capitaine Ross ne voulait pas leur donner la première idée <lu meui ire et de la destruction. Au reste, ce sont de grands penseurs, que ces Esquimaux ; ils Jicnneni pour certain que nos esprits s'en vont dans la lune; c'est aussi Topinion du chantre de Roland. A voir ce qui se passe aujourd'hui en France, le philosophe Oiouniah et le sage Ariosle pourraient bien avoir raison.
Laissons ces régions désolées poursuivre notre illustre ami. M. le baron de Humboldi, dans les belles forêis de la Nouvelle-Grenade. Le Voyage aux régions rquinoxiales du nouveau continent, /ait en 1799- i 804, es^ un des plus importants ouvrages qui aient paru depuis longues années. Le savoir de M. le baron de Humboldt est prodigieux ; mais ce qu'il y a peut-être de plus étonnant encore, c'est le talent avec iequel l'auteur écrit dans une langue qui n'est pas sa langue maternelle. Il a peint avec une vérité frappante les scènes de la nature américaine. On croit voguer avec lui sur les fleuves, se perdre avec lui dans la profondeur de ces bois qui n'ont d'autres limites que les rivages de l'Océan et la chaîne des Cor'ilières; il vous lait voir les grands déserts dans tous les accidents de la lumière et de l'ombre, et toujours ses descriptions, se rattachant à un ordre de choses plus élevé, ramènent quelque souvenir de l'homme; ou des réflexions sur la vie : c'est le secret de Virgile :
Optima quaeque dies miseris mortalibus xvi Prima fugit.
Pour louer dignement ce Voyage, le meilleur moyen serait d'en transcrire les passages; mais l'ouvrage est si célèbre, la réputation de l'auteur est si universelle, que toute citation devient inutile. M. le baron de Humboldt, bien que protestant de religion, et professant en politique ces sentiments d'une liberté sage que tout homme généreux trouve au fond de son cœur ; M. de Humboldt^ disons-nous, n'en rend pas moins hommage aux missionnaires qui se consacrent à 1 instruction des Sauvages. Il juge avec la même équité les mœurs de ces mêmes Sauvages; il les représente telles qu'elles sont , sans dissimuler ce qu'elles peuvent avoir d'innocent et d'heureux, mais sans faire aussi de la hutte d'un Indien la demeure préférée de la vertu et du bonheur. A l'exemple de Tacite, de Montaigne et de Jean-J;icques Rousseau, il ne loue point les Barbares yowT satiriser l'éiai social. Le discours de Jean-Jacques Rousseau sur VOrigine de Vinégalité des conditions n'est que la paraphrase éloquente du chapitre de Montaigne sur les Cannibales, « Trois d'entre eulx, dit-il « (trois Iroquois), ignorant combien couslera un jour à leur repos et à « leur bonheur la connoissance des corruptions de deçà, et que de ce com-
« merce naistra leur ruine furent à Rouen , du temps que le feu
« roy Charles neuviesnje y estoit : le roy parla à eulx longtemps; on leur « fit voir nostre façon, nostre pompe, la tonne d'une belle ville : aprez cela « quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eulx ce qu'ils y avoient « trouvé de plus admirable; ils répondirent trois choses, dont j'ay perdu « la Iroisiesme , et suis bien marry ; n»ais j'en ay encores deux en mé-
« moire. Ils dirent qu'ils avoient aperceu qu'il y avait parmy
« nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez , et que « leurs moitiez esioient mendiants à leurs portes , descharnez de faim et de « pauvreté, et truuvoient estrange comme ces moitiez ici nécessiteuses pou- « voient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinssent les aullres à la gorge,
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a OU missent le feu à leurs maisons. Je parlay à l'un d'eulx fort longtemps..: a ... Sur ce que je lui demanday quel fruiciil reeevoit de la supériorité qu'il « avoit parmy les siens, car cesloil un capitaine, et nos matelots le nomuioient « roy, il me dicl que c'esloit marcher le premier à la guerre: de combien « d'hommes il estoit suivi ? il me montra une espace de lieu, pour signifier que a c'esloit autant qu'il en pourroit en une telle espace, ce pouvoit estre quatre a ou cinq mille hommes : si hors la guerre toute son autorité estoit expirée ? « il dict qu'il luy en restoit cela, que, quand il visitoit les villages qui despen- « doient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, « par où il peust passer bien à l'ayse. Tout celi ne va pas trop mal : mais « quoy ! ils ne portent point de hault de chausses. »
Voilà bien Montaigne et ses tours imprévus, imités depuis par la Bruyère. Ce qui choquait donc le malin seigneur gascon et l'éloquent sophiste de Genève était ce mélange odieux de rangs et de lortune, de jouissances extraordinaires et de privations excessives,.qui forme en Europe ce qu'on appelle la société.
Mais il arrive un temps où les hommes, trop multipliés, ne peuvent plus vivre de leurs chasses ; il faut avoir recours à la culture. La culture entraîne des lois, les lois, des abus. Serait-il raiso;iii;i!)!e de dire qu'il ne faut point de lois, parce qu'il y a des abu5 ? Serait-il sensé de supposer que Dieu a rendu l'état social le pire de tous, lorsque cet état paraît être l'état le plus commun chez les hommes ?
Que si ces lois qui nous courbent vorsla terre, qui obligent l'un à sacrifier à l'autre, qui font des pauvres et des riciies, qui donnent tout à celui-ci, ravissent tout à celui-là; que si ces lois semblent dégrader l'homme en lui enlevant l'indépendance naturelle, c'esi par cela même que nous l'emportons sur les Sauvages. Les maux, dans la société, soiit la source des vertus. Parmi nous la générosité, la piété céleste, l'amour véritable, le courage dans l'adversité, toutes ces choses divines sont nées de nos misères. Pouvez-vous ne pas admirer le fils qui nourrit de son travail sa mère indigente et infirme? Le prêtre charitable qui va chercher, pour la secourir, l'humanité souffrante, dans les lieux où elle se cache, est-il un, objet de mépris? L'homme qui, pendant de longues annérs,a lutté noblement contre le n.nlheur, est-il moins magnanime que le prisonnier sauvage dont tout le courage consiste à supporter des souffrances de quelques iieures? Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant, si elles sont nécessairement plus nombreuses dans l'ordre social que dans Tordre naturel, l'état de sociéié, qui nous rapproche le plus de la Divinité, est donc un état plus sublime que celui de nature.
M. de Humboldt a été guidé par le sentiment de ces vérités lorsqu'il a parlé des peuples sauvages : la sage économie de ses jugements et la pompe de ses descriptions décèlent un maître qui domine également toutes les parties de son sujet et de son style.
Ici nous terminons cet article : nous avons payé notre tribu annuel aux Muses. Aux époques les plus orageuses delà révolution, les lettres étaient moins abandonnées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Sous l'oppression du Directoire, et même pendant le règne <le la Terreur, le goût des beaux-ans se montra avec une vivacité singulière. C'est que l'espérance renaissait de l'excès des maux : noire présent était sans joie, mais nous comptions sur un meilleur avenir; nous nous disions que notre vieillesse ne serait pas privée de la lyre :
Nec lurpem seneclam Degere me cilhara carentem.
Derrière la révolution , on voyait alors la monarchie légitime; derrière la monarchie hgitime, on voit aujourd'hui la révolution. Nous allions vers le bi'n, nous marchons vers le mal. Et quel moyen de s'occuper de ce qui peut enUx'llir l'existence, au milieu d'une société qui se dissout? Chacun se préparc aux évL'nemenis; chacun songe à sauver du naufrage sa fortune ou sa vie; chacun examine les titres qu'il peut avoir à la proscription, en raison de son plus on nioius de fidélité à la cause royale. Dans cette position , la littérature semble puéi iliié : on demande de la politique, parce qu'on cherche à connaître
ses destinées ; on court entendre , non un professeur expliquant en chaire Horace et Virgile, mais M. de La Bourdonnaie défendant à la tribune les intérêts publics, faisant de chacun de ses discours un combat contre l'ennemi, et marquant son éloquence de la virilité de son caractère.
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