‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 59 sur 239 · PREMIERE RACE · texte numérisé non relu

PREMIERE RACE

Qu'étaient devenues les trois vérités de l'ordre social quand Pempire d'Occident s'écroula?

La vérité religieuse avait fait un pas immense : le polythéisme était détruit , et avec le dogme d'un Dieu s'établissaient les vérités corollaires de ce dogme.

La vérité philosophique était rentrée dans la vérité religieuse comme au berceau de la civilisation.

La vérité politique avait suivi les progrès de la vérité religieuse. Les destructeurs du monde romain étaient libres ^ ils trouvèrent sur leur chemin une société organisée dans la servitude : la jeune liberté sauvage s'assit d'abord sur cette société , comme le vieux despotisme romain l'avait fait : des républiques militaires, frankes , burgondes , visigothes, saxonnes, gouvernèrent des esclaves à l'instar des anciennes républiques civiles , grecques et latines.

Voilà le point où avaient abouti les faits nés du choc des générations païennes, chrétiennes et barbares, à partir du règne d'Auguste pour arriver à celui d'Augustule.

Maintenant les trois vérités fondamentales, combinées d'une autre façon , vont produire aussi les faits du moyen âge-, la vérité religieuse, dominant tout, ordonnera la guerre et commandera la paix , favorisera la vérité politique (la hberté) dans les rangs inférieurs de la société , ou soutiendra partiellement le pouvoir dans des intérêts privés; clic poursuivra avec le fer et le feu la vérité philosophique échappée de nouveau du sanctuaire sous l'habit de quelque moine savant ou hérétique. Ainsi continuera la lutte jusqu'au jour où les trois *'c;rités , se pondérant, produiront la société perfectionnée des temps actuels.

J'ai dit que l'empire romain-latin était devenu l'empire romain-bar-

2 ANALYSE RAISO?iiNÉE

bare un siècle et demi avant la chute d'Augustule. Cet empire mixte subsista plus de quatre siècles encore après la déposifion de ce prince. Les Franks , les Bourguignons et les Visigolhs en Gaule , les Ostrogoths et les Lombards en Italie , furent des possesseurs que les populations connaissaient, qu'elles avaient vus dans les légions, et qui, soumis à leurs lois nationales, laissaient au monde assujéti ses mœurs , ses habitudes , souvent même ses propriétés : une religion commune était le lien commun entre les vaincus et les vainqueurs. Ce n'est qu'après l'invasion des Normands, sous les derniers rois franks de la race karlovingienne, que la transformation sociale commence à frapper les yeux.

Il n'y eut jamais de complète barbarie, comme on se l'est persuadé. On ne ])Qui pas dire qu'un peuple soit entièrement barbare, quand il a conservé la culture de l'intelligence et la connaissance de l'administration. Or l'étude des lettres , de la philosophie et de la théologie, continua parmi le ♦'lergé^ l'administration municipale , fiscale, publique et domestique, demeura longtemps ce qu'elle avait été sous l'empire. La science militaire périt dans la discipline, mais l'art de la forlincation ne se détériora point, et même les machines de guerre se perfectionnèrent. Il n'y a donc rien de nouveau à remarquer sous les deux premières races , si ce n'est les mœurs particulières des familles investies du pouvoir, l'achèvement de la monarchie de l'Église, et les hautes sources qui , comme des écluses , lâchèrent sur l'Europe le torrent des siècles féodaux.

Toutefois , deux observations doivent être faites. Le chef du gouvernement était électif sous la race mérovingienne et sous la race karlovingienne, de même qu'il Pavait été au temps des Césars-, mais auprès du gouvernement des Franks se trouvait une institution qui le faisait différer de l'antiquité romaine : des conseils, composés d'é- , vêqucs et de chefs militaires, déridaient les affaires avec le roi ^ des ar?emblées générales , ou plutôt les grandes revues des mois de mars et de mai, recevaient une comniunication assez légère de la besogne traitée dans ces assemblées paniculiêres : celles-ci étaient nées ôo la tradition des états des Gaules rétablis un moment par Arcade et IIonorius ^ mais el'.es s'étaient surtout modelées sur l'organisation des conciles. Si ''on veut avoir une idée juste de ces temps, sans y chercher de' nouveautés qui n'y sont pas, il faut reconnaître que la société entière prit la forme ecclésiastique : tout se gouverna pourTÉglise et par l'Eglise , depuis les nations jusqu'aux rois, dont le sacre

était purement le sacre d'un évêque. Que les laïques fussent admis à siéger avec le clergé, ce n'était pas coutume insolite : dans plusieurs convenlions religieuses, les empereurs romains présidaient, et les grands officiers de la couronne délibéraient. Nous avons vu des philosophes et des païens môme assister au concile de Nicée.

La seconde observation sur cette époque historique est relative aux maires du palais. Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon , qui fut envoyé à Alhanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main deBrunehilde.

Deux origines doivent être assignées à la mairie, Tune romaine , l'autre franke ou germanique. Le maire représentait le magister officioriim ; celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance que le maire obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son origine romaine , la charge de maire du palais fut temporaire sous Sighebert et ses devanciers , viagère sous Khlother, héréditaire sous Khlovigh II : elle était incompatible avec la qualité de prêtre et d'évêque. Elle porte dans les auteurs le nom de magister palatii, prœfectusaulœ, rectoraulœ, giibernator palatii , major domus, rector palatii, moderafor palatii , prœpositus palatii , provisor aulœ régies, provisor palatii.

Pris dans son origine franke ou germanique , le maire du palais était ce duc ou chef de guerre , dont l'élection appartenait à la nation tout aussi bien que l'élection du roi : Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avait d'extraordinaire, dans cette institution , qui créait chez un même peuple deux pouvoirs suprêmes indépendants. Il devait arriver, et il arriva, que l'un de ces deux pouvoirs prévalut. Les maires , s'étant trouvés de plus grands hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par abolir les assemblées générales , ils confisquèrent la royauté à leur profit, s'emparant à la fois du pouvoir et de la liberté. Les maires n'étaient point des rebelles ^ ils avaient le droit de conquérir, parce que leur autorité émanait du peuple ou de ce qui était censé le représenter, et non du monarque : leur élection nationale, comme chefs de l'armée , leur donnait une puissance légitime. Il faut donc réformer ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et détenteurs de leur couronne. Un roi, un général d'armée, également souverains par une élection séparée {reges et duces sumunt), s'attaquent^ l'un triomphe de l'autre, voilà tout. Une des dignités périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même

Ji ANALYSE RAISONNÊE

élection. On n'aurait pas perdu tant de lecture et de recherches à blâmer ou à justifier l'usurpation des maires du palais , on se serait épargne de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop prépondérante , si l'on eût fait attention à la double origine de cette charge, si l'on n'eût pas toujours voulu voir un grand maître de la maison du roi, là où il fallait aussi reconnaître un chef militaire librement choisi par ses compagnons : « Omnes Aiistrasii, cum eligerent « Chrodinum majorent domiis. »

J'ai déjà fait observer qu'il ne serait pas rigoureusement exact de comparer les nations germaniques et slaves aux hordes sauvages de l'Amérique. Dans le tableau général que j'ai tracé des mœurs des Barbares, celles des Franks occupent une place considérable-, j'ai donc peu do chose à ajouter ici. Cependant je dois remarquer que les Franks passaient encore pour le peuple le moins grossier de tous ces peuples-, le témoignage d'Agalhias est formel : « Les Franks, dit-il, « ne ressemblent point aux autres Barbares , qui ne veulent vivre

a qu'aux champs et ont horreur du séjour des villes

« Ils sont très-soumis aux lois, très-polis^ ils ne diffèrent guère de « nous que par le langage et le vêtement : nihiloque a nohis differre « qnam solummodo harharico veslitu et linguœ proprie fat e.y>Lo\\^temps avant le sixième siècle, leurs rclalions avec les Romains avaient urbanisé leurs coutumes, sinon humanisé leur caractère. Salvicn dit qu'ils étaient ^05/?î7a//er5, ce qui signifie ici sociables. Dans le tombeau de Khildéric le*", découvert en 1653 à Tournay, se trouve une pierre gravée : l'empreinte représentait un homme fort beau , portant les cheveux longs , séparés sur le front et rejetés en arrière, tenant un javelot de la main droite^ autour de la figure élait écrit le nom de Khildéric en lettres romaines^ un globe de cristal, signe de la puissance , un style avec des tablettes, des anneaux, des médailles de plusieurs empereurs, des lambeaux d'une étoffe de pourpre, étaient mêlés à des ossements : il n'y a rien dans tout cela de trop barbare. On lit aux histoires que les Germains adoucissaient leur rudesse au delà du Rhin par le voisinage des Franks. Selon Constantin Porphyrogénète , Constantin le Grand fut l'auteur d'une loi qui permettait aux empereurs de s'allier au sang des Franks , tant ce sang paraissait noble.

Mais, quel que fût le degré de sociabilité des Franks, il me semble qu'il n'en faut faire ni un peuple civilisé ni un peuple sauvage , et qu'il faut lui laisser surtout sa perfidie , sa légèreté , sa cruauté, sa fureur

militaire, attestées par les auteurs contemporains. Vopiscus , et après lui Procope, accusent les Fraiiks de se faire un jeu de violer leur foi, et Salvien leur reproche le peu d'importance qu'ils attachent au parjure. « Les Franks^ dit Nazaire, surpassent toutes les nations barba- « res en férocité. » Un panégyriste anonyme prétend qu'ils se nourrissaient de la chair des bêtes féroces, etLibanius assure que la paix était pour eux une horrible calamité.

L'opinion dominante fait des Franks une ligue de quelques tribus germaniques associées pour la défense de leur liberté : c'est encore une de ces opinions sans preuve , qu'aucun document historique n'appuie. Les Franks étaient tout simplement des Germains , comme le témoignent saint Jérôme, Procope et Agalhias. Que nos ancêtres aient reçu leur nom de la liberté, ou qu'ils le lui aient communiqué, notre orgueil national n'a rien à souffrir de l'une ou de l'autre hypothèse. Libanius , altérant le nom de Frank pour lui trouver une étymologie grecque , le fait dériver de (ppuKra , habiles à se fortifier; d'autres veulent qu'il signifie indomptable dans une langue nommée lingua atlica ou hattica, sans nous dire ce que c'est que cette langue. Le savant et judicieux greflier du Tillet , frère du savant évêque de Meaux, avance que le nom de Frank vient de deux mots teutons Freien ansen, libres jeunes hommes, ou libres compagnies, prononcés par synérèse Fransen ; il remarque qu'un privilège de marchands octroyé par Louis le Gros a retenu le mot anse, société. Une grande autorité (M. Thierry) suppose au mot tudesque Frank ou Frak la puissance du mot latin ferox : nous en restons toujours à la chanson des soldats de Probus pour autorité première. Francus était-il un so briquet militaire donné parles soldats de Probus à cette poignée de Germains qu'ils vainquirent dans les environs de Mayence? Que voulait dire ce sobriquet? Un savant* l'explique du mot Fram ou Framée, comme si les soldats de Probus avaient entendu les Barbares crier : A la lance ! à la lance! aux armes ! aux armes ! Mais alors les Germains se seraient tous appelés Franks, puisqu'ils portaient tous la framée : Frameas gerimt angusto et brevi ferro , dit Tacite.

Quoi qu'il en soit , les Franks habitaient de l'autre côté du Rhin , à peu près au lieu où les place la carte de Peutinger, dans ce pays qui comprend aujourd'hui la Franconie, la Thuringe, la liesse et la Westphalie. Ils ravagèrent les Gaules sous Gallien, et pénétrèrent jusqu'en Espagne ; ils reparurent sous Probus , sous Constance et

* Gilbert.

SOUS Conslanfin. Constance transplanta une de leurs colonies dans le pays d'Amiens, de Beauvais , de Langres , de Troyes , et conclul un traité avec le reste. Après cette époque, des Franks entrèrent au service <tes empereurs. On voit successivement Sylvanus, Mellobald, Mérobaid, Calton, Rikliomer, Carietton , Arbogaste, revêtus des grandes charges militaires de l'empire. Mais d'autres Franks indépendants, Genobalde, Markboroer et Sunnon, restèrent ennemis, et firent, du temps de Maxime, une irruption dans les Gaules ; ils paraissaient s'y êlreiixés pendant le règne d'FIonorius , vers l'an 420 , et on leur donne pour conducteur le roi Pharamond. Comprenons toujours bien que ce nom de roi ne signifie que chef militaire (honingj de différents degrés : sur-roi , sous-roi , demi-roi : ober, un* der, halfhoning. (Thierry.)

Il n'est pas du tout sur qu'il ait existé un Pharamond, et que ce Pharamond fût le père de Khlodion -, mais il est certain que Khlodion , ou plutôt Khlogion le Chevelu, était roi des Franks occidentaux en 427, et qu'il s'empara de Tournay et de Cambrai en 445. Aëtiusle chassa de ses conquêtes en deçà du Rhin. Khlodion mourut en 447 ou 448.

Les uns lui donnent deux fils, les autres trois, parmi lesquels se trouverait Auberon, dont on ferait descendre Ansbert, tige de la famille de la seconde race.

On ignore quel fut le père de Mérovée ou MiTovigh, successeur de Khlodion : était il son fils? avait-il un frère aîné, lequel implora le secours d'Attila, tandis que Mérovigh se jeta sous la protection des Romains? Il est prouvé que Mérovigh n'était pas ce beau jeune Frank qui portait une longue chevelure blonde, qu'Aëlius adopta pour fils, et que Priscus avait vu à Rome. Les savants ont fort disserté sur tout cela, sans réfléchir que la royauté, ou plutôt la cheflainerie, étant éleclive chez les Franks, il n'y avait rien de j)lus naturel que de trouver des chefs successifs qui n'étaient pas fils les uns des autres. Ricoron dit qu'après la mort de Khlodion, Mérovigh fut élu roi des Franks. Frédégher raconte que la femme de Khlodion, se baignant un jour dans la mer, fut surprise par un monstre dont elle eut Mérovigh : fable mêlée de mythologie grecque et Scandinave.

« Selon un certain poëte, appelé Virgile, dit le même auteur, « Prio'Ta fut le premier roi des Franks, et Friga fut le successeur de « Priam. Troie étant prise, les Franks se séparèrent en deux bandes-, « Tune, commandée par le roi Francio, s'avança en Furope, ets'éta- « blil sur les bords du Rhin. » L'auteur d?s Gestes des rois franks.

Paul Diacre, Roricon, Aimoin, Sighebert de Ghemblours, foilt le même récit. Annius de Yitei'be, enchérissant sur ces chroniques, compose une généalogie des rois gaulois et des rois franKS-, il donne vingt-deux rois aux Gaulois avant la guerre de Troie. Sous Rémus, le dernier^ de ces rois, arriva la prise de Troie ^ et Francus, fils d'Hector, vint épouser dans les Gaules la fille de Rémus. On veut que les Franks qui combattirent dans l'armée romaine, aux champs catalauniques , fussent commandés par Mérovigh.

Mérovigh eut pour successeur, l'an 456 , Khildérik !«»*, son fils. Khildérik, enlevé encore enfant par un parti de l'armée des Huns, fut délivré par un Frank nommé Yiomade. Khildérik était un chef dissolu que les Franks chassèrent. Il se retira en Thuringe, auprès d'un roi nommé Risingh. Les Franks se donnèrent pour chef Égidius, commandant les armés romaines. Au bout de huit ans, Khildérik fut rappelé; Viomade lui renvoya la moitié d'un pièce d'or qu'ils avaient rompue , et qui devait être le signe d'une réconciliation avec son pays. Le vrai de tout cela , c'est que Khildérik était allé à Constantinople, d'où l'empereur le dépêcha en Gaule pour contre-balancer l'aulorilé suspecte d'Égidius.

Bazine , femme du roi de Thuringe , accourut auprès de son hôte Khildérik , et lui dit : « Je viens habiter avec toi ^ si je savais qu'il y « eut outre-mer quelqu'un qui me fût plus utile que toi , je l'eusse été € chercher pour dormir avec lui. » Khildérik se réjouit, et la prit à femme. La première nuit de leur mariage, Bazine dit à Khildérik : « Abstenons-nous-, lève-toi , et ce que tu verras dans la cour du lo- € gis, tu le viendras dire à ta servante. » Khildérik se leva, et vit passer des bêtes qui ressemblaient à des lions"", à des licornes et à des léopards. Il revint vers sa femme, et lui dit ce qu'il avait vu , et sa femme lui dit : « Maître, va derechef, et ce que tu verras , tu le ra- € conteras à ta servante.» Khildérik sortit de nouveau, et vit passer des Lêtcs semblables à des ours et à des loups. Ayant raconté cela à sa femme, elle le fit sortir une troisième fois , et il vit des bêtes d'une race inférieure. Là-dessus Bazine explique à Khildérik toute sa postérité , et elle engendra un fils nommé Khlovigh : celui-ci fut grand, guerrier illustre, et semblable à un lion parmi les rois. Vo'ci déjà poindre l'imagination du moyen àge^ elle se retrouve dans Tliistoire du mariage de Khlothilde, ou Khrolechilde, fille de Khilpérik et nièce de Gondebald , roi de Bourgogne.

Le Gaulois Aurélien , déguisé en mendiant, portant sur son dos

8 ANALYSE RAÎSONNÉB

une besace au bout d'un bâton, est charge du message: il devait remettre à Khlothilde un anneau que lui envoyait Khlovigh, atiQ qu'elle eût foi dans les paroles du messager. Aurélien - arrivé à la porte de la ville ( Genève ) , y trouva Klilolhilde assise avec sa sœur Sœdehleuba : les deux sœurs exerçaient Tliospitalité envers les voyageurs, car elles étaient chrétiennes. Khlothilde s'empresse de laver les pieds d'Aurélien. Celui-ci se penche vers elle , et lui dit tout bas : « Maîtresse , j'ai une grande nouvelle à l'annoncer, si tu me veux « conduire dans un lieu où je te puisse parler en secret. — Parle , » lui répond Khlothilde. Aurélien dit: «Khlovigh, roi des Franks, « m'envoie vers toi ; si c'est la volonté de Dieu , il désire vivement a t'épouser, et, pour que tu me croies, voilà son anneau. » Khlothilde l'accepte , et une grande joie reluit sur son visage-, elle dit au voyageur : a Prends ces cent sous d'or pour récompense de ta peine avec « mon anneau. Retourne vers ton maître-, dis-lui que s'il me veut « épouser, il envoie promptement des ambassadeurs à mon oncle « Gondebald. » C'est une scène de V Odyssée.

Aurélien part^ il s'endort sur le chemin -, un mendiant lui vole sa besace, dans laquelle était l'anneau de Khlothilde; le mendiant est pris, battu de verges, et l'anneau retrouvé. Khlovigh dépcclie des ambassadeurs à Gondebald, qui n'ose refuser Khlothilde. Les ambassadeurs présentent un sou et un denier, selon l'usage, fiancent Khlothilde au nom de Khlovigh, et l'emmènent dans une basterne. Khlothilde trouve qu'on ne va pas assez vite-, elle craint d'être poursuivie par Aridius, son ennemi, qui peut faire changer Gondebald de résolution. Elle saute sur un cheval, et la troupe franchit les collines et les vallées.

Aridius, sur ces entrefaites, étant revenu de Marseille à Genève , remontre à Gondebald qu'il a égorgé son frère Khilpérik, père de Khlothilde -, qu'il a fait allachcr une pierre au cou de la mère de sa nièce, et l'a précipitée dans un puits-, qu'il a fait jeter dans le même puits les têtes des deux frères de Khlothilde -, que Khlothilde ne manquera pas d'accourir se venger, secondée de toute la puissance des Franks. Gondebald, effrayé, envoie à la poursuite de Khlothilde j mais celle-ci , prévoyant ce qui devait arriver, avait ordonné d'incendier et de ravager douze lieues de pays derrière elle. Khlothilde sauvée s'écrie : « Je le rends grâces. Dieu tout-puissant, de voir le commen- « cernent de la vengeance que je devais à mes parents et à mes frè-

« res 1 ! » Véritables mœurs barbares, qui n'excluent pas la mansuétude des mœurs chrétiennes mêlées dans Khlothilde aux passions de sa nature sauvage.

Avant son mariage , Khlovigh , âgé de vingt ans , avait attaqué la Gaule. Les monuments hisloriques prouvent que son invasion fut favorisée , surtout dans le midi de la France , par les évêques catholiques , en haine des Yisigoths ariens. Khlovigh battit les Romains à Soissons , et les Allemands à Tolbiac. 11 se fit ensuite chrétien : saint Rémi lui conféra le baptême le jour de Noël , l'an 496.

Les Bourguignons et les Yisigoths subirent tour à tour les armes de Khlovigh. Les Armoriques (la Bretagne), depuis longtemps soustraites à l'autorité des Romains, consentirent à reconnaître celle du fils deMérovigh. Anastase, empereur d'Orient, envoya à Khlovigh le titre et les insignes de patrice , de consul et d'auguste.

Ce fut à peu près à cette époque que Khlovigh vint à Paris : Khildérik , son père , avait occupé cette ville quand il pénétra dans les Gaules.

Khlovigh tua ou fit tuer tous ses parents , petits rois de Cologne, de Saint-Omer, de Cambrai et du Mans.

Le premier concile de TÉglise gallicane se tint sous Khlovigh à Orléans , l'an 51 1 . On y trouve les principes du droit de régale, droit qui faisait rentrer au fisc les revenus d'un bénéfice laissé sans maître pendant la vacance du bénéfice. Khlovigh ne comprit sans doute ce droit que comme un impôt que les prêtres lui accordaient sur leurs biens : quelques legs testamentaires du chef des Franks me font présumer* qu'il ne parlait pas latin. 11 suffit de mentionner ce droit de régale pour entrevoir les abîmes qui nous séparent du passé : étrangers à notre propre histoire, ne noussemble-t-il pas qu'il s'agisse de quelque coutume de la Perse ou des Indes? On fixe à celle même année 511 la rédaction de la loi salique , la mort de sainte Genovefe (Geneviève ) et celle de Khlovigh. La bergère gauloise et le roi frank furent inhumés dans l'église de Saiul-Piorre et de Sainl-Paul, qui prit dans la suite le nom de la patronne de Paris -, on célébrait encore au commencement de la révolution une messe pour le repos de Tàme du Sicamhre, dans l'église même où il avaitélé enterré. La vérité religieuse a une vie que la vérité philosophique el la vérité" politique n'ont pas : combien de fois les générations s'élaient-clles renouve-

' IJiit. I''ra)u\, cpil.

10 ANALYSE RATSONNÉE

lées! combien de fois la société avait-elle changé de mœurs, d'opinions et de lois, dans l'espace de 1280 ans ! Qui s'était souvenu do Khiovigh à travers tant de ruines et de siècles? un prêtre sur un tombeau.

Klilovigb laissa quatre fils : Thierry, fils d'une concubine ; Khlodomir, Khildebert, Khlotlier, fils dcKhlolhikle. Le royaume fut partagé selon la loi salique comme un bien de famille-, on en lit quatre lots qui furent tirés au sort : il n'y avait point de droit d'aînesse-, nous avons vu que les lois des Barbares favorisaient le cadet. La France s'étendait alors du Rhin aux Pyrénées et de l'Océan aux Alpes ^ elle possédait de plus la terre natale dcsFranks, au delà du Rhin, jusqu'à la Wcstphalie : mais ces limites changeaient atout moment. Une section géographique plus fixe avait lieu-, le royaume de ce côté-ci de la Loire se divisait en oriental et occidental , Ostcr- Rike et Neoster-Rike : l'Austrasie comprenait le pays entre le Rhin , la Meuse et la Moselle -, la Neustrie embrassait le territoire entre la Meuse , la Loire et l'Océan. Au delà de la Saône et de la Loire était la Gaule conquise sur les Burgondes ou Bourguignons et les Visigoths. Les chroniqueurs et les hagiographes disent souvent la France cl la Gaule, distinguant l'une de l'autre.

Les quatre rois, pour succédera la couronne, obtinrent le consentement des Franks. Les quatre royaumes étaient fédéralirs sous une même loi politique -, il y avait une assemblée commune qui délibérait sur les affaires communes aux quatre États.

Les fils de Khlovigh eurent à soutenir la guerre contre Théodoric, roi d'Italie^ contre Amalaric , roi des Yisigoths d'Espagne-, contre Balric , roi de Thuringc -, contre Sighismond et Gondemar, rois de Bourgogne. La Boui'gogne fut subjuguée et réunie à la France : ce royaume des Burgondes avait subsisté cent vingt ans. Khlodomir, roi d'Orléans , fut tué à la bataille de Yéseronce, près de Vienne.

Il laissa trois fils : Théodebert , Gontlier et Khlodoald , élevés par Khloihilde, veuve de Khlovigh. Khikiebert ctKhhUhor, pour s'emparer de ces jeunes enfants, députent Arcade à Khlolhikle : c'était un sénateur de la ville de Clermont, homme choisi parmi ces vaincus qui ne refusent aucune condition de l'esclave, et qu'on attache au crime comme à la glèbe. Il portait à Khloihilde des ciseaux et une épée nue, et il lui dit : «0 glorieuse reine, tes fils, nos seigneurs, désirent 1 connaître la volonté concernant tes petits-enfants : ordonnes-tu i qu'on leur coupe les cheveux, ou qu'on les égorge?» A cernes-

DE L'IIISTOmE DE FRANCE. H

sage, Khlotliilde, saisie de terreur, regardant tour à tour l'épée nue et les ciseaux , répondit : « Si mes petits-enfants ne doivent pas ré- < gner, je les aime mieux voir morts que tondus. » Arcade, ne laissant pas à l'aïeule le temps de s'expliquer plus clairement , revint trouver les deux rois et leur dit: «Accomplissez votre dessein ^ la « reine étant favorable se veut bien rendre à votre conseil. » Paroles ambiguës qu'on pouvait expliquer dans un sens divers , selon i'é- Tènement. Khlother saisit le plus âgé des enfants, le jette contre terre, et lui enfonce son couteau sous l'aisselle. A ses cris son frère se prosferneaux pieds de Khildebert, embrasse ses genoux, et lui dit tout en larmes : «Secours-moi, mon très-cher père, afin qu'il ne « soit pas fait à moi comme à mon frère. » Alors Khildebert se prit à pleurer, et dit : « Je t'en prie , mon très-doux frère , que la généro- « site m'accorde la vie de celui-ci. Ce que tu me demanderas , je le « l'accorderai, pourvu qu'il ne meure point. » Khlother obstiné au meurtre dit : « Rejette l'enfant loin de toi , ou meurs pour lui : tu as « été l'instigateur de la chose , et maintenant tu me veux fausser « la foi! » Khildebert entendant ceci repoussa l'enfant, et Khlother lui perça le côté avec son couteau , comme il avait fait à son frère 5 ensuite Khlother et Khildebert tuèrent les nourriciers et les enfants compagnons de leurs neveux: l'un était âgé de dix ans, l'autre de sept. Khlodoald, le troisième fils de Khlodomir, fut sauvé par le se cours d'hommes puissants^. Khlodoald, devenu grand, abandonna le royaume de la terre , passa à Dieu , coupa ses cheveux , et , persistant dans les bonnes œuvres , sortit prêtre de cette vie ( 7 septembre 560). Il bâtit un monastère au bourg de Noventium , qui changea son nom pour prendre celui du petit-fils de Khlovigh. Et Saint- Cloud vient de voir partir pour un dernier exil le dernier successeur du premier de nos rois !

Dans ces crimes de Khlother et de Khildebert, distinguez ce qui appartient à la civilisation de ce qui tient à la barbarie. Le massacre par les propres mains de Khlother est du sauvage-, le désir d'envahir un trône et d'accroître un État est de l'homme civilisé. Tous les frères de Khlother étant morts, il hérite d'eux : il livre bataille à son fils Khramn , qui s'était déjà révolté ^ il le défait , et le brùlc avec toute sa famille dans une chaumière. Khlother meurt à Compiègne ( 562 ).

Ses quatre fils parlagèrent de nouveau ses États, toujours avec

? Viros fortes qui poslea vulgo baroncs appcllati sunt.

421 ANALYSE RAISONNÊE

rasFentiment des Franks-, mais les quatre royaumes n'eurent pas les mêmes limites.

Sighcbert épousa Brunehilde, fille puînée d'Athanagliilde, roi des Visigotlis : elle était arienne, ot se fit catholique. Khilpcrik l^^ eut pour maîtresse Frédégonde, qu'il épousa lorsque Galswinle, sa femme, sœur aînée de Brunehilde , fut morte.

Les démêlés et les fureurs de ces deux belles femmes amènent des guerres civiles, des empoisonnements , des meurtres, et occupent les règnes confus de Karibert, de Contran, de Sighebert I^r, deKhilpérik I^»*, de Khildebert II, de Khlother II , de Thierry le»", de Théodebert IL Khlother II se trouve enfin seul maître du royaume des Franksen 613.

Les Lombards s'étaient établis en Italie (563) seize ans après l'extinction du royaume des Ostrogoths. L'exarchat de Ravenne avait commencé sous le patrice Longin , envoyé de l'empereur Justin. Les maires du palais firent sentir leur autorité croissante dansl'Austrasie et la Bourgogne.

Les Gascons ou Wascons, vers l'an 593 , descendirent des Pyrénées et s'établirent dans la Novempopulanie, à laquelle ils donnèrent leur nom ^ ils s'étendirent peu à peu jusqu'à la Garonne. Il y eut guerre avec ces peuples : Théodcbert II , après les avoir défaits, leur donna pour chef Genialis , qui fut le premier duc de Gascogne.

Il ne faut croire ni tout le bien que Fortunat , Grégoire de Tours et saint Grégoire , pape , ont dit de Brunehilde , ni tout le mal qu'en ont raconté Frédégher, Aimoin et Adon , qui d'ailleurs n'étaient pas contemporains de cette princesse : c'était à tout prendre une femme de génie , et dont les monuments sont restés. Si elle fut mise à la torture pendant trois jours, pr(!menée sur un chameau au milieu d'un camp , attachée à la queue d'un cheval , déchirée et mise en pièces par la course de cet animal fougueux, ce ne fut pas pour la punir de ses adultères, puisqu'elle avait près de quatre-vingts ans. Si elle avait fait mourir dix rois ( ce qui est prouvé faux ) , il eût été plus juste de lui faire un crime des princes qu'elle avait mis au monde que de ceux dont elle avait délivré la France.

Khlother décéda Tan 628. Il eut deux fils : Dagobert et Kariberl,

Karibert mourut vite, et Dagobert donna du poison à Khildérik, fds

aine de Karibert. Un autre fils de ce prince , Bogghis , se contenta de

l'Aquitaine à titre de duché héréditaire.

Le roi Dagobert menoil lousjours avec lui grande tourbe de con-

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cubùies , c'est-à-dire des meschines qui pas n'estoient ses épouses , sans aulires qu'il avoit aulîre part , qui avaient et nom et aornement de roynes. (Mer des Ilist. et cliron. ) Grrgoire de Tours cite trois reines : Nanlhilde, Yulfgunde et Bertliilde -, il se dispense de nommer les concubines , parce qu'elles sont , dit-il , en trop grand nombre. Les trésors deDagobert et de saint Éloi sont demeurés fameux. En chasses le roi se desportoif acoustumément. ( Mer des Hist. ) Il y a une belle et poétique histoire d'un cerf qui se réfugia dans une petite chapelle bâtie à Caîulliac par sainte Genovefe , sur les corps de saint Denis et de ses compagnons. Ce fut là que Dagobert jeta les fondements de ce Capitole des Français où se conservaient leurs chroniques avec les cendres royales, comme les pièces à l'appui des faits. Buonaparte fit reconstruire les souterrains dévastés, et leur promit sa poussière en indemnité des vieilles gloires spoliées : il a déçu sa tombe. Louis XVÏII occupe à peine un coin obscur des caveaux vides , avec les restes plus ou moins retrouvés de Marie-Antoinette, de Louis XVI, et quelques ossements rapportés de l'ex;'. Puis s'est venu cacher auprès de son père le dernier des Condt , devant le cercueil duquel Bossuct fût demeuré muet. Enfin le duc de Berry attend inutilement son père , son frère et son fds dans ces sépulcres d'espérance. Que sert-il de préparer d'avance un asile au néant , quand l'homme est chose si vaine qu'il n'est pas même sur de naître?

Les deux fils de Dagobert, Sighebert II ou III, roi d'Austrasie, Khlovigh II , roi de Bourgogne et de Neustrie , gouvernèrent l'empire des Franks. Peppin le Vieux avait été maire du palais sous Dagobert-, û continua de l'être sous Sighebert.

Suit l'histoire confuse de Dagobert II et III, de Khlother III, de Khildérikll, de Thierry III. La puissance royale avait passé aux maires du palais après les sanglants démêlés de Grimoald, d'Arkerabald,de l'évêque Léger, et d'Ébroin.

Ébroin est assassiné-, plusieurs maires du palais sont élus : Berther estle dernier. Peppin de Iléristal , duc d'Austrasie , pelit-lils de Peppin le Vieux , père de Karle le Mai'tel , aieul de Peppin le Bref et trisaïeul de Chaiicmagne , fait la gueiTc à Thierry, auquel il donnait toujours le nom de roi. Thierry est battu, et Peppin , au lieu de le détrôner, règne à côté de lui sous le nom de maire du palais. Peppin fait rentrer dans l'obéissance les peuples qui s'étaient soustraits à rautorité des Franks.

A Tliicrry lïl commence la série des rois surnommés fainéants. L'àpre sève de la première race s'affadit promptement, et les fils de Klilovigli tombèrent vite du pavois dans un fourgon traîné par des bœufs.

Peppin continua de régner sous Khlovigb III , Khildcbert III , fils de ïtiierry, et sous une partie du règne de Dagobcrt lïî, filsdeKbildcbert lîl (de 692 à 714. ) Peppin meurt et paraît, avant de mourir, ou méconnaître les grandes qualités de son fils Karle (Martel), ou n'oser le faire élire à sa place, parce que Karle n'était que le fils d'une concubine, Alpaide : il lui substitua son petit-fils Theudoald. Un enfant devint maire du palais sous la tutelle de Plectrude, son aïeule, comme s'il eût été un roi béréditaire. Karle, qui ne portait pas encore son surnom , est emprisonné au désir de Plectrude. Les Franks se soulèvent : Theudoald fuit -, Karle se sauve de sa prison-, les Austrasicnsle reconnaissent pour leur duc.

Les Sarrasins, appelés par le comte Julien, chassaient alors les Yisigoths et envahissaient l'Espagne. Les peuples du Nord se ruaient sur la France.

Dagobert meurt et laisse un fils nommé Thierry -, mais les Franks choisirent Daniel, fils de Khildérik II, qui régna sous le nom deKhilpérik II.

Il combattit Karle , duc d'Austrasie , qui le vainquit. Celui-ci fit nommer roi Khlother IV. Ce Khlolher mourut tôt, et Kliilpérik II, retiré en Aquitaine , fut rappelé par Karle , qui se contenta d'être son maire du palais.

Thierry IV, dit de Chelles , fils de Dagobert III , succède à Khilpcrik II (720). C'est sous ce règne que Karle le Martel déploya ces talents de victoire qui lui valurent son surnom. Les Sarrasins avaient déjà traversé l'Espagne, passé les Pyrénées, et inondé la France jusqu'à la Loire. Karle le Martel les écrasa entre Tours et Poitiers, et leur tua plus de trois cent mille hommes (732.) C'est un des plus grands événements de l'histoire : les Sarrasins victorieux, le monde était mahométan. Karle abattit encore les Frisons, les fit catholiques, bon gré mal gré , et réunit leur pays à la France.

Karle vainquit Eudes , duc d'Aquitaine , et força Herald, fils d'Eudes , à lui faire hommage des domaines de son père.

Thierry étant décédé , Karle régna seul sur toute la France comme duc des Franks , depuis 737 jusqu^i 741 . Il contint les Saxons soulevés de nouveau , chassa les Sarrasins de la Provence. Grégoire III

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lui proposa de se soustraire, lui pape, à la domination de Tempereur Léon, et de le proclamer, lui Karle , consul de Rome : commencement de l'autorité temporelle des papes.

Karle meurt (741 ). Karloman et Peppin, ses lils, se partagent l'autorité royale. Peppin , élu chef de la Neustrie , de la Bourgogne et de la Provence, proclame roi Kliildérik III, fils de Khildérik II, dans cette partie du royaume^ Karloman reste gouverneur del'Austrasie, puis se retire à Rome et embrasse la vie monastique.

Quand le voyageur français regarde le Soracte à l'horizon de la campagne romaine, se souvient-il qu'un Frank, fils de Karle le Martel , frère de Peppin le Bref, et oncle de Charlemagne, habitait une cellule au haut de cette montagne?

Khildérik III est détrôné , tondu et enfermé dans le monastère de Sithin (Saint-Berlin). Il mourut en 754. Son fils Thierry passa sa vie à l'ombre des cloîtres dans le couvent de Fontenclles , en Normandie. Les Mérovingiens avaient régné deux cent soixante-dix ans.

Si les Études qui précèdent sont fondées sur des faits incontestables , le lecteur ne s'est point trouvé en un pays nouveau dans le royaume des Franks; c'est toujours V empire barbare-romain, tel qu'il existait plus d'un siècle avant l'invasion de Khlovigh. Seulement le peuple vainqueur, qui s'est substitué à la souveraineté des^ Césars, parle sa langue maternelle, et se distingue par quelques, coutumes de ses forêts^ le fond de la société est demeuré le même. Au lieu de généraux romains, on voit des chefs germaniques qui se font gloire de jeter sur leur casaque étroite et bigarrée la pourpre consulaire qu'on leur envoie de Constantinople, mais à laquelle ils n'étaient pas étrangers. Tout était romain, religion, lois, administration : les Gaules , et surtout le Lyonnais^ l'Auvergne, la Provence, le Languedoc, la Guienne, étaient couverts de temples, d'amphithéâtres, d'aqueducs , d'arcs de triomphe,, et de villes ornées de capitoles; les voies militaires existaient partout-, Brunchildc les fil réparer. Il est vrai que les rois de la première race et les maires du palais les plus fameux , entre autres Karle le Martel , saccagèrent des. cités qu'avaient épargnées les précédents Barbares. Avignon fut détruit de fond en comble ^ Agde et Béziers éprouvèrent le même sort. C'est encore Karle le Martel qui renversa Nîmes ( 738)-, il y ensevelît ces ruines que nous essayons d'exhumer.

La nature des propriétés ne changea pas davantage sous la domination des Franks ; l'esclavage était de droit commun chez les Barba-

res comme chez les Romains , bien qu'il fût plus doux chez les premiers. Ainsi la servitude que l'on remarque en Gaule devenue franke n'était point le résultat delà conquête; c'était tout simplement ce qui existait parmi le peuple vainqueur et parmi le peuple vaincu , Teffet de ces lois grossières nées de la rude liberté germanique, et de ces lois élaborées, écloses du despotisme raffiné de la civilisation romaine. Les Gaulois , que la conquête franke trouva libres , restèrent libres ; ceux qui ne l'étaient pas portèrent le joug auquel les condamnaient le Code romain, les lois salique, ripuaire, saxonne, gombette et visigothe. La propriété moyenne continuait à se perdre dans la grande propriété , par les raisons qu'en donne Salvien : De Gub. (Voyez VÉ tilde cinquième, troisième partie.)

Quant cà l'état des personnes , le tarif des compositions annonce bien la dégradation morale de ces personnes, mais ne prouve pas le changement de leur état. Les noms seuls suffisent pour indiquer la position des hommes : presque tous les noms des évêques et des chefs des emplois civils sont latins de ce côté-ci de la Loire dans les premiers siècles de la monarchie, et presque tous les noms de l'armée sont franks-, mais en Provence , en Auvergne, et de l'autre côté de la Loire jusqu'aux Pyrénées , presque tous les noms sont d'origine latine ou gothique dans l'armée, l'Église et l'administration. Lorsque les chefs franks commencèrent à entrer eux-mêmes dans le clergé, et que le soldat devint moine , l'évêque et le moine se firent à leur tour soldats. On voit, dès la première race, l'évêque d'Auxerre, Haincmar, combattre avec Karlc le Martel contre les Sarrasins, et contribuer puissamment à la victoire. ( IJist. épis. Autis. )

Lès sciences et les lettres furent, à cctfe époque , dans les Gaules, ce qu'elles étaient dans le monde romain , selon le degré d'instruction et le plus ou moins de tranquillité des diverses provinces de l'empire. Fortunat, Frédégher, Grégoire de Tours, Marculfe, saint Rémi , une foule d'ecclésiastiques et quelques laïques lettrés écrivaient alors.

Sous le rapport politique, nous voyons le dernier des Mérovingiens tondu et renfermé dans un cloîlre : ce n'est point encore là une nouveauté-, l'usage remontait plus haut-, on rasait les derniers empereurs d'Occident pour en faire des prêtres et des évêques.

Mais il ne me semble pas certain que Khilpérik devînt moine, bien qu'on lui coupàllcs cheveux et qu'on le confinât dans un monastère. Couper les cheveux à un Mérovingien , c'était tout simplement le

déposer et le reléguer dans la classe populaire. On dépouillait un roi frank de sa chevelure comme un empereur de son diadème. Les Germains, dans leur simplicité, avaient attaché le signe de la puissance à la couronne naturelle de l'homme.

Il arriva que l'inégalité des rangs se glissa , par cette coutume , dans la nation. Pour que les chefs fussent distingués des soldats, il fallut bien que ceux-ci se coupassent les cheveux : le simple Frank portait les cheveux courts par derrière et longs par devant ^Sidoine). Khlovigh et ses premiers compagnons, en revenant de la conquête du royaume des Visigoths, offrirent quelques cheveux de leur tête à des évêques. Ces Samsons leur laissaient ce gage comme un signe de force et de protection. Un pêcheur trouva le corps d'un jeune homme dans la Marne ; il le reconnut pour être le corps de Khlovigh Il à la longue chevelure dont la tête était ornée et dont l'eau n'avait pas encore déroulé les tresses. ( Greg. Tur., lib. viii. ) Les Bourguignons, à la bataille de Véseronce, reconnurent au même signe qu'un chef frank , Khlodomir, avait été tué. « Ces chefs , dit « Agathias, portent une chevelure longue; ils la partagent sur le « front et la laissent tomber sur leurs épaules -, ils la font friser 5 ils « l'entretiennent avec de l'huile ^ elle n'est point sale, comme celle « de quelques peuples, ni tressée en petites natles, comme celle des « Gotlis. Les simples Franks ont les cheveux coupés en rond, et il « ne leur est pas permis de les laisser croître. »

On prêtait serment sur ses cheveux.

A douze ans on coupait pour la première fois la chevelure aux enfants de la classe commune : cela donnait lieu à une fête de famille appelée capitolaloria.

Les clercs étaient tondus comme serfs de Dieu : la tonsure a la même origine.

On condamnait les conspirateurs à s'inciser mutuellement les cheveux.

Les Visigoths paraissent avoir attaché aux cheveux la même puissance que les Franks : un canon du concile de Tolède, de l'an 628, déclare qu'on ne pourra prendre à roi celui qui se sera fait couper les cheveux.

Quand les cheveux repoussaient, le pouvoir revenait. Thierry ITÏ recouvra la dignité royale, qu'il avait perdue en perdant ses cheveux. {Quam nupcr fonsorafus amiseral , rccepit difjnilafem.) Khlovigh avait fait couper les cheveux au roi Khararik et à son fils. Khararik

pleurait de sa honte ; son fils lui dit : « Les feuilles tondues sur le « bois vert ne se sont pas séchées^ elles renaissent promptement. • (In viridiligno hœ frondes succisœ sunt, nec omnino arescunt; sed velociter emergnnt. ) .

La couronne même de Cliarlemagne n'usurpa point sur la chevelure du Frank l'autorilé souveraine. Lother se voulait saisir de Karle, son frère, pour le tondre et le rendre incapable de la royauté-, la nature avait devancé l'inimitié fraternelle, et la tête de Karle le Chauve offrait l'image de son impuissance à porter le sceptre.

Mais, vers la fin du sixième siècle , il y avait déjà des Gaulois-Romains qui laissaient croître leur barbe et leurs cheveux : les Franks toléraient cette imitation , pour cacher peut-être leur petit nombre. « Grégoire de Tours remarque que le bienheureux Léobard n'était « pas de ceux qui cherchent à plaire aux Barbares en laissant flot- « ter épars les anneaux de leurs cheveux. » {Dimissis capillorum flacjeUis Barbarnm plaiulebat. De Vit. Patrum. ) Le précepteur de Dagobcrt, Saudreghesil, avait une longue barbe, puisque Dagobert la lui coupa. Enfin, dans le douzième siècle, les rois abrogèrent la loi qui défendait aux serfs de porter les cheveux longs. Cette abrogation fut obtenue à la sollicitation de Pierre Lombard, évêque de Paris, et de plusieurs autres prélats. Les ecclésiastiques, en envoyant leurs serfs à la guerre, et les donnant pour champions, exigèrent qu'ils eussent rextériour des ingénus contre lesquels ils combattaient. Voilà comment la longue chevelure a marqué parmi nous une grande époque historique, comment elle a servi à marquer le passage de l'esclavage à la liberté, et la transformation du Frank en Français. Il faut toutefois remarquer qu'il y avait des Gaulois appelés CapiUati, Crinosi, une Gaule chevelue, GciHia comata; que les Bretons portaient les cheveux longs comme les Franks (Frédéguer)-, que, dans les vies de plusieurs saints gaulois , on voit ces saints arranger leur chevelure. Est-il probable que les Franks , en se fixant au milieu de leurs conquêtes , aient forcé tous les peuples qui reconnaissaient leur domination à quitter leurs usages? C'est donc particulièrement de la nation victorieuse qu'il faut entendre tout ce qui est dit concernant les cheveux dans notre histoire.

Jonc m'arrêterai ptiint à l'examen de cette seconde invasion des Franks, qu'on place à l'avènement des maires de la race karlovingionne, laquelle invasion aurait donné la couronne à cette race: qu'il y eut des ejuerres civiles continuelles entre les Franks de

l'Austrasie et les Franks de la Ncustrie , rien n'est plus vrai -, que ces guerres conférèrent la puissance à ceux qui avaient le génie , et qu'elles mirent les Karlovingiens à la place des Mérovingiens, rien n'est encore plus exact- mais, dans tout cela, il le faut dire, il n'y a pas trace d'invasion nouvelle. En attendant des preuves qui jusqu'ici ne se trouvent point, je ne puis penser comme des hommes habiles, dont je me plais , d'ailleurs , à reconnaître tout le mérite *.

Il y eut sous la première race , et jusque sous la seconde, dans les familles souveraines barbares , un désordre qui n'exista point dans les familles souveraines romaines. Les princes franks avaient plusieurs femmes et plusieurs concubines , et les partages avaient lieu entre les enfants de ces femmes sans distinction de droit d'aînesse , sans égard à la bâtardise et à la légitimité.

En résumé, la société, dans sa décomposition et sa recomposition, lente et graduelle , fut presque immobile sous les Mérovingiens : une transformation sensible ne se manifesta que vers la fin de la seconde race. Il n'y a donc rien d'important à examiner dans les cinq cents premières années de la monarchie, si ce n'est la marche ascendante de FEglise vers le plus haut point de sa domination. Les bas siècles furent tout entiers le règne et l'ouvrage de TÉglise : je montrerai bientôt sa position, quand nous serons arrivés à l'entrée même de cette autre espèce de barbarie qu'on appelle le moyen âge-, barbarie d'où sont sorties , par la fusion complète des peuples païen, chrétien et barbare, les nations modernes.

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