SECONDE RACE
Traiter d'usurpation l'avénemcnt de Peppin à la couronne , c'est un de ces vieux mensonges historiques qui deviennent des vérités à force d'être redits II n'y a point d'usurpation là où la monarchie est élective, on l'a déjà remarqué; c'est l'hérédité qui dans ce cas est une usurpation. « Peppin fut élu de l'avis et du consentement de tous les Franks-, » ce sont les paroles du premier continuateur de Frédégher. ( Cap. xii. ) Le pape Zacharie, consulté par Peppin , eut raison de répondre : « 11 me paraît bon et utile que celui-là soit roi qui , « sans en avoir le nom , en a la puissance , de préférence à celui « qui , portant le nom de roi , n'en garde pas l'autorité. »
' Voyez la préface au commencement du volume.
Les papes , d'ailleurs, pères communs des fidèles , ne peuvent entrer dans ces questions de drojt -, ils ne doivent reconnaître que le fait : sinon la cour de Rome se trouverait enveloppée dans toutes les révolutions des cours chrétiennes^ la chute du plus petit trône au bout de la terre ébranlerait le Vatican. « Le prince, dit Éghinard , se « contentait d'avoir les cheveux flottants et la barbe longue-, il était « réduit à une pension alimentaire, réglée par le maire du palais-, il « ne possédait qu'une maison de campagne d'un revenu modique; a et quand il voyageait , c'était sur un chariot îrdné par des bœufs, a et qu'un bouvier conduisait à la manière^des paysans. »
Les intérêts, sans doute, vinrent à l'appui des réalités politiques. îl avait existé de grandes liaisons entre les papes Grégoire II , Grégoire m et le maire du palais Karle le Martel. Peppin désirait être roi desFranks, comme Zacharie désirait se soustraire au joug des empereurs de Constantinople, protecteurs des iconoclastes, et à l'oppression des Lombards. Saint Boniface , évêque de Mayence, ayant besoin de l'entremise des Franks pour étendre ses missions en Germanie , fut le négociateur qui mena toute cette affaire entre Zacharie et Peppin. Et pourtant Peppin crut devoir demander l'absolution de son inlidélité envers Khildérik IIÏ, au pape Etienne , bien aise qu'était celui-ci qu'on lui reconnût le droit de condamner ou d'absoudre.
D'un autre côté, les ducs d'Aquitaine refusèrent assez longtemps Je se soumettre à Peppin^ nous les voyons, jusque sous la troisième race , renier Hugues Capet et dater les actes publics : Bege terreno déficiente, Christo régnante. GiûWanme le Grand , duc d'Aquitaine à celte époque, ne reconnut d'une manière authentique que Robert, fils de Hugues : Régnante Roherto, rege theosopho. On eût ignoré les causes secrètes des rudes guerres que Peppin d'IIéristal, Karle le Martel, Peppin le Bref -et Charlemagne tirent aux Aquitains, si la charte d'Alaon , imprimée dans les conciles d'Espagne , commentée et éclaircie par dom Vaissette , ne prouvait que les ducs d'Aquitaine descendaient d'Haribert par Bogghis, famille illustre'qui s'est perpétuée jusqu'à Louis d'Armagnac, duc de Nemours, tué à la bataille de Cérignoles, en 1503. Ainsi les ducs d'Aquitaine venaient en directe ligne de Khlovigh-, la force seule les put réduire à n'être que les vassaux d'une couronne dont leurs pères avaient été les maîtres. Il est curieux de remar(|uer aujourd'hui l'ignorance ou la mauvaise foi d'Eghinardj après avoir dit que Karle ctKarloman succédèrent à Peppia
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leur père , il ajoute : « L'Aquilaine ne put demeurer longtemps tran- « quille , par suite des guerres dont elle avait été le théâtre. Un cer- « tain Ilunold, aspirant au pouvoir, excita les habitants, etc. » Or, ce certain llunold était fils d'Eudes, duc d'Aquitaine, et père dcWaiffer, également duc d'Aquitaine et héritier de la maison des Mérovingiens. Je me suis arrêté à ces guerres d'Aquitaine, dont aucun historien, Gaillard et la Bruère exceptés, n'a touché la vraie cause : c'était tout simplement une lutte entre un ancien fait et un fait nouveau , entre la première et la seconde race.
Peppin , élu roi à Soissons (751 ) , défait les Saxons-, il passe en Italie à la prière du pape Élienne III , pour combattre Aslolphe, roi des Lombards, qui menaçait Rome après s'être emparé de l'exarchat deRavenne; Peppin reprend l'exarchat, le, donne au pape, et jette les fondemenisdela royauté temporelle des pontifes.
Après Peppin vient son fils, qui ressuscite l'empire d'Occident. Charlcmagne continue contre les Saxons cette guerre qui dura trentetrois années-, il détruit çn Italie la monarchie des Lombards, et refoule les Sarrasins en Espagne. La défaite de son arrière-garde à Ronce vaux engendre pour lui une gloire romanesque qui marche do pair avec sa gloire historique.
On compte cinquante-trois expéditions militaires de Charlcmagne-, un historien moderne en a donné le tableau. M. Guizot remarque judicieusement que la plupart de ces expéditions eurent pour motils d'arrêter et de terminer les deux grandes invasions des Barbares du Nord et du Midi.
Charlemagne est couronné empereur d'Occident à Rome par le pape Léon III (800). Après un intervalle de trois cent vingt-ciualre années, fut rétabli cet empire dont l'ombre et le nom resîcnl encore après la disparition du corps et de la puissance.
Une sensibilité naturelle pour l'honneur d'un grand homme a porté presque tous les écrivains à se taire sur la doslinée des cousins de Charlemagne : Peppin le Bref avait laissé deux lils, Karloman et Karle-, Kirloman eut à son tour deux fils, Peppin et Siaghre. Le premier a disparu dans l'histoire-, pendant prés de neuf siècles on a ignoré le sort du second. Un manuscrit de l'abbaye de Saint- Pons de Nice, envoyé à Tévêque de Meaux, a fait retrouver Siaghre dans un moine de celte abbaye. Siaghre, devenu évêque de Nice, a été mis au rang des saints-, et il était réservé à Bossuet de laver d'un crime la mémoire de Charlemagne.
Ce prince, qui était allé chercher les Barbares jusque chez eux pour en épuiser la source, vit les premières voiles des Normands : ils s'éloignèrent en tente hâte de la côte que remper;^ur protégeait de sa présence. Charlemagne bC leva de table, se mit à une fenêtre qui regardait POrient, et y demeura longlemps immobile : des larmes coulaient le long de ses joues-, personne n'osait l'interroger, « Mes fidèles, » dit-il aux grands qui l'environnaient, « savez-vous « pourquoi je pleure? Je ne crains pas pour moi ces pirates, mais je « m'afflige que, moi vivant, ils aient osé insulter ce rivage. Je pré- « vois les maux qu'ils feront souffrir à mes descendants et à leurs « peuples. » {Moine de Saint-GalL)
Ce même prince, associant son fils, Hlovigh le Débonnaire, à l'empire, lui dit : «Fils cher à Dieu, à ton père, et à ce peuple-, « toi que Dieu m'a laissé pour ma consolation -, tu le vois, mon âge a se hâte -, ma vieillesse même m'échappe : le temps de ma mort
« approche
« Le pays des Franks m'a vu naître , Christ m'a accordé cet hon- « riour-, Christ me permit de posséder les royaumes paternels : je « les ai gardés non moins florissants que je ne les ai reçus. Le pre- « mier d'entre les Franks j'ai obtenu le nom de César, et transporté « h la race des Franks Tempire de la race de Romulus. Reçois ma « couronne, ô mon fils. Christ consentant, et avec elle les marques « de la puissance »
« Karle embrasse ten;' rement son fils, et lui dit le dernier adieu. » (Ermold. Nigel.)
Le vieux chrétien Charlemagne pleurant à la vue de la mer, parle pressentiment des maux qu'éprouverait sa patrie quand il ne serait plus-, puis associant à l'empire, avec un cœur tout paternel, ce fils qui devait être si malheureux père ^ racontant à ce fils sa propre histoire, lui disant qu'il était né dans le pays des Franks, qu'il avait transporté à la race des Franks l'empire de la race de Romulus-, Charlemagne annonçant que son temps est fini , que la vieillesse même lui échappe : ce sont de belles scènes qui attendent le peintre futur de notre histoire. Les dernières paroles d'un père de famille au milieu de ses enfants ont quelque chose de triste et de solennel : le genre humain est la famille d'un grand homme, et c'est elle qui l'entoure à son lit de mort.
Le pocte de Hlovigh fait venir son nom Hludovicus du mot latin Ludus, ou, ce qui est beaucoup plus vrai, des deux mots teutons
DE L'ilISTOirvE DE FRANGE. 23
Hlutf fameux, et W'igh, dieu à la guerre. Hlovigli le Débonnaire clait malheureusement trop bon écolier-, il savait le grec et le latin : l'éducation littéraire donnée aux enfants de Charlemagne fut une des causes de la prompte dégénération de sa race. Hlovigli hérita du titre d'empereur et de roi des Franks-, Peppin, autre tils de Charlemagne, avait eu en partage le royaume d'Italie.
Hlovigh le Débonnaire associa son fils Lother à l'empire (817), créa son autre fils Peppin duc d'Aquitaine, et son autre fils Hlovigh roi de France. Son quatrième fils, Karle II, dit le Chauve, qu'il avait eu de Judith, sa seconde femme, n'eut d'abord aucun partage.
Les démêlés de Hlovigh le Débonnaire et de ses deux fils eurent pour résultat deux dépositions et deux restaurations de ce prince, qui expira en 8i0 d'inanition et de chagrin.
Karle le Chauve n'avait que dix-sept ans lorsque son père décéda : il était roi de France , de Bourgogne et d'Aquitaine. Il s'unit à Hlovigh, roi de Bavière, son frère de père, contre Lother, empereur et roi d'Italie et de Borne. La bataille de Fontenai, en Bourgogne, fut livrée le 25 juin 841 . Karle le Chauve et Hlovigh de Bavière demeurèrent vainqueurs de Lother et du jeune Peppin, fils de Peppin, roi d'Aquitaine, dont la dépouille avait été donnée par Hlovigh le Débonnaire à Karle le Chauve.
On a porté jusqu'à cent mille le nombre des morts restés sur la place : exagération manifeste. ( Voir la savante Dissertation de l'ahhé Lchœnf.) Mais ces affaires entre les Franks étaient extrêmement cruelles, et l'ordre profond qu'ils affectaient dans leur infanterie amenait des résultats extraordinaires. Thierry remporta, en 61 2, une victoire sur son frère Théodebcrt à Tolbiac, lieu di'^jà célèbre. a Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la Chronique de Frédégher, a que les corps des tués, n'ayant pas assez de place pour tomber, « restèrent debout serrés les uns contre les autres, comme s'ils a eussent été vivants. » {Stabant mortui inter cœlerorum cadavera stricli, quasi vivent es, cap. xxxviii.)
Un des premiers historiens des temps modernes, M. Thierry, a fixé avec une rare perspicacité à la bataille de Fontenai le commencement de la transformation du peuple franken nation française. La plus grande perte étant tombée sur les tribus qui se servaient encore de la langue germanique, les vainqueurs firent graduellement prévaloir les mœurs et la langue romanes. Cette bataille prépara encore une révolution par un autre effet : la plupart des anciens chefs franks
y périrent, comme les anciens nobles français restèrent au champ de Crécy ^ ce qui amena au rang supérieur de la société les chefs d'un rang secondaire, de même enrore que la seconde noblesse française surgit aj)rès les déroutes de Crécy et de Poitiers. Ces seconds Franks, fixés dans leurs fiefs, devinrent, sous la troisième race, la tige delà haute noblesse française.
L'empereur Lolher, retiré à Aix la Chapelle, leva une nouvelle armée de Saxons et de Neustriens. Advint alors le traité et le serment entre Karle et Illovigh, écrits et prononcés dans les deux langues de l'empire, la langue romane et la langue tudesque. Je ferai néanmoins observer qu'il y avait une troisième langue , le cellique pur, que l'on distinguait de la langue gauloise ou romane, comme le prouve ce passage de Sulpice Sévère : Parlez celtique, ou gaulois si vous aimez mieux : In vero celtice, vel simavis, gallice loquere. Au milieu de ces troubles parurent les Normands, qui devaient achever de composer, avec les Gaulois-Romains, les Burgondes ou Bourguignons, les Visigoths, les Bretons, les Wascon» ou Gascons, et les Franks, la nation française : Robert le Fort, bisaïeul de Hugues Capet, et qui possédait le duché de Paris, fut tué d'un coup de flèche en combattant contre les Normands des environs du Mans.
L'empereur Lother meurt en habit de moine (855) : prince turbulent, persécuteur de son père et de ses frères.
Karle le Chauve est empoisonné par le Juif Sédécias, dans un village au pied du Mont-Cénis, en revenant en France (3 octobre 877).
Hlovigh le Bègue succède au royaume des Franks, et est couronné empereur par le pape Jean Vliï. Karloman, fils de Illovigh le Germanique, lui disputa l'empire, et fut peut-être empereur^ mais, après la mort de Karloman, Karle le Gros, son frère, obtint l'empire.
Karle le Gros, empereur, devint encore roi de France à l'exclusion de Karle, fils de Illovigh le Bègue. Il posséda presque tous les États de Charlemagne. Siège de Paris par les Normands, qui dure deux ans, et que Karle le Gros fait lever à faide d'un traité honteux. Il avait recueilli autant de mépris que de grandeurs^ on l'avait dépouillé de la dignité impériale avant sa mort, arrivée en 888.
Karle, lils de Illovigh le Bègue, fut proposé pour empereur-, on n'en voulut pas plus qu'on n'en avait voulu pour roi de France. Arnoiil, bâtard de l'empereur Karloman, succède à l'empire de Karle le Gros- Eudes, comte de Paris et fils de Robert le Fort, est proclamé roi des Franks dans l'assemblée de Compiègne : Eudes avait
défendu Paris contre les Normands. En 892, Karle III est enfin proclamé roi dans la ville de Laon. Il y eut partage entre Eudes et Karle ► Eudes eut le pays entre la Seine et les Pyrénées, et Karle, les provinces depuis la Seine jusqu'à la Meuse.
Après la mort d'Eudes (898), Karle III, dit le Simple, recueillit la monarchie entière. Alors commençaient les guerres particulières entre les chefs devenus souverains des pro\inces dont ils avaient été les commandants. A Saint-Clair sur Epte fut conclu (912) le traité en vertu duquel Karle le Simple donne sa lille Ghisôle en mariage à Rollon, et cède à son gendre cette partie de la Neustrie que les conquérants appelaient déjà de leur nom. Fiollon la posséda à titre de duché, sous la réserve d'en faire hommage à Karle et d'embrasser la religion chrétienne-, il demanda et obtint encore la seigneurie directe et immédiate de la Bretagne : grand homme de justice et d'épée, il fut le chef de ce peuple qui renfermait en lui quelque chose de vital et de créateur propre à former d'autres peuples.
L'empereur Hlovigh IV étant mort, Karle, resserré dans un élroit domaine par les seigneuries usurpées, ne put intervenir, et l'empire sortit de la France. Conrad, duc de Franconie, et ensuite Henric l^^^ lige de la maison impériale de Saxe , furent élus empereurs. Le fils d'IIenric, Othon, dit le Grand , couronné à Rome (962), réunit le royaume d'Italie au royaume de Germanie.
Robert, frère du roi Eudes, est proclamé roi et sacré à Reims (922). Karle le Simple lui livre batcrille, le défait et le tue. Tout épouvanté de sa victoire, il s'enfuit auprès de Ilenric, roi de Germanie, el lui cède une partie de la Lotharingie. De là il s'enfuit chez Herbert, comte de Yermandois, d'où il s'enfuit enfin dans sa tombe (929), Oghine, fille d'Edouard !«% roi des Anglais, se retire à Londres auprès d'Adelstan. son frère ; elle emmène avec elle son fils Hkvigh, qui prit le surnom d'Outre-Mer.
En 923 on veut décerner la couronne à Hugues, qui la fait donner à son beau-frère Raoul, duc et comte de Bourgogne : Raoul ne fut jamais reconnu roi dans les provir.ces méridionales de la FraLcc. Il meurt à Autun en 936. Hugues, dit le Grand, dit l'Abbé, dit le Blanc,. ne veut point encore delà couronne, et fait revenir Hlovigh d'Outre- Mer, fils de Charles le Simple. Celui-ci, âgé de seize ans, monte aa trône.
En 954 il meurt d'une chute de chcv;ïl, et laisse deux fils, LoLIicr el Karle, duc de Lotharingie.
26 ANALYSE RA1S0NNI<S
LoUier est élu roi, sous le patronage de Hugues le Grand ; le royaume, devenu trop petit, ne se partagea point entre les deux frères. Hugues décède (956). Lotlier voit ses États presque réduits, par l'envahissement des grands vassaux, à la ville de Laon ^ ainsi Vêtait rétréci le large héritage de Cbarlemagne. Charles VH fut aussi roi de Bourges, mais il sortit de cette ville pour reconquérir son royaume, et Lolher ne reprit pas le sien. Il mourut à Reims, en 986, du poison que lui donna sa femme, fille de Lolher, roi d'Italie. Son fils, Louis V, surnommé mal à propos le Fainéant, fut le dernier roi de la race karlovingienne. Il ne régna qu'un an, et partagea le destin de son père : sa femme. Blanche d'Aquitaine, l'empoisonna-, il ne laissa point de postérité. Karlc, son oncle, avait des prétentions à la couronne-, mais rélection se fit en faveur de Hugues Capet, duc des Français. Hugues commença la race de ces rois dont le dernier vient de descendre du trône : force est de reconnaître celte grandeur du passé parle vide et le mouvement qu'elle creuse et qu'elle cause dans le monde en se retirant.
Les soixante premières années de la seconde race n'offrent aucun changement dans les mœurs et dans le gouvernement- c'est toujours la société romaine dominée par quelques conquérants. Le rétablissement de l'empire.d'Occident donne même à celte époque un plus grand air de ressemblance avec les temps antérieurs. Sous le rapport militaire, Cbarlemagne ne fait que ce que beaucoup d'empereurs avaient fait avant lui \ il se transporte en diverses provinces de l'Europe pour repousser les Barbares, comme Probus, Aurélien, Dioclélien, Constantin, Julien, avaient couru d'un bout du monde à l'autre dans la même nécessité. Sous le rapport de la législation et des études, Cbarlemagne avait encore eu des m^ dèles ^ les empereurs, même les plus ignorés et les plus faibles, s'étaient distingués par la promulgation des lois et rétablissement des écoles-, mais il faut convenir que ces nobles entreprises de Cbarlemagne amenèrent d'autres résultats; elles étaient aussi plus méritoires dans le soldat teuton qui fit recueillir les chansons des anciens Germains \ « Qui misl noms aux douze « moisselonc la langue toyse, et noms propres aux douze vents; car « avant ce n estaient nomé que li quatre vent cardinal; dans un sol- « dat qui se vcstoit à la manière de France, vestoit en yver un garne- « ment forré depiaus de loutre ou de martre; dans un soldat quilevoit « un chevalier armé sur sa paume, et de Joyeuse, son espee, coupoit « un chevalier tout armé, y> (Chron. Saint-Denis.)
On retrouve à la cour des rois des deux premières races les charges et les dignités de la cour des Césars, ducs, comtes, chanceliers, référendaires, camériors, domestiques, connétables, grands-maîtres du palais : Cliarlemogne seul garda la première simplicité desFranks 5 ses devanciers et ses successeurs affectèrent la magnificence romaine. On voit, auprès de Hlovigh le Débonnaire, Hérold le Danois portant une clilamyde de pourpre, ornée de pierres précieuses et d'une broderie d'or ^ sa femme, par les soins de la reine Judith , revêt une tunique également brodée d'or et de pierreries ^ un diadème couvre son front, et un long collier descend sur son sein. La reine danoise, il est vrai, a aussi des cuissards de mailles d'or et de perles -, un capuchon d'or retombe sur ses épaules : ce sont des sauvages se parant à leur fantaisie dans le vestiaire d'un palais. Dans une chasse brillante l'enfanl Karle (Karle le Chauve) frappe de ses petites armes une biche que lui ont ramenée ses jeunes compagnons : Virgile ne disait pas mieux d'Ascagne.
Les capilulaircs de Charlomagne, relatifs à la législation civile et religieuse, reproduisent à peu près ce que l'on trouve dans les lois romaines et dans les canons des conciles ; mais ceux qui concernent la législation domestique sont curieux par le détail des mœurs.
Le capitulaire de Villis fisci se compose de soixante-dix articles, vraisemblablement recueillis de plusieurs autres capilulaires.
Les intendaiils du domaine sont tenus d'amener au palais où Charlomagne se trouvera le jour de la Saint-Martin d'iiivcr tous les poulains, de quelque âge qu'ils soient, afin que l'empereur, après avoir entendu la messe, les passe en revue.
On doit au moins élever dans les basses-cours des principales métairies cent poules et trente oies.
Il y aura toujours dans ces métairies des moutons et des cochons gras, et au moins deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est, au palais.
Les intendants feront saler le lard -, ils veilleront à la confection des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mûres, de la mouîarde, du fromage, du beurre, de la bière, de Thydromel, du miel et de lawre. • '
Il faut, pour la dignité des maisons royales, que les intendants y élèvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des pigeons, des perdrix et des tourlerelles.
Les colons des métairies fourniront aux manufactures de Tempe
reur du lin et de la laine, du pastel et de la garance, du vermillon, des instruments à carder, de l'huile et du savon.
Les intendants défendront de fouler la vendange avec les pieds : Charlemagne et la reine, qui commandent également dans tous ces détails, veulent que la vendange soit très-propre.
Il est ordonné, par les articles 39 et 65, de vendre au marché, an profit de l'empereur, les œufs surabondants des métairies et les poissons des viviers.
Les chariots destinés à l'armée doivent être tenus en bon état, les litières doivent être couvertes de bon cuir et si bien cousues qu'on puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivière.
On cultivera dans les jardins de l'empereur et de l'impératrice toutes sortes de plantes, de légumes el do fleurs : des roses, du baume, de la sauge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alénois, de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l'herbe aux chats, des choux, des ognons, de l'ail et du cerfeuil.
C'était le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des nouvelles études, l'homme qui, du milieu de la France, en étendant ses deux bras, arrêtait au nord et au midi les dernières armées d'une invasion de six siècles; c'était Charlcmngne enfin qui faisait vendre au marché les œufs de ses métairies et réglait ainsi avec sa femme ses affaires de ménage.
Quand je parlerai de la chevalerie, je montrerai qu'on en doit rattacher l'ofigine à la seconde race, et que les romanciers du onzième siècle, en transformant Charlemagne en chevalier, ont été plus fidèles qu'on ne l'a cru à la vérité historique.
Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorité : les papes les observaient comme des lois -, les Germains s'y soumirent jusqu'au règne des Othons, époque à laquelle les peuples au delà du Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étaient glorifiés de porter. Karle le Chauve , dans l'édit de Pitres ( chap. vi ), nous ai-prend comment se dressait le capitulaire. « La loi, dit ce prince, « devient irréfragable par le consentement de la nation et la consti- « tution du roi. » La publication des capitulaires, rédigés du consentement des assemblées nationales, était faite dans les provinces par les évêqueset par les envoyés royaux, missi dominici.
Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe ^ Bel : alors les ordonnances les remplacèrent. Rhcnanus les lira de
Poubli en 1531 : ils avaient été recueillis incomplètement en deux livres par Àngesise, abbé de Fontcnclles (et non pas de Lobes), vers Tan 827. Benoît, de l'Église de Mayence, augmenta cette collection en 845. La première édition imprimée des Capitulaires est de Vitus; elle parut en 1545.
Les assemblées générales où se traitaient les affaires de la nation avaient lieu deux fois Tan, partout où le roi ou l'empereur les convoquait. Le roi proposait l'objet du capiiulaire : lorsque le temps était beau, la délibération avait lieu en plein air ^ sinon, on se retirait dans des salles préparées exprès. Les évêques, les abbés et les clercs d'un rang élevé se réunissaient à part -, les comtes et les principaux chefs militaires de même. Quand les évêques et les comtes le jugeaient à propos, ils siégeaient ensemble, et le roi se rendait au milieu d'eux-, le peuple était forclos -, mais, après la loi faite, on l'appelait à la sanction. (HiNCMAR. Hunold.) La liberté individuelle du Frank se changeait peu à peu en liberté politique, de ce genre représentatif inconnu dos anciens. Les assemblées du huitième et du neuvième siècle étaient de véritables états tels qu'ils reparurent sous saint Louis et P] ilippe le Bol -, mais les états des Karlovingiens avaient une base P'ms large, parce qu'on était plus près de l'indépendance primilive de;3 Barbares : le peuple existait encore sous les deux premières races ^ il avait disparu sous la troisième, pour renaître par les serfs et les bourgeois.
Cette liberté politique karlovingienne perdit bientôt ce qui lui restait de populaire : elle devint purement aristocratique, quand la division croissante du royaume priva de toute force la royauté.
La justice, dans la monarchie franke, était administrée de la manière établie par les Romains ^ mais les rois chevelus, afin d'arrêter la corruption de cette justice, instituèrent les missi dominici, sorte de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des arrêts au nom du souverain, et sévissaient contre les magistrats prévaricateurs. Quand il s'agira de la féodalité et des parlements, je montrerai comment la source de la justice, chez les peuples modernes, fut autre que la source de la justice chez les Grecs et les Latins.
Sous les successeurs de Charlemagne se déclare la grande révolution sociale qui changea le monde antique dans le monde féodal : second pas de la liberté générale des hommes, ou passage de l'escla-
30 ANALYSE KAîSONNÉE
vcKje au servage. J'expliquerai en son lieu cette mémorable transformation.
Cliarlcmagne, comme tous les grands hommes, par l'attraction naturelle du génie, concentra l'administration et le gouvernement social en sa personne-, à sa mort l'unité disparut : ses contemporains, qui avaient vu se former son empire, en déplorèrent la division.
Alexandre, n'ayant point de famille, livra à ses capitnines, comme à ses enfants, les débris de sa conquête : en quittant la Macédoine il ne s'était réservé que Tespérance^ en quittant la vie il ne garda que la gloire. Charlcmagne n'était point dans la môme position : il commençait un monde; Alexandre en Unissait un. Charlcmagne partagea son empire entre ses trois fils 5 ses fils le morcelèrent entre les leurs. En 888, à la mort de Karle le Gros, il y avait déjà sept royanmes dans la monarchie du fils de Karle 1q Martel : le royaume de France, le royaume de Navarre, le royaume de Bourgogne cisjurane, le royaume de Bourgogne Iransjurane, le royaume de Lorraine, le royaume d'Allemagne, le royaume d'Italie. Karle le Chauve établit l'hérédité des bénéiices. « Si, après notre mort, dit-il, quoiqu'un de
« nos fidèles a un fils ou tel autre parent qu'il soit libre de lui
« transmettre ses bénéfices et honneurs comme il lui plaira. » Ce n'était que changer le fait en droit ^ car les ducs, comtes et vicomtes, retenaient déjà les châteaux, villes et provinces dont ils avaient reçu le commandement. A la fin du neuvième siècle, vingt-neuf fiefs ou souverainetés aristocratiques se trouvaient établis. Un siècle après, à la chute de la race karlovingienné, le nombre s'en était accru jusqu'à cinquante-cinq. A mesure que ces petits États féodaux se multipliaient, les grands États monarchiques diminuaient : les sept royaumes existants du temps de Karle le Gros étaient réduits à quatre lorsque Hugues Capet reçut la couronne.
Los fiefs usurpés donnèrent naissance aux maisons aristocratiques que l'on voit s'élever à cette époque : alors les Barbares substituèrent à leurs noms germaniques et ajoutèrent à leurs prénoms chrétiens les noms des domaines dans lesquels ils s'étaient impatronisés. Les noms propres de lieux ont précédé les noms propres d'individus. Le sauvage donne à sa terre une dénomination tirée de ses accidents, de ses qualités, de ses produits, avant de prendre lui-même une appellation particulière dans la famille commune des hommes.
DE L'ilISTOIRE DE FRANCS. 31
Un globe pourrait avoir une géograpliic et n'avoir pas un seul habitant.
Le gentilliomme proprement dit, dans le sens où nous entendons ce mot aujourd'liLii, commença de paraître vers la lin de la seconde race. La noblesse titrée, que Constantin mit à la place du patriciat, s'Infiltra chez les Franks par leur mélange avçc les générations romaines, par les emplois qu'ils occupèrent dans l'empire, par Tinfluence que les vaincus civilisés exercèrent dans l'intimité du foyer sur leurs vainqueurs agrestes.
Dans les aulres parties de l'Europe, la même cause agit, les mêmes faits s'accomplissent : le monarque n'est plus que le chef de nom d'une aristocratie religieuse et politique dont les cercles concentriques se vont resserrant autour de la couronne. Dans chacun de ces cercles s'inscrivent d'autres cercles qui ont des centres propres à leur mouvement : la royauté est l'axe autour duquel tourne cette sphère compHquée, république de tyrannies diverses.
L'Eglise eut la principale part à la création de ce système-, elle avait atteint le complément de ses institutions dans la période que les deux premières races mirent à s'écouler-, elle avait saisi l'homme dans toutes ses facultés : aujourd'hui même on ne peut jeter les regards autour de soi sans s'apercevoir que le monde extraordinaire d'où nous sommes sortis était presque cnliôrement l'ouvrage de la religion et de ses ministres.
Les précédentes Éludes nous ont montré le christianisme avançant à travers les siècles, changeant non de principe, mais de moyen d'âge en âge, se modifiant pour s'adapter aux modifications successives de la société, s'accroissant par les persécutions et s'élevant quand tout s'abaissait. L'Église (qu'il faut toujours bien distinguer de la communauté chrétienne, mais qui était la forme visible de la foi et la constitution politique du christianisme), l'Église s'organisait de plus en plus : ses milices s'étaient portées d'Orient en Occident 5 Benoît avait fondé au mont Cassin son ordre célèbre.
Le long usage des conciles avait rendu ceux-ci plus réguliers ^ on les savait mieux tenir, on connaissait mieux leur puissance. Sur les conciles se modelèrent les corps délibérants des deux premières races-, et les prélats, qui, dans la société l'cligicuse, représentaient les grands, furent admis au même rang dans la société politique. Les évêques se trouvèrent tout naturellement le premier ordre de l'État, par la raison qu'ils étaient à la tête de la civilisation par l'in-
32 ANALYSE RAISONKÉË
telligence. Les preuves de la considération et de l'autorité des évêques sous les races mérovingienne et karlovingienne sont partout.
La composition pour le meurtre d'un évêque, dans la loi salique, est de neuf cents sous d'or, tandis que '^elle du meurtre d'un Frank n'est que de deux cents sous -, on peut tuer un Romain convive du roi pour trois cents sous, et un antrustion pour six cents.
Un des premiers actes de Khlovigh est adressé aux évêques et ahbés, aux hommes illustres les magnifiques ducs, etc., omnibus episcopis, ahhatibus, etc. Klilother fait la même chose en 516.
Gunlran et Khilpérik s'en remettent de leurs différends au jugement des évêques et des anciens du peuple : ut quidqmd sacerdotes vel seniores popidi judicarenl . Gùntran ctKhildebcrt se soumettent à la médiation des prêtres : mediantibus sacerdotibus (588). Khlother II assemble les évêques de Bourgogne pour délibérer sur les affaires de l'État et le salut de la patrie : Cum pontifices et universi proceres regni sui... pro utilitate regia et sulute patriœ conjunxissent (627).
Les évêques sont toujours nommés les premiers dans les diplômes-, aucune assemblée où l'on ne les voie paraître : ils jugent avec les rois dans les plaids, et leur nom est placé au bas de l'arrêt immédiatement après celui du roi^ ils sont souverains de leurs villes épiscopalcs-, ils ont la justice^ ils battent monnaie -, ils lèvent des impôts et des soldats : Savarik, évêque d'Auxerre, s'empara de l'Orléanais, du Nivernais, des territoires de Tonnerre, d'Avallon et de Troyes, et les unit à ses domaines. Le prêtre, dans le camp, s'appelait VAbbé des armées.
L'unité de l'Église, qui s'était établie par la doctrine, prit une nouvelle force par la création du temporel de la cour de Rome. Une fois la papauté portant couronne, son influence politique augmenta-, elle traita d'égal à égal avec les maîtres des peuples. Aussi voit-on les pontifes signer au testament des rois, approuver ou désapprouver le partage des royaumes, parvenir enlin à cet excès d'autorité, qu'ils disposaient des sceptres et forçaient les empereurs à leur venir baiser les pieds. Et cependant cette puissance sans exemple sur la terre n'était qu'une puissance d'opinion, puisque les papes qui imposaient leur tiare au monde étaient à peine obéis dans la ville de Rome.
Les successeurs de saint Pierre étant montés au rang des souverains, il en fut de même des évéqurs-, la plupart des prélats en Allemagne étaient de:, princes : p-.r une rencontre naturelle mais
singulière, lorsque l'empire devint électif, les dignités devinrent héréditaires ; l'élu fut amovible, l'électeur inamovible.
Le grand nom de Rome, de Rome tombée aux mains des papes, ajouta l'autorité à leur suprématie en l'environnant de l'illusion des souvenirs : Rome, reconnue des Rarbares eux-mêmes pour l'ancienne source de la domination, parut recommencer son existence, ou continuer la ville éternelle.
La cour théocralique donnait le mouvement à la société universelle : de même que les fidèles étaient partout, l'Église était en tous lieux. Sa hiérarchie, qui commençait à l'évéque, et remontait au souverain pontife, descendait au dernier clerc de paroisse, à travers le prêtre, le diacre, le sous-diacre, le curé et le vicaire. En dehors du clergé séculier était le clergé régulier-, milice immense qui, par ses constitutions, embrassait tous les accidents et tous les besoins de la société laïque : il y avait des ecclésiastiques et des moines pour toutes les espèces d'enseignements ou de souffrances. Le prêtre célibataire de l'unité catholique ne se refusa point, comme le ministre marié séparé de cette communion, aux calamités populaires ^ il devait mourir dans un temps de peste en secourant les pestiférés -, il devait mourir dans un temps de guerre en défendant les villes et en montant à cheval, malgré l'interdiction canonique; il devait mourir en se portant aux incendies -, il devait mourir pour le rachat des captifs : à lui étaient confiés le berceau et la tombe ^ l'enfant qu'il élevait ne pouvait, lorsqu'il était devenu homme, prendre une épouse que de sa main. Des communautés de femmes remplissaient envers les femmes les mêmes devoirs -, puis venait la solitude des cloîtres pour les grandes études et les grandes passions. On conçoit qu'un système religieux ainsi lié à l'humanité devait être l'ordre social même.
Les richesses du clergé, déjà si considérables sous les empereurs romains qu'on avait été obligé d'y mettre des bornes, continuèrent de s'accroître jusqu'au douzième siècle, bien qu'elles fussent souvent attaquées, saisies et vendues dans les besoins urgents de l'État. Le monastère de Saint-Martin d'Autun possédait, sous les Mérovingiens, cent mille manscs. La manse était un fonds de terre dont un colon se pouvait nourrir avec sa famille, et payer le cens au propriétaire. L'abbaye de Saint-Riquicr, plus riche encore, nous montre ce que c'était qu'une ville de France au neuvième siècle.
Hérik, en 831, présenta à Illovigh le Débonnaire l'état des biens
34 ANALYSE nAiso:<xÉE
de la susdite abbaye. Dans la ville de Sainl-Riquier, propriété des moines, il y avait deux mille cinq cents manses de séculiers ^ chaque manse payait douze deniers, trois setiers de froment, d'avoine et de fèves, quatre poulets et trente œufs. Quatre moulins devaient six cents muids de grain mêlé, huit porcs et douze vaches. Le marché, chaque semaine, fournissait quarante sous d'or, et le péage, vingt sous d'or. Treize fours produisaient chacun, par an, dix sous d'or, trois cents pains et trente gâteaux dans le temps des Litanies. La cure de Saint-Michel donnait un revenu de cinq cents sous d'or, distribués en aumônes par les frères de l'abbaye. Le casuel des enterrements des pauvres et des étrangers était évalué, année courante, à cent sous d'or, également distribués en aumônes. L'abbé partageait chaque jour aux mendiants cinq sous d'or -, il nourrissait trois cents pauvres, cent cinquante veuves et soixante clercs. Les mariages rapportaient annuellement vingt livres d'argent pesant, et le jugement des procès, soixante-huit livres.
La rue des Marchands (dans la ville de Saint-Riquier) devait à l'abbaye, chaque année, une pièce de tapisserie de la valeur de cent sous d'or, et la rue des Ouvriers en fer, tout le ferrement nécessaire à l'abbaye. La rue des Fabricants de boucliers était chargée de fournir les couvertures de hvres^ elle reliait ces livres et les cousait, ce qu'on estimait trente sous d'or. La rue des Selliers procurait des selles à l'abbé et aux frères -, la rue des Boulangers délivrait cent pains hebdomadaires-, la rue des Écuyers était exemple de toute charge (vicus Servientium per omnia liber est) -, la rue des Cordonniers munissait de souliers les valets et les cuisiniers de l'abbaye; la rue des Bouchers était taxée, chaque année, à quinze setiers de graisse; la rue des Foulons confectionnait les sommiers de laine pour les moines, et la rue des Pelletiers, les peaux qui leur étaient nécessaires; la rue des Vignerons donnait par semaine seize setiers de vin et un d'huile-, la rue des Cabarctiers, trente setiers de cervoisc (bière) par jour ; la rue des Cent dix Mililes (Chevaliers) devait entretenir pour chacun d'eux un cheval, un bouclier, une épée, une lance, et les autres armes.
La chapelle des nobles octroyait chaque année douze livres d'encens et de parfums-, les quatre chapelles du commun peuple {populi vulgaris) payaient cent livres de cire et trois d'encens. Les oblations présentées au sépulcre de Saint-Riquier valaient par semaine deux cents marcs ou trois cents livres d'argent.
Suit le bordereau des vases d'or et d'argent des trois églises de Sainl-Riqiiier, et le catalogue des livres de la bibliothèque. Vient la liste des villages de Saint-Riquier, au nombre de vingt : Buniac, Vallès, Drusiac, Neuville, Gaspanne, Guibrantium, Bagarde, Cruticelle, Croix, Givinoi-urtis, Haidulficurlis, Maris, Nialla, Langradus, Alteica, Rochonismons, Sidrunis, Concilio, Buxudis, Ingoaldicurtis. Dans ces villages se trouvaient quelques vassaux de Saint-Riquier, qui possédaient des terres à titre de bénéfices militaires. On voit de plus treize autres villages sans mélange de fief-, et ces villages, dit la notice, sont moins des villages que des villes et des cités.
Le dénombrement des églises, des villes, villages et terres dépendants de Saint-lxiquier, présente les noms de cent chevaliers attachés au monastère, lesquels chevaliers composent à l'abbé, aux fêles de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, une cour presque royale. En résumé, le monastère possédait la ville de Saint-Riquier, treize autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies, ce qui produisait un revenu immense. Les offrandes en argent, faites au tombeau de Saint-Riquier, s'élevaient seules par an à quinze mille six cents livres de poids, près de deux millions numériques de la monnaie d'aujourd'hui.
Khlovigh gratifia l'église de Reims de terres dans la Belgique, la Thuringe, l'Austrasie, la Septimanie et l'Aquitaine^ il donna déplus à l'évêque qui l'avait baptisé tout l'espace de terre qu'il pourrait parcourir pendant que lui, Khlovigh, dormirait après son diner. L'église de Besançon était une souveraineté : l'archevêque de cette église avait pour hommes-liges le vicomte de Besançon, les seigneurs de Salins, de Monlfaucon, de Montferrand, de Durnes, de Montbéliard, de Saint-Seine ^ le comte de Bourgogne relevait même, pour la seigneurie de Gray, de Vesoul et de Choyé, de l'archevêque de Besançon.
Charlcmagne ordonna, en 805, le renouvellement du testament d'Abbon en faveur du monastère de la Novalaise^ celte charte contient la nomenclature des lieux donnés : M. Lancclotena recherché la situation -, on peut voir ce document curieux.
Il serait impossible de calculer la quantité d'or et d'argent, soit monnayés, soit employés en objets d'arts, qui existait dans les bas siècles ^ elle devait être considérable, à en juger par l'opulence des églises, par l'abondance incroyable des aumônes et des offrandes, et par la multitude intinie des impôts. Les Barbares avaient dépouillé
le monde, et leurs rapines étaient restées dans les lieux où ils s'étaient établis^ on sait aujourd'hui qu'une armée féconde les champs qu'elle ravage.
La seule chose à remarquer maintenant sur les richesses du clergé, c'est comment elles servirent à la société, et de quelle autre propriété elles se composèrent.
Sous les races mérovingienne et karlovingienne le droit de conquêtes dominait ^ les terres ne furent point enlevées au propriétaire par loi positive, mais le fait se dut mettre et se mit souvent en contradiction avec le droit. Quand un Frank se voulait emparer du champ d'un Gaulois-Romain, qui l'en pouvait empêcher? Lorsque Khlovigh donne à saint Rémi l'espace que le saint pourra parcourir tandis que le roi dormira S il est clair que le saint dut passer sur des terres déjà possédées, qui n'appartenaient plus à leur ancien propriétaire lorsque le roi se réveilla. Mais ces terres qui changèrent de possesseurs ne changèrent point de régime, et c'est sur ce point que toutes les notions historiques ont été faussées.
L'imagination s'est représenté les possessions d'un monastère comme une chose sans aucun rapport avec ce qui existait auparavant : erreur capitale.
Une abbaye n'était autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attacha au service de la propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur dépendance. Le père abbé était le maître ^ les moines, comme les affranchis de ce maître, cultivaient les sciences, les lettres et les arts. Les yeux mêmes n'étaient frappés d'aucune différence dans l'extérieur de l'abbaye et de ses habitants^ un monastère était une maison romaine pour l'architecture : le portique ou le cloître au milieu, avec les petites chambres au pourtour du cloître. Et comme sous les derniers Césars il avait été permis et même ordonné aux particuliers de fortifier leurs demeures, un couvent enceint de murailles crénelées ressemblait à toutes les habitations un peu considérables. L'habillement des moines était celui de tout le monde : les Romains, depuis longtemps, avaient quitté le manteau et la toge; on avait été obligé de porter une loi pour leur défendre de se vêtir à la gothique ; les braies des Gaulois et la robe longue des Perses étaient devenues d'un usage commun. Les religieux ne nous paraissent
' Karle le Martel fit une concession de la mèiue nature : il déUomuiageail le clergé, aui dépens des voisins, des biens qu'il lui avail pris.
aujourd'hui si extraordinaires dans leur accoutrement que parce qu'il date de l'époque de leur institution.
L'abbaye , pour le répéter , n'était donc qu'une maison romaine; mais celte maison devint bien de mainmorte par la loi ecclésiastique, et acquit par la loi féodale une sorte de souveraineté : elle eut sa justice, ses chevaliers et ses soldats, petit État complet dans toutes ses parties, et en même temps ferme expérimentale, manufacture (on y faisait de la toile et des draps) et école.
On ne peut rien imaginer de plus favorable aux travaux de l'esprit et à l'indépendance individuelle que la vie cénobitique. Une communauté religieuse représentait une famille artificielle toujours dans sa virilité, et qui n'avait pas, comme la famille naturelle, à traverser l'imbécillité de l'enfance et de la vieillesse : elle ignorait les temps de tutelle et de minorité, et tous les inconvénients attachés à l'infirmité de la femme. Cette famille, qui ne mourait point, accroissait ses biens sans les pouvoir perdre , et , dégagée des soins du monde, exerçait sur lui un prodigieux empire. Aujourd'hui que la société n'a plus à souffrir de l'accaparement d'une propriété immobile , du célibat, nuisible à la population, et de l'abus de la puissance monacale, elle juge avec impartialité des institutions qui furent, sous plusieurs rapports , utiles à l'espèce humaine à l'époque de sa formation.
Les couvents devinrent des espèces de forteresses où la civilisation se mit à l'abri sous la bannière de quelque saint : la culture de la haute intelligence s'y conserva avec la vérité philosophique qui renaquit de la vérité religieuse. La vérité poUtique , ou la liberté , trouva un interprète et un complice dans l'indépendance du moine qui recherchait tout, disait tout et ne craignait rien. Ces grandes découvertes dont l'Europe se vante n'auraient pu avoir lieu dans la société barbare^ sans l'inviolabilité et le loisir du cloître, les livres et les langues de l'antiquité ne nous auraient point été transmis , et la chaîne qui lie le passé au présent eût été brisée. L'astronomie , l'arithmétique, la géométrie, le droit civil, la physique et la médecine, l'étude des auteurs profanes, la grammaire et les humanités , tous les arts eurent une suite de maîtres non interrompue , depuis les premiers temps de Khlovigh jusqu'au siècle où les universités , elles-mêmes religieuses, firent sortir la science des monastères. Il suffira , pour constater ce fait, de nommer Alcuin, Anghilbert, Éghinard, Téghan, Loup de Ferrières, Éric d'Auxerre, Hincmar, Odon de Cluny, Cher-
bert, Abbon, Fulbert^ ce qui nous conduit au règne de Robert, second roi de la troisième race. Alors naissent de nouveaux ordres religieux , et celui de Cluny n'eut plus le beau privilège d'être à peu près l'unique dépôt de Tintruction.
On sait tout ce qui avait lieu relativement aux livres : tantôt les moines en multipliaient les exemplaires par zèle ou par ordre, tantôt ils en faisaient des copies par pénitence : on transcrivait Tite-Live pendant le carême par esprit de mortiiication. Il est malheureusement vrai qu'on gratta des manuscrits pour substituer à un texte précieux l'acte d'une donation ou quelque élucubralion scolastique. On voit dans le Catalogue de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Riquier, an 831 , des exemplaires de Cicéron , d'Homère et de Virgile. On trouve au dixième siècle, dans la bibliothèque de Reims, les œuvres de Jules César, de Tite-Live, de Virgile et de Lucain. Saint-Bénigne de Dijon possédait un Horace. A Saint-Benoît sur Loire, chaque écolier (ils étaient cinq mille) donnait à ses maîtres deux volumes pour honoraires -, à Monticrender, on montrait, en 990, la Rhéloriqne de Cicéron et deux Térence. Loup deFerrières fit corriger un Pline mal transcrit; il envoya à Rome des Suétone et des Quinte-Curce. Dans l'abbaye de Fleury, on avait le traité de Cicéron de la liéptiblique, qui n'a été retrouvé que de nos jours, encore non en entier. Je ne me souviens pas d'avoir vu mentionné dans les catalogues de ces anciennes bibliothèques de France un seul Tacite.
La musique, la peinture, la gravure, et surtout rarchitecture, ont des obligations infinies aux gens d'Église. Charlemagne montrait pour la musique le goût naturel que conserve encore aujourd'hui la race germanique : il avait fait venir des chantres de Rome \ il indiquait lui-même dans sa chapelle , avec le doigt ou avec une baguette , le tour du clerc qui devait chanter-, il marquait la fin du motet par un son guttural qui devenait le diapason de la phrase recommançante. Le moine de Saint-Gall raconte qu'un clerc, ignorant les règles établies, et obfigé de figurer dans un chœur, agitait la tcte circulaircmcnt, et ouvrait une énorme bouche pour imiter les chantres qui l'environnaient. Charlemagne garda son sang-lroid, et fit donner à ce clerc de bonne volonté une livre d'argent pour sa peine.
Il y avait des écoles de musique : les moines connaissaient l'orgue et les instruments à cordes et à vent. Les séquences de la messe étaient fameuses au dixième siècle -, on y poussait le son à toute l'étendue de la voix ; elles produisaient des effets si extraordinaires qu'une
fcmme en mourut de ravissement et de surprise. Les séquences, d'origine barbare, portaient le nom de FrUjdora,
L'art de graver sur pierres précieuses n'était pas perdu au huitième et au neuvième siècle : deux chanoines de Sens, Bernelin et Bemuin, construisirent une table d'or ornée de pierreries et d'inscriptions ; Heldric, abbé de Saint-Germain d'Auxerre, peignait ^ Tutilon, moine de Saint-Gall, exerçait à Metz l'art de graveur et de sculpteur. L'architecture dite lombarde se rattache à l'époque religieuse de Charlemagne : le moine de Gozze était un habile architecte du dixième siècle. Plus tard, l'architecture que nous appelons mal à propos gothique dut en majeure partie sa gloire, dans le douzième et le treizième siècle, à des clercs, des abbés, des moines et des hommes affiliés aux étabhssements ecclésiastiques. Hugues Libergier et Robert de Coucy, maître de Notre-Dame et de Saint-Nicaise de Reims, avaient fourni les plans et dirigé la construction de Téglise métropole de cette ville , ainsi que de l'église de Saint-Nicaise , admirable édifice détruit par les Barbares du dix-huitième siècle. Aroun al Raschild , ami et contemporain de Charlemagne, aimait et protégeait, comme lui, les sciences et les arts ; mais les lettres ont péri dans le moyen âge du mahométisme, et elles se sont rajeunies et renouvelées dans le moyen âge du christianisme.
Le corps du clergé était constitué de manière à favoriser le mouvement progresseur : la loi romaine , qu'il opposait aux coutumes absurdes et arbitraires, les affranchissements qu'il ne cessait de commander, les immunités dont ses vassaux jouissaient, les excommunications locales dont il frappait certains usages et certains tyrans , étaient en harmonie avec les besoins de la foule. 11 est vrai qu'en ce faisant, les prêtres avaient pour objet principal l'augmentation de leur puissance -, mais cette puissance était elle-même plébéienne : ces libertés , réclamées au nom des peuples , ne leur étaient pas incessamment données , mais elles répandaient dans la société des idées qui s'y devaient développer, et tourner au profit de l'espèce humaine.
Le clergé régulier était encore plus démocratique que le clergé séculier. Les ordres mendiants avaient des relations de sympathie et de famille avec les classes inférieures^ vous les trouvez partout à la tête des insurrections populaires : la croix à la main, ils menaient des bandes de pastoureaux dans les champs, comme les processions de !a Ligue dans les murs de Paris. En chaire ils exaltaient les petits devant les grands, et rabaissaient les grands devant les petits ^ plus les siècles étaient superstitieux, plus il y avait de cérémonies, plus le
moine avait d'occasions d'expliquer ces vérités de la nature déposées dans l'Évangile : il était impossible qu'à la longue elles ne descendissent pas de l'ordre religieux dans l'ordre politique. La milice de saint François se multiplia, parce que le peuple s'y enrôla en foule -, il troqua sa chaîne contre une corde, et reçut de celle-ci Tindépendance que celle-là lui ôtait -, il put braver les puissants de la terre , aller avec un bâton, une barbe sale, des pieds crottés et nus, faire à ces terribles châtelains d'outrageantes leçons. Le maître, intérieurement indigné, était obligé de subir la réprimande de son homme de pœste tranformé en ingénu par cela seul qu'il avait changé de robe. Le capuchon affranchissait plus vite encore que le heaume , et la liberté rentrait dans la société par des voies inattendues. A cette époque le peuple se fit prêtre , et c'est sous ce déguisement qu'il le faut chercher.
Enfin , on s'est élevé avec raison contre les richesses de l'Église qui possédait la moitié des propriétés de laFrance ; mais, pour rester dans la vérité historique, il eût été juste de remarquer que les deux tiers au moins de ces immenses richesses étaient entre les mains de la partie plébéienne du clergé. J'insiste sur ce mot plébéien, parce qu'en développant tout ce qu'il renferme, on arrive à une nouvelle vue, et une vue très-exacte , d'un sujet jusqu'ici mal compris et mal représenté.
L'esprit d'égalité et de liberté de la république chrétienne avait passé dans la monarchie de l'Église. Cette monarchie était élective €t représentative ^ tous les chrétiens, même laïques, quel que fût leur rang, pouvaient arriver , en vertu de l'élection , à la première dignité. La papauté n'était qu'une souveraineté viagère ^ en certains cas même les conciles généraux pouvaient déposer le souverain et en choisir un autre ^ il en était ainsi des évêques élus primitivement par la communauté diocésaine.
Il arriva donc que le suprême pontife était très-souvent un homme sorti de la dernière classe sociale -, tribun dictateur que le peuple envoyait pour mettre le pied sur le cou de ces rois et de ces nobles , oppresseurs de la liberté. Grégoire VII , qui réduisit en pratique la théorie de cette souveraineté, et qui exerça dans toute sa rigueur son mandat populaire, était un moine de néant-, Boniface VIII, qui déclarait les papes compétents à ravir et à donner les couronnes , était un obscur légiste-, Sixte V, qui approuvait le régicide, avait gardé les pourceaux. Aujourd'hui môme , après tant de siècles, cet esprit d'égalité n'est point altéré : il est rare que le souverain pontife soit
tiré des grandes familles italiennes : un prêtre parvient au cardinalat^ son frère, petit marchand, illumine sa boutique, à Rome, en réjouissance de l'élévation de son frère. Le pape futur, né dans le sein de l'égalité , entrait dans le cloître , où il retrouvait une autre sorte d'égalité mêlée à la théorie et à la pratique de l'obéissance passive : il sortait de cette école avec l'amour du nivellement et la soif de la domination.
Pour expliquer la puissance temporelle du saint-siége, on est aile chercher des raisons d'ignorance et de religion , qui , sans doute , contribuèrent à l'augmcHter, mais qui n'en étaient pas l'unique source. Les papes la tenaient , cette puissance , de la liberté républicaine-, ils représentaient, en Europe, la vérité politique détruite presque partout : ils furent, dans le monde gothique, les défenseurs des franchises populaires. La querelle du sacerdoce et de l'empire est la lutte des deux principes sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté : les Guelfes étaient les démocrates du temps; les Gibelins les aristocrates. Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant-, ces empereurs qui venaient, à genoux , implorer le pardon d'un pontife ; ces royaumes mis en interdit ^ ces églises fermées , et une nation entière privée de culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème , abandonnés non-seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de leurs proches-, ces princes, évités comme des lépreux, séparés de la race mortelle en attendant leur retranchement de l'éternelle race -, les aliments dont ils avaient goûté, les objets qu'ils avaient touchés , passés à travers les flammes , ainsi que choses souillées ; tout cela n'était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée à la religion, et par elle exercée.
La papauté marchait alors à la tête de la civilisation, et s'avançait vers le but de la société générale. Et comment ces monarques sans sujets, sans armées, fugitifs même, et persécutés lorsqu'ils lançaient leurs foudres ; comment ces souverains, trop souvent sans mœurs, quelques-uns couverts de crimes, quelques autres ne croyant pas au Dieu qu'ils servaient; comment auraient-ils pu détrôner les rois avec un mot, une parole, une idée, s'ils n'eussent été les chefs de l'opinion? Comment, dans toutes les régions du globe, les hommes chrétiens auraient-ils obéi à un prêtre dont le nom leur était a peine connu , si ce prêtre n'eût été la personnification de quoique vérité fondamentale? Aussi les papes ont-ils été maîtres de tout tant qu'ils
sont restés Guelfes ou démocrates-, leur puissance s'est affaiblie lorsqu'ils sont devenus Gibelins ou aristocrates. L'ambition des Môdicis fut la cause de cette révolution : pour obtenir la tiare ils favorisèrent, en Italie, les armes impériales, et trahirent le parti populaire 5 dès ce moment rautorité papale déclina , parce qu'elle avait menti à sa propre nature, abandonné son principe de vie. Le génie des arts masqua d'abord aux yeux de la foule cette défaillance intérieure-, mais les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange, qui s'effacent sur les murs du Vatican , n'ont point remplacé le pouvoir dont les papes se dépouillèrent en déchirant leur contrat primitif. C'est la môme tendance à un faux pouvoir qui perdit la royauté sous Louis XIV : cette royauté , qui , jusqu'au règne de Louis XIÏI , s'était mélangée des libertés publiques , crut augmenter sa puissance en les étouffant, et elle se frappa au cœur. Les arts vinrent aussi embellir l'envahissement de nos franchises nationales : le Louvre du grand roi est encore debout comme le Vatican; mais par quels soldais a-t-U été pris et est-il gardé?
TROlSiÈTifflE RACE.
Avec la troisième race finit l'histoire des Franks et commence l'histoire des Français.
La monarchie de Hugues Capet subit quatre transformations principales :
Elle fut purement féodale jusqu'au règne de Philippe le Bel.
A Philippe le Bel s'élève la monarchie des trois états* et du parlement, qui dure jusqu'à Louis XIII.
Louis XIV impose la monarchie absolue , que détruit la monarchie constitutionnelle ou représentative de Louis XVI.
Les faits de la monarchie purement féodale sont : la formation môme et le caractère de ce gouvernement , le mouvement insurrectionnel et raffranchissement des communes, la conquête de l'Angleterre par les Normands , les croisades extérieures et intérieures , et la querelle du sacerdoce et de l'empire.
La monarchie des trois états et du parlement voit naître les lois générales, civiles et politiques, l'administration et la petite propriété;
AppeK's d'^puis t'ials généraux.
DE L'ÏÎISTOmE DE FRANCE. 43
elle voit les démêlés de Philippe le Bel avec le pape, la destruction de l'ordre des Templiers, l'avènement au trône de la double lignée des Valois , la longue rivalité de la France et de l'Angleterre avec tons SCS événements et tous ses malheurs, la destruction de la première haute noblesse , le soulèvement des paysans et des bourgeois, les troubles des trois états , l'établissement de l'impôt régulier et des troupes soldées, la séparation du parlement des conseils du roi par la création du conseil d'État , l'extinction des deux maisons de Bourgogne, la réunion successive des grands fiefs à la couronne, les guerres d'Italie , les changements dans les lois, les mœurs, la langue, les usages et les armes. Les lettres renaissent^ les grandes découvertes s'accomplissent^ Luther paraît^ les guerres de religion éclatent^ les Bourbons arrivent à la couronne : la monarchie des états et la constitution aristocratique expirent sous Louis XIIL Le parlement en garde les traditions à travers la monarchie absolue.
La courte monarchie absolue de Louis XIV se compose de la gloire de ce prince, de la honte de Louis XV, et de l'intrusion des idées dans l'ordre social comme faits.
La monarchie constitutionnelle ou représentative a pour accidents le jugement de Louis XVI, le passage de la république à l'empire, de l'empire à la restauration , et de la restauration à la monarchie républicaine, si ces deux mots se peuvent allier.
Je ne prétends pas établir ici des divisions tranchées, commençant tout juste à telle date , finissant tout juste à telle autre; les choses sont plus mêlées dans la société : les siècles s'élèvent lentement à l'abri des siècles-, les mœurs nouvelles, au milieu des anciennes mœurs, sont comme les jeunes générations qui grandissent sous la protection des vieilles générations dont elles sont sorties. Ainsi, Louis le Gros n'a point affranchi les communes dans le sens absolu du mot-, il y avait des communes libres et des communes insurgées avant qu'il leur octroyât des chartes -, mais c'est à partir de son règne que les afi'ranchissements se multiplient tant par la couronne que par les seigneurs : ainsi Philippe le Bel n'a pas appelé le premier le tiers état aux délibérations publiques ^ avant lui plusieurs rois avaient convoqué des assemblées de notables, et particulièrement le roi saint Louis; mais depuis Philippe le Bel, en 1303, jusqu'à Louis XIII, en 1614, on trouve une série de convocations d'états, qui n'est guère interrompue que vers la fin du quatorzième siècle.
J'en dis autant des autres divisions que je n'adopte que comme
une formule historique , propre à servir de layette ou de case aux faits et d'aide à la mémoire. Je sais tout aussi bien que personne que la monarchie féodale ne tombe pas quand la monarchie des états et du parlement s'élève -, loin de là , elle est à son apogée -, elle descend ensuite pendant tout le quatorzième siècle , et se vient abîmer sous Charles Vil