DE CONSTANTIN A VALENTINIEN ET VALENS
* En entrant dans cette seconde Étude, vous rentrez avec moi dans l'unité du sujet. Je ne me trouve plus obligé de séparer les trois faits des nations païennes, chrétiennes et barbares : ces dernières, ou fixées dans le monde romain, ou préparant au dehors la décisive invasion, se sont déjà inclinées aux mœurs et à la nouvelle religion de l'empire.
D'un autre côté, le christianisme s'assied sur la pourpre -, ses affaires ne sont plus celles d'une secte en dehors des masses populaires; son histoire est maintenant l'histoire de l'État. Rien que la majorité des populations soumises h la domination de Rome est et demeure encore longtemps païenne, le pouvoir et la loi deviennent chrétiens.
Des intérêts nouveaux, des personnages d'une nature jusqu'alors
* Mille qua:îintc-srpl ans.
* i.oysTAViJiy , (<nip. MAnrFr.Lus, Eisèle, Melchiade , Silvistre, Marc. Jules I^, papes. An de J.-C. ?07-337.
492 ÉTUDES niSTORTQUES.
inconnue, se révèlent. Depuis le règne de Néron jusqu'à celui de Constantin, les dissentiments religieux n'avaient guère été, parmi ies fidèles, que des démêlés domestiques méprisés ou contenus par l'autorité 5 mais aussitôt que le fils de sainte Hélène eut levé l'étendard de la croix, les schismes se changèrent en querelles publiques: quand les porséculio\is du paganisme finirent, celles des hérésies commencèrent. A peine Constantin avait-il pris les rênes du gouvernement, qu'Arius divisa l'Église.
Avec Arius parurent ces grands évêques nourris aux écoles d'Antioche, d'Alexandrie et d'Athènes, les Alexandre, les Athanase, les Grégoire, les Basile, les Chrysostôme, lesquels, renouvelant la philosophie, l'éloquence et les icllres, poussèrent l'espril humain hors des vieilles régies, le firent sortir des routines où il avait si longtemps marché sous la domination des anciens génies et d'une religion tombée. Les Pères de l'Église latine, saint Paulin, saint Ililaire, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, conduisirent l'Occident à la même rénovation.
Les discours et les actions de ces prêtres attiraient l'attention principale du gouvernement; les généraux et les ministres furent relégués dans une classe secondaire d'intérêt et de renommée. Les conciles prirent la place des conseils, ou plutôt furent les véritables conseils du souverain, qui se passionna pour des vérités ou des erreurs que souvent il ne comprenait pas. Le monde païen essayait de lutter avec ses fables surannées et les systèmes discrédités de ses sages contre un siècle qiii l'entraînait.
Le christianisme avait eu à supporter les persécutions du paganisme : les rôles changent-, le christianisme va proscrire à son tour le paganisme. Mais étudiez la différence des principes et des hommes.
Les paiens, comme les chrétiens, ne tinrent point obstinément à leur culte, ne coururent point au martyre : pourquoi ? parce que le polythéisme était à la fois l'idée fausse et l'idée décrépite, succombant sous l'idée vraie et rajeunie de l'unité d'un Dieu. L'ancienne société ne trouva donc pas pour se défendre l'énergie que la société nouvelle eut pour attaquer.
Jusqu'alors les mouvements du monde civilisé avaient été produits par les impulsions d'un culte corporel, les réclamations delà liberté, les usurpations du pouvoir, enfin par les passions politiques ou guerrières : un autre ordre de faits commence ^ on s'arme pour les vérités ou les erreurs du pur esprit. Ces subtilités métaphysiques, obscures,
qui le seront toujours, qui firent couler tant de sang, n'en sont pas moins la preuve d'un immense progrès de l'espèce humaine. Plus Fhomme s'éloigne de l'iiomme matériel pour se concentrer dans l'homme intelligent, plus il se rapproche du but de son existence 5 s'il ne perdait pas quelquefois le courage physique et la vertu morale, en développant sa nature divine, il atteindrait avec moins de lenteur le perfectionnement auquel il est appelé.
Avec Constantin se forme l'^^/Z^e proprement dite. Alors prit naissance cette monarchie religieuse qui, tendant à se resserrer sous un seul chef, eut ses lois particulières et générales, ses conciles œcuméniques et provinciaux, sa hiérarchie, ses dignités, ses deux grandes divisions du clergé régulier et séculier, ses propriétés régies en vertu d'un droit différent du droit commun, tandis que, honorés des princes et chéris des peuples, les évêques, élevés aux plus hauts emplois politiques, remplaçaient encore les magistrats inférieurs dans les fonctions municipales et administratives, s'emparaient, parles sacrements, des principaux actes de la vie civile, et devenaient les législateurs et les conducteurs des nations.
Remarquez deux choses peu observées, qui vous expliqueront la manière dont le christianisme parvint à dominer la société tout entière, oeuples et rois.
VÊglîse se constitua en monarchie (élective et représentative), et la communauté chrétienne en république : tout était obéissance et distinction de rangs dans l'une, bien que le chef suprême fût presque toujours choisi dans les rangs populaires -, tout était liberté et égalité dans l'autre. De là cette double influence du clergé, qui, d'un côté, convenait aux grands par ses doctrines de pouvoir et de subordination, et, de l'autre, satisfaisait les petits par ses principes d'indépendance et de nivellement évangélique ; de là aussi ce langage contradictoire, sans cesser d'être sincère : le prêtre était auprès des souverains le tribun de la république chrétienne, leur rappelant les droits égaux des enfants d'Adam, et la préférence que le Rédempteur de tous accorde aux pauvres et aux infortunés sur les riches et les heureux ^ et ce même prêtre était auprès du peuple le mandataire de la monarchie de l'Église, prêchant la soumission, et ordonnant de rendre à César ce qui appartient à César.
Jamais la société religieuse ne s'altère que la société politique ne change : je vous ai déjà dit comment l'élection de l'empereur passa des camps au palais. Les révolutions se concentrèrent au foyer ira-
périal-, les guerres civiles n'arrivèrent plus que rarement par les insurrections et les ambitions militaires ; elles sortirent des divisions de la famille régnante, comme il advient dans les empires despotiques de l'Orient.
Sous Constantin on voit paraître, avec rétablissement de l'Église, cette espèce d'aristocratie à la façon moderne, qui ne remplaça jamais dans l'empire le patriciat auquel Rome dut sa première liberté» Constantin multiplia, s'il n'inventa pas, les titres de nobilissimo, do clarissime, d'illustre, de duc, de comte (dans le sons honorifique de ces deux derniers mots). Ces titres, avec ceux de baron et de marquis, d'origine purement barbare, ont passé à la noblesse de nos temps. Ainsi , à l'époque dont nous discourons , une transtusioa d'éléments se prépare : au premier autel de Constanlinople, autel qui fut chrétien, se rattache un des premiers anneaux de la chaîne de la nouvelle société. Si les créations politiques de Constantin ne furent point l'effet immédiat du christianisme, elles en furent l'effet médiat. Tout tend à se mettre de niveau dans la cité : avancer sur un point, et rester en arrière sur un autre, ne se peut-, les idées d'une société sont analogiques, ou la société se dissout.
Les institutions de la vieille patrie mouraient donc avec le vieux culte. Le paganisme , depuis la disparition de l'âge religieux et de Tàge héroïque, s'était rarement mêlé à la politi(|ue^ il sanclihait quelques actes de la vie du citoyen-, il protégeait les tombeaux*, il présidait à la dénonciation du serment^ il consultait le ciel touchant le succès d'une entreprise-, il honorait l'empereur vivant, lui oflrait des libations, lui immolait des victimes, et couronnait ses statues^ il l'admettait, après sa mort, au rang des dieux : là se bornait à peu près l'action du paganisme. Les devins, astrologues et magiciens, venus d'Orient, ajoutèrent quelques fourberies aux mensonges des oracles réguliers.
Mais avec le ministre chrétien s'introduisit la sorte de puissance nationale que les brahmanes de l'Inde, les mages de la Perse, les druides des Gaules, les prêtres chaldéens, juifs, égyptiens, tous serviteurs d'une religion plus ou moins allégorique et mystique, avaient jadis exercée. Le sanctuaire réagit sur les idées du pouvoir en raison du plus ou moins d'immatérialité du dieu, et de son plus grand rapprochement de la vérité religieuse. L'idolâtrie aurait mal servi et n'aurait jamais enfanté l'espèce d'aristocratie qu'impatronisa Constanliu. Aussi, lorsque Julien essaya de revenir au polythéisme, il
dédaigna les titres et le régime nouveau de la cour. Il n'y eut , après le règne de ce prince, que rarislocratic de fraîche invention qui se put soutenir, parce que l'ordre ecclésiaslique dont elle dérivait s'établit : ce qui retraçait rancienne aristocratie disparut-, les souvenirs ne surmontent point les mœurs-, en voici la preuve.
Constantin avait formé, dans son autre Rome, un patriciat à l'instar du corps fameux qu'immortalisèrent tant de grands citoyens. Cctie noblesse rcssiiscitéc acquit si peu de considération, qu'on rougissait presque d'en faire partie. On préposa vainement de soutenir sa pauvreté par des pensions S de masquer par un langage, par des habits, des us et coutumes d'autrefois, une naissance d'hier : les privilèges ne sont pas des ancêtres-, l'homme ne se peut ôter les jours qu'il a, ni se donner ceux qu'il n'a pas. Les sénateurs de Constantin demeurèrent écrasés sous le nom antique et éclatant de Paires conscnpli, dont on outrageait leur récente obscurité.
En embrassant le christianisme et fondant l'Église, en fixant les Barbares dans l'empire, en établissant une noblesse titrée et hiérarchique, Constantin a véritablement engcnurc ce moyen àge^ dont on place la naissance , je l'ai déjà dit, cinq siècles trop tard.
Ce prince ne monta point au Capitole après sa victoire sur Maxence, et sembla répudier avec les dieux la gloire de la ville éternelle. Il publia un édit favorable aux chrétiens, et plus tard un second édit pour les confesseurs et martyrs. Il accorda des immunités et des revenus aux églises, et des privilèges aux prêtres. Il ne lit point aux papes la donation inventée au huitième siècle par Isidore, mais il leur céda le palais de Lalran, palais de l'impératrice Fausla, et il y bâtit rédifice connu sous le nom de Basilique de Constantin 3.
* Npc a sinllilia ulla ro h mor isie vidrrpliir..... Ac tune qiiidem et lali-
fundioniin et pccitiiiarutii aiicioraiiHMilu iUi'Cli, niiiiKM-a liaec rscaiii qiiaiiKiam esse piitaliaiiL, qu;j ad ilic ii^mduiu duniiciliuin aUrabebaiilur. (•uemisth Orat, m, p. 48. Pansiis. 1C34 )
2 II faut eiil(Mulre c«Mte expression dans le sens général ; le moyen ôge propremeiil (lit n'a guère commencé qu'à Robert, iiis de Hugues Capet, et il a Uni ^ Louis IX.
* Ou croit ()ue Constaniin fit encore Miir a Rome six antres églises: Saint* Pierre au Valicaii, Saini-l*..ul hors d«'S murs. Sainle-Ooix de J.'rusalrm , Sainie- Apiiès. Saiiit-Laurriit hors des muis, Saiiil-Marctliu et Sainl-Pieire, ni:iri>rs. D»*S domaines en liaiic, en Nfncpie et dans la (irècc, f'orniaienl a l'église de L.-tlran UQ reu-nii de l<,y3i sous d'or. U'aulns églises, à (Islie, a Albe, a Capoue, a ISaples, possédaient un revenu d<? 17,717 sous d'or, i'vs églises avaient encore une rede- Tance en aromates dans l'É^rypie ei l'Oiieiit. l/église de Sainl-lMerre e.ail piopriélaire dt! mais<»us et d(î leiresa Amioclie, a Tarse, a Tyr, à Alexandrie, ei a Cyr, dans la province de rEuphrale. Ces terres lourni&saiunt du uaid, du baume, du
Le supplice de la croix fut prohibé ' ; la vacation du dimanche 2, et peut-êlrc la sanctification du samedi ou du vendredi^, devinrent coulumièroj. L'idolâtrie fut condamnée, et toutefois la liberté du culte laissée aux idolâtres^ nonobstant quoi divers temples furent dépouillés et quelques uns démolis*. Hélène renversa, à Jérusalem, le simulacre de Vénus , découvrit le saint sépulcre et la vraie croix , bâtit l'église de la Résurrection , celle de l'Ascension, sur le mont des Olives , celle de la Crèche, à Bethléem. Eutropia, mère de l'impératrice Fausta , remplaça par un oratoire chrétien, au chêne de Mambré, un aulel profane. Constantine, Maïum , échelle ou port de Gaza , d'autres villes ou d'autres villages, embrassèrent la religion du Christ s. Ne semble-t-on pas entrer dans le monde moderne, en reconnaissant les lieux et les noms familiers à nos yeux et à notre mémoire?
Des lois de Constantin rendent la liberté à ceux qui étaient retenus contre leur droit en esclavage ''s permettent l'affranchissement dans les églises devant le peuple, sur la simple attestation d'un évêque^; les clercs même avaient le pouvoir de donner la liberté à leurs esclaves, par tes'ament ou par concession verbale, ce qui, sans les désordres des temps, aurait affranchi tout d'un coup une nombreuse partie de l'espèce humaine. D'autres lois défendent les concubines
storax, de la cannelle et du safran, pour les lampes et les encensoirs. Toutes ces dolaiions se conipnsnienl des immeubles confisqués sur les martyrs, ei doul il ne se irouvail poinl d'iiéiiliers, du revenu des temples délruils el dfs jeux .'iholis. Aria-lase, le hibli thétaire, des compilations diuiufl nous lirons ces delà Is, donne un catalogue des vases d'or el d'argent employrs au service de ces églises; le Voici :
Ilic fecit in urb^-Tloma pcclosiam in prœdioqni coenominabatur Equilîus. Paienam ar^'cnlcam pcnsanlem libiiis vigiuli, e\ dono Aug. r,on>^tanliiii. DDiiuvii aiileui scypiios ar<î(Mili('s duos, (|ui pensaveruîil'^injîuli libnsdenas; caliecm atireiim pensantem librasdiias, calices minisieri;ilt'S quin(|ue pens:intes singnli libras binas; amas argenlcas binas pensantes si nizula) libras denas; palenani argenieam; clirismatcMi anro clusiim pcnsanlem libras (luiiupuî; pliara loiouata dec-Mu piMisjiiiia siui^ula libras oclonas; (iliara serea viginli pensanlia sintiula libras denas; canthara cerostrata duoiiecim a^rca pensanlia libras iriccnas. (Anast. BiùlioKiec, de f^it, Pouti/iC'Dii roman , p. 13.)
• AUBK.L. VlCT , p r>iC.
2 Cad. Jnst., lit), m, de Fer.
3 Eus., f^it. Coiisi., lib. IV, cap. xviii; Sozom , lib. i, cap. xviii.
* En i)ariicidi('r, 1rs Icmples d'Apliaque sur le mont Liban, d'IIéliopolis en Pliénicic, el les l( lupU'S dEsculjpe el d'Apollon en Cilicie.
"SocRAT., lib. I, cap. xvii; Sozou., lib. ii, cap. i, iv; Eusib., P^it. Const., lib. IV, cjp. xxxvii.
• Cod. J luud , (. I. p. 447.
* Cod. Jum., I.XIII, lib. i; Cod. Theod.,l. I, p. 35i ; Sozom., ! b. i, cai». i\.
aux personnes mariées ^, ordonnent la salubrité des prisons, interdisent ies cachots 2, exceptent de la confiscation ce qui a été donné aux femmes et aux enfants avant le délit des maris et des pères, proscrivent des choses infâmes et les combats de gladiateurs^. Ces divers règlements n'eurent pas d'abord leur plein effet, mais ils signalent les premiers moments de l'établissement légal du christianisme, par la condamnation de l'idolâtrie, de l'esclavage, de la prostitution eidu meurtre.
Constantin eut à s'occuper des hérésies : dans l'Occident, celle des donatistes fut analhématisée à Arles -, dans l'Orient, la doctrine d'Arius exigea la convocation du premier concile œcuménique. La question théologique intéresse peu aujourd'hui * ; mais le concile de Nicée est resté un événement considérable dans l'histoire de l'espèce humaine. On eut alors la première idée, et l'on vit le premier exemple d'une société existant en divers climats, parmi les lois locales et privées, et néanmoins indépendante des princes et des sociétés sous lesquels et dans lesquelles elle était placée- peuple formant p;irtie des autres peuples, et cependant isolé d'eux, mandant ses députés de tous les coins de l'univers à traiter des affaires qui ne concernaient que sa vie morale et ses relations avec Dieu. Que de droits tacitement reconnus par ce bris des scellés du pouvoir sur la volonté et sur la pensée!
Pour la première fois encore, depuis les jours de Moïse, émancipateur de l'homme au milieu des nations esclaves de l'ignorance et de la force, se renouvela la manifestation divine du Sinaï ^ comme autour du camp des Hébreux, les idoles étaient debout autour du concile de Nicée, lorsque les interprètes de la nouvelle loi proclamèrent la suprême vérité du monde : l'existence et l'unité de Dieu. Les fables des prêtres, qui avaient caché le principe vivant, les mystères dans lesquels les philosophes l'avaient enveloppé, s'évanouirent : le voile du sanctuaire fut déchiré avec la croix du Christ; l'homme vit Dieu face à face. Alors fut composé ce symbole que les chrétiens répètent, après quinze siècles, sur toute la surface du globe; symbole qui expliquait celui dont les apôtres et leurs disciples se servaient
« Cod. J,(.s(., i. XXVî, p. 404.
2 coti. yiicv'.i., t. m, p. ;53.
5 Cod. Theo.L, i. V, p. 3)7; Eusrn., Fit. Const.^Uh. iv, cap. x.vv: Socuat. , lib. I, cap. XVIII.
* J")" reviendrai tl.ms If. Iaî)le:)u tics hérésies.
498 ÉTUDES HÎSTOR'QUES.
comme de mot d'ordre pour se reconnaître : en les comparant, on remarque les progrès du temps et l'inlroductiondcla haute métaphysique religieuse dans la simplicité de la foi.
« Nous croyons en un seul Dieu, père tout-puissant, créateur de a toules choses visibles et invisibles, et en un seul Seigneur Jésus- « Christ, fils unique de Dieu , engendré du Père, c'est-à-dire de la « suhsiance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu « de vrai Dieu, engendré et non fait, consubstanliel au Père, par
« qui toutes choses ont été faites au ciel et sur la terre Nous
« croyons au Saint-Esprits»
Le concile de Nicée a fait ces choses immenses -, il a proclamé Funilé de Dieu et fixé ce qu'il y avait de probable dans la doctrine de Platon. Constantin, dans une harangue aux Pères du concile, déclare et approuve ce que ce philoso|)he admet : un premier Dieu suprême, source d'un second ^ deux essences égales en perreclinns, mais l'une tirant son existence de l'autre , et la seconde exécutant les ordres de la première. Les deux essences n'en font qu'une-, l'une est la raison de l'autre , et celte raison étant Dieu est aussi fils de Dieu 2.
El quels étaient les membres de cette convention universelle réunie pour reconnaître le monarque éternetct son éternelle cité? Des héros du martyre, de doctes génies, ou des hommes encore plus savants par l'ignorance du cœur et la simplicité de la vertu. Spiridion, évêque de Trimilhonte, gardait les moulons et avait le don des miracles 5- Jacques, évêque de Nisibe, vivait sur les liantes montagnes, passait l'hiver dans une caverne, se nourrissait de fruits sauvages, portait une tunique de poil de chèvre et prédisait l'avenir^. Parmi ces trois cent dix-huit évêques, accompagnés des prêtres, des diacres et des acolytes, on remarquait des vétérans mutilés à la dernière persécution : Paphnuce, de la haute Thébaide, cl disciple de saint Antoine , avait l'œil droit crevé et le jarret gauche
• Ff.FURY, Hht, eccUs.^ liv. ii, p. 1?2.
' l'oissT. Mac. in Oat, aamtor. rvec.^ cap. ix.
*Ilic pasior ovium, etiam in epi«^copaiu posiins pprmJinsit. Qiiadam vero noclo eum ad caulas fures v«Miiss(>nl. »'l mamis iinpmbjs quo adiiiiin educrmlisovibus fa- CtMPnl oxlendisscnl, inxisibilibns tiiiilxisdain viiiculis rosiricU, usquead luceiii vclut tradili lorloribus piTinanseiuiil. { .UP., lih. i, cap. v.)
* Jacobiis (Miiin episcopus Antiocliiae Mjjxdoniae, quanti Syri vii'go el A'^syri Nisi«* bim appellaQl, pluiiuia tccil mirucula. (lu;iOuuR., lib. i, cap. m, p. 24.)
ÉTUDFS HISTORIQUES. 190
coupé ^•, Paul de Néocésarce, les doux mains brûlées 2-, Léonce de Ccsarce, Thomas de Cyzique, Marin de Troade, Eulychus de Smyrne, s'efforçaient de cacher leurs blessures, sans en réclamer la gloire. Tous ces soldats d'une immense et même armée ne s'étaient jamais VUS; ils avaient combattu sans se connaître, sous tous les points du ciel , dans Paclion générale, pour la même foi.
Entre les hérésiarques se distinguaient Eusèbe de Nicomédie, Théognis de Nicée, Maris de Calcédoine, et Arius lui-même, appelé à rendre compte de sa doctrine devant Athanase, qui n'était alors qu'un simple diacre attaché à Alexandre, évêque d'Alexandrie. • Des philosophes païens étaient accourus à ce grand assaut de Tintelligence. Vous venez de voir que Constantin même , dans une harangue, s'expliqua sur la doctrine de Platon. Un vieillard laïque, ignorant et confesseur, attaqua Tun de ces philosophes fastueux, et lui dit tout le chrisiianisme en peu de mots : « Philosophe , au nom « do Jésus-Christ, écoute : Il n'y a qu'un Dieu qui a tout fait par son « Yei'be , tout affermi par son Esprit. Ce Verbe est le fils de Dieu ; il « a pris pitié de notre vie grossière , il a voulu naître d'une femme, « visiter les hommes et mourir pour eux. Il reviendra nous juger se- « Ion nos œuvres ^, »
Constantin ouvrit en personne le concile le 19 juin, l'an 325. !1 était vêtu d'une pourpre ornée de pierreries : il parut sans gardes et seulement accompagné de quelques chrétiens. Il ne s'assit sur un petit trône d'or, au fond de la salle, qu'après avoir ordonné aux Pères, qui s'étaient levés à son entrée, de reprendre leurs sièges. Il prononça une harangue en latin, sa langue naturelle et celle de l'empire; on l'expliquait en grec. Le concile condamna la doctrine d'Arius malgré une vive opposition, pron.ulgua vingt canons de discipline, et termina sa séance le vingt-cinquième d'août de celte même année 325.
* Papbninius, homo Dfi, episcopus ex iEgypti partibns confesser, ex illis qiios Maximianus (lexterisoculiseffossis elsinislro poplile succiso, per metalla (.lamnaverat. (Ruf., lih. i, cap. iv.)
2 Paulus vero, opi-copus .>eocîjesare, ambabiismanibusfueratdebiliiatus, candenle ferro fis aiimolo. (Theodor.. lib. i, cap. vu, p. -25.)
' Di'jleclici quibusdam sermonum prolnsionibus.... sese exercebant.... Laicus <ïui(lam, ex confessonim numéro, recto ac simplici prsedilus sensu, cnin dialcclicis congredilui, bisque illos verbis coinpeMavil: — r.biisluseiaposloli non artem nobis dialeclicam, necinanem veisnliam tradiderunt, sed aperlam ac simpliceni sentenliam, qnae fide bonisque aciibiis ciislodilur. Qiiae cnm dixisset, onines qui adffrani, admiraliooe perculsi, ei assenserunt. (Socrat., Hist, eccles.y lib. i, cap. viiit PAO.)
Transportez-vous en pensée dans l'ancien monde pour vous faire une idée de ce qu'il dut éprouver, lorsqu'au milieu des hymnes obscènes, enfantines ou absurdes à Vénus, à Bacchus, à Mercure, à Cybèle, il entendit des voix graves chantant au pied d'un autel nouveau : « 0 Dieu, nous te louons ! ô Seigneur, nous te confessons! ô « Père éternel , toute la terre te révère! » La prière latine composée pour les soldats n'était pas moins explicite que l'hymne de saint Ambroise et de saint Augustin * .
L'esprit humain se dégagea de ses lange-s : la haute civilisation, la civilisation intellectuelle, sortie du concile de Nicée, n'est plus retombée au-dessous de ce point de lumière. Le simple catéchisme de nos enfants renferme une philosophie plus savante et plus sublime que celle de Platon. L'unilé d'un Dieu est devenue une croyance populaire : de cette seule vérité reconnue date une révolution radicale dans la législation européenne, longtemps faussée parle polythéisme, qui posait un mensonge pour fondement de l'édifice social.
Cependant (telle est la difficulté de se tenir dans les régions de la pure intelligence! ), tandis que le polythéisme et la religion corporelle tendaient à sortir des nations, ils y rentraient par une double voie : les philosophes, pour se rendre accessibles au vulgaire, inventaient les génies; et les chrétiens, pour envelopper dans des signes sensibles la haute spiritualité, honoraient les saints ei les reliques.
On a conservé le catalogue des prélats qui portèrent les décrets du concile aux diverses Églises 2. Les Germains et les Goths connaissaient la foi ; Frumence l'avait semée en Ethiopie , une femme esclave l'avait donnée aux Ibériens, et des marchands de l'Osroëme à la Perse. Tiridate , roi d'Arménie, professa le christianisme avant les empereurs romains.
Au surplus, Constantin se mêla trop des querelles religieuses où l'entraînèrent quelques femmes de sa famille et les obsessions des
* Te soUim agnoscimus Deum , tft regom profitemnr; te adjul'.rem invocanius. Tui munerisesl quod viciorias n-lulimus, qiiod liosles snpcravimus : tihi ol) piaiteriiajam bona graiias agimns, el futura a le spiM-aimis. Tibi omiiessupplicamus, utqne imperalorem nostrumConslanlinum, iina cuin piissiinis ejus liberis iiiculuinem el viclorem dinlissimc nobis serves, logamus.
Hoc die solis a militaribns numeris liiMi, cl lucc vorba intcrprecandumab iis proferri pra.'Cipil. (Li'sfb. Pampii., de P'it. Coust., lib. iv, p. ^^'^.)
^ Ilosius, episcopus (lordiilae, saiiclis Dei Ecclesiisqnœ Romaesunt, et in Iialiaet Hisp;inid Iota, el in reliquis nllerius nalionibtis usquead Oceanum coinmonntibus, per eosqui cum ipso orani, romanos piesbyloios Vilonem et Vincenlium. Gelasii Cyzicini, /•yc^ Concil, JVicœn., lib. m, p. 807, in ConciU gtner. Ecclet, caih,, 1. 1. Ronuc, 1008.)
" ÉTUDFS HISTORIQUES. 201
évêques des deux partis. Après avoir exilé Arius, il le rappela, et bannit Allianase, qui remplaça Alexandre sur le siège d'Alexandrie. Arius expira tout à coup à Constantinople en rendant ses enti'ailles, lorsque Eusèbe de INicomédie s'efforçait de le ramener triomphant*. Le vieil évêque Alexandre avait demandé à Diou sa propre mort ou celle de l'Iiérésiarque, selon qu'il était plus utile à la manifestation de la vcrilé^.
Constaniin défit successivement les Sarmates et les Goths, et reçut des dépulations des Blemmyes, des Indiens, des Étliiopiens et des Perses. Il se déclara l'auxiliaire des Sarmates dans une guerre que ceux-ci eurent à soutenir contre les Goths-, puis il contracta une nouvelle alliance avec les derniers, qui s'engagèrent à lui fournir quarante mille soldats appelés /'a'f/era//, alliés 3. Les Sarmates avaient armé leurs esclaves^ chassés par ces mêmes esclaves, ils sollicitèrent et obiinrent des terres dans l'empire^.
Sapor II, alors assis sur le trône de la Perse, portait un nom fatal aux empereurs romains. Son père, Hormisdas lï, laissa en mourant sa femme enceinte. Les mages déclarèrent qu'elle accoucherait d'un fils; ils mirent la tiare sur le ventre de cette reine, et Tembryon roi,' Sapor, fut couronné dans les entrailles de sa mère s. Ce fut à ce prince que Constantin écrivit une lettre en faveur des chrétiens, lui rappelant la catastrophe tle Valérien puni pour les avoir persécutés. Sapor se put souvenir de cette lettre lorsque Julien marcha contre lui. Le monarque des Perses avait un frère aîné exilé, Hormisdas, que vous retrouverez à Rome.
Constantin, heureux comme monarque, n'échappa pas au malheur
* Eusobianis satcllitum instar eura stip^niibus per modiam civitatem magnifice incedebat. (Socrat., Histor. ecclesiasi., lib. i, cap. xxxviii. p. 63.)
* Cuin orasseï Alexander ac rogassel Dominum , ni aul ipsiiiii aufcrret.... votum gancti inipt«'l""» »'sl... nam Arius... cn-piiil. ( Epipuan. , episc, Comtantiœ , vpus êonira orioghua hœreses^ |ib. ii. p. 321. Paiisiis, 156».)
reiilio Alrxandii cral liiijusino'i : ui si quidiMii iccia esset Arii sentenUa, ipse diein discrpiioiii praesliliiliim nusquam viderel; siii vera css» l tides quain ipse profileiN'Jui-, ul Anus iinpirtiiis pœiias liieret. (^ocRAT., lib. i, cap. xxxvii, p. 61.)
^ N.iin Cl dum ramosissiiiinmci Ruiiiae aîmiilam in suo nomine conderel civilal<'ni, Gollioiurn inicifnii operajo, (|ui , fudere iiiilo ciim imperalore, XL Miorum luillia llli in solalia conira génies varias oljlulere ; quoi uin et nuinenis, ei millia usquead prscsens in n pul>lica nomiii mitir, id esi fœderali. (Amm., p. 648; Aua. VicT., p» 527: JoRN., de Htb. gui., p 6 0. cap. ccxxi.)
* Ers., y II. lonst., p. 521); Amm., p. 476; Jorn., p. 641.
' Qui, cum respondenMil mascnlam pndfm parilnrain , niliil ull^a morati suntj 8ed,cidan nicro iniposila, euibryunuegem pronuuliaruiit. {Ayathio! scholast., lib^ IV, p. 135. Paris, 1670.)
comme homme. Les calamités qui désolèrent la famille du premier auguste païen semblèrent se reproduire dans la famille du premier auguste chrétien.
De Minervine, sa première femme, Constantin avait eu Crispus, prince de valeur et de beauté, élevé par Lactance. Soit que le fils de Minervine inspirât une passion à Fausta, sa marâtre-, soit que Fausta fût jalouse pour ses propres enfants des grandes qualités de Crispus, elle l'accusa auprès de son mariS et renouvela la tragique aventure de Phèdre. Constantin (it mourir son tils, ainsi que le jeune Licinius son neveu, âgé de onze ans : Crispus eut la tête tranchée à Pôle, en Istrie^. Bientôt, instruit par sa mère Hélène de l'innocence de Crispus et des mœurs dépravées de Fausta, Constantin ordonna la mort de cette femme, qui fut étouffée dans un bain chaud s. Les chrétiens et les gentils jugèrent diversement ces actions : saint Chrysostôme en conclut qu'il ne faut ni désirer la puissance, ni chercher d'autre félicité que celle de la vertuetducieH^ le philosophe Sopàtre, consulté par Constantin, selon Zosime, déclara que la religion des Grecs n'avait point d'expiation pour de pareils crimes^. Cependant l'idolâtrie avait trouvé des dieux indulgents pour Néron et Tibère.
Est-il vrai que Constantin se repentit, qu'il passa quarante jours dans les larmes, qu'il éleva à Crispus une statue d'argent à tête d'or, avec celle inscription : «A mon fils malheureux, mais innocent 6?» L'autorité sur laquelle repose ce fait est suspecte. Dieu ne demandait point à Constantin une statue de Crispus : il lui demanda le reste de sa famille.
• rrispiim filium Caesaris ornatum tilulo quod in suspicionem venisset quasi cum Fausta noverca consuesceiei, nulla raiione juris naiuralis liabila suslulit. (Zosim., hisior., lit). II, p. ol. Basilcae.)
2 HiKR., Chr. Euir., p. 5HS; Amm., lib. xiv, p. 29.
'Njiu cum balncuui acceiidi swuta modum jiississet, oique Fauslam inclusissel, moiiuani in le exlr^ixii. (Zosim., Uist., lib. ii, p. 31. BasiU-ae.)
4 Ai^TÔs Sk à vOv xpàrwv où^i e| ou tô $ixS/i'j.(A TzzpUxzTO ev ttovoiî.... 'aAAk ot^x h ^«ït'^et* TOta'Jrri Tûv o'jpcf.'iùiv.
Aller vero(|iii nunc rorum polilur, nonne ex quo diadema geslat, porpetuo versalur in laboribus, molesiiis, calamitaiihus?... Al non hujusmodi cœloium regnum. (S. J. «.nRYSOSTOM., ad Philip., /iojh/7. xv, l. M, p. 319.)
«Ad flaniint's accédons, admissoruin lustrationes poscebat: illis respondenlibus non esse tradituni lustraiionis motiuin qui lani lœda piaculaposset eluere. (Zosm., Hist , lib. Il, p. 3r. BasiWœ.)
® Tandem perniotus '^jeniieiiiia inlegros quadraginta dics illnm Inxit, tanlannimi SEgrilndine, ui iuin(iuam lava'el corpus, nec li'clo recumheret. Prœteira slalnarn ei posiiil ex ar^cnln piuo cl ex parle inaiiialam praîler caput, quod ex puroa.ro confecuim oral: inscriplib m ironie liis versibns ; Jùlius meus injurin offccins (ô r^S'-ti-oy^'^oç ô<è«//ou]. (Georg. Goum., de ^miquiiatibus Constaniiiwpoliiani», p. 3'f. Parisiis,1050.)
Constantin ne reçut le baptême que peu d'instants avant sa mort, à Achiron, près de Nicomédie. Il avait témoigné le désir d'être baptisé dans les eaux du Jourdain, comme le Christ; le temps lui manqua. Dépouillé de la robe de pourpre pour quitter les royaumes de la terre, et revêtu de la robe blanche pour solliciter les grandeurs du ciel, le premier empereur chrétien expira à midi, le jour de la Pentecôte. Trois cent trente-sept ans s'étaient écoulés depuis que la religion chrétienne était née parmi des bergers dans une étable : Constantin la laissait sur ce trône du monde dont elle n'avait pas besoin.
* Constantin avait eu trois frères de père, par Théodora, belle-fille de Maximien Hercule -, savoir : Dalmatius, Jules Constance, Annibalien.
Dalmatius mourut et laissa un fils de son nom, fait césar, et un autre tils, Claudius Annibalien, nommé roi du Pont et de l'Arménie.
Jules Constance eut de Galla, sa première femme, Gallus, et de Basiline, sa seconde femme, Julien. On ignore la postérité d'Annibalien, ou Ton n'en sait rien de précis.
Les frères, les neveux et les principaux officiers de Constantin furent massacrés après sa mort, à l'exception des deux fils de Jules Constance. Les causes de cette conspiration spontanée de l'armée et du palais, que rien n'avait semblé présager, ne sont pas clairement expliquées : l'authenticité de l'écrit posthume de Constantin, et dans lequel il déclarait à ses trois fils avoir été empoisonné par ses deux frères, est à bon droit suspecte. Constance immola-t-il à la seule fureur de son ambition ses deux oncles, sept de ses cousins, le patricien Oplatus et le préfet Ablavius? Mais il restait à Constance des frères qui n'étaient pas alors en sa puissance. Julien, saint Alhanase, saint Jérôme, Zosime, Socrate, autorités si contraires, se réunissent néanmoins pour charger sa mémoire * . Il est probable que ces meurtres furent le fruit des diverses passions combinées avec la politique du despote, qui enseigne à chercher le repos dans le crime. Le paganisme, l'hérésie, la turbulence militaire, trouvèrent des satisfactions et des vengeances dans celte extermination de la famille impériale.
L'empire demeura partagé entre les trois fils de Constantin : Constantin, Constance et Constant. Constantin et Constant prirent
•Constance, emp. Jur-EsT*", Librrius, papes. An de J.-C. 33^-3fil. * JuLiAN., ad lihcn., Àth. ad Solit., f^it. ^gem., t. I, p. 856; Hier., Chr.; Zos., liist., p. 09- ; Socr., Hist. eccl., lib. m, cap. i, p. 1C5.
204 ÉTUDES niSTORIQUES.
les armes l'un contre Taulre -, Constantin périt auprès d'Aquilée*, dès la première campagne; Constant, seul maître de l'Occident, fut attaqué par les Fraiiks-, et Libanius nous a laissé, à l'occasion de cette guerre, quelques détails sur les mœurs et le caractère de nos ancêtres 2.
Magnence, Barbare d'origine et cbof des jovicns et des herculéens, salué auguste par ses amis, obligea Constant à prendre la fuite, et le fit assassiner au pied des Pyrénées. Ce prince ne trouva qu'un seul homme qui voulût s'associera sa mauvaise fortune : c'était un Frank nommé Laniogaise^, plus Udèle au malheur des rois qu'à leur autorité.
L'unique fils de Constantin qui restât alors. Constance, après avoir mal combattu les Perses, après avoir dépouillé Vétranion, usurpateur de la pourpre en III yrie ; après avoir refusé de traiter avec Magtience, vainquit celui-ci à Murza^ : bientôt après il le réduisit à se tuer.
Avant d'obtenir ce succès, une faute avait été commise ; elle montre le degré de faiblesse et de misère auquel l'empire était déjà descendu : retenu en Orient par des affaires graves. Constance, lorsqu'il apprit la révolte des Gaules, invila les Allamans à passer le Rhin, afin d'arrêter les forces de Magnence. Les Allamans obéirent, et, depuis la source du Rhin jusqu'à son embouchure, ils occupèrent trente lieues de pays en largeur, sans compter celui qu'ils ravageaient.
Les panégyristes aflirment que Constance, héritier de tous les États de son père, usa bien de sa victoire-, les historiens assurent qu'il ne put porter sa fortune. Durant ces discordes, on voit des capitaines franks et des corps franks servir différents partis, des évêques aller d'un camp à l'autre en qualité d'ambassadeurs ^ à la bataille de Murza, l'empereur se retire dans une église pour prier-, il eût mieux fait de combattre : ce n'est déjà plus le monde antique.
On fixe au règne de Constance le règne des eunuques, jusqu'alors abîmés sous le poids des édits. Ces hommes (excepté trois ou quatre, doués du génie militaire), en butte au mépris public, se réfugièrent
* EllTR. ; ACREL. ViCT., Epit,
* Liban., Oral, tu, p. 138.
^Zos.. Iil). II, |). 693: Vict., Eiui.; Eotr.; IIif.ron.. Chr.; Idac, Chr., an; 350. Amm., lib. XV, cap. v. Laiiiogaiso... suluiii adtuisse inuriiuio Cuiislanii supra relu li m IIS
* Il rosia cinquantominp hommes sur If» champ dH baïaïUe, selou Yiclor,el il prétend que les Rumains ne se relevèi'eui jamais de celle perle.
dans les sentines du palais : trop dégradés pour les affaires publiques, ils s'enfoncèrent aux intrigues de la cour, et se dédommagèrent par la virilité de leurs vices de l'impuissance de leurs vertus. Eusébe, eunuque, chambellan et favori de Constance, dans son triple état de bassesse, fit prononcer la sentence de mort de Gallus.
Gallus et Julien , neveux de Constantin et cousins de Constance, avaient, le premier douze ans , et le second six, quand arriva le massacre de la famille impériale. Marc, évêque d'Aréthuse, avait sauvé Julien, qui fut caché dans le sanctuaire d'une église^ : Gallus, épargné comme malade et près de mourir, ne sembla pas valoir la peine d'être tué.
L'enfance de ces deux princes fut environnée de soupçons et de périls; ils demeurèrent six ans enfermés dans la forteresse de Marcellum , ancien palais des rois de Cappadoce. Gallus à vingt-cinq ans, honoré du titre de césar par Constance, épousa la princesse Constantina , fille de Constantin le Grand , et veuve d'Annibalien , roi du Pont et de l'Arménie. Il établit sa résidence à Antioche, d'où il gouverna ce qu'on appelait alors les cinq diocèses de la préfecture orientale.
Passé de la solitude à la puissance, Gallus transporta l'inquiétude etl'àpreté de la première dans la placidité et la modéraiion nécessaires à la seconde : il devint un tyran bas et cruel , livré aux espions, espion lui même. Il s'en allait déguisé dans les lieux publics : son travestissement ne Fempcchait pas d'être reconnu, car Aniioche était éclairée la nuit d'une si grande quantité de lumières qu'on y voyait comme en plein jour 2, ce qui rappelle la police des villes modernes. Constantina, femme de Gallus, était encore plus que lui altérée de sang et de rapine : on l'accusait de prendre en secret le litre à'avgusfa^, dans l'intention de donner publiquement celui d'auguste à son mari.
Mandé à la cour de Milan après le massacre de deux ministres
'Naz., OroMii, p. 90; Roll., xii; Mart. gr., p. 16.
' l'bi pcrnociaiiliuiii liimiiiiim claiitiKlo <li<'rum sole! imitari fnigorom. (Ai»M.» lib. XIV, c-p. I.) De (lucll»! manière Amioclie élail-clleécliirce? LclexleiU- l'histori' n ne l'expliinn^ pas. Aninnoii Maicellin. qui dôcril iniiiuli(Mis«'mi'nl 1rs niacliinés de guerre, n'a pas cm devoir entr. rdans led»HaiI d'un usag<- journalier Comme il esi sujel iai \'> nQur.' du style, il ne faut pas prendre trop à la Icllre la gran<lr claité dunl il fait ici momion. Saint Jérftm • (epist. xiv) parle des f.ux qu'on allum .il sur les places publi(nn's, à la lueur des«|nels on se rassemblait, et l'on disputait sur les intérêts du moment: Dnm audientiam et circulum lumma jam in plateis accensv Bolverent, et mcondiiam disputai ionem nox i^nterrumperet.
* PuiLosiORG., hist, eccles.f lib. m, cap. ccxxii.
que lui avait envoyés l'empereur, Gallus eut rimprudence d'obéir'. La lettre qui l'appelait était pleine de protestations d'amitié et de services. Il fut arrêté à Pettau, conduit à Flone en Istric, dépouillé de la chaussure des césars , interrogé par l'eunuque Eusèbe , condamné à mort, et exécuté non loin de Pôle, où vingt-huit ans auparavant Crispus avait été décapité 2. Que de télés , l'effroi des peuples , furent abattues par le bourreau^!
Les Isaures et les Sarrasins désolaient l'Asie^; les Franks et les autres Germains continuaient leurs courses transrhénanes -, Rome se soulevait pour du vin au milieu de ses débauches et de ses spectacles s. Constantin et Constance singulièrement attachés aux Barbares, et les ayant promus à presque toutes les charges de l'État , il se trouva que Siivain, lils de Bonit, chef frank, commandait l'infanterie romaine dans les Gaules : c'était un homme doux et de mœurs polies, quoique né d'un père barbare-, il savait même souffrir, dit rhistoire en parlant de lui. On l'accusa d'aspirer à la pourpre, et il était fidèle-, la calomnie en fit un traître : il prit l'empire comme un abri. Vingt-huit jours après son usurpation , obligé de chercher un plus sûr asile, il n'eut pas le temps d'y entrer : il fut tué par ses compagnons lorsqu'il essayait de se réfugier dans une église 6.
Alors les Franks, les Allamans, les Saxons, se précipitèrent de nouveau sur les Goules, dévastèrent quarante villes le long du Rhin, se saisirent de Cologne et la ruinèrent '. Les Quadcs et les Sarmates pillaient la Panonie et la Haule-Mœsie^-, les généraux de Sapor troublaient la Mésopotamie et l'Arménie : ce fut Tépoque de l'élévation de Julien.
Jusqu'à l'âge de quinze ans, Julien reçut sa première éducation d'Eusèbe, évéque de Nicomédie, qui menait à la cour l'intrigue arienne, et de l'eunuque Mardonius, personnage grave, Scythe de nation , grand admirateur d'Hésiode et d'Homère. Le futur apostat
' Conslantina mourut en roule a Cène, village de Dilbynie.
' Amm., 1 b. XIV, cap. XI.
'Quotcapiia, qiiae horruere génies, funesli carnifices absciderunll
* Amm., lib. xiv, p. 3 cl seq.
* ld.,ibid.
^ iJ., lib. XV, cap. v; Aur. Vict., Epii.; Edtr.; Hier., Chr. Selon Ammien , Siivain éiail drja relire dans une petite cliapelle chivlienne; on l'en arracha loul tremblanl pour le massacrer. Silvanum exlraclum œdicida , quo exanimalus coufugerai, ad convenliculuin riius cUhsliani lendenlem , densis gladiorum iclibus irucidaruitt.
7 Zos.,lib. III, p. 702; Amm., lib. xv.
*ZosiM., lib. m, p. 702.
fut ensuite réuni à Gallus dans la forteresse de Marcellum : il apprit de bonne heure à se contraindre, et parut se plaire aux vérités de la foi. Lorsque Gallus eut été nommé césar, Julien obtint la permission de suivre ses études à Constantinople, sous la surveillance d'Hérébole, d'abord chrétien , puis infidèle avec son élève, puis chrétien encore après la mort de celui-ci ^ Julien visita les écoles de l'ïonie ; Constance même favorisait les exercices de son cousin, dans l'espoir que les livres lui feraient oublier l'empire ^ mais bientôt la supériorité de l'écolier, même dans les lettres , l'alarma.
Après la mort de Gallus, Julien, conduit à Milan, étroitement gardé pendant sept mois , fut enfin relégué à Athènes. Il y rencontra , avec saint Basile et saint Grégoire de Nazianze , une foule de rhéteurs qui achevèrent de le gagner à leurs doctrines : il prit toutes les allures du philosophe. Universellement instruit, sa mémoire égalait son intelligence : il pensait et il écrivait en grec, mais il se servait aussi du latin 2. Les Gaules étant désolées par les Franks et les Allamans, l'impératrice Euscbie décida Constance à créer Julien césar, afin de l'opposer aux Barbares. Le disciple de Platon reçut la lettre qui l'appelait au rang suprême comme un arrêt de mort : il leva les mains vers ce temple dont les admirables ruines ne semblent avoir été conservées qu'afin d'attester la beauté de l'ancienne liberté grecque à cette liberté renaissante. Julien monte à la citadelle, embrasse les colonnes du Parthénon, les mouille de ses larmes, implore la protection de la déesse. Il s'éloigne ensuite de l'immortelle cité où des déclamateurs et des sophistes foulaient les cendres de Démosthènes et de Socrate, mais où Minerve régnait encore par le génie de Phidias et de Périclès.
AiTivé à Milan , il traça ces mots pour l'impératrice : «Puisses-tu « avoir des enfants! que Dieu t'accorde ce bonheur et d'autres pros- « pérités ! mais, je t'en conj ure, laisse-moi retourner à mes foyers ^. » Celait ainsi que Julien appelait la Grèce. Le billet écrit, il n'osa l'envoyer, arrêté qu'il fut , dit-il , par les menaces des dieux ; l'Apostat prit la voix de l'ambition pour l'ordre du ciel.
Les officiers du palais s'emparèrent de l'étudiant d'Athènes , le dépouillèrent du manteau et de la barbe du philosophe , et le revêtirent de rhabil du soldat. Il a peint lui-même sa gaucherie dans ce
* Amm., lib. XV, cap. xiî.
2 Epist. IX, Lvi, or. in ; EoTROP. , lib. xv; Eunap., f^it. Max.; Liban.» or, i; SocR., lib. m.
^ JULIAN., ad Aih.
nouvel accoutrement , son embarras à la cour et les railleries des eunuques*. La dornière partie de l'éducation de Julien avait été populaire; il assistait aux cours des rhéteurs à Constantinople, comme les autres élèves: en se plongeant dans les mœurs publiques, il y puisa des enseignements qui manquent à l'éducation privée des princes.
Constance , le sixième jour de novembre, Tan de Jésus-Christ 335, ayant assemblé à Milan les légions, proclama Julien césar. L'orphelin dans la pourpre , au milieu des meurtriers de sa famille, répétait tout bas un vers d'Homère : « La mort pourprée et son invincible « destin renlevèrent. »
Après avoir épousé Hélène, sœur de l'empereur, Julien partit pour son gouvernement des Gaules , auquel on avait ajouté la Grande- Bretagne, et peut-être l'Espagne 2. Eusébielui donna des livres, ses conseillers; Constance des valets , ses maîtres ^, Tenu dans une tutelle jalouse , il ne pouvait ni prendre seul une résolulion, ni intimer un ordre, ni changer un domestique : tout était réglé dans son intérieur par les ordres de Constance, jusqu'aux mets de sa table-, aucune leitre ne lui parvenait qu'elle n'eût été lue : il se sevrait de la compagnie de ses amis dans la crainte de les compromettre et de s'exposer lui-même à sa perte. A peine mit-on à sa disposition quelques soldats ^. Sa seule consolation , en entrant dans le pays ravagé que l'on confiait à son inexpérience, fut de rencontrer une vieillô femme aveugle, qui le salua du nom de restaurateur des temples s.
Durant les cinq années que Julien gouverna les Gaules, il courut d'une ville à l'autre, d'Autun à Auxerre , d'Auxerre à Troyes, de Troyes à Cologne, de Cologne à Trêves, de Trêves à Lyon : on le voit assiégé dans la ville de Sens-, on le voit passant le Rhin cinq fois, gagnant la bataille de Strasbourg sur les Allamans, faisant prisonnier Chrodomaire, le plus puissant de leurs rois-, rétablissant lea cités, punissant les exacteurs, diminuant les impôts , et enfin, ce qui nous iuiércsse par les liens du sang, soumettant les Camaves et les Franks Saliens : on commence à vivre avec les Franks au milieu de
»/(/., iùid.
2 Amm., lib.xx; ZosiM., lib. m.
' JULIAN. ,ac/ Jtli., or. III.
* Amm., lib. xvii, xx, xxi, xxii; ZosiM., lib. m; Liban. , or. xii; Julian., ad Jth.
' Tnnc anns qnsedam orba Inminibus, cnm, pTContando qninani ess'^l ingressns; luliauuiu Cxsarciu cumperisset, exclamavit, liuoc dtorum lempla reparatuium.
la future France. Julien avait écrit ses guerres des Gaules : cet ouvrage, que l'on mettait auprès des Commentaires de César, est malheureusement perdu -, il aurait jeté une vive lumière sur Thistoire obscure de nos aïeux au quatrième siècle.
Julien passa au moins à Lutèce les deux hivers de 358 et de 359. Il aimait cette bourgade, qu'il appelait sa chère Lutèce^, et où il avait rassemblé, autant qu'il avait pu au milieu de ses entreprises militaires, des savants et des philosophes. Oribase le médecin, dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son abrégé de Galien : c'est le premier ouvrage publié dans une ville qui devait enrichir les lettres de tant de chefs-d'œuvre.
On se plaît à rechercher l'origine des grandes cités, comme à remonter à la source des grands fleuves : vous serez bien aise de relire le propre texte de Julien :
«Je me trouvais, pendant un hiver, à ma chère Lutèce^ (c'est « ainsi qu'on appelle dans les Gaules la ville des Parisii). Elle occupe « une île au milieu d'une rivière-, des ponts de bois la joignent aux « deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue ; telle elle est en « été, telle elle demeure en hiver : on en boit volontiers l'eau très- « pure et très-riante à la vue ^. Comme les Parisii habitent une île, il « leur serait difficile de se procurer d'autre eau. La température de « l'hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la « chaleur de l'Océan, qui, n'étant éloigné que de neuf cents stades, « envoie un air tiède jusqu'à Lutèce : l'eau de mer est en effet moins « froide que l'eau douce. Par cette raison, ou par une autre que «j'ignore, les choses sont ainsi ^. L'hiver est donc fort doux aux « habitants de cette terre-, le sol porte ûe bonnes vignes 5 les Parisii
* *f)vjv AeuT£x?«v : caram Lutetiam.
2 MizonnrîîN h antioxikos. Jdlian. Op., p. 3iO. D. Lipsioe, 4696 ^ Tout cela s'accorde peu avec ce que nous voyons atijourd'liui, excepté ce qui concerne la salubrité de l'eau. Même a l'époque dont p:irle Julien, les d( bordemenis de la Seine étaient assez fréquents. Si Julien élail né a Rome, on même s'il eût jamais vu le Tibre, la Seine aurait pu lui paraître limpide en comparaison de ce fleuve {flavus Tiberiinis). U est vrai que, dans l'Ionie, Julien n'avait rencontré que l'Hermus {^lurpiduf Hermus) ; il n'avait trouvé à Athènes qnedeux ruisseaux ; hi l'Eridan, dans la Lombardie, laissait encore l'avantage a la Seine pour la clar.é de l'eau. Mais eniJn Julien avait habité les rives du lacdeCôme; il avait vu les autres fleuves de la Caule, les rivières de la Cappadoce; il écrivait le Misopogon aux bords de l'Oronte, et bientôt ses cendres devaient reposer sur ceux du Cydnus: comment donc la Seine lui paraissait-elle si limpide? La Marne, comme on l'u cru, coulait-elle au-dessous de Paris ?
* L'observation des Gaulois-Romains était juste : les hivers sont plus humides» nais moins froids, aux bords de la mer que dans l'intérieur des terres.
« ont même l'art d'élever des figuiers * en les enveloppant de paille cdc blé comme d'un vêtement, et en employant les autres moyens c dont on se sert pour mettre les arbres à l'abri de l'intempérie des € saisons.
« Or, il arriva que l'hiver que je passai à Lulèce fut d'une vio- «lence inaccoutumée^ la rivière charriait des glaçons comme des c carreaux de marbre : vous connaissez les pierres de Phrygie? tels « étaient, par leur blancheur, ces glaçons bruts, larges, se pressant « les uns les autres, jusqu'à ce que, venant à s'agglomérer, ils for- € massent un pont^. Plus dur à moi-même, et plus rustique que «jamais, je ne voulus point souffrir que l'on échauffât à la manière « du pays, avec des fourneaux, la chambre où je couchais s. »
Julien raconte qu'il permit enfin de po'rter dans sa chambre quelques charbons dont la vapeur faillit l'étouffer.
Il y avait à Lutèce des thermes construits sur le modèle de ceux de Diocléticn à Rome : on croit que Julien et Valenlinicn l^^ y demeurèrent -, Ammien en parle assez souvent. Il est probable que ces thermes étaient bâtis avant l'arrivée de Julien dans les Gaules, peut-être du temps de Constantin ou de Constance Chlore. D'autres ont pensé, mal à propos, que Julien occupait dans l'ile un palais élevé sur le terrain où lut construit depuis !c palais de nos rois. On voyait encore à Lutèce un Champ-dc-Mars et des arènes : celles-ci devaient se trouver du côté de la porte Saint-Victor^ c'est ce qui résulte de quelques titres du treizième siècle^. La flotte chargée de garder la Seine était stationnée chez les Parisii -, elle avait vraisemblablement pour bassiû l'espace que couvre aujourd'hui la nef gothique de Notre-Dame ^
* On voit que le climat de Paris n'a jïiièrr clian^'é. Il y a longtemps que l'on cultive la vi^nca Siirme. Julien ne se piqnaii pas tlese connaître en bon vin; il piélérait, dit-il, U'sNjinpIies à liacciius. Quant aux liguiers, on les enterre el on leseun>ailie encore a Ary«nteu 1.
2 Julien peint iri-s-bion ce que nous avons vu ces derniers hivers. Les glaçrnsque )a Srhw laisse sur ses bords , après la débâcle, pourraient être pris pour des blocs de mai brc.
3 Ces lourneaux é!aient apparemment des poêles. Il faudrait aussi, conclure du charbon qm- Julien fil porter dans sa chambre, que l'on n'échauffait pas les appartements avec (lu bois, soit qu'il liit rare dans les environs de Paris, ou qu'on préférât l'usage des lourneaux. Les Komains, comme on peut s'en assurer parce qui nous reste de leurs constructions domestiques, avaient porté l'art U'écliauffer leurs maisons tu plus haut degré de rafiQnement.
4 I). T. DU Plks., /Vouv Aun. de Paris; Brrul., jint, de Parii,
• Prœfectus classis ^ndericiatiorum Parisiis. Notil. Imper. Mézeray , dont la lecture et la critique doivent être suivies avec précaution, conjecture que cette flotte s« leuail à Andresy, vers le confluent de l'Oise et de la Seine, parce que les matelots qui moDlaieul celte flotte Bout nommés dans la notice AndiricUm, On jugt;ra de la
ÉTrDES HISTOniQUES. 2 H
Tandis que Julien habitait la petite et naissante Lutèce, Constance visitait la grande et mourante Rome, que n'avait jamais vue cet empereur des Romains.
Il existait sans doute à Rome quelque vieillard à qui, dans son enfance, son aieul avait raconté l'entrée d'un prêtre do Syrie, Élagabale, sautant avec la pourpre au milieu des eunuques et des danseuses, devant une piorre triangulaire consacrée au soleil : voici venir dans une pompe triomphale pour un succès oblenu sur des Romains*, voici venir une espèce d'idole chréliennc. Constance, pareillement environné d'eunuques, mais immobile sur un haut char éclatant de pierreries, les yeux fixes, ne se remuant ni pour cracher, ni pour se moucher, ni pour s'essuyer le front-, baissant seulement quelquefois sa courte stature alin de passer sous de hautes portes 2. Autour de lui flottaient, au bout de longues piques dorées, des étendards de pourpre découpés en forme de dragons, dont les queues ellilées sifflaient dans les vents. Des gardes superbement armés, des cavaliers couverts de fer, ressemblant, non à des hommes, mais à des statues polies par la main de Praxitèle ^, Fcnvironnaient. En approchant de Rome, Constance rencontra les patriciens, le sénat, qu'il ne prit pas comme Cinéas pour une assemblée de rois, mais pour le conseil du monde*-, il crut, en voyant les flots do la foule, que le genre humain était accouru à Rome s.
Lorsqu'il eut pénétré jusqu'aux Rostres, il demeura stupéfait au souvenir de l'ancien ne puissance du Forum •' De là l'auguste oriental alla descendre à l'ancien palais d'Octave, qui n'avait ni marbre ni colonne, et dans lequel le fondateur de l'empire, l'ami d'Horace, habita quarante ans la même chambre, hiver et été '.
Ibrcp He Tar^ument. {Histoire de France avant Clovis^ liv. m.) Xai suivi l'opinion de l'iibbé Dulos.
* I a dôlaiU' de Magnence.
2 Corpus pe liuniilc cinvabat portas ingrpdîpns cetsas, et veliit coUo innnilo rpclani acicm I miiiuin li'iuicns, iicc (Uxlia vultiiin, ucc Ixva ûceU b:il, laiu|tiaiii (ig> niciilum liomiiiis : non cuin rota coiiciiUrel niians, iiec spiiens, aiii os ;tul iiasmn lergriis vel IVicans, inainiriiv« Jijiilansvisns est iiun(|iiaiu. ( Amm., lib. xvi, ca|), x.)
■* Limbi> fcncis cincli, ut Praxitelis manu puliia crcdeies siuiulacra, non virus. (Amm., lib. xvi, cap. x.)
^ Non ut Cineas ille, Pyrilii Ipgalns, in ununi coactani multiludinem rpgum,sed asylum niundi loUus adesse exi iimab.it. {Id., ibid.)
' Soiprbal qna celeritale omno quod ubiqiie est bominiim genus confluxeril Romain, (/r/., ihiU.)
* Proiiide Komam injrrossns, imporii virtuinmqne omninm larem, cnm venisset ad Rnsira, pcrsixclissinium priscui |)ol<'niiai Forum obstupiiil. [Id., ibiU,)
1 Animicn a sfiilcmnii in \ialaiinin reccpiiis. Je me range a Topiniou de GibbOD» qui veut que ce boil l'aucicu palais d'Au^^Uble, doiil Sueluue dit:
Ammien Marcellin, dont ces délails sont empruntes, nous peint ensuite deux choses considérables : une partie des édifices de Rome, tels qu'ils existaient de son temps, et Tctonnement de Constance à la vue de ces édifices. Que d'événements étaient survenus, que de jours s'étaient écoulés, pour que le maître de l'empire romain ne fùtqu'ua étranger dans la capitale de cet empire! pour qu'il demeurât muet d'admiration au milieu des ouvrages de tant de génies, de tant de fortunes, de tant de siècles, de tant de liberté et d'esclavage, comme un voyageur qui rencontrerait aujourd'hui Rome tout enlière dans un désert! Mais ces monuments des mœurs vivantes d'un peuple ne vivent point eux-mêmes ^ leurs masses insensibles ne purent s'émerveiller de la petitesse de Constance, comme il s'ébahissait de leur grandeur.
Il est un certain travail du temps qui donne aux choses humaines le principe d'existence qu'elles n'ont point en soi j les hommes cessent, et ne sont rien par eux-mêmes, mais leurs vies mises bout à bout, leurs tombeaux rangés à la file, forment une chaîne dont la force augmente en raison de la longueur. De ces néants réunis se compose l'immortalité des empires. Le nom de Rome était la seule puissance qui restât à vaincre aux Barbares. Rome, quoique habitée d'une foule innombrable, n'était plu6 réellement défendue que par les souvenirs de quelques vieux morts. Constance visita curieusement cette cité, dont il empruntait l'autorité qu'on voulait bien encore passer à 68 pourpre. Il harangua le sénat et le peuple. Qu'eût répondu Marins, s'il eût mis la tête hors de sa tombe?
En parcourant les sept collines couvertes de monuments sur leurs pentes et sommets, l'empereur se figurait à chaque pas que l'objet qu'il venait de voir était inférieur à celui qu'il voyait ^ : le temple de Jupiter Tarpéien -, les bains, pareils à des villes de province ^ la masse de l'amphithéâtre, bâti de pierres tiburtines, et dont les regards se fatiguaient à mesurer la hauteur -, la voûte du Panthéon, suspendue comme le ciel ; les colonnes couronnées des statues des empereurs, et dans lesquelles on montait par des degrés -, la place et le temple
^flîbns modicis neque laxilate ncqiie cullu conspicuis, ulin qnibus porticnsbre tes esseiit, albdiiaruin columnaium, hI sine inarmore ullo, aiil insi^ni pavimcnto conclavia, ac per anno^ amplius quadrapinla eodem cubiculo liiemeeiaeslaieiiiaiisit (C. SuKTON. Tranq., Ociav., p. 109 Aiiluirpiae.)
' DcincJf inlra soiilcm moiiUum culmina , per accliviiates planilicmque posila, urbis mcmbrt coUustrans et subuibana, quidquid viderai prinium, id eminure iuier cuncia speiabal. (Aum.)
de la Paix, le théâtre de Pompée, l'Odéon, le Stade, magnifiques ornements de la ville éternelle ^ . Mais, au forum de Trajan, Constance s'arrêta confondu, promenant ses regards sur ces constructions gigantesques que, dans leur ineffable beauté, l'historien déclare ne pouvoir décrire 2.
Le grand roi, le monarque légilime de la Perse, le frère aîné de ce Sapor II, si funeste à Julien et à l'empire romain, Hormisdas était réfugié dans cet empire. 11 accompagnait Constance dans sa visite de Rome. L'empereur, se tournant vers son hôte, lui dit : « Si je ne « puis reproduire en entier ce forum, j'espère du moins faire imiter « le cheval de la statue équestre du prince. — Tu le peux, dit Hor- « misdas : mais bâtis d'abord une semblable écurie, afin que ton che- « val y soit à l'aise comme celui que nous voyons \ »
Ce même exilé, interrogé sur ce qu'il pensait de Rome : « Ce qui « m'y plait, répondit-il, c'est que les hommes y meurent comme « ailleurs ^, »
Hormisdas suivit Julien dans son expédition contre les Perses, et s'entendit appeler traître par un officier de Siipor, lequel Sapor occupait, contre le droit, le trône de son frère. Hormisdas vit mourir Julien \ il avait vu passer Constantin et Constance : il laissa un fils, que Théodose le»* chargea de conduire une troupe de Goths en Egypte. Le dernier successeur du héros macédonien qui renversa l'ancien empire de Cyrus, Persée, détrôné, vint mourir greffier parmi ses vainqueurs ; l'héritier du nouvel empire des Perses, rétabli sur les ruines de celui d'Alexandre, vint cherclier un abri dans les palais croulants des césars. Au lieu d'assister à l'histoire de son propre pays, Hormisdas fut un témoin des Parthes, envoyé pour assister à l'inventaire des monuments romains mis à l'encan des nations , et pour certifier véritable la chute de Rome. Vous ne sa-
* Jovis Tarpeii delnbra, quantum terrenis divîna proecoUunt : lavacra in modnm provinciaruni exslructa : ampliitheatri niolem solidatam hpidis tiburtmi compage, ad ciijus summiiaiem a3gre Visio humatiaconscendil: Panilieiun veliilrcligiont'in teretem, speciosa celsiludine fornicatmi; elatosqiie verlicesqui scansili snggcstn consurgunt, priorum principum iinilamt'nia porlantes, et uibis lempiuni fonimqiie Tacis, et Pompcii ihealrum, et Odeuni, et Sladium, aliaque inter haec décora uibis aelcrnae. (/</., Iib. xvi, cap. x.)
2 Ul opinainur... nec rolalu ineffabiles, nec rursus mortalibns appetendos. (/(/., xhxd.)
3 Ante, imperator, stabulum t:ile condi jubelo, si vales ; eqiins quem fabricare disponis, ila laie succédai, ut istc quem videmiis (Am.m., lib. xvi, cap. x.)
4 Id tanlum sibi placuisse quod didicisset ibi quoque bomines mori. (/d. , i^itf.)
214 ÉTUDES ITISTOR'QUES.
vez pas tout : Hormisdas, nourri par les mages, était chrétien. Ainsi vont les choses et les hommes dans renchaînement des conseils éternels ^
Constance déclara que la renommée, coutumiêre de monsonj^^e, de mali^milé, et toujours d'exagération, était restée, dans ce qu'elle racontait de Rome, fort au-dessous de la vérité 2. Il y voulut laisser quelques traces de son passage -, mais, sentant sa propi e impuissance, il emprunta à la terre des tombeaux une parure funèbre pour la reine expirante du monde. L'obélisque dutmple d'Héliopolis, que Constantin avait projeté de transporter à Constantinople, fut envoyé du Nil au Tibre, et élevé à Rome dans le grand cirque. Depuis, Sixte Quint en décora la place de Saint Jean-de-Latran. On peut voir encore aujourd'hui debout ce monument d'un pharaon, d'un empereur et d'un pape également tombés s.
Constance, auquel il manquait, selon Libanius, le cœur d*un prince et la tête d'un capitaine-, ce souverain, qui passa son règne dans les transes des discordes civiles et d'une guerre peureuse contre Sapor, se donnait encore l'embarras dos quorellos ecclésiastiques. Sa cour était arienne : dans les conciles de Séleueie et de Rimini, il embrassa lui-même le parti des Ariens. A la sollicitation de Constant, son frère, il avait d'abord rappelé Athanase de son premier exil-, il le maintint encore sur son siège, après la déposition prononcée au concile arien d'Antioche-, mais il l'abandonna au troisième concile de Milan. Il y eut des évêques bannis, intrus,
* J'ai suivi parliculiôrcment Zosime pour l'histoire d'fîormisdas; mais Zonare , AîialUias t'I AIhularage {ex arabUo latine reddiia Historia) diffèrent de Zosime en plusieurs points.
2 Inipcralorde fnma qiiorobitur utinvalida vel malignî), qiiod aurons omnia S''mper iii maju-., etgu hi£c explicmua qux k«oinae suut obsolcscil. (AuM., lib. xvi» cap X.)
3 Constance avait voulu faire transporter à Constantinople un antre obélisque; Julien n prit ce projet : il en écrivit aux Alexandrins, leur pioposunl, en échange de l'obélisque, nne st:iine colossale qui venait d'être achevée;, et qui vraisenrblai>le- ITîcnt était la si» une. Julien ajoute (pie des soliiaires se tenaient sur la pointe de cet ©bélis<|ue, (pie d'auin^s personnes y dormaient au niili(^udes immondices, et ycoinniellaient des inlymies. Il veut donc, dit-il , détruire a la fois celle superstition et celle honte : il prétend que hs Alexandrins auront un grand plaisir a reconnaître de loin, en arrivant a (ionsianlinople, l(! présent doni ils auront embelli la ville ■ atale de l'Apostat. On croii que cet obélisque, transporté a Constaniinople par Julien ou par Vahns, fut élevé par Théodose dans l'Hippodrome. L'édition allemande dont le me sers n'a point la fin d(î cette lellre aux Alexandrins sous le n° r)8. C«tte lin, retrouvée par Mu atori, a été transportée des Anecdotes grecques daus la ^ibUoilùi^ue grecque de t'abiicius*
ÉTUDES niSTORIQUES. 215
catholiques, ariens, semi-ariens. Le premier concile de Paris ou de Lulèce se tint alors*, et se déclara calholique sous la protection de Julien, qui méditait au même lieu le rétablissement du paganisme. Saint Ililaire de Poitiers, exilé en Orient, trouva les mêmes désordres en rentrant dans son église. Il écrivit contre l'empereur Constance : « Vous saluez les évêques du baiser par loquel Jésus- « Christ fut trahi-, vous courbez la tête pour recevoir leur béné- « diction, et vous foulez aux pieds leur foi. » Lucifer de Cagliari, plus hardi encore, menace du glaive de Malalhias et de Phinées Constance infidèle. Saint Martin, qui commençait à paraître, servit d'abord comme soldat dans les troupes de l'Apostat , et donna naissance au premier monastère des Gaules, Lugugiacum ou Ligugé, à deux lieues de Poitiers. Pacôme, Hilarion , Macaire, avaient succédé à saint Antoine et à saint Paul , et saint Basile méditait déjà la règle qui devait gouverner dans l'Orient un peuple de solitaires.
La turbulence et la légèreté de Constance ruinaient l'empire en convocations de conciles, transports d'évêques par les voitures et les chevaux des postes impériales 2. Ses profusions augmentaient sa convoitise 5 il portait des sentences injustes, et la torture arrachait des mensonges qu'il transformait en vérités 5. Au lieu d'employer son autorité à éteindre les disputes religieuses, il les enflammait par sa manie d'argumenter et par les rêveries mystiques des femmes et des eunuques.
Les papes Jules et Libère s'étaient déclarés successivement à Piome pour saint Athanase, bien que Libère eût d'abord été faible, et que saint Ililaire l'eût anathématisé. Libère, persécuté, se cacha dans les cimetières autour de la ville, fut enlevé, conduit à Milan, où l'empereur l'interrogea. Il défendit Athanase , et répondit à Constance qui l'accusait de soutenir seul un impie : « Quand je serais seul , la « foi ne succomberait pas ^. » Exilé à Bérée, dans la Thrace, il refusa l'argent que l'empereur, l'impératrice et l'eunuque Eusébe lui offraient. « Tu as rendu désertes les églises du monde , dit-il au der-
* HiRR. , de Scriptor. eccles.; Rufin., pro Orig.; IllLARii Fragmenta a Pi' thœo éd.
^ Amm. Marcbll., lib. XXI, cap. xvi.
3 Jd., ibid.
* Imperator Liberiodixil: Quota parsesorbisterrarum, ut lu solushomini impio «uffrajiari velis?.... Libeiius dixil : Eiiamsi >olus sim, Odei causa non idcircoœi* Auiiur. (Paridiis» 16S3; Theodor., Uist, eccles,, lib. ii, cap. xvi, p. 94.)
« nier, et tu m'offres une aumône comme à un criminel* ! » Félix, archidiacre de l'Église romaine, devint l'antipape arien.
Le séjour de Constance à Rome eut lieu à l'époque de la plus grande chaleur des partis attachés à Félix et à Libère. Les matrones romaines catholiques se présentèrent à l'empereur dans la magnificence accoutumée de leur parure, le suppliant de rendre au troupeau leur pasteur absent. L'empereur consentit à rappeler Libère, pourvu qu'il gouvernât l'Église en commun avec Félix. Cette résolution fut lue dans le Cirque au peuple assemblé : les deux factions païennes , qui se distinguaient par leurs couleurs, dirent, en se moquant, qu'elles auraient chacune leur pasteur^ puis la foule chrétienne fit entendre cette acclamation : Un Dieu ! un Christ ! un évéque 2 ! Naguère cette même foule s'écriait : Les chrétiens aux bêtes !
Au milieu de cette confusion, Constance, retourné en Orient s, et devenu jaloux des triomphes de Julien, songea à l'affaiblir en lui demandant la plus grande partie de son armée, sous le prétexte de continuer la guerre contre Sapor. Julien pressa ses troupes, ou feignit de les presser de partir. C'est la première grande scène militaire dont Paris ait été témoin.
Assis sur un tribunal élevé aux portes de Lutèce , Julien invite les soldats à obéir aux ordres d'Auguste : les soldats gardent un silence morne et se retirent à leur camp. Julien caresse les officiers, leur témoigne le regret de se séparer de ses compagnons d'armes sans les pouvoir récompenser dignement. A minuit les légions se soulèvent, sortent en tumulte du banquet donné pour leur départ, environnent le palais, et, tirant leurs épées à la lueur des flambeaux, s'écrient : Julien auguste ^.
Il avait ordonné de barricader les portes; elles furent forcées au point du jour. Les soldats se saisissent du césar, le portent à son tribunal aux cris mille fois répétés de Julien auguste! Julien priait, conjurait, menaçait ses violents amis, qui, à leur tour, lui déclarèrent qu'il s'agissait de la mort ou de l'empire : il céda. Une acclamation le salua maître ou compétiteur du monde. Il fut élevé sur un
• Ecclesias orbis terraruni vacuas ac désertas fecisli, et mihi tanquam noxio eleep" mosynam adfers! {Jd., p. 95.)
^ Uiuis Deus, uniis Chrislus, iinus episcopns. (Theodoret., lib. ii, p. 96.)
^ Je ne parle point de l'aulel de la Vicloireque Constance fil ôler du srn ,t, et qui y fut rpplacé vr;iisemblablement par Julien. Il en sera question sous Théodose l«^
** Auguslum Julianuin horrendis clainoribus concrepabaut. (Anm., lib. xx, cap. IV.)
ÉTUDFS HISTORIQUES. 217
bouclier* comme un roi frank , et couronné comme un despote asialique: le collier militaire d'un liaslaire^ lui servit de diadème, car il refusa d'user à cette tin (étant chose de mauvais augure) d'un collier de femme ^ ou d'un ornement de cheval que lui présentaient les soldats.
Afin qu'il ne manquât rien d'extraordinaire à l'avènement du restaurateur de l'idolâtrie, Julien écrivit au peuple et au sénat athénien (Ad S. P. Q. Ath.) la relation de ce qui s'élait passé à Lutèce. Il adressa des lellres cxplicalives à Constance, lui demanda la coiiiirmalion du titre d'auguste. Pour trouver un second exemple d'un empereur proclamé à Paris , il faut passer de Julien à Napoléon. Après des négociations inutiles, Constance rejeta les prières de son rival-, il lui enjoignit de quitter la pourpre, non sans le traiter d'ingrat : « Rappelle-toi que je t'ai protégé alors que tu étais orphelin. — « Ori)helin ! dit Julien dans sa réponse à Constance 5 le meurtrier de « ma famille mo reproche d'avoir été orphelin ^^ ! »
Julien rassemble à Lutèce le peuple et l'armée, leur communique les messages venus d'Orient, et leur demande s'il doit abdiquer le litre d'auguste. Un grand bruit s'élève avec ces paroles : « Sans «Julien auguste, la puissance est perdue pour les provinces, les « soldats et la l'épublique^. »
Le questeur Léonas fut chargé de porter la réponse publique à son maître, avec une lettre particulière reiuplie de la colère et du mépris de Julien.
Décidé à marcher sur l'Orient, Julien part avec trois mille soldats-, il était à peine suivi de trente mille autres. Tout s'épouvante : Taurus, préfet d'Italie, s'enfuit ; Florent, préfet de l'IIlyrie, s'enfuit; Nébridius, préfet du prétoire en Occident, demeure seul fidèle à Constance-, il perd une main d'un coup d'épée, et Julien refuse de serrer la noble main qui reste à Nébridius^.
Le nouvel auguste descend le Danube, tantôt côtoyant ses bords, tantôt s'abandonnant à son cours; Sirmium, capitale de l'IIlyrie oc-
* Imposilusque sculo pedesiri. (/rf., ibid.) Libaniiis s'écrie : « O feliï scutnm, in quo solemiiis iiiaugiirationis iiios peracius esl, onini Ubi iribunaii convenienlius! »
2 11 se nommait /iJaurus,
3 Le it'xle parle aussi eu parliculier d'une parure de tête de sa femme : uxoris 4o\\\ vel capiiis.
* JuLiAN , Orat. ad S. P. Q. Jthen.; Liban.. Orat. parent.; Zotïak., lib. xill.
' Auyusle Juliane ut provincialis, et miles, el reip. decrevil auciorilas. ( Auu», lib. XX. cap. XI.)
^Amm., lib. XXI ; Liban., Orat. parent.
cidentale, le reçoit ; il se saisit du pas de Suques, entrée de la Thrace, et s'arrête pour attendre son armée *.
Il tourne alws le visage au passé et le dos à Tavenir, et, se préparant la triste gloire d'avoir été le premier prince apostat, il abjure publiquement le christianisme -, il déclare qu'il confie sa vie et sa cause aux dieux immortels, fait rouvrir à grand bruit les portes des temples, efface l'eau du baptême par la cérémonie du taurobole : une seule des divinités évoquées apparut un moment à la fumée des sacrifices de Julien, la Victoire.
Les soldats qui l'accompagnaient, brandissant leurs épées audessus de leurs têtes, ou tournant la pointe de ces épées contre leurs poitrines, avaient juré de mourir pour lui : cependant plusieurs d'entre eux étaient chrétiens^ mais Julien les avait trompés. Avant de quitter les Gaules, il était entré le jour de TÉpiphanie dans l'Église de Vienne, et y avait fait sa prière. Ammien Marcellin affirme qu'en ce moment même il professait secrètement le paganisme 2. Qu'est-ce donc que le parjure avait dit à.Vienne au Dieu des chrétiens?
Constance se préparait à repousser l'invasion : il meurt à Mopsucrène, en Ciiicie, après avoir été baptisé par Euzoius, de la communion arienne;
* Le sénat de la nouvelle capitale se range du côté de la fortune; Julien entre dans sa ville natale, que Constance, dit-il, aimait comme sa sœur, et que lui Julien aimait comme sa mère 5. Constanlinople chrétienne reçoit l'idolâtrie ainsi que Rome païenne avait reçu l'Évangile.
Une commission établie à Calcédoine jugea les ministres de Constance : Paul, Apodème et l'eunuque Eusèbe furent justement punis-, d'autres subirent injustement la mort et l'exil.
La cour éprouva une réforme totale : on congédia des milliers de cuisiniers et de barbiers. Un de ces derniers se présente superbement vêtu pour couper les cheveux au successeur de Constance. «Je n'ai «pas demandé un trésorier, » dit Julien, « mais un barbier*. » Les agents, au nombre de plus de dix mille, furent réduits à dix-sept; les curieux, et autres espions, abolis.
* Mamert., Paneg. ; I.IBAN-, Orat,
' Adbaerere cullui clirisliano flngebat a quo jarapridem occuUe desciverat. Lib. XX.)
* JuLiRN, empereur. Damase, pape. An de J.-C, 360-363.
* 'O />èv yà.fi aÔT^iv ûç àJeijj^v, iyw Si ws yyjrryja ftXù. ( JCLIAN» epist,56.)
* a Ego uon rationalem jussi, sed lonsorem acciri. o
ÉTUDES ITISTOBIQUES. 219
Maintenant il convient de connaître plus intimement Thomme qui a pris dans l'histoire une place tout à part, en opposant son génie et sa puissance à la transformation sociale dont les peuples modernes sont sortis.
SECONDE PARTIE