HUGUES CAPET
Il faut dire de la royauté de Hugues Capet ce que j'ai dit de celle de Pcppin : il n'y eut point usurpation parce qu'il y avait élection-, la légitimité était un dogme inconnu. Charles, duc delà Basse-Lorraine, fils de Louis d'Outre-mer et oncle de Louis V, le dernier des Karlovingiens, fut un prétendant que repoussa la majorité des suffrages : voilà tout. Il prit les armes , s'empara de la ville de Laon -, mais l'évêque de cette ville la livra à Hugues Capet (2 avril 991 ). Charles, mort en prison , laissa deux fils qui ne régnèrent point, et auxquels on ne pensa plus.
Mais dans la personne de Hugues Capet s'opère une révolution importante^ la monarchie élective devient héréditaire-, en voici la cause immédiate qu'aucun historien , du moins que je sache , n'a encore remarquée : le sacre usurpa le droit d'élection.
Les six premiers rois de la troisième race firent sacrer leurs fils aînés de leur vivant. Cette élection religieuse remplaça l'élection politique, affermit le droit de primogéniture, et fixa la couronne dans la maison de Hugues Capet. Philippe-Auguste se crut assez puissant pour n'avoir pas besoin durant sa vie de présenter au sacre son fils Louis VIII -, mais Louis VIII , près de mourir, s'alarma , parce qu'il laissait en bas âge son fils Louis IX qui n'était pas sacré : il lui fit prêter serment par les seigneurs et les évéques -, non content de cela, il écrivit une lettre à ses sujets , les invitant à reconnaître pour roi son fils aîné. Tant de précautions font voir que deux cent trente-neuf ans n'avaient pas suffi à la confirmation de l'hérédité absolue et de Tordre de primogéniture dans la monarchie capétienne. Le souvenir môme du droit d'élection se perpétuait dans une formule du sacre : on demandait au peuple présent s'il consentait à recevoir le nouveau souverain.
Lorsque la couronne échut en ligne collatérale aux descendants de
Hugues Capet , rien ne parut moins certain que l'existence de la loi salique, laquelle loi contestée mettait pareillement en doute l'hérédité. Ces questions s'agitèrent vivement sous Philippe le Long, Charles leBel et Philippe de Valois, Sous Charles VI une fille hérita de la couronne. En 157G une ordonnance décida que les princes du sang précéderaient tous les pairs, et qu'ils se placeraient selon leur proximité au trône. A ce propos , Christophe de Thou dit à Henri III que , depuis le règne de Philippe de Valois, il ne s'était fait chose aussi utile à la conservation de la loi salique : certes il fallait que le doute fut bien enraciné dans les esprits , pour qu'un magistrat, à la fin du seizième siècle, vît une loi politique dans un règlement de préséance. Catherine de Médicis songea à faire passer le sceptre à sa fille. Les états de la Ligue parlèrent de mettre l'infante d'Espagne sur le trône de France. Enfin, sous la régence du duc d'Orléans , pendant la minorité de Louis XV, il fut déclaré que, la famille royale venant à s'éteindre , les Français seraient libres de se choisir un chef : n'était-ce pas reconnaître leur droit primitif?
L'hérédité mâle , constituée dans la famille royale , devint à la fois le germe destructeur de la féodalité et le principe régénérateur de la monarchie absolue. L'aristocratie subsista dans l'empire d'Allemagne et se détruisit dans le royaume de France, parce que la dignité impériale demeura élective , et que la couronne française devint héréditaire.
Les assemblées nationales cessèrent sous les premiers rois de la troisième race , de même qu'elles avaient été interrompues sous les derniers rois de la seconde. Hugues Capet était un très-petit seigneur. « Le royaume, dit Montesquieu, se trouva sans domaine, comme € est aujourd'hui l'empire : on donna la couronne à un des plus € puissants vassaux. » Hugues, quand il en aurait eu l'envie, n'aurait pu réunir les états j les autres grands vassaux ne s'y seraient pas rendus : souverains comme le duc de France, ils ne lui auraient pas obéi. La liberté politique qui se montrait dans ces assemblées ne se trouva plus^ elle se plaça ailleurs sous une autre forme.
La France alors était une république aristocratique fédérative, reconnaissant un chef impuissant. Cette aristocratie était sans peuple : tout était esclave ou serf. Le servage n'avait point encore englouti la servitude -, le bourgeois n'était point encore né ; l'ouvrier et le marchand appartenaient encore à des maîtres dans les ateliers des abbayes et des seigneuries j la moyenne propriété n'avait point encore
reparu; de sorte que cette monarchie (aristocratie de droit et de nom) était de fait une véritable démocratie -, car tous les membres de cette société étaient égaux , ou le croyaient être. On ne rencontrait point au-dessous de l'aristocratie cette classe distincte et plébéienne qui, par l'infériorité relative du sang , fixe la nature du pouvoir qui la domine. Voilà pourquoi les chroniques de ces temps ne parlent jamais du peuple : on s'enquiert de ce peuple-, on est tenté de croire que les historiens l'ont caché , qu'en fouillant des chartes on le déterrera, qu'on découvrira une nation française inconnue, laquelle agissait, administrait, gagnait les batailles, et dont on a enseveli jusqu'à la mémoire. Après bien des recherches on ne trouve rien, parce qu'il n'y a rien, et que cette aristocratie sans peuple est, à cette époque , la véritable nation française.
Marquons le commencement de l'institution de la pairie : les pairs avaient existé avant la pairie ; dans l'origine , les pairs étaient des jurés qui prononçaient sur les différends advenus entre leurs égaux. La pairie prit un caractère politique quand les fiefs se convertirent en biens patrimoniaux et héréditaires. Les pairs du roi furent des seigneurs plus puissants que les pairs d'un comte ou d'un duc. Tous les systèmes qui placent l'origine de la pairie plus haut ou plus bas que le règne de Hugues Capet ne se peuvent soutenir.
L'introduction de la dignité de la pairie favorisa l'élection des Capétiens. Il y avait sept pairs laïques ; Hugues en était un : les six autres pairs , dont les seigneuries relevaient immédiatement de la couronne , s'entendirent, comme aujourd'hui des électeurs s'entendent dans un collège électoral, pour porter leurs voix sur leur compagnon. La pairie se trouva ainsi réunie à la royauté , et il ne resta que six pairs de France. L'égalité était si complète entre les pairs, que Hugues Capet ayant demandé à Adalbert qui l'avait fait comte , Adalbert lui répondit : Ceux qui t'ont fait roi.
Outre les pairs laïques, il y avait des pairs ecclésiastiques du ressort du trône, à la différence des autres seigneuries qui n'avaient point de pairs ecclésiastiques. On peut dire de la pairie , avant ses différentes dégénérations, qu'elle était une espèce de sénat de rois, ou , plus exactement, un conseil aristocratique supérieur à la royauté même. •
Elisez douze pairs qui soyent compagnons, Qui iiieiieiil vus baiailks par i;raiiiJ' dévotion.
Quand les pairs furent au nombre de douze , on les appela les
douze compagnons , et Froissard les nomme frères du royaume do France. Les grands effets politiques de la pairie se virent dans le jugement de Jean sans Terre et du prince de Galles.
Hugues Capet mourut en 996. Je dirai, pour ne plus parler des successions royales , que , sous la troisième race, l'apanage remplaça le partage des biens patrimoniaux entre les enfants.