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Les quatre-vingt et une années qui s'écoulèrent de Hugues Capet à Philippe le"" furent des années de conception, de travail , d'éducation première j mais au règne de Philippe 1^% la nuit qui couvrait une enfance sociale laborieuse se dissipe : le moyen âge paraît dans l'énergie de sa jeunesse, l'àme toute religieuse, le corps tout barbare, et l'esprit aussi vigoureux que le bras.
Guillaume le Bâtard convoque les aventuriers de l'Europe pour al-
1er subjuguer l'Angleterre 5 il triomphe à la bataille d'Hastings, et le roi de France se trouve avoir un vassal-roi plus puissant que lui.
Cet événement , qui fut bientôt suivi des croisades , donne un nouveau mouvement aux populations. On avait vu des invasions fortuites , dAs peuples marchant en avant et au hasard , sans savoir où ils s'arrêteraient, allant plutôt à des découvertes qu'à des conquêtes, comme ces navigateurs qui cherchent des terres inconnues; il en est tout autrement de Guillaume et de ses bandes. Pour la première fois un peuple est méthodiquement subjugué-, le sol envahi reçoit de nouvelles formes; les anciennes propriétés sont cadastrées afin d'être imposées ou prises; la langue et les lois des vaincus sont changées par système ; des espèces de moines armés bâtissent de toutes parts des châteaux moitié forteresses, moitié églises, et chaque soir le peuple conquis se couche au son d'une cloche , comme dans un couvent : grand tableau qui n'est plus à faire depuis qu'il a été peint de la main de M. Thierry. Gildas avait dit que les Angles (Anglais) n'étaient ni puissants dans la guerre , ni fidèles dans la paix : Angli nec in hello fortes f nec in pace fidèles; les historiens des Siciliens et des Normands font observer que la Grande-Bretagne et la Sicile changèrent de face et devinrent des pays renommés aussitôt qu'ils eurent reçu la race normande : Jam indeAnglia non minus belligloria quam himanitatis ciilfu inter florenlissimas orbis christiani genfes in primis (loruit, ( Malmesb. ) Siculi quod inpatrio solo siint, qiiod liberi sunf, quod omnes hodie christiani sunt, ingenio Normannis acceptum ferunt, (Prosp. Fasel., de Beb, sic)
En Italie, un mauvais petit garçon de chétive mine devient d'abord moine de Cluny, ensuite cardinal, et enfin pape, sous le nom de Grégoire VIL Iliklibrand dépose Boleslas, roi de Pologne, enlève le titre de royaume à la Pologne même, ordonne à l'empereur victorieux de Constantinople d'abdiquer, rend les aventuriers normands delà Pouille feudataires du saint-siége, écrit à l'archevêque de Reims que le roi de France est un tyran indigne du sceptre, mande aux princes chrétiens de l'Espagne que saint Pierre est seigneur suzerain de leurs petits Étals, et que la Hongrie est un domaine de l'Église de Rome. Dans une lettre au roi Démélrius, Grégoire VII lui dit . « Votre fils nous a déclaré qu'il voulait n ccvoir la couronne de nos € mains-, cette demande nous a paru jusf e, et nous lui avons donné « votre royaume de la part de saint Pion 3. »
On sait comment l'empereur Henri IV Ivji. déposé par Ilildibrand,
comment il fut obligé, pour obtenir son pardon, de se présenter au bas des murailles de la forteresse de Canosse, sans gardes, dépouillé des taDits impériaux, nu-pieds et couvert d'un ciliée. Après trois jours déjeune et de larmes, il fut admis à baiser humblement la mule du pontife : un retour de fortune rendit l'empire à Henri IV. Après diverses entreprises guerrières où Ton voit paraître Godefroi de Bouillon et un saccagement de Rome, Hildibrand va mourir fugitif, non vaincu, à Salerne, laissant après lui un grand nom mêlé à ceux de la comtesse Mathilde et de l'aventurier Guiscard. Une plume habile * nous prépare l'histoire de ce fameux pontificat. La querelle des Investitures ne finit pas avec Henri IV et Grégoire VII-, l'esprit de domination populaire et religieuse se perpétua dans les successeurs d'Hildibrand. Mathilde légua ses États au saint-siège.
Philippe ler, peu de chose par lui-même, était un de ces hommes qui vivent seulement afin que tout s'arrange autour d'eux : il aimait les femmes, et répudia la reine Berthe sous prétexte de parenté. Il enleva Bertrade de Montfort, femme de Foulque le Rechein, comte d'Anjou. De là des excommunications et des guerres dont Philippe triompha par sa fermeté dans le mal. Destiné aux grands spectacles sans y prendre part, Philippe vit la première croisade délibérée et résolue dans son royaume, au concile de Clermont, que présida Urbain II (1098). En ce même concile le nom de pape fut attribué exclusivement au souverain pontife.
Les flots des Barbares s'étaient calmés dans le bassin de la France où Dieu les avait versés, et où la main de Karle le Martel et celle de son fils les avaient contenus-, mais, après deux siècles de stagnation, gonflés par des générations nouvelles, ils se débordèrent. Les croisades furent comme un souvenir ou comme une prolongation de cette invasion générale qui avait ravagé le monde-, elles furent en outre des guerres de représailles. Les Sarrasins avaient menacé l'Europe de leur joug trois siècles avant que l'Europe eût pris les armes contre eux : leur migration, S' rtant de l'Arabie, conquit la Syrie et l'Egypte, s'avança le long de l'Afrique d'Orient en Occident jusqu'au détroit de Gade, passa ce détroit, inonda l'Espagne, surmonta les Pyrénées, et ne s'arrêta qu'au milieu des Gaules contre l'épée de Karlo le Martel.
Trop occupées alors, les populations chréliennes remiront à un autre temps la vengeance ^ mais , quand ce temps fut venu , elles s'ébranlèrent à leur tour , se portèrent d'Occident en Orient par l'Eu* ^ M. Yillemain.
ropG, traversèrent le Bosphore, allèrent attaquer les enfants du prophète aux lieux mêmes d'où ils étaient partis. Je ne sache pas de plus grand spectacle que ces invasions des peuples de l'Asie et des peuples de l'Europe marchant en sens opposé, les uns sous l'étendard de Mahomet, les autres sous l'étendard du Christ, autour oe cette mer qu'avait bordée la civiHsation grecque et romaine. Les Portugais et les Espagnols ont seuls reproduit ces merveilles, lorsque les premiers à travers les mers de l'Orient , les seconds à travers les mers de rOccident, retrouvaient un monde perdu et découvraient un monde nouveau.
Des mœurs pleines de splendeur et de naïveté , des crimes et des vertus , des croyances ardentes , des faits héroïques , des souvenirs merveilleux , d'immenses résultats matériels et moraux , scientifiques et politiques, voilà ce que présentent les croisades. Les rudes et simples expressions des chroniqueurs relèvent l'éclat des actions-, les ermites sont les historiens des chevaliers -, des moines racontent, avec l'humilité de la religion et la simplicité du langag^e , l'orgueil de la conquête et la grandeur des exploits guerriers, ces pèlerinages, commencés avec le bourdon et continués avec Tépée. On doit aux croisades la recomposition des armées nationales, décomposées par les petits cantonnements militaires de la féodalité : tant de cheftains éparpillés sur le sol , et étrangers les uns aux autres , apprirent à se connaître à la tête de leurs vassaux -, les serfs recommencèrent le peuple français dans les camps, comme les bourgeois dans les villes. La chrétienté parut aussi pour la première fois sous la forme d'une immense nation , agissant par l'impulsion d'un seul chef. Et qu'allaitelle conquérir? un tombeau.
Les derniers croisés, embarqués dans le dessein de reprendre Jérusalem sur un Soudan ismaélite, prirent Constantinople sur un empereur chrétien -, fin extraordinaire d'une aventure de quatre siècles , d'une chevalerie romanesque ranimée à Rhodes devant Mahomet, évanouie à Malte devant l'homme historique qui devait lui-même aller toucher la cité sainte pour y puiser une autre sorte de merveilleux.