LOUIS VL
Louis VI, dit le Gros, successeur de son père Philippe, avait pour tout royaume le duché de France et une trentaine de seigneuries. Il se battait contre ses vassaux à Corbcil, à Mantes, à Monllhéry, à Mont-
fort, au Puysaye dont le château lui coûta trois années de siège : c'était plus qu'il n'en avait fallu aux Français pour ravager l'Asie et prendre Jérusalem.
C'est ici l'occasion de remarquer que les noms les plus répétés dans notre histoire n'ont pas pour cela une origine plus ancienne que les autres noms. Les nobles dont les terres se trouvaient dans le duché de Paris étaient par cette raison même mentionnés aux chroniques du petit domaine royal 5 ces chroniques racontèrent les guerres que ces vassaux avaient eues avec la couronne, ou les honneurs qu'ils avaient obtenus du monarque. Les autres nobles , cantonnés au loin dans leurs châteaux , restèrent ignorés -, on ne parla d'eux qu'à l'occasion de quelques batailles où ils avaient été appelés ea vertu des services du fief. Il est arrivé de là qu'une centaine de noms ont rempli les fastes nationaux dans la monarchie féodale^ au lieu des annales de France, vous ne lisez réellement que celles du duché de France, et pour ainsi dire des voisins du roi.
Sous la monarchie absolue , Versailles et la cour envahirent à leur tour notre histoire, comme le duché de France l'avait jadis usurpée: c'est toujours une centaine d'hommes de la banlieue de Paris qui , tantôt chevaliers, tantôt valets décorés, deviennent les personnages de la nation -, héros domestiques dont la gloire avait le vol du chapon autour des antichambres de leur seigneur. Si l'on veut connaître enfin notre ancienne patrie , il en faut recomposer le tableau général avec les tableaux particuliers des provinces : seul moyen de rétablir le caractère aristocratique que notre histoire doit avoir, au lieu du caractère monarchique qu'on lui a mensongèrement donné.
Au temps de Louis le Gros , les quatre frères Guerlande et l'abbé Suger firent faire un pas à la puissance royale, en diminuant l'autorité des justices particulières, en affranchissant les serfs, en établissant les communes: cet établissement, dont oh a !ai' tant de bruit, doit être entendu avec restriction.
La France, au commencement du onzième siècle , loin d'être homogène, était composée de trois ou quatre peuples différents de mœurs, de lois, de langage; il ne faut pas prendre ce qui se passait dans le duché de Paris , en Picardie, en Champagne, le long du cours de la Marne ^t de l'Oise, de la Seine et de l'Yonne, pour ce qui se passait au delà de la Loire et du Rhône, au delà de l'Orne, de la Sarlhe et de la Villaine. Nos rois û'ont pas pu affranchir ce qui n'était pas de leur dépendance.
Mais l'histoire , qui n'admet que les faits prouvés , en refusant à Louis le Gros l'honneur d'avoir fait naître la classe intermédiaire et libre de la bourgeoisie, ne peut pas non plus recevoir comme une vérité incontestable cet esprit général de liberté dont on pense que les villes furent simultanément saisies au douzième siècle : cette coïqcidence n'existe pas. Presque toutes les communes du midi de la France étaient libres et demeurées libres depuis l'administration romaine et visigothe -, quelques privilèges, ajoutés à leur liberté primitive, ne constituent pas des chartes communales de la date du douzième siècle.
D'une autre part, on ne peut dire que Louis le Gros , en donnant des chartes à sept ou huit communes, n'ait fait que suivre l'impulsion d'un mouvement qu'il n'aurait pu arrêter. Nous voyons les rois étouffer avec la plus grande facilité les libertés municipales renaissantes , tirer tour à tour de l'argent de la commune qui avait secoué le joug de son seigneur, et du seigneur qui , à l'aide de la force royale, avait remis sa commune sous le joug.
Je ne puis me refuser au plaisir de citer un passage de la dix-neuvième lettre sur V Histoire de France. L'auteur (M . A. Thierry), après avoir cité les noms de treize bourgeois bannis de la commune de Laon , termine son récit par ces paroles d'une gravité pathétique : « Je ne sais si vous partagerez l'impression que j'éprouve en tran- « scrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du douzième siècle. « Je ne puis m'empêchcr de les relire et de les prononcer plusieurs a fois comme s'ils devaient me révéler le secret de ce qu'ont senti et « voulu les hommes qui les portaient il y a sept cents ans. Une pas- « sion ardente pour la justice , et la conviction qu'ils valaient mieux « que leur fortune , avaient arraché ces hommes à leurs métiers, à « leur commerce, à la vie paisible, mais sans dignité, que des serfs « dociles pouvaient mener sous la protection de leurs seigneurs. « Jetés , sans lumières et sans expérience , au milieu des troubles « politiques, ils y portèrent cet instinct d'énergie qui est le même « dans tous les temps , généreux dans son principe , mais irritable à « l'excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l'huma- « nité. Peut-être ces treize bannis , exclus à jamais de leur ville € natale au, moment où elle devenait libre, s'étaient-ils signalés, « entre tous les bourgeois de Laon , par leur opposition contre le « pouvoir seigneurial -, peut-être avaient-ils souillé par des violences € cette opposition patriotique -, peut-être enfin furent-ils pris au
c hasard pour être seuls chargés du crime de leurs concitoyens. Quoi « qu'il en soit, je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms « et cette courte histoire , seul monument d'une révolution qui est € loin de nous, il est vrai , mais qui tit battre de nobles cœurs et « excita ces grandes émotions que nous avons tous , depuis qua- « rante ans, ressenties ou partagées. »
Le bourgeois du moyen àgc , qui reconstruisit la moyenne propriété dans les cités, n'était pas du tout le bourgeois de la monarchie absolue : c'était un personnage important, souvent appelé à délibérer sur les plus graves affaires de la pairie. II y avait de grands, de petits et de francs bourgeois : le bourgeois pouvait posséder certains fiefs. Le nom de bourgeois signifiait quelquefois homme de guerre \ il ne dérogeait point à la noblesse. Nohle homme, damoiseau et bourgeois, sont des qualités données à une même personne dans des tjtres du quinzième siècle. Les nobles qui étaient bourgeois de certaines villes se trouvaient dispensés de l'arrière-ban. Les bourgeois de Paris s'appelaient les bourgeois du roi. « Au regard des non nobles, ils sont en « deux manières : dont les aucuns sont franches personnes, bour- « geois du roi ou des seigneuries sur lesquelles ils demeurent , et les « autres sont serfs et de serve condition.» (Coufum. gén.)
Cette classe intermédiaire entre le noble et le serf a donné naissance à une portion du peuple. Charles V accorda des lettres de noblesse à tous les bourgeois de Paris -, Charles VI, Louis XI, François I®»" et Henri II confirmèrent ces lettres de noblesse. Paris ne fut jamais une commune, parce qu'il était franc par la seule présence du roi,