GUERRE DE BRETAGNE. — LES BRETOÎVS
L'exécution de cet arrêt enveloppa le royaume dans les destinées d'une de ses provinces , ouvrit la France aux Anglais , et lui donna dans la personne de du Guesclin un libérateur.
La Bretagne, jusqu'alors peu connue dans notre bistoire, formait, à l'extrémité occidentale de la France, un État diflérent du reste du royaume par le génie , les mœurs et la langue d'une partie de ses habitants. Cette longue presqu'île, d'un aspect sauvage, a quelque chose de singulier : dans ses étroites vallées, des rivières non navigables baignent des donjons en ruines, de vieilles abbayes, des huttes couvertes de chaume où les troupeaux vivent pêle-mêle avec les patres. Ces vallées sont séparées entre elles, ou par des forêts remplies de houx grands comme des chênes , ou par des bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin, et paissent des vaches maigres avec de petites brebis. Un voyageur à pied peut cheminer plusieurs jours sans apercevoir autre chose que des landes, des grèves, et une mer qui blanchit contre une multi-
tude d'écueils : région solitaire, triste, orageuse, enveloppée de brouillards , couverte de nuages , où le bruit des vents et des flots est éternel.
Il faut que ce pays et ses habitants aient frappé de tous temps l'iraagination des hommes. Les Grecs et les Romains y placèrent les restes du culte des druides, l'île de Sayne et ses vierges, la barque qui passait en Albion les âmes des morts au milieu des tempêtes et des tourbillons de feu -, les Franks y trouvèrent Murman , et mirent Roland à la garde de ses marches; enfin , les romanciers du moyen âge en firent le pays des aventures , la patrie d'Artus , d'Yseult aux blanches mains , et de Tristan le Léonnois. Sur les bruyères et dans les vallées de la Bretagne , vous rencontrez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre , les cheveux longs , épars et hérissés -, ou vous voyez danser au pied d'une croix, au son d'une cornemuse, d'autres paysans portant l'habit gaulois , le sayon, la casaque bigarrée , les larges braies , et parlant la langue celtique.
D'une imagination vive, et néanmoins mélancolique-, d'une humeur aussi mobile que leur caractère est obstiné , les Bretons se distinguent par leur bravoure, leur franchise, leur fidélité, leur esprit d'indépendance, leur attachement pour la rchgion , leur amour pour leur pays. Fiers et susceptibles, sans ambition , et peu faits pour les cours, ils ne sont avides ni d'honneurs ni de places. Us aiment la gloire, pou vu qu'elle ne gène en rien la simplicité de leurs habitudes^ ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un hôte obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille. Dans les lettres , les Bretons ont montré de l'instruction , de l'esprit, de l'originalité , de la grâce , de la finesse ^ témoin lïardouin , Sévigné , Sainte-Foix , Duclos. Us ont donné à la France le plus grand peintre de mœurs après Molière , Lesage-, ils ont aujourd'hui l'abbé de Lamennais ^ dans les sciences, ils revendiquent Descartes ^ dans les armes, leurs guerriers ont quelque chose d'à part qui les distingue au premier coup d'œil des autres guerriers : sous Charles V, du Guosclin et ses compagnons , Clisson , Bcaumanoir, Tinleniac^ sous Charles VU, Tannegui du Châtcl ^ sous Henri al, Lanoue, également respecté des ligueurs et des huguenots-, sous Louis XIV, Duguay-ïrouin^ sous Louis XVI, La Molle-Piquet cl Ducouédic; pendant la révolution, Charetlc, d'Elbée, la Rochejaquelcin et Morcau. Tous ces soldats curent des traits de ressemblance 5 et , par un genre
d'illustration peu commun , ils furent peut-être encore plus estimés de l'ennemi qu'admirés de leur patrie.
SOMMAIRH.
Prise de Rennes par Charles de Blois.
FRAGMENTS
SIÈGE DE HENNEBON. — JEANNE, COMTESSE DE MONTFORT. — AVEN- TURE DE GAUTHIER DE MAUNY ET DE LA CERDA.
Charles do Blois, dans l'espoir de terminer promptement la guerre, après la reddition de Rennes, se hâta d'investir Hennebon , la plus forte place de la Bretagne , et où Jeanne , comme on l'a dit , s'était renfermée. Les assiégeants poussèrent vivement les attaques. La comtesse de Montfort, armée de pied en cap, chevauchait de rue en rue, animait, priait, gourmandait les soudoyers, ordonnait aux femmes de dépaver les cours et les passages , de porter les pierres aux créneaux, avec des pots de chaux vive, pour les jeter sur l'ennemi. Cependant le beffroi sonne. Guillaume Cadoudal , qui s'était retiré à Hennebon après la prise de Rennes ^ Yves de Tréziguidy, le sire de Landremans, le châtelain de Guingamp, les deux frères de Guerich, Henri et Olivier de Spinefort , soutiennent les efforts des assaillants. La comtesse monte au haut d'un donjon pour surveiller le combat : elle s'aperçoit que le camp de Charles est désert \ que seigneurs, chevaliers , communiers, étaient tous à l'assaut. Elle descend de la tour, s'élance sur son palefroi , sort par une poterne éloignée avec trois cents lances, et vient mettre le feu aux tentes des ennemis. Ceux-ci, apercevant derrière eux les tourbillons de flammes et de fumée, abandonnent l'escalade et accourent pour éteindre les flammes. La nouvelle Clorinde veut regagner la forteresse -, mais la voie , au retour, lui est fermée : elle pousse son cheval sur le chemin d'Aurai , tenant à la main l'épée et le flambeau , instruments de sa victoire -, Louis d'Espagne la poursuit sans pouvoir l'atteindre. Recueillie dans les murs d'Aurai , Jeanne rassemble cinq ou six cents aventuriers : oa la croyait perdue à Hennebon , quand le cinquième jour, au soleil levant , elle reparaît sous les remparts. Elle heurte avec son escadron à la porte d'une des tours , qu'on lui ouvre ^ elle rentre dans la ville assiégée, bannières au vent, trompettes sonnantes, à la confusion des soldats émerveillés.
Charles de Blois divise alors son armée : avec le duc de Bourboa
et Robert Bertrand , maréchal de France , il court assiéger Aurai , laissant Louis d'Espagne avec le vicomte de Rohan devant Heunebon.
Louis , de la maison de la Cerda , brave Espagnol qui combattit pour la France sur terre et sur mer, fit venir douze machines de guerre, et commença à battre les murailles du château. Les habitants et les soudoyers s'épouvantèrent et demandèrent à capituler. L'évêque de Léon , renfermé dans la ville , appela son neveu Henri de Léon , qui , après avoir trahi Montfort, servait dans l'armée du comte deBlois-, ils convinrent de la reddition de la place. En vain la comtesse de Montfort conjurait les assiégés d'attendre, leur promettant qu'avant trois jours ils recevraient le secours d'Angleterre, espérance qu'elle-même n'avait pas. Elle passa la nuit dans l'inquiétude et les larmes : elle voyait perdu le fruit de son courage et de ses sacrifices , son mari prisonnier, son fils dépouillé, errant, fugitif ^ elle se voyait elle-même livrée à son ennemi , et recevant des fers des mains de celui à qui elle avait disputé la souveraineté de la Bretagne, Le lendemain l'évêque de Léon fit dire à Henri , son neveu , de s'approcher des portes. Déjà celui-ci s'avançait pour recevoir la ville au nom de Charles de Blois, lorsque Jeanne, qui regardait la mer par une fenêtre grillée du château , s'écria dans un transport de joie : € Voilà du secours ! » Deux fois elle jette le même cri. On monte aux créneaux , aux donjons , au beffroi ^ tous les yeux se tournent vers la mer : elle était couverte d'une multitude de grands et de petits vaisseaux qui entraient dans le port à pleines voiles. Le miraculeux secours plonge d'abord la foule dans le silence de l'étonnement; puis elle le salue des plus vives clameurs. L'accommodement est rompu-, l'évêque de Léon seul se retire auprès de Charles de Blois-, Mauny débarque avec son armée.
La comtesse fait tapisser des chambres et des salles, et préparer un festin à ses hôtes. Elle descend du château , s'avance au-devant d'eux à joyeuse chère, et vient baiser messire Gauthier de Mauny et ses compagnons les uns après les autres, deux fois ou trois, comme vaillante dame. Cependant Louis d'Espagne ordonne de redoubler l'attaque : durant tout(î la nuit qui suivit l'arrivée des Anglais, il frappa les murs avec les plus fortes machines, tandis nifiui dedans on n'entendait que le bruit de la fête. Le surlendemain Mauny fit une sortie, brisa les engins, et incendia une partie du camp français. L'armée s'él ranla pour le repousser. Quand Mauny vit venir la chevauchée , que jamais, s'ccria-t-il , je ne sois baisé de dame, ni de
HISTOIRE DE F n ANGE. 141
douce amie, si jamais je rentre en chas tel ou forteresse, jusqu'à tant que j'aie renversé un de ces venansl Embrassant sa large, il se précipite l'cpée au poing sur les hommes d'armes do la Cerda, les charge, les met en fuite, en fait verser plusieurs les jambes contremont, et rentre dans la forteresse après avoir accompli son vœu de chevalier.
Louis d'Espagne , n'espérant plus pouvoir emporter Hennebon , leva le siège, rejoignit Charles de Blois devant Aurai, et s'empara ensuite de Dinan et de Guérande. Après avoir saccage celte dernière ville, il monte sur quelques vaisseaux marchands qu'il trouve dans le port et ravage les côtes de la Basse-Bretagne. Descendu auprès de Quimperlé,il s'avance dans les terres. Mauny accourt, forme trois corps de ses troupes, et marche sur les pas de Louis. Inférieur en forces , Louis veut retourner au rivage , et rencontre le premier corps des Anglais qu'il défait^ mais, environné par les deux autres corps et par des paysans bretons qui l'assaillent à coups de fronde , il est blessé. Il se débarrasse de la foule , laissant sur la place un neveu qu'il aimait tendrement, et la plupart de ses soldats. Arrivé presque seul au bord delà mer, il trouve sa flotte entre les mains des archers de Mauny. Il se jette dans une barque avec quelques compagnons. Mauny le suit sur la mer, toujours près de le saisir, ne le pouvant jamais atteindre. Louis s'échoue au port do Bedon , saute à terre , emprunte de petits chevaux , et fuit de nouveau. A peine est-il débarqué que Mauny survient et se met à sa poursuite. La Corda se sauve enfin dans les murs de Bennes avec la réputation d'un des meilleurs généraux et un des plus aventureux chevaliers de ce siècle.
Mauny regagna ses vaisseaux pour retourner à Hennebon^ les vents contraires le forcèrent à faire côte aux environs de la Boche- Prion : Seigneurs , dit-il à ses amis, tout travaillé que je suis, j'kois volontiers assaillir ce fort chastel, si j'avais compagnie. Los chevaliers répondirent : Sire ^ allez-y hardiment, el nous vous suivrons jusqu'à la mort. Gérard de Maulain, qui défendait la place , soutient l'assaut : il blesse grièvement Jean le Boutoillcr et Matlhieu Dufresnoy qui avaient eu le plus do part à l'affaire do Quimperlé.
Or Gérard de Maulain avait un frère, Bené de Mauiain, capitaine d'un autre polit fort, appelé Favet, à une lieue de là : Boné, ayant appris ce qui se passait à la Boche-Prion , se met on campagne avec quarante hommes pour secourir son frère , rencontre les chevaliers blessés, les enlève , et court les renfermer dans son donjon. Mauny quitte l'assaut pour aller à la recousse; brûlant de délivrer Bouteiller
etDufresnoy, il essaye d'emporter le fort de Favet : nouveau siège , nouveau combat. Gérard de Maulain sort à son tour de la Roche- Prion, et vient rendre à son frère le service qu'il en avait reçu. Mauny craint d'être enveloppé , abandonne Favet, et commence sa retraite. Chemin faisant, il aperçoit un autre castel au milieu d'une forêt. L'infatigable chevalier l'attaque , l'emporte , et va retrouver dans Hcnnebon la comtesse de Montfort , qui \e festoya, baisa et accola de grand courage.
Cependant Charles de Blois avait pris Aurai , Vannes et Carhaix : il assiège de nouveau dans Hennebon sa rivale. La place avait été fortifiée. Les habitants se moquaient des machines qui d'abord leur avaient fait tant peur : à chaque pierre qui partait des balistes , ils essuyaient en gabarit sur les créneaux l'endroit où le coup avait porté. Ils criaient du haut des murs aux assaillants : « Allez chercher vos « compagnons qui reposent aux champs de Quimperlé. »
Ces railleries rendaient furieux la Cerda , qui , non encore guéri de ses blessures, avait rejoint Charles de Blois. Louis était Espagnol-, ses ressentiments étaient terribles-, il regrcllait amèrement le neveu qu'il avait perdu à Quimperlé : résolu de se venger, il prie Charles 4e Blois , pour seule récompense de ses services , de lui accorder ce qu'il lui demanderait. Du caractère le plus humain , d'une vertu si émincnte qu'il fut honoré comme un saint après sa mort, Charles n'aimant pas la guerre , quoique né intrépide , poussé seulement aux combats par l'ambition de sa femme , Charles ne pouvait deviner le guerdon que Louis allait requérir : il lui donne imprudemment sa parole devant une foule de seigneurs.
Alors Louis d'Espagne lui dit : Je vous prie que vous fassiez ici tantost venir les deux chevaliers qui sont en vostre prison du ckastel de Favet ; c'est à savoir messire Jean le Bouleiller et messire Hubert Dufresnoy, et me les donniez pour en faire ma volonté. C'est le don que je vous demande. Ils m'ont chassé, déconfit et blessé. Ils ont occis monseigneur Alphonse y mon neveu. Si ne m'en sais autrement venger, fors que je leur ferai les testes couper devant leurs compagnons qui céans sont renfermés.
Messire Charles, qui de ce fut moult esbahy, lui dit: ci Certes, les prisonniers vous donnerai volontiers, puisque demandez les avez; mais ce serait grand' cruauté et blasme à vous si vous faisiez deux si vaillans hommes mourir, et auraient nos ennemis cause de faire ainsi aux nostres , quand tenir les pourroient ; car nous ne savons ce gui
peut noifs advenir de jour en jour. Pourquoi, cher sire et beau cousin, je vous prie que vous veuilliez estre mieux advisé. »
Louis déclara que si Charles ne tenait pas sa parole il quitterait à rinstant son service. La parole d'un chevalier était inviolable, et Charles , désespéré , fut obligé d'envoyer chercher les deux prisonniers. Il se les fit amener dans sa tente, et chercha encore , mais vainement, à détourner Louis de son dessein.
La nouvelle de ce qui se préparait dans le camp français parvint aux assiégés : Mauny fut saisi de douleur. Il assemble aussitôt un conseil-, les chevaliers délibèrent-, ils proposent une chose et puis une autre; ils ne savent quel parti prendre pour sauver Boutoillcr et Dufresnoy. Gauthier parle le dernier : « Compagnons, à\{-\\^ceseroit grand honneur à nous si nous pouvions délivrer nos frères d'armes. Si nous tentons l'aventure et que nous y succombions , le roi Edouard nous en louera, et ainsi feront tous pruds hommes qui pourront à l'avenir entendre parler de nous. Faisons donc notre devoir, chers seigneurs. On peut bien exposer sa vie pour sauver celle de si vaillans chevaliers. » Alors Mauny explique le projet qu'il a conçu. Tous jurent de l'exécuter.
Il fut résolu qu'une partie de la garnison, commandée par Amaury de Clisson , attaquerait de front le camp des Français, tandis que Mauny avec une troupe d'hommes choisis, pénétrant par derrière jusqu'aux tentes du duc de Bretagne , enlèverait Bouteiller et Dufresnoy. On prend les armes. Clisson fait ouvrir la principale porte de la ville avec grands cris et bruits de trompettes , et fond sur les assiégeants : ceux-ci appellent au secours; les Français se portent au lieu du combat. Cependant Mauny, sorti par une issue secrète , fait le tour du camp et parvient aux pavillons de Charles de Blois-, quelques valets , qui les gardaient , prennent la fuite. Mauny fouille les tentes, et trouve les prisonniers : il les fait monter sur de vigoureux destriers amenés exprès , s'éloigne à toute bride , rentre dans Ilennebon après avoir mis à fin une des plus nobles et des plus touchantes aventures dont l'amitié, l'honneur et la chevalerie aient conservé la mémoire. On crut que Charles de Blois avait prêté les mains à l'enlèvement de Bouteiller et de Dufresnoy ; car on soupçonne la verlu d'avoir commis une bonne action , aussi facilement qu'on accuse le vice de s'être rendu coupable d'un crime.
H4 HISTOIE DE FRANCE.
SOMMAIRE
La comtesse de Montfort envoie des ambassadeurs solliciter de nouveaux secours en Angleterre ; ils trouvent Edouard occupé de la guerre d'Écossf. — Caractère et mœurs des Écossais. — Robert d'Artois descend en Bretagne avec la comtesse de Montfort. — Il est blessé dans la ville de Vannes qu'il avait prise, (t vient mourir à Londres. — Desc nte d'Edouard sur les côtes du Morbihan. — Suspension d'armes convertie en trêve. — Trêve prolongée pour trois ans, et rompue presque aussitôt. —Tournoi à l'occasion du mariage du second fils de Philippe de Valois. — Clisson et dix autres chevaliers bretons sont arrêtés sur soupçon de trahison, et mis à mort.
FRAGMENTS
AMOURS d'Edouard m et de la comtesse de salisbury.
On n'avait point encore vu le sang de la noblesse couler sur l'échafaud, sang que Louis XI et le cardinal de Richelieu répandirent depuis largement. Les gentilshommes, qui composaient alors comme cavaliers la force de l'armée, ressentirent pour Philippe un éloignement que son adversité seule put vaincre : à Crécy ils oublièrent l'affront fait à leur corps, ne virent que l'honneur et leur roi malheureux : s'ils ne vainquirent pas, ils moururent. Philippe, appliquant la loi comme grand juge sans expliquer ses motifs, parut un tyVan, tandis qu'il n'était , dans la législation du temps , qu'un prince sévère. Aujourd'hui les tribunaux peuvent seuls ôter la vie aux coupables , et dans les causes criminelles un roi de France ne s'est réservé que le droit de pardonner.
Un mari outragé fut, comme autrefois dans Rome, l'occasion d'un événement tragique. Le roi d'Angleterre avait marié Guillaume de Montagu , qui fut depuis comte de Salisbury, à Catherine , ou Alix , fille de lord Granflon , une des plus belles femmes de son siècle. Il paraît qu'Edouard fut dès lors frappé de la beauté d'Alix , si l'on en juge par le début du poëme du Vœu du héron. Edouard nepensoit point aux combats , mais en pensers d'amours il tenoit le chef enclin. Les soins de la guerre occupèrent bientôt Edouard : sa passion naissante s'était presque éteinte, lorsqu'un événement la réveilla.
Les Écossais avaient envahi le nord de l'Angleterre. Des chevaliers de Suède et de Norwége, les petits princes des Hébrides et des Orcades , les highlandcrs conduits par le roi David Bruce, avaient ravagé le plat pays , insulté Nevvcastle , et emporté Durham d'assaut.
Edouard , averti de ces dévastations par Jean de Nevillc , qui s'était échappé de Ncwcastlc, ordonne à tous ses vassaux, depuis l'âge
de quinze ans jusqu'à celui de soixante , de prendre les armes et de venir le trouver sur les frontières du Yorksliire. Après le sac de Durham , David avait marché le long de la rivière de Thyn, vers le pays de Galles, et s'était avoisiné du cliàteau de Salisbury. Ce château avait été donné à Monlagu, alors prisonnier en France, en récompense de SCS services. La châtelaine , sa Cemme , se trouvait enfermée dans le manoir, où commandait Guillaume de Montagu , son neveu.
Les Écossais, ayant passé une nuit au pied du donjon , décampèrent le lendemain sans l'atlaquer -, mais le jeune Monlagu sortit avec quarante cavaliers, tomba sur l'arrière-garde des ennemis, tua et blessa plus de deux cents hommes , se saisit de six vingts clievaux chargés du butin fait à Durham, et les conduisit dans ses tours dont il referma les portes. L'armée d'Ecosse revient sur ses pas ^ le château est escaladé; les assiégés repoussent les assiégeants. La nuit approchant, David ordonne de suspendre l'assaut jusqu'au retour du soleil et de se loger aux environs, a Lors pouvoit-on voir appareiller et frémir et quérir pièce de terre pour loger, les assaillans retraire, les navrés rapporter et r appareiller, et les morts rassembler. » Le lendemain , nouvelle attaque plus furieuse que celle de la veille. « Là estait la comtesse de Salisbury, qu'on tenait pour lapins belle dame et la plus sage du royaume d'Angleterre. Icelle comtesse réconfortait moult ceux du dedans , et par le regard d'une telle dame et de son doux admonestement , un homme doit bien valoir deux au besoin. » Le second assaut n'eut pas plus de succès que le premier. Les Écossais se retirèrent au tomber du jour, résolus de faire un nouvel effort au lever de l'aube.
Cependant les assiégés , dans les plus vives alarmes , accablés de fatigues et de blessures, craignaient d'être empo! tés au dernier assaut. Montagu assemble ses chevaliers pour prendre conseil-, il savait, par la déclaration de quelques prisonniers, qu'Edouard était arrivé à Warwick -, il aurait désiré l'instruire de l'extrémité où il était réduit ; mais comment sortir du château ? Les passages étaient soigneusement gardés. D'ailleurs tous les chevaliers voulaient rester pour défendre Alix , et, quand ils la regardaient baignée de larmes, aucun d'eux ne se pouvait résoudre à l'abandonner.
Le jeune châtelain dit à ses compagnons: a Seigneurs, je vois bien voire loyauté et bonne volonté. Je veux, pour l'amour de madame et de vous, mettre mon corps en aventure, et faire moi-même le mes-
sage. De cette parole furent madame la comtesse et les compagnons moult joyeux. »
Monlagu , ayant fait ses préparatifs , sortit seul au milieu do la nuit dans le plus grand silence; une pluie abondante qui survint le favorisa -, il passa au travers des gardes ennemies sans êlre aperçu. Il était déjà assez loin , lorsqu'au jour naissant il rencontra deux Écossais qui conduisaient deux bœufs et une vache ; il tua les bœufs^et blessa les deux soldats : « Allez , dit-il , apprendre à votre roi que Guillaume de Montagu a traversé son camp , et qu'il va chercher à Warwick le roi d'Angleterre. » Bruce, ne jugeant pas à propos d'attendre Edouard , leva le siège et se relira. •
Edouard arriva à midi à l'endroit même d'où les Écossais étaient partis quelques heures auparavant : pressé peut-être par une passion mal éteinte, il avait fait une extrême diligence, afin de secourir la noble dame , qu'il n'avait pas vue depuis qu'elle s'était mariée au comte de Salisbury.
Sitôt qu'Alix ouït la venue du roi, elle fit ouvrir toutes les portes du château, et s'avança hors tant richement vestue, que chacun s'en esmerveilloil. Et ne se pouvoit-on lasser de la regarder, et remirer sa grande noblesse avec la grande beauté et le gracieux parler et maintien qu'elle avoit. Quand elle fut venue au roi, elle s'inclina jusqu'à terre en le regraciant de son secours, et l'emmena au chastelpour le festoyer et l'honorer. Le roi ne se pouvait tenir de la regarder, et bien lui estoit advis qu'oncques n'avait vu si noble , si f risque, ni si belle dame. Si le blessa tantost une étincelle de fine amour.au cœur, qui lui dura par longtemps. Rentrèrent au chasteau main à main, et le mena la dame premièrement en la salle, et puis en sa chambre, qui estoit sinobkment parée qu'il appartenait à teltedame. Et tousjours regardait le roi la gentitle dam.e si fort, qu'elle en devenait toute honteuse. Quand il l'eut grande pièce regardée, il s'en alla à une fenestre pour s'appuyer, et commença fort à penser.
La comtesse, ayant tout ordonné pour une fête , revint auprès du roi, qu'elle trouva plongé dans la même rêverie-, elle attribua cette tristesse au déplaisir qu'il sentait d'avoir manqué l'ennemi , et chercha à le consoler. « Ah ! chère dame , dit Edouard , autre chose me touche et me gist au cœur. Le doux maintien, le parfait sens, la grâce, la grande noblesse et la beauté que j'ai trouvées en vous, m'ont « fort surpris, qu'il convient que je sois de vous aimé. » Lors dit la daune : « Jlaa I cher sirCj ne me veuillez mie moquer ni tenter. Je ne
pourrais croire que si noble et gentil prince comme vous estes eust pensé à déshonorer moi et mon mari , qui est si vaillant chevalier ^ qui tant vous a servi, et gistpour vous en prison. »
Le banquet servi . le roi , après avoir lavé , s'assit à f able-entre ses chevaliers , dîna peu , et demeura toujours pensif. Après le repas il se retira à Papparlement qu'on lui avait préparé. Il demeura toute la nuit en grand trouble : tantôt il lui semblait odieux de chercher à tromper un gentilhomme qui l'avait servi avec tant de fidélité-, tantost amour le contraignoit si fort, qu'il surmontait honneur et loyauté. Le lendemain il dit adieu à la comtesse, la conjurant de ne pas prendre de résolution contre lui, elle, le suppliant d'abandonner ses desseins.
Peu de temps après , le comte de Salisbury, échangé contre le comte de Moray, Écossais, revint en Angleterre. Il était tranquille, car il ignorait la passion du roi, qui n'avait pas encore éclaté. De retour à Londres , Edouard fit publier un tournoi dans l'espoir d'y attirer la comtesse. Il commanda au comte d'amener sa femme à la cour, et le comte promit d'obéir. <s^Si avez bien entendu, dit l'historien qui nous raconte si agréablement cette aventure, comment ie roi d'Angleterre avoit si ardemment aimé et par amour la belle et fiable dame ^ madame Alix^ comtesse de Salisbury, Amour l'admonestait nuit et jour, et tellement lui représentait la beauté et le (risque arrai d'elle , qu'il ne s'en savait conseiller et n'y faisait que pen» ser toujours. » La châtelaine, invitée à se rendre au tournoi , n'osa refuser, dans la crainte de donner à son mari quelque soupçon des desseins du roi. Les fêtes durèrent quinze jours : on y vit briller le roi d'Angleterre lui-même; Guillaume II, comte de Hainaut; Jeun de Hainautson oncle, Robert d'Artois, les comtes Dorby, de Salisbury, de Glocester , de Warwick , de Cornouailles et de Suffolk , et un grand nombre de chevaliers. Joutes, caslilles, pas d'armes, danses de toute espèce , surpassèrent ce qu'on avait vu jusqu'alors. Malheureusement Jean, fils aîné du comte de Beaumont, fut tué dans un dernier combat à la barrière. Alix parut vêtue d'une simple robe au milieu des dames chargées d'atours ; elle n'en était que plus belle -, et, en voulant éteindre, par cette modestie, l'amour du monarque , elle l'enflamma. ♦
On croit que ce fut à l'une des danses de ces fêtes qu'Alix laissa tomber le ruban bleu qui rattachait une espèce d'élégant bas-dechausses qu'on portait alors. Edouard le releva avec vivacité 5 les
courtisans sourirent ^ le roi se retourna vers eux en disant : IFonni soit qui mal y pense. Quelques années après le roi Ht réparer le château de Windsor, que le roi Arthus fit jadis {aire et fonder, là où premièrement fut commencée la noble table ronde dont tant de vaillans hommes et chevaliers sortirent, et travaillèrent en armes et en prouesses par tout le monde. L'esprit romanesque et l'ignorance des temps donnant crédit à ces fables, Windsor sembla propre à devenir le chef-lieu de l'établissement de l'ordre qu'Edouard voulait créer en témoignage de sa passion ^ il fit bâtir une chapelle dédiée à saint Georges , et institua Vordre de la Jarretière , qui parut aux chevaliers une chose moult honorable, et oii tout amour se nourrirait : il est resté un des cinq grands ordres de l'Europe. Le monument fragile de la galanterie d'un roi d'Angleterre a résisté à toutes les tempêtes qui ont ébranlé le trône britannique. Cromwell fut un moment tenté de vendre ce qu'il est aujourd'hui pour l'honneur de porter un cordon emprunté au genou d'une femme. Qu'est-ce donc que les choses les plus graves de l'histoire, foi des autels, sainteté des mœurs, dignité de Thomme, indépendance, civilisation même, si elles doivent passer plus promptement que les statuts de la vanité et les chartes d'un caprice? L'antiquité ignora les femmes dans les fastes des nations, si ce n'est comme épouses, mères et filles \ elle mêla peu la société à des faiblesses que le christianisme s'efforçait d'avertir de ses leçons; l'antiquité ignora de même ces domesticités décorées de l'aristocratie du moyen âge , et nous les voyons expirer par le retour des peuples à la liberté.
Edouard a été accusé de n'avoir vaincu Alix que par la violence : quoi qu'il en soit, le comte de Salisbury crut Alix coupable. Clisson et les seigneurs bretons décapités avaient pris des engagements secrets avec la comtesse de Montfort et le roi d'Angleterre. En témoignage de leur foi, ils avaient envoyé leurs sceaux à Edouard, qui les donna en garde au comte de Salisbury. Le comte , profitant de roccasion pour se venger du séducteur ou du ravisseur de sa femme , montra les sceaux à Philippe , et Philippe fit trancher la tête aux traîtres.
La preuve la plus frappante de l'infidélité des seigneurs bretons, c'est le ressentiment qu'Edouard témoigna de leur supplice. Si Clisson avait toujours été ferme dans le parti du comte de Blois et de la France, pourquoi Edouard aurait-il été tant ému de sa mort? Il écrivit au pape pour s'en plaindre , qualifiant les condamnés de nobles attachés h sa personne. Il prétendit punir par une guerre inique une sentence
arbitraire -, il se déclara le vengeur de ceux dont il n'était pas le roi, le réparateur d'un tort dont il n'était pas le juge.
SOMMAIRE
Geoffroy d'îTarcourt, après une qnor('ll(; ave If marcclial de Briquobpc, passe en Aiii;lcit'rre el fait liornmagfia Edouard, c rnmn roi de France, des terres que lui, Geoffroy, possédait en Normandie. — Porlrail de Geoffroy d'IIarcourl, bonfirae médiocre (l;ins une haute fortune. — Philippe, trahi de toutes parts, devient sombre et cruel. — Il faii alliance avec le roi de ( aslille. — Jean de Ilainaut, comte de Beaumont, lui revient. — Nouveaux imnôîs; gabelle. — Finances sous la troisième race, depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe de Valois. — Noms des Cbef^ de la mallôte conservés par l'histoire avec les noms les plus illustres de la chevalerie, pour montrer les larmes des peuples derrière la gloire des armes. — Edouard demande des secours pécuniaires a son Parb-ment qui les lui accorde, moyennant quelques concessions; subsides propices à l'Angleterre el funestes a la France, qui contribuaient a la liberté d'un peuple et à l'asservissement de l'autre. — Hostilités en Guienne. — Prise d'Aiguillon par les Anglais. — Gauthier de Mauny retrouve le tombeau de son père à la Réole. — Prouesse d A^os dans le château de celte ville. — Reprise lies hostilités en Bretagne. — Quimper est emporté d'assaut. — Le carnage ne c« sse que lorsqu'on eut trouvé un enfanta la mamelle qui tétait encore sa pauvre mère morte. — Mort du comte de Montfort; portrait de ce seigneur. — ^'ontfori ne man(|ua point a la fortune, mais la fortune lui, manqua, et sa femme lui ravit la gloire. — Événements de Flandre.
FRAGMEN i S.
CHUTE d'aRTEVELLE.
Artevelle, usé dans les troubles populaires ^ las peut-être de ses orgies démocratiques, qui n'avaient plus pour lui l'attrait de la nouveauté, n'ayant point agi par la conviction d'une opinion forte, mais par l'cnlraincment d'une petite jalousie plébéienne contre l'inégalité des rangs-, Artevelle ne pensait plus qu'à mettre à l'abri ses trésors ; il aurait pu dire à ses 111s : « Cet or sent-il le sang?» comme Vespasien demandait à Titus si la pièce de monnaie qu'il lui présentait sentait l'jmpôt dont elle était provenue. Mais, pour rire en paix des victimes qu'il avait faites et du peuple qu'il avait trompé, il fallait qu'Artcvelle changeât de position. Il lui restait deux partis à prendre : s'emparer du pouvoir suprc^rne, ou descendre de sa puissance tribunitienne et se perdre dans la foule. S'emparer du suprême pouvoir demandait un génie qu'Artcvelle n'avait pas -, se démettre de la puissance tribunitienne, Artevelle ne l'osait. Il n'y a pas sûreté à abdiquer le crime; cette couronne-là laisse des marques sur le front qui l'a portée -, il en faut subir la terrible légitimité.
Artevelle , ne s'arrctant ni à l'un ni à l'autre parti , eut recours à
loO HISTOIRE DE FRANCE.
un expédient qui moulrait ce qu'il y avait de vulgaire dans la nature de cet liomme : aprcs avon^ décliaîné ta foule , il songea à lui donner un mn^i-e, mais non l'ancien prince du pays, qu'il haïssait et qu'il cro:yait avoir trop outragé. Il arrive souvent qu'un despote populaire, après s'être livré aux débauches de la liberté, se retire à l'abri sous le joug d'un autre tyran , pourvu que ce tyran soit de son choix et qu'il ait participé à ses excès: Artevelle jeta les yeux sur Edouard, qui avait trempé dans tousses complots, servi et approuvé toutes ses fureurs. Plus il était ignoble pour un monarque, selon les idées du temps, d'avoir été l'allié et le courtisan d'un marchand de bière, plus le monarque devait entrer dans les projets de ce marchand. Artevelle machina de faire le jeune prince de Galles duc des Flamands, comme il avait fait Edouard roi des Français.
Pour négocier cette affaire, Edouard débarqua au port de l'Écluse vers le milieu du mois de juin de l'année 1 345 -, il menait avec lui son fils et grande foison de barons et de chevaliers. Les députés de Flandre se rendirent de leur côté à l'Écluse avec Artevelle -, ils ignoraient ce qu'on devait traiter dans cette entrevue. On tint conseil à bord du grand vaisseau que montait le roi d'Angleterre , et qui s'appelait Catherine. Là Artevelle proposa de déshériter le comte Louis de Flandre et son jeune lils Louis, et de donner le comté de Flandre sous le nom de duché au prince de Galles , fils d'Edouard. ,
Il y a dans le cœur de l'homme un fonds de justice qui reparaît toutes les fois que les passions ne sont pas émues. Dans ce moment les députés de Flandre étaient de sang-froid -, ils s'indignèrent à celte proposition qui blessait l'esprit de bonté des uns et le caractère de loyauté des autres. Ils répondirent qu'ils ne pouvaient prendre sur eux une chose aussi pesante qui, au temps à venir, pourrait toucher à leur pays, et qu'il fallait prendre l'avis des communes de Flandre ^ et ils se retirèrent.
Artevelle , se laissant devancer h Gand par les députés , commit une de ces fautes qui décident du sort d'un homme : s'il eût parlé le premier, peut-être eùt-il entraîné les bourgeois-, mais son crédit commençait à s'affaiblir. Un rival dangereux, Gérard Denis, chef des tisserands , s'élevait sur les débris de sa fortune. Soit que ce nouveau tribun fut gagné par Targcutdo la France, soit qu'il embrassât un parti généreux par son propre penchant, soit qu'il agît par esprit d'opposition à Artevelle , il ne manquait jamais do repousser les propositions
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,de ce dernier. Artevclle sentait si bien ce que Gérard Denis avait pour lui de fatal, qu'il était résolu de s'en défaire.
Les députés , arrivés à Gand , convoquent le peuple à la place du marché -, ils rendent compte des conférences de l'Écluse. Le peuple, aussi ardent dans le bien que dans le mal, manifeste son mécontentement par ses murmures^ alors Gérard Denis prend la parole :
« Bonnes gens , nous avons jusqu'ici combattu pour nos fran- « cliises -.Artevclle, qui s'en disait le défenseur, vous propose aujour- « d'hui de Les trahir. Mais, si nous ne cessons d'être libres, à l'instant « tout nous accuse. Comment nous justifierons-nous? Que nous « restera- t-il de nos sanglantes rébellions ? des crimes et des chaînes ! a Cet homme qui vous a entraînés veut vous livrer à l'Angleterre. « Prince pour prince, n'en avons-nous pas un né de notre sang, a élevé parmi nous, que nous connaissons , qui nous connaît, qui a parle notre langue, pour lequel nous avons prié , dont nos enfants a savent le nom comme celui de leurs voisins, dont les pères vécu- « rent et moururent avec les nôtres? Parce que nous avons réduit « nos anciens comtes à être voyageurs , notre pays serait-il une pro- « priété forfaite, et doit-il demeurer à l'Anglais par droit d'aubaine? « Ah ! pour Dieu, si nous voulons un maître, ne soyons pas trouvés a en telle déloyauté, de déshériter notre naturel seigneur pour don- « ner son lit au premier compagnon qui le demande. »
A de semblables discours, Denis et ses partisans ajoutent ce qui devait agir plus immédiatement sur la foule: depuis neuf ans passés qu'Artevelle gouvernait la Flandre , il avait amassé un trésor , tant des forfaitures et des amendes que des revenus du domaine ^ cet amour de l'argent, passion des âmes communes, le perdit.
Artevclle, en quittant Edouard à l'Écluse, s'était rendu à Bruges, et ensuite à Ypres , qu'il fit entrer dans ses desseins. De là il revint à Gand. En chevauchant par les rues, accompagné de ses amis et de la garde étrangère qu'Edouard lui avait donnée, il s'aperçut qu'il se tramait contre lui quelque chose ; car ceux qui avaient coutume de le saluer lui tournaient le dos et rentraient dans leurs maisons. Le peuple murmurait et disait : « Voyez celui qui est trop grand mais- € trc, et qui veut ordonner de la comté de Flandre. » Arrivé à son hôtel, il en fit barricader les portes et les fenêtres-, car l'habitude qu'il avait du peuple lui fit, aux premiers signes, prévoir la tempête. A peine s'était-il renfermé, que tout le quartier se souleva -, la maison du brasseur est entourée et assaillie. Les serviteurs d' Artevclle lui
demeurèrent fidèles, ce qui arrive rarement aux malheureux -, ils se défendirent bien, tuèrent et blessèrent plusieurs hommes ^ mais enfin les portes sont brisées , et la foule se répand dans l'intérieur de l'hôtel en poussant des hurlements. Alors Artevelle paraît à une fenêtre , la ^/ête nue, et en posture de suppliant : «Bonnes gens, que vous faut-il? « Qui vous meut? Pourquoi estes-vous si troublés sur moi ? En quoi « puis-je vous avoir courroucés? — Où est le trésor de Flandre?» s'écrièrent les attroupés. — «Je n'en ai rien pris,» dit Artevelle. « Revenez demain , je vous satisferai. — Non , non, vous ne nous a échapperez pas ainsi : vous avez envoyé le trésor en Angleterre € et pour cela il vous faut mourir. »
A celte menace, Artevelle joignit les mains et commença à pleurer. « Seigneurs, dit-il, je suis ce que vous m'avez fait. Vous me c jurastes jadis que vous me défendriez contre tout homme, et main- « tenant vous prétendez me tuer sans raison. Rappelez-vous le temps « passé ^ considérez mes courtoisies. Je vous ai gouvernés en si € grande paix que vous avez eu toutes choses à souhait, blé, avoine, « et toutes autres marchandises. Vous voulez me rendre petit guer- « don des grands biens que je vous ai faits. »
Il ne toucha pas le peuple par des larmes-, c'était le cerf pleurant aux veneurs. La foule cria tout d'une voix : « Descendez, et ne nous « sermonnez pas de si haut.» Dans ces paroles, Artevelle ouït son arrêt. Tl ferme la fenêtre et se veut sauver par une porte de derrière pour se réfugier dans une église voisine-, il espérait trouver un asile aux pieds de celui dont la miséricorde ne se lasse pas comme la pitié des hommes. Mais déjà plus de quatre cents forcenés remplissaient la maison : Artevelle, tombé au milieu d'eux, est déchiré. Il reçut la mort de la main de Gérard Denis, qui paraissait agir pour une cau5e meilleure, et qui ne valait peut-être pas mieux que lui. Dans une république, le peuple étant législateur, juge et souverain, peut faire la loi, prononcer l'arrêt, et l'exécuter-, le massacre par la démocratie est inique, mais légal : Artevelle avait consenti à un pareil gouvernement.
Edouard apprit à l'Écluse la fin de celui qui était, selon Froissart, son grand ami et son cher compère. Il fit voile pour l'Angleterre, menaçant la Flandre, et se déclarant toujours le vengeur de la mort de:- Uu.vrcs. Il n'avait pas plus d'envie de se brouiller avec les Flamands que les Flamands avec lui. Ils allèrent en députation le trouver à Londres. ^C hier sire, lui dirent ils, vous avez de beaux
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enfans, fils et filles. Le prince de Galles ne peut manquer d'estre encore im grand seigneur, sans l'héritage de Flandre. Et vous avez un& damoiselle à fille moins aisnée, et nous un jeune damoisel, que nous nourrissons et gardons, et qui est héritier de Flandre; si se pourroit mcore bien faire iiu mariage d'eux deux. » Ces paroles adoucirent la feinte douleur d'Edouard, et Artcvelle fut oublié, comme tous ceux dont la renommée n'est fondée ni sur le génie ni sur la vertu.
SOMMAIRE
Jean, duc de Normandie, fils aîné du roi, marche en Guienne; et, après avoir pris Angoulêîiie, vient mettre le s'ége devant Aiguillon avec plus de cent mill^ hommes. — Résistance des assiégés commandés par le comte de Derby.
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