VOEU DU HÉRON
Quoique Edouard nouriit depuis longtemps le dessein d'attaquer la France, la grandeur de rcnlreprise, les embarras intérieurs de son
gouvernement l'effrayaient et Tarrêtaient. Peut-être même ne se fùt-il jamais déterminé à prendre les armes, sans les sollicitations de Robert d'Artois, qui, retiré depuis deux ans en Angleterre, soufflait au cœur de l'ambitieux Edouard la haine dont lui , Robert , était dévoré : le banni se servit, pour déterminer son hôte, d'un moyen extraordinaire.
A cette époque de nos annales le roman est tellement mêlé à l'histoire, et l'histoire au roman, qu'on les peut à peine séparer : de jeunes bacheliers anglais paraissent à la cour du comte de Hainaut, un œil couvert de drap, ayant voué entre dames de leur pays que jamais ne verraient que d'un œil jusqu'à ce que ils auraient fait aucunes prouesses de leur corps au royaume de France. Messirc Gauthier de Mauny avait dit à aucuns de ses plus privés qu'il avoit promis en Angle! erre , devant les dames et seigneurs, qu'il seroit le premier qui enireroit en France, et qu'il y prendrait chastel ou forte ville, et y ferait aucunes apertises d'armes. Souvent les barons et les chevaliers juraient par un saint ou par une dame, au pied d'un rempart ennemi, d'emporter ce rempart dans un certain nombre de jours, dut leur serment leur être funeste ou à leur patrie. Ces faits, attestés par toutes les chroniques, ne diffèrent point de ceux qu'on lit dans les romans -, ils rappellent aussi les serments que faisaient les Barbares du Nord, lorsqu'ils se condamnaient à porter une longue barbe ou un anneau de fer jusqu'à ce qu'ils eussent tué un Romain. La querelle de l'Angleterre et de la France dans le quatorzième siècle ranima l'esprit chevaleresque -, les deux nations descendirent au champ clos , dont elles ne sont plus sorties. Comme les imaginations étaient remplies des chansons des troubadours et des aventures des croisades , les mœurs se teignirent de ces couleurs, et les reflétèrent. On sent partout, avec la chevalerie historique , l'imitation de la chevalerie romanesque à laquelle la vie de château, les chasses, les tournois, les croyances religieuses et les entreprises d'amour étaient d'ailleurs extrêmement favorables. Il y a tout à la fois quelque chose de vrai et de faux , de naturel et d'artificiel dans les mœurs de ces temps , que l'on doit , si l'on peut, saisir et peindre.
Sainte-Paiaye regarde donc le vœu du héron comme un fait réei rimé; alors on chantait encore Thistoire, comme jadis dans la Grèce : nous avons en vers le Combat des Trente et la première Histoire de du Guesclin. Au commencement de l'aulonuie de l'année 1338 , et, comme dit le poëte historien, lorsque l'été va à desclin, que ('oiseau gai a perdu la voix , que les vignes sèchent, que meurent les roses , que
les arbres se despouillent, que les chemins se jonchent de feuilles, Esdouard estait à Londres en sonpalais, environné de ducs, de comtes, de pages ^ de dames, déjeunes fdles et de jeunes hommes ; il tenoit la teste inclinée enpensers d'amours. Robert d'Artois, retiré en Angleterre , était allé à la chasse , parce qu'il se souvenoit du très gentil pays de France dont il es toit banni. II portait un petit faucon qu'il avait nourri, et tant vola le faucon par rivières, qu'il prit un héron, Robert retourne à Londres, fait rôtir le héron, le met entre deux plats d'argent, s'introduit dans la salle du festin du roi , suivi de deux maistrès de vielle, d'un quistreneus (joueur de guitare), et de deuxpucelles, filles de deux marquis ; elles chantaient accompagnées du son des vielles et de la guitare. Robert s'écrie : Ouvrez les rangs, laissez passer les preux que l'amour a surpris : voici viande à preux, à ceux qui
sont soumis à dames amoureuses qui tant ont beau visage Le héron
est le plus couard des oiseaux ; il a peur de son ombre. Je donnerai le héron à celui d'entre vous qui est le plus poltron ; à mon avis c'est Esdouard, déshérité du noble pays de la France, dont il estait l'héritier légitime; mais le cœur lui a failli, et pour sa laschefé il mourra privé de ^n royaume. Edouard rougit de colère et de mal talent, le cœur lui frémit-, il jure par le Dieu du paradis et par sa douce mère qu'avant que six mois soient passés il défiera le roi de Saint-Denis (Philippe).
Robert y^^fa un rire, et dit tout en basset : A présent fat mon avis (désir), et par mon héron commencera grant guerre.
Robert reprend le héron toujours entre les deux plats d'argent ^ il traverse la salle du banquet , suivi des deux ménestriers qui vielloient doucement, du joueur de guitare, et des deux damoiselles qui chantaient CCS paroles : « Je vais à la verdure, car Amour me l'apprend. » Robert présente le héron au comte de Salisbury, qui était assis de lez amye qui fut gentille et courtoi* et de beau maintien ; elle était lUIe du comte Derby, et Salisbury l'aimait loyalement. Robert prie le comte de Salisbury de jurer sur le héron. Salisbury répondit: « Pourrois-je « tenir un vœu parfaitement? Je sers la dame la plirs belle qui soit au « firmament^ et si la Vierge Marie était ici, mettant à part sa divinité, « je ne saurois la distinguer de celle que j'aime. Je Tai requise « d'amour, mais elle se défend : elle me donne pourtant un gracieux « espoir que j'aurai merci. Je prie qu'elle me preste un doigt de sa « main , et qu'elle le mette sur mon œil droit. — Par ma foi, s'escria « la dame, j'en presterai deux. — Et lui ferma l'œil droit avec deux
« doigts. — Est-il bien clos, belle? dit le chevalier très gracieusece ment. — Oui, respond-elle. — A donc, s'escria de bouche et de « cœur Salebrin , je veux et promets à Dieu tout-puissant , et à sa « douce mère qui resplendit de beauté, que jamais cet œil ne sera « ouvert ou par longueur de temps, ou par vent, douleur ou martyre, a avant que je ne sois entre en France , que je n'y aie porté la flamme « et combattu les gens de Philippe en aidant Edouard. A présent
« advienne qu'advienne Et quand le quens Salebrin (le comte
€ de Salisbury) eut fait son vœu, il demeura l'œil clos en la guerre.»
SOMMAIRE
Edouard déclare qu'il va prendre les armes pour se faire rendre les terres saisies autrefois en Guienne. — Philippe emploie les forces destinées pour la croisade à la défense de son royaume. — Premières hostilités d'une guerre qui devait durer cent vingt -six ans. — Trêve. — ÉJouard, pressé par Arievelle, s'embarque à Douvres, arrive à Anvers, où les princes de sa confédération étaient assemblés. — Il achète de Louis de Bavière le titre de vicaire de l'empire. — Déclaration solennelle de guerre. — Exploits de Gauthier de Mauny. — Invasion de la Picardie. — Les deux armées se rencontrent à Viionfosse, et se séparent sans combattre. — Chevaliers du Lièvre. — Artevelle presse le roi d'Angleterre de prendre le titre de roi de France pour dégager la foi des Flamands. — f^econde camp.'ignf'dans la (iuienne t^i dans le Hainaut. — Combat naval de l'Écluse. — La flotte française est détruite.
FRAGMENTS
PERTE DES FRANÇAIS AU COMBAT NAVAL DE l'ÉCLUSE. — GODEMAR DU FAY. — CAUSES DES MÉPRISES DANS CES GUERRES DU QUATORZIÈME SIÈCLE.
Notre perte en hommes fut évaluée à trente mille matelots et soldats : les Génois seuls, au nombre de dix mille, demandèrent et obtinrent la vie. Des trois amiraux qui commandaient la flotte, deux moururent glorieusement.
Cette action navale sembla nous prédire l'avenir. Que de sang français a coulé sur les flots depuis cette bataille à l'embouchure de la Meuse jusqu'au combat livré dans les parages du Nil ! L'Arabe, du milieu de ses sables -, le Flamand , du bord de ses marais , ont contemplé nos derniers et nos premiers désastres, nos marins empo: lés dans des tourbillons de feu ou abîmés dans les eaux. Le caractère des peuples est quelquefois indépendant de leur sol et de leur position géographique^ la France, flanquée de deux mers, n'a jamais su régner longtemps sur ces mers. Rome aussi, fille de la mer, ne dut
point l'empire à Neptune. Nous n'avons eu de flottes redoutables qu'à de longs intervalles et pour un moment, sous Charlemagne , Louis XIV et Louis XVL Vainqueurs dans les actions particulières où nos capitaines se battent comme dans une affaire d'honneur, nous succombons dans les actions générales où il faut obéissance et discipline : cet esprit d'insubordination et de jalousie qui semble attaché à notre pavillon éclate, dès notre premier combat naval, entre les amiraux chargés de s'opposer au passage d'Edouard. Nous n'avons point ou presque point participé à ces grandes découvertes qui ont changé la face du globe et les rapports des nations. Dans nos colonies, nous sommes devenus chasseurs, aventuriers, planteurs, jamais marins. Nous n'avons guère paru sur les flots qu'en chevaliers pour conquérir l'Angleterre et la Palestine, pour donner un monarque à Londres, un roi à Jérusalem, un empereur à Constantinople, un duc à Athènes, et un prince à cette Lacédémone que notre dernier triomphe maritime devait délivrer à Navarin. Si la Méditerranée paraît nous être plus soumise que l'Océan , c'est que cette mer qui baigne des rivages immortels semble nous être dévolue par le droit de notre gloire.
Personne, dans le premier moment, n'avait osé apprendre à Phih'ppe la destruction de sa flotte -, il n'en fut instruit que par un de ces misérables qui représentaient alors au pied du trône la liberté sous le travestissement de l'esclave ^ hommes qui se sauvaient du mépris par l'insolence , et à qui l'on permettait de tout dire , parce qu'ils pouvaient tout souffrir : le fou du roi appi'it donc par une bouffonnerie la mort de trente mille Français. Philippe ne s'emporta point contre la mémoire de sujets aussi fidèles, et, remettant sa vie entre les mains de Dieu , il songea à la défense du royaume.
Il prévit qu'Edouard attaquerait Tournay. Cette place avait pour commandant Godemar du Fay, écuyer de Tournaisis ou gentilhomme de Bourgogne , que Philippe avait nommé souverain capitaine et régent de tout le pays dépendant de Douay, de Lille et de Tournay. C'était un officier brave et expérimenté, qui sauva alors la France pour la perdre au passage de Blanche-Taquc, soit qu'il y ait un terme à la fidélité et à l'honneur, soit que les talents s'épuisent, soit que le héros devienne semblable au vulgaire des hommes quand il ne meurt pas au jour de sa renommée. Philippe augmenta la garnison de Tournay : il y envoya droite fleur de chevalerie; lui-même rassembla sous les murs d'Arras une brillante armée j il y eut beaucoup de petits faits
d'armes et d'aventures. Des méprises déplorables advenaient souvent dans ces rencontres , entre des comballants dont les famiues avaient des brandies établies en France, dans la Grande-Bretagne e' dans les Pays-Bas : tous ces ennemis étaient des Français. Les Anglais du quatorzième siècle parlaient notre langue, avaient les mêmes mœurs et la même religion que nous-, ils n'étaient pas encore assez éloignés du temps de la conquête pour avoir oublié leur origine; ils se faisaient gloire d'être Normands, de retrouver sur notre sol leurs aînés. Les provinces que la couronne d'Edouard (lui-même fils d'une princesse de France) possédait en Guienne et en Picardie multipliaient ces liens des deux peuples-, la liaine que nos voisins insulaires ont conçue contre nous n'a commencé qu'avec ces guerres, véritables guerres civiles.
SOMMAIRE
Cartel envoyé par Edouard à Philippe de Falois, et daté de l'an premier de notre rhgrie de France. — Philippe le refuse comme roi, par écrit, et l'accepie verbalemenl comme chevalier. — Jeanne de Valois, sœur du roi de France, négocie une trêve; elle esl prolongée pendant deux ans. — Affaire de Bretagne. — Histoire de cette province. — le comte de Montfort fait hommage du duché de Breiagae k Edouard. — La cour des paiis adjuge ce duché à Charles de Blois.
FRAG.MEMS.