‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 77 sur 239 · REDDITION DE CALAIS · texte numérisé non relu

REDDITION DE CALAIS

Les habitants de la ville abandonnée aperçurent du haut de leurs remparts la retraite du roi-, ils poussèrent un cri comme des enfants délaissés par leur père : «-Ils es f oient en si gronde douleur et détresse « que le plus fort d'entre eux se pouvoitàpeine soutenir. » Convaincus qu'il n'y avait plus de secours à attendre , ils allèrent trouver Jean de Vienne, et le prièrent d'ouvrir des négociations avec Edouard.

Le gouverneur monte aux créneaux des murs de la ville, et fait signe aux ennemis qu'il désirait pourparler ^ de quoi le roi d'Angleterre étant instruit, il envoya Gauthier de Mauny et sire Basset ouïr les propositions de Jean de Vienne. Quand ils furent à portée de la voix : « CJiiers seigneurs, s'écria le vieux capitaine, vous estes moult « vaillans chevaliers en faict d'armes. Vous savez que le roy de « France^ que nous tenons à seigneur, nous a ici envoyés pour qar- « der cette ville et chastel : nous avons fait ce que nous avons pu. Or, « tout secours nous a manqué. Nous n'avons plus de quoi vivre , il « faudra que nous mourions tous de faim si le gentil roy, votre set'

« gneur, n'a merci de nous. Laquelle chose lui veuillez prier en pitié, « et qu'il nous laisse aller tout ainsi que nous sommes. »

— « Jean , répondit Gauthier Mauny, ce n'est mie l'entente de mon- « seigneur le roy que vous vous en puissiez aller ainsi. Son intention « est que vous vous mettiez tous à sa pure volonté, pour rançonner « ceux qu'il lui plaira, ou pour vous faire mourir. »

Le gouverneur repartit : « Gaulhier, ce seroit trop dure choseponr « nous. Nous sommes céans un petit nombre de chevaliers et esctiyers « qui loyalement avons servi le roy de France, notre souverain sire, c< comme vous feriez le vostre en pareil cas. Nous avons enduré maint « mal et mesaise, mais nous sommes résolus à souffrir ce qu'oncques « gens d'arènes ne souffrirent , plutost que de consentir que le plus « petit garçon de la ville eust autre mal que le plus grand de nous, « Nous vous prions donc par votre humilité d'aller devers le roi « d'Angleterre. Nous espérons en luttant de gentillesse, qu'à la grâce « de Dieu son propos changera. »

Les deux chevaliers anglais retournèrent vers leur maître et lui rapportèrent les paroles du gouverneur. Edouard , irrité de la longue résistance de la place et remémorant les avantages que les habitants de Calais avaient obtenus sur les Anglais dans les combats de mer, voulait tous les mettre à mort. Mauny, aussi généreux qu'il était brave, osa représenter au roi que , pour avoir été loyaux serviteurs envers leur prince, ces Français ne méritaient pas d'être ainsi traités-, que Philippe, quand il pn uirait quelque ville, pourrait user de représailles. «Enfin, ajouta-t il , vous pourriez bien , monseigneur, avoir « tort -, car vous nous donnez un très-mauvais exemple. » Les barons et les chevaliers anglais qui étaient présents furent de l'opinion de Gauthier. « Eh bien! seigneurs, s'écria Edouard, je neveux mie estre « seul contre vous tous. Sire Gauthier, allez dire au capitaine de Ca- « lais qu'il me livre six des plus notables bourgeois de la ville; qu'ils a viennent la teste nue, les pieds deschaussés, la hart au cou, les « clefs de la ville et du chasteau dans leurs mains : je ferai d'eux à « ma volonté , je prendrai le reste à mercy. »

Mauny porta cctie réponse à Jean de Vienne, qui était resté a[vpuyé aux créneaux. Jean pria Mauny de l'attendre pendant qu'il allait instruire les bourgeois de la proposition d'Edouard. Il fait sonner le beffroi -, hommes , femmes , enfants , vieillards , se rassemblent aux halles. Le gouverneur leur raconte ce qu'il a fait , et quelle est la dernière volonté du roi d'Angleterre.

Un silence profond règne d'abord dans l'assemblée : tous les yeux cherchent les six victimes qui doivent racheter de leur sang la vie du reste des citoyens. Bientôt les sanglots éclatent dans cette foule à moitié consumée par la faim -, (alors commencèrent à plorer toute « manière de gens, et à mener tel deuil quilnest si dur cœur qui n en « eus t pitié y et mesmement messire Jehan (le vieux gouverneur) en « larmoyoit tendrement. » Il fallait une prompt? réponse, le temps accordé s'écoulait; un homme se lève-, le lecteur l'a déjà nommé : Eustache de Saint-Pierre. Sa grande fortune, la considération dont il jouissait , le rendaient notable , et lui donnaient les conditions requises pour mourir. L'histoire nous a transmis son discours, paroles sôintes auxquelles on ne doit rien changer : c^ Seigneurs , grands et « petits, grand'pitié et grand meschef serait de laisser mourir un a tel peuple qui cy est , par famine ou autrement , quand on y peut « trouver aucun moyen, et serait grand' aumône et grand' grâce en- « vers Nostre Seigneur qui de tel meschef les pourrait garder. J'ai a si grande espérance d'avoir pardon de Nostre Seigneur, si je meurs « pour ce peuple sauver, que veux estre le premier, et mettrai volona tiers en chemise, à nu chef et la hart au cou, en lamercy du roy a d'Angleterre. »

« Quand sire Eustache eut dit ces paroles, chacun alla l* adorer de « pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds enplo' a rant tendrement. »

La vertu est contagieuse comme le vice : à peine Eustache eut-il cessé de parler, que Jean d'Aire, qui avait deux belles demoiselles à filles, déclara qu'il ferait compagnie à son compère. Jacques et Pierre deWissant , frères, dirent à leur tour qu'ils feroient compagnie à leurs cousins , Eustache de Saint-Pierre et Jean d'Aire ; aussi magnanimes qu'Eustachc dans leur sacriUce^ car s'ils n'en eurent pas la première pensée , ils se dévouaient à une mort dont lui seul devait recueillir l'honneur. En effet, les noms de Jean d'Aire, de Pierre et Jacques deWissant sont presque ignorés, et tout le monde sait celui d'Eustache de Saint-Pierre. Et c'est pour cela que, parmi les six victimes, les deux seules qui n'ont pas de désignation dans nos chroniques doivent être réputées les plus illustres 5 tout Français doit leur tenir compte de l'oubli de l'histoire ; tout Français doit rendre un tribut d'hommages à ces immortels sans nom, comme les anciens élevaient des autels aux dieux inconnus.

Les annales de Calais assurent que les deux derniers candidats

pour la mort furent tirés au sort parmi plus de cent qui se proposcrent après les quatre premiers, et un écrivain conjecture que ce grand nombre de concurrents est peut-être ce qui a empêché les noms des deux derniers bourgeois de parvenir jusqu'à nous^ ils se seront perdus dans la gloire commune de ces Décius. Une autre version, sans autorité, veut qu'Edouard eût demandé huit personnes , quatre chevaliers et quatre bourgeois.

Récemment blessé , accablé par les ans , les infirmités , la douleur et la fatigue , Jean de Vienne , se pouvant à peine soutenir, monte sur une petite haquenée, et escorte les six bourgeois jusqu'aux portes de la ville. Ceux-ci marchaient en chemise, la tête et les pieds nus , la hart au cou , ainsi que l'avait exigé Edouard , et tels que les prêtres , à cette époque, s'avançaient suivis du peuple dans les calamités publiques , pour offrir un sacrifice expiatoire. Eustache et ses compagnons portaient les clefs de la ville -, « chacun en tenait une pot- « gnée. Les femmes et les enfans d'iceux tordaient leurs mains et « criaient à haute voix très amèrement. Ainsi vinrent eux jusqu'à la « porte, convoqués en plaintes, en cris et pleurs : » spectacle que n'avait point vu le monde depuis le jour où Régulus sortit de Rome pour retourner à Carlliage. Le gouverneur remit Eustache de Saint- Pierre , Jean d'Aire , Pierre et Jacques de Wissant et les deux inconnus entre les mains du sire de Mauny, les recommandant à sa courtoisie : aMessire Gauthier, je vous délivre comme capitaine de Calais, « parle consentement dupovre peuple de ceste ville, ces six bourbe (jeois. Si vous prie , gentil sire, que vous veuilliez prier pour eux « au roy d'Angleterre, que ces bonnes gens ne soient mis à mort. »

Adonc fut la barrière ouverte, et les six bourgeois furent conduits à Edouard à travers le camp ennemi. Selon Thomas de la Moore et Knighton , le gouverneur de Calais accompagna , avec une partie de la garnison , les prisonniers , et remit lui-même les clefs de la ville au roi d'Angleterre. Les comtes, les barons et les chevaliers qui environnaient le roi d'Angleterre, saisis d'admiration au récit de Gauthier de Mauny, invitaient par un murmure Edouard à égaler la générosité de ces citoyens. Le monarque demeure inflexible : <ill se « tint tout coi et regarda moult fellement (cruellement) les bourgeois, « car moult hayssoit les habilans de Calais pour les grancfs dom- « mages et contraires qu'au temps passé sur mer lui avoient faits. »

11 ordoniia de couper la tête aux prisonniers, fn Ah! gentil sire , « s'éeria Gauthier de Mauny, veuillez refréner vostre courage !

HISTOlPiE DE FKANCB. <85

« Si VOUS n'avez pitié de ces gens , toutes autres gens diront que ce « sera grande cruauté que vous fassiez mourir ces honnesfes bour- « geois qui se sont mis en vostre mercy pour les autres sauver. »

« A ce point grigna (grinça) le roy les dents et'dit : Messire Gau- « t/tier, souffrez-vous (taisez- vous), et il ordonna de faire venir le « coupe-teste. »

La reine d'Angleterre se trouvait alors dans le camp -, elle était enceinte, et elle ploroit si tendrement de pitié quelle ne se pouvoi! soutenir. Si se jetta à genoux par-devant le roy son seigneur, et dit : « A/i! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand péril , je « ne vous ai rien requis ni demandé. Or vous prié-je humblement « que, pour le fus de sainte Marie et pour l'amour de moi, vous « veuilliez avoir de ces six hommes mercy. »

Le roy attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme qui ploroit à genoux moult tendrement. Si lui amollia le cœur et si dit : m Ah! dame, j' aimerais trop mieux que vous fussiez autre « part que cy.... Tenez , je vous les donne : si en faites vostre plaisir. » La bonne dame dit : « Monseigneur, très grands mercis. »

Lors se leva la reine et fit lever les six bourgeois et leur osloit les chevestres (cordes) d'entour leur cou, et les emmena avec elle dans sa chambre , et les fit revestir et donner à disner à toute aise^ et puis donna à chacun six nobles, et les fit conduire hors de l'ost à sauveté.

Edouard prit possession de Calais. // y chevaucha à grand'gkire avec les barons et les chevaliers avec si grand foison de menes'riers , de trompes, de tambours, de chalumeaux et de musettes , que ce^ci^oit înerveille à recorder. On ne retint dans la ville que trois Frannîis, un preslre et deux autres anciens hommes bons coutumiers des hk et ordonnances de Calais, et fut pour enseigner les héritages, vot Jrnt le roy repeupler la ville de purs Anglais. Ce fut grand pitié quand les grands bourgeois et les nobles bourgeoises et leurs beaux enfans furent contraints de guerpir (qi.itler) leurs beaux hoslels, leurs héritages, leurs meubles et leurs avoirs, car rien n'emportèrent.

On croit lire une page de l'iiisloire des plus beaux temps de la république romaine, placée par aventure et comme par méprise au miliett: de l'histoire de la clievalerie. Les vertus civiles d'Eustachc do Saint- Pierre, de Jean d'Aire et des deux Wissant contrastent avec les vertus militaires des Ribaumont , des Charny et des Mauny : deu^s:.

sociétés opposées se présentent ensemble, et toutes les deux font honneur à l'espèce humaine.

Calais fut repeuplé d'Anglais. Edouard y établit trente-six familles bourgeoises des plus riches, et trois cents autres porsoiines de moindre état. Les franchises accordées à cette ville y attirèrent une foule d'habiianls. Edouard donna les meilleures maisons de la cité à quelques-uns de ses chevaliers, tels que Mauny, Cobham, Stanfort et Barthélémy de Burghersh : la reine Philippe eut, pour sa part, l'héritage de Jean d'Aire. Quelques Français obtinrent aussi des propriétés à Calais. Euslache de Saint-Pierre rentra dans la possession d'une partie de ses biens, et obtint de plus une pension considérable.

Un esprit de dénigrement se répandit parmi nous vers la fin du dernier siècle -, on se plaisait à rabaisser les actions héroïques ; de même qu'on ne voulait plus de la religion de nos aïeux, on était incrédule à leur gloire. On n'eut pas plutôt découvert qu'Eustache de Saint-Pierre avait reçu une pension d'Edouard , qu'on triompha de cette découverte ^ on remarqua que les historiens anglais gardaient le silence sur les faits racontés par Froissart o» sujet de la reddition de Calais, et l'on voulut douter de ces faits. Mais n'avait-on pas vu tout le siècle d'Auguste se taire sur Cicéron? Les largesses d'Edouard pour Eustache de Saint -Pierre ne sont-elles pas un nouvel hommage rendu au dévouement de ce grand citoyen? L'estime qu'il inspira aux ennemis de la France doit-elle diminuer celle que nous lui devons? Malheur à qui va chercher dans la vie privée d'un homme des raisons de moins admirer ses actions publiques! A coup sûr, ce ravaleur des vertus ne fera jamais lui-même des actions dignes d'être racontées.

Une injustice de la même nature avait commencé plus tôt pour Philippe de Valois : Froissart et le continuateur de Nangis avaient assuré que les habitants de Calais errèrent dans la France sans récompense et sans asile, en mendiant le pain de la charité. Philippe ne fut point coupable de cette ingratitude ^ deux ordonnances de ce roi , et d'autres ordonnances de Jean et de Charles, ses successeurs immédiats, accordent aux Calaisiens des places, des privilèges et des propriétés. L'ordonnance du 8 septembre 1 347 mentionne une concession remarquable -, IMiilippc livre aux Calaisiens chassés de leurs foyers tous les biens et nérilages qui pourraient lui échoir par quelque raison que ce fût-, ainsi le monarque donnait à ses sujets ses propres biens en échange des biens qu'ils avaient perdus : ce talion qu'il s'imposait ,

non pour le crime , mais pour le malheur, est dans un esprit touchant d'égalité et de justice. Calais ne devait ôlre rendu à la France qu'en 1 558, par François de Guise, homme destiné à faire disparaître la dernière trace des maux qu'Edouard avait faits à la France, et à en commencer de nouveaux.

SOMM lUK.

Trêves conUnuées a diverses reprises jusqu'à la mort de ïMiilippe. — Famine et p ste générale. — Massacr*; des Juifs. — Flagellants. — Tcnlaiive sur Calais. — Combat siiigitlirr d'É louarJ et d'Eus la clic 'ie Ribauuioiit. — Le dauphin d'Au- Tergne abandonne ses États ij Philippe : b* Roussillon, la Cerdagne et la seigneurie; de M-'Hipeliicr lui avaient déjn dé cédés par Jacques, roi de Majorque. — Le papeacbèt(î Avignon de la reine Jeanne deNaples. — Philippe épouse en secondes noces Blanche, lille de Philippe, roi de Navarre, qu'il avait d'abord destinéoa son fils Jean, duc de Normandie, devenu veuf. — Philippe meurt, comme Louis XII, victime de sa passion pour la jeune leine qui. prolongeant sa vie jusqu'à un âge Irès-avancé, vit la désolation de la France commencer sous le roi Joun, liuir sous Charles V, et recommencer sous Charles VI.

FRAGMFMS.

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