‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 8 sur 239 · XLII · texte numérisé non relu

XLII

2 Saint firégoire de Nazianze seul a composé plus de trente mille vers. Trois de ses poëmes sont sur la virginiiéy plusieurs sur sa vie et sur tes maux qu*il a aoufftns;

Ce coup fut pourtant rude aux chrétiens : les beaux génies qui combattaient alors pour la foi auraient mieux aimé subir une persécution sanglante-, ils ne s'en peuvent taire, ils reviennent sans cesse sur celte iniquité •, et comme le siècle au milieu des Barbares armés était philosophique et littéraire, les païens mêmes n'applaudirent pas à Tordre de Julien ^ Ammien le traite d'injuste * .

Les controverses religieuses ou politiques commencent ordinairement par les écrits, et finissent par les armes-, il en fut autrement lors de la révolution qui a fait voir le premier et l'unique exemple d'un changement complet dans la religion nationale d'un grand peuple civilisé. On tua d'abord les chrétiens dans dix batailles rani;ées, les dix persécutions générales, et les chrétiens livrèrent leur tête sans essayer de se défendre parla force ^ mais ils sentirent de bonne heure la nécessité d'écrire , pour afdrmer leur innocence et assurer leur foi. C'est au christianisme que l'on doit la liberté de la pensée écrite ; elle coula cher à ceux qui en firent la conquête : on dédaigna d'abord de leur répondre autrement qu'avec des griffes de fer et les ongles des lions. Quand l'Évangile eut gagné la foule, le polythéisme , obligé de renoncer à la guerre de l'épée , accepta celle de la plume : l'idolâtrie se réfugia aux deux extrémités opposées do la société , les ignorants et les gens de lettres. Les philosophes , les rhéteurs, les poètes, les grammairiens, tinrent fermeau paganisme avec les hommes rustiques-, , les premiers par orgueil de la science, les autres par la privation de tout savoir. Depuis le troisième siècle de l'ère chrétienne jusqu'à l'abolition complète de l'idolâtrie, vous n'ouvrez pas un livre de philosophie, de religion, de science, d'histoire, d'éloquence, de poésie, où vous ne trouviez le combat des deux religions. Sous Julien vous rencontrez Libanius, Édésius , Priscus, Maxime, Sopàtre, orateurs et sophistes -, Andronic et Delphide, poètes^ Ammien Marcellin et Aurélius Victor, historiens-, Mamertin, panégyriste^ Oribase, médecin -, et Julien lui-même, orateur, poëte et historien -, tous combattant

qufilqups-uns accusent los mœurs du clorf-é et le luxe des femmes; d'antres font Téloge des moines Les poëmes inliUilés des Calaïuiics de mon âui<-, de la Grandeur et de la Misère de ihomrne, tes Secels de sanii Grcgoire, soni adniiraljlcs par la hauteur du sujet et la beauté de l'expression : il y a aussi beaucoup de vers sur le respect dû au toiibeaux. Les deux Apollinaires, le pore et le (ils, se sii:nalèrenl parleur conïbal poétique contre l'édit de Julie!\. Le |)remi(M' mit en vers héioï(iiies l'iiisloire sai nie jusqu'au rè.i^ne de Saiil : il prit pour nio èlts de ses cium-dies, de ses tragédies et de ses odes pieuses, llénaudrc, Euripide et Pindarc; le second exp!i(|ua, dans des dialogues a la manière de Platon, les évangiles et la doctrine des apôtres. ! Lib. XXII, cap. x.

^246 ÉTUDES IlISTOUIQUtS.

contre Athanase, Basile, les deux Grégoires de Nysse et de Nazianzc, Diodore de Tarse, orateurs, philosophes, poëtes, historiens ^ Césarius, médecin et frère de Grégoire de Nazianze-, Proliérésius, rhéteur, lequel aima mieux abandonner sa chaire à Alliènes que d'ciro excepté de l'édi' qui délendait aux chrétiens d'enseigner.

Julien préluda aux persécutions qu'il méditait par une espèce d'apologie du paganisme : en innocentant ses dieux et en condamnant le Dieu qu'il avait quitté, il jusliliait indirectement son apostasie. Au milieu des soins qu'exigeait de lui son empire, il trouva le temps do dicter l'ouvrage dont saint Cyrille nous a conservé une partie dans la réfutation qu'il en a faite.

Julien remonte jusqu'à Moisc, compare son système sur la création du monde à celui de Platon, et donne la préférence au dernier.

Dieu , après avoir fait l'homme , dit : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul : » et il crée la femme qui perd Fhomme.

Que penser du serpent qui parle? dans quelle langue parlail-il? comment se moquer après cela des fables populaires de la Grèce?

Dieu interdit à nos premiers parents la connaissance du bien et du mal ^ il leur défend de toucher à l'.irbre de vie, dans la crainte qu'ils viennent à vivre toujours : blasphèmes contre Dieu, ou allégories. Alors pourquoi rejeter les mythes philosophiques?

Dieu choisit pour son peuple les Hébreux. Comment un Dieu justo a-t-il abandonné toutes les autres nations? chez les Grecs, le Dieu créateur est le roi et le père commun des hommes.

Julien remarque qu'il y a peu de nations dans l'Occident propres à Tétude de la philosophie et de la géométrie : les temps sont bien changés.

Yous voulez que nous croyions à la tour de Babel, et vous ne voulez pas croire aux géants d'Homère, qui entassèrent trois montagnes les unes sur les autres pour escalader le ciel.

Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires ^ le Dieu des Hébreux est un Dieu jaloux qui n'en souffre point d'autre. Galiléens, vous donnez un prétendu fils à ce Dieu qui ne le connut jamais.

Quel est ce Dieu toujours en courroux qui, voulant punirt^uelques hommes coupables , fait périr cent mille innocents ' ? Comparez le législateur des Hébreux aux législateurs de la Grèce et de Rome, aux grands hommes de l'Egypte et de la Babylonie.

* II est curieux de trouver dans les arguments de Julien tous les arguments do Voltaire.

ÉTUDES ÏIISTORIQUEîî. 247

Qu'est-ce que ce Jésus suborneur des plus vils d'entre les Juifs, et qui n'est connu que depuis trois cents ans-, ce Jésus qui n'a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n'est de guérir quelques boiteux €t quelques démoniaques? Esculape est un tout autre sauveur de l'humanité.

L'inspiration divine envoyée par les dieux n'a qu'un temps ; les oracles fameux cessent dans la révolution des âges.

Les Galiléens n'ont pris des Hébreux que leur fureur et leur haine contre l'espèce humaine : ils ont renoncé au culte d'un seul Dieu pour adorer des hommes misérables ; comme la sangsue, ils ont sucé le sang le plus corrompu des Juifs, et leur ont laissé le plus pur.

Jésus et Paul n'ont pu prévoir les chimères que se formeraient un jour les Galiléens ; ils ne pouvaient deviner le degré de puissance où ceux-ci parviendraient un jour. Tromper quelques servantes, quelques esclaves ignorants, Paul et Jésus n'avaient pas d'autre prétention.

Peut-on citer sous le règne de Tibère et de Claude des chrétiens distingués parleur naissance ou leur mérite?

L'eau du baptême n'ôte point la lèpre et les dartres, ne guérit ni la goutte ni la dysscnferie ; mais elle efface l'adultère, la rapine, et nettoie l'àme de tous les vice$.

Si le Verbe est Dieu, venant de Dieu, comment Marie, femme mortelle, a-t-clle enfanté un Dieu ?

Ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc, n'ont osé dire que Jésus fût un Dieu-, mais quand dans la Grèce et dans l'Italie un grand nombre de personnes l'eurent reconnu pour tel, qu'elles euiont commencé à honorer les tombeaux de Pierre et de Paul, alors Jean déclara que le Verbe s'était fait chair et qu'il avait habité parmi nous. Cependant quand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout le mal.

Viennent après ceci quelques considérations sur le sacrifice d'Abraham.

Plusieurs choses vous auront frappé dans cet ouvrage tronqué de Julien. Les miracles de Jésus-Christ y sont avoués, les hommages rendus aux tombeaux de saint Pierre et de saint Paul reconnus, le silence des oracles attesté. Saint Jean, y est il dit, a fait tout le maL Cela signifie qu'il a énoncé la doctrine du Verbe, et qu'il n'y a pas moyen de soutenir que cette doctrine, établie par" le disciple bien

aimé, a été empruntée deux siècles plus tard à l'école d'Alexandrie : du reste l'attaque est faible. Julien ne veut voir ni ce qu'il y a de sublime dans les livres de Moïse, ni d'ineffable dans l'Évangile -, ses raisonnements tournent à la gloire de ce qu'il prétend ravaler. Comment se fait-il que sous Claude et sous Tibère, à la naissance même de l'ère chrétienne, le christianisme comptât à peine pour néophytes quelques servantes et quelques esclaves, et qu'immédiatement après, l'apôtre Jean voie la Grèce et l'Italie couvertes de chrétiens et honorant les tombeaux de Pierre et de Paul? Julien ne s'aperçoit pas qu'il prête, par ce rapprochement, une nouvelle force au miracle de l'établissement du christianisme. La cause humaine de la propagation étonnante de la foi, c'est que la première de toutes les vérités, la vérité qui enfante toutes les autres, la vérité de l'unité d'un Dieu, était venue détrôner le premier de tous les mensonges, le mensonge qui engendre toutes les erreurs, le mensonge de la pluralité des dieux. Une fois celte vérité répandue dans la foule après une absence de plusieurs milliers d'années, elle agit sur les esprits avec son essentielle et négative énergie.

Julien, persécuteur d'une nouvelle sorte, affecta de substituer au nom de chrétien celui de Galiléen, dont s'étaient déjà servis Épictète etquelques hérésiarques. Joignant la moquerie à l'injustice, il dépouillait les disciples de l'Évangile en disant : « Leur admirable loi leur « enjoint de renoncer aux biens de la terre afin d'arriver au royaume « des cieux^ et nous, voulant gracieusement leur faciliter le voyage, « ordonnons qu'ils soient soulagés du poids de tous les biens. » Quand les chrétiens s'osaient plaindre, il répondait ; « La vocation a d'un chrétien n'est-elle pas de souffrir? »

Beaucoup d'édifices païens avaient été détruits sous le règne de Constance, d'autres changésen églises. Julien forçale clergé de rendre les uns et de relever les autres : les intérêts acquis, se trouvant attaqués, produisirent des désordres. Marc, évêque d'Aréthuse, à la tête de son troupeau, avait renversé un temple : trop pauvre pour en restituer la valeur, on saisit le prélat, en vertu de la loi romaine qui livre aux créanciers la personne du débiteur insolvable. Battu de verges, la barbe arrachée, le corps nu et frotté de miel, le vieillard, suspendu dans un tilet, fut exposé, sous les rayons d'un soleil ardent, à la piqûre des mouches. Marc avait dérobé Julien enfant aux fureurs de Constance, comme Joad avait soustrait Joas aux mains d'Athalie :

il fut traité de même que Joad par le prince ingrat envers le pontife et infidèle au Dieu qui l'avaient sauvé.

Décidé à rendre au temple et au bois de Daphné son ancienne pompe, Julien tit enlever les reliques de saint Bubylas du cimelièrc chrétien^ le peuple se mutina-, le temple d'Apollon fut brûlé. L'empereur, irrité, ordonna à son oncle Julien, comte d'Orient, et aposlat comme lui, de fermer la cathédrale d'Anlioche et de confisquer ses revenus. Le comte mit en interdit les autres églises, souilla les vases sacrés, et condamna àmortsainl ThéoJoret. Gaza, Ascalon, Césarée, Héliopolis, la plupart des villes de Syrie, se soulevèrent contre les chrétiens, non par ardeur religieuse, mais par cupidité, haine et envie. Après avoir déterré les morts, on tua les vivants; on traîna dans les rues des corps déchirés : les cuisiniers perçaient les victimes avec leurs broches, les femmes avec leurs quenouilles; les entrailles des prêtres et des recluses furent dévorées par des cannibales, ou jetées mêlées d'orge aux pourceaux. Quelques serviteurs du Christ périrent égorgés sur les autels des dieux ^ Mais il est une chose difficile à croire, même sur le témoignage de deux saints et de deux hommes illustres ^ : le lit de fOronte, des puits, des caves, des fossés, des étangs demeurèrent encombrés, disent-ils, par les corps des martyrs nuitamment exécutés, ou par ceux des nouveaunés et des vierges que l'empereur immolait dans ses opérations magiques. Les premiers chrétiens avaient été accusés de sacrifier des enfants : la calomnie était renvoyée à Julien.

Théodoret raconte que Julien, marchant sur la Perse, vint à Carrhes où Diane avait un temple-, il se renferma dans ce temple avec quelques-uns de ses confidents les plus intimes; lorsqu'il ea sortit, il en tit sceller les portes, y mit des gardes, et défendit de laisser pénétrer personne dans l'intérieur de l'édilice jusqu'à son retour : il ne revint point. On rouvrit le temple-, qu'y trouva-t-on? Une femme pendue par les cheveux, les mains déployées, et le ventre fendu. Julien, en cherchant l'avenir dans le sein de celte victime, y avait fait entrer la mort : elle y resta pour lui ^.

Le sincère fanatisme de ce prince et la familiarité des Romains avec le meurtre qu'autorisait Tancien droit paternel, le droit de l'esclavage, le pouvoir du glaive, et celui du juge souverain dan» la

' SozoMFTf., lib. v; Tfieodor., lib. ix; Greg. Naz., or. ix. ' Chrysost., coni. gent.-, 6rbg. Naz., iàid»; Thkod., il>i<L * Theoo.. lib. m. cap. xxi.

- CrURYsesT., coni. geui.-, ttf * Theoo., lib. m, cap. xxi.

chef absolu de Tempire, donnent de la vraisemblance au récit de Théodoret : Ammien, admirateur de Julien, l'accuse d'avoir été plus superstitieux que religieux. Auguste et Claude avaient défendu les sacrifices humains-, mais, dans la législation du despotisme, ce qui est interdit au peuple est permis au tyran : le prince qui crée le crime, qui fait la loi et l'applique, est au-dessus de l'un et de l'autre.

Julien méditait contre les chrétiens un plan de persécution digne d'un sophiste ; il en avait remis l'exécution à son retour de la guerre des Perses : il lui fallait un triomphe pour faire de l'injustice avec de la gloire. Exclusion des Galiléens de tous les emplois, interdiction des tribunaux, nécessité d'offrir de l'encens aux idoles afin de conserver le droit de plaider ou même d'acheter du pain* : tel était le dessein que la haine philosophique, la jalousie littéraire et l'amourpropre blessé avaient inspiré à l'Apostat. Un trait caractéristique de l'histoire du peuple qui nous occupe est cette privation de la justice, toujours ordonnée comme la plus grande peine qu'on pût infliger à un citoyen. La société, chez cette nation magistrale, était pénétrée tle la loi et incorporée avec elle : les fastes de l'empire étaient un grand recueil de jurisprudence, le monde romain un grand tribunal.

Julien régna vingt mois seize ou vingt trois jours depuis la mort de Constance. Enflé de ses succès contre les Franks, fier des ambassadeurs qu'il recevait des peuples les plus éloignés, tels que ceux de la Taprobane, il refusa la paix que lui offrait Sapor. Ce roi des rois que la tiare avait coiffé jusque dans la nuit du sein maternel, ce frère du soleil et de la lune^-^, poursuivait avec acharnement les chrétiens, peut-être par animosité contre le frère aîné dont il avait usurpé le trône , Hormisdas l'exilé et le chrétien : on a évalué à deux cent quatre-vingt-dix mille le nombre des victimes immolées dans les États de Sapor. Celui qui voulait détruire les disciples de l'Évangile par la loi , et celui qui les livrait à l'épée, allaient en venir aux mains : la Providence armait l'apostat contre le persécuteur. Julien se croyait si sûr de la victoire qu'il refusa l'alliance des Sarrasins : il traita avec hauteur Arsace, roi d'Arménie, dont il réclamait néanmoins l'assistance-, Arsace professait le christianisme. Une grande famine, augmentée encore par une fausse mesure sur les blés, avait régné à Anlioche j le rassemblement d'une nombreuse armée accrut le fléau. Quelque chose semblait pousser Julien j et, dans une entreprise mi-

' Theodor., lib. m, cap. xxiii ; Sozom., lib. iv; Grbg. Naz., or, ni.

? fraur soUs et lunai.

ffl'OET ©M ;j ifJ 1Î1 11 !g FI IL' AiP'f^^'i'AT.

litaire d'une si haute importance, on ne reconnaissait plus ses talents accoutumes. Il avait dédaigné d'attaquer les Goths; c'était la Perse qu'il se flattait de conquérir comme Alexandre-, il n'eut que la gloire d'y mourir comme Socrate : toujours en présence de ses souvenirs , ses actions les plus nobles ne paraissaient que de hautes imitations. Il liait de grands projets pour l'empire, et surtout contre la croix, à cette conquête espérée : l'homme, dans ses desseins, oublie de compter l'heure qu'il ne verra pas.

Julien s'avança dans le pays ennemi , et, comme s'il eût craint que sa philosophie n'eiit fait soupçonner son courage, il s'exposait sans ménagement. Il se laissa tromper par des transfuges , brûla sa flotte sur le Tigre, hésita sur le chemin qu'il avait à prendre, car il voulait voir la plaine d'Arbelles : bientôt, manquant de vivres, harcelé par la cavalerie des Perses , il est obligé de commencer la retraite. Près de succomber avec son armée, il donnait encore à l'étude et à la contemplation les heures les plus silencieuses de la nuit : dans une de ces heures solitaires, comme il lisait ou écrivait sous la tente, le génie de l'empire, qu'il avait déjà vu à Lutèce avant d'avoir été salué auguste, se montra à lui : il était pâle, défiguré, et s'éloigna tristement en couvrant d'un voile sa tête et sa corne d'abondance*. Julien se lève, s'empresse d'offrir une libation aux dieux : il aperçoit une étoile, qui traverse le ciel et s'évanouit 2- le pieux serviteur de l'Olympe croit reconnaître dans ce météore l'astre menaçant du dieu Mars. Le .lendemain , lorsqu'il combattait sans cuirasse à la tête de ses soldats, une javeline lui rase le bras, lui perce le côté droit et pénètre dans la partie inférieure du foie : il tombe de cheval , défaille, et, quand il rouvre les yeux, il juge, malgré les soins de l'habile Oribase, que sa blessure est mortelle.

Un général atteint au champ de bataille expire sur des drapeaux , noble lit, mais que l'honneur accorde souvent à ses fidèles. Ici se présente un spectacle sans exemple : Julien , étendu sur une natte recouverte d'une peau , sa couche ordinaire, est entouré de soldats et de sophistes; sa mort est la mort d'un héros, ses paroles sont celles d'un sage. «Amis , dit-il , le temps est venu de quitter la vie :

• Vidit sqnalidius, \\t confpssns «'St p-oximis, sporiom illam r.enii pnblici, quam cum ad aiigiisluinsurgcrciciilmen convpexit inGalliis, velaia cuincapilecornucopia per aiilœa iristiiis disctvicnlem. (Amm., lib. xxv, cap. ii. )

^Flagraniissimun taccm cadenli siniilcm visam.aeiispariesnlca'aevannisserxislimavit : hoirureque peiiusus est, ne ila aperle miiiax Martis appaïueril sidus. Ud,, ibid.)

5152 ÉTUDES IlISTOnTQUE».

€ ce que la nature me redemande, débiteur de bonne foi, je le lai € rends allègrement. Toutes les maximrs des pliilosoplics m'ont « appris combien l'âme est d'une substance plus forlunée que le corps, c Je sais aussi que les immortels ont souvent envoyé la mort à ceux c qui les révèrent , comme la plus grande récompense. Les douleurs c insultent aux lâches, et cèdent aux courageux. J'espère avoir c conservé sans tache la puissance que j'ai reçue du ciel et qui en « découle par émanation. Je remercie le Dieu éternel de m'enlever « du monde au milieu d'une course glorieuse. Celui qui désire la c mort lorsque le lem.ps n'en est pas venu , ou qui la redoute lurs- € qu'elle est opportune, manque également de cœur.

« Je n'ai plus la force de parler. Je m'abstiens de désigner uu « empereur, dans la crainte de me tromper sur le plus digne, ci' « d'exposer celui que j'aurais jugé le plus capable, si mon choit « n'était pas suivi : en lils tendre et en homme de bien , je souhaite « que la république trouve après moi un chef intègre ^ »

Après avoir ainsi parlé d'une voix tranquille, il disposa de ses biens de famille en faveur de ses intimes, et s'enquit d'Anatolius, maître des offices. Le préfet Salluste répondit qu'Anatolius était heureux'^ : Julien comprit qu'il avait été tué, et il déplora la mort d'un ami, lui si indilTérent à la sienne! Ceux qui l'entouraient fondaient en larmes. Julien les réprimanda, disant qu'il ne convenait pas de pleurer une âme prête à se réunir au ciel et aux astres. On fit silence, et il continua de discourir de l'excellence de l'âme avec les philosophes Maxime et Priscus. Sa blessure se rouvrit ^ il demanda un peu d'eau froide, et expira sans efforts au milieu de la nuit 3. H n'était âgé que de trente- rois ans-, il avait été vingt ans chrétien *.

S'il est vrai, comme on l'a voulu faire entendre, et comme le caractère de l'homme porterait à le soupçonner, que Julien, calculant les événements de sa vie, avait préparé d'avance son discours de mort, on n'a jamais si bien répété un si grand rôle^ l'acteur égalait le personnage qu'il représentait. Les deux religions, en présence luttèrent de prodiges dans les versions opposées des derniers moments de l'empereur. Théodoret, Sozomène, le compilateur des actes du martyre de saint Théodoret, prêtre d'Antioche, disent que

* Amm., lib. XXV, cap. III.

'Braïuin fuisse... inlellexit occîsum. ( Amm., lib. xxv, cnp. iii.> ' Mt'dio iiocli> honore viU laciliusesl at)soliilus. ( amm., lib. xxv, cnp. m.) ^ JuLiAN., epist. Li. La BIcUerie ne lui eu douue que ireule et un , el se tiuoipô tvec rbislorieuSucruie.

ÉTUDES IIISTORIQUES. 253

Julien blessé reçut son sang dans ses mains , et le lança vers le ciel en s'écriant : « Tu as vaincu , Galilccn ^ ! » D'autres prétendent qu'il se voulait précipiter dans une rivière, afin de disparaître comme Romulus et de se faire passer pour un Dieu. D'après les actes de Tliéodorot, ce ne furent point des Perses, mais des anges sous la figure des Perses, qui combattirent Julien 2.

La manière dont il péril devint encore un objet de coniroverse: les Romains assuraient que la javeline avait été lancée par un Perse , les Perses [)ar un Romain. Libanius avance, dans un de ses ouvrages, que Fempcreur fut tué en trahison comme Achille^-, dans un autre il semble accuser le chef des cbréliens, qui, selon Gibbon, ne pouvait être que saint Athanase^. La vie de saint Basile et la Chronique d'Alexandrie contiennent Thisloire d'une vision de ce saint, do laquelle il résulterait que Mercure, martyr deCappadoce, avait frappé Julien par ordre de Jésus-Christ s. Didyme, célèbre aveugle-, Juliea Sabbas, fameux solitaire, eurent des révélations de la même nature. Didyme aperçut en songe des guerriers montés sur dos chevaux blancs courant dans l'air, et qui s'écriaient : « Dites à Didyme qu'au- « jourd'hui, à cette heure même, Julien a été tué^. » Sabbas entendit une voix qui prononçait ces mots : « Le sanglier sauvage qui rava- « geait la vigne du Seigneur est étendu mort'. » Libanius, deman-

* Afnnt illum, vninore accoplo, stalim haustiim manu sua saniruinom in cœlum jecisse, liaccdiccniem : Vicisli, Giililoie! (Soz-, lih. m, c;ip. x\v, t». 147.)

* Kl 'juum omnia se obliimisse pulasscl, subao ei inuit mulliiuuo exercilus angclorum. (Passion. S. Tlieodor. prcslnl)

^DoloiMiini moiliiuseslsiculAcliilles. (Liban., pro 7'^mp//.ç,p.24. Grnovae.lfi34.)

* Gibbon snii l'opinion de la HIelterie : le d rnier n'niJirqMc qu'on av;<ii , d'iipiés une phrase de Libanius, soupçonné saint Basile cl saint •irv<;oiie de Nazianze, mais que c» lie phrase désignerait pinlôl saint AUianase. Scizt^ ans a|)rès U nient de Julien, Libanius ne craignii poml de renouveler une accn^alion qi'i , d'aillturs, était sans preuve, dans un (iiscoïirs adressé à rejuperenr 'i liéodose Sozonu^ne (l.b. vi, cap. Il) fait honneur à queUjnes chrétiens zélés df 'a morl de J lien , et compare ces héros inconnus a ces Gn es généreux qui se dévouai ni tuilrefois pour ia pairie. Libanins est si peu d'aceord avec Ini-méuie, qu'il dit posiiivemcut «ans un au re discours [oral. 11, p. 258) que Julien avait et'- lue par un Ach inénide, un P.Tse.

' Per noclurnam speciem, Basilius, (^œsare?e epis opus. vidii cœlos aperltjs et Chrislum Salvaiorem in sotie pro Iribunali scdcutem niagnoqn<'elauu)re vocanifui : MiMCuri, abi, occide Julianum imperaion'ui, illum hosU m ehristianorum. S;iuctu5 ergo .\lercuriiis stans roram Domino, loricam h-rnan» indulus, accepto a Domino maudato evanuit; rursus visus jdst.ire ad tribunal Domini exe amavii : Jubanus imprralorexpiravit ni imperasti. Domine. {( hronuon /ItcjcaiiUrinum, p. 693,69'i-.)

* E(p!0s candiclos per ae em discurnntes sibi vidcre visus esl, virosquf; ipsisin* Sidenles, iia clamuntesaudirc: Nnniiale Did>mo. hodie Julianum hac ipsa horapo* remplum esse. (Sozom., hi.\lor,ecctes., lib. vi, cap. 11. p. 518.)

7 Surm agr<'stem, vastalorem vineae D mini... murliiuni Jacere. (Tbeodor., lib» III, cap. 12L1X, p. 657. Luielise Parisiorum, 104^.)

dant à un chrétien d'Anlioche : « Que fait aujourd'hui le fils du charte penticr? — Un cercueil, » répondit le chrétien ^.

La plupart de ces faits sont contestés et très-contestables ; mais il s'agit moins de la critique historique à cette époque, que de la peinture du mouvement des esprits.

Les païeus furent consternés en apprenant la fin prématurée du restaurateur de l'idolâtrie. «Je me souviens, dit saint Jérôme, qu'é- « tant encore enfant et étudiant la grammaire , lorsque toutes les a villes fumaient des feux des sacrifices, la nouvelle de la mort de « Julien se répandit tout à coup. Un pliilosophe s'écria : Les chré- « liens déclarent que leur Dieu est patient, et rien n'est aussi prompt « que sa colère ^î »

Grégoire de Nazianze commence et termine ses invectives contre Julien par une sorte d'hymne où respire une joie aussi féroce qu'éloquente :

« Peuples , écoutez ! soyez attentifs , vous tous qui habitez Tunivers! j'élève de ce lieu, comme du haut d'une montagne, un cri immense. Écoutez, nations! écoutez, vous qui êtes aujourd'hui, et vous qui viendrez demain ! Anges, Puissances , Vertus , écoutez ! La destruction du tyran est votre ouvrage. Le dragon, l'apostat, le grand et redoutable génie, l'ennemi du genre humain, qui répandait partout la terreur, qui vomissait des blasphèmes contre le ciel-, celui dont le cœur était encore plus souillé que la bouche n'était impure , est tombé! Cieux et terre, prêtez l'oreille au bruit de la chute du persécuteur.

« Venez aussi, généreux athlètes, défenseurs de la vérité, vous qui avez été donnés en spectacle à Dieu et aux hommes! approchez, vous qui fûtes dépouillés de vos biens: accourez, vous qui, injustement bannis de votre patrie terrestre , avez été arrachés des bras de vos femmes et de vos enfants-, enfin, je convoqué à ces réjouissances tous ceux qui confessent un seul Dieu , souverain maître de toutes choses. C'est ce Dieu qui a exercé un jugement si éclatant, une vengeance si prompte; c'est le Seigneur qui a percé la tête de Timpie.

* Isle fabri filius arcam ei ligneam parât ad tiimuluin. (Sozomen., Hist. eccles,, in Julian., cap. n, p. 51U.) L'histoire de -ainl Mercure, dont ou a fait un chevalier Mercure, est devenue h- sujet d'un drame du moyen âge.

2 Uum adhucesscm puer, et in granimaiica; hido exercerer, omnosque urbfs victimarnm s mguint' pol ui'ieiilur, ac suhiio in ipso pi^rsrcutionis ardore Jiiliaui nunliatusessel inierilus, elcganler uiius de eUmicis: Quomodo, inquit, chrisliaiii dicuui Deum suum esse palieutem... nihil iracundius, nihil hoc furore pracsenliusl (S. lliERON., Comment., lib. il. cap, ni, in Habacuc, p. 243, 244.)

Dans les saints transports qui m'animent, il nesi point de paroles qui répondent à la grandeur du bienfait. Nous verrons un jour combien les supplices de Julien damné sont au-dessus de ce que Tesprit humain se peut figurer de tourments. 0 homme, qui te disais le plus prudent et le plus sage des hommes, voilà Toraison funèbre que Grégoire et Basile prononcent sur ton cercueil ! 0 toi, qui nous avais interdit l'usage de la parole, comment es-tu tombé dans le silence éternel ^ ? »

Si Antioche se réjouit par des festins et des danses-, si la victoire de la croix fut non seulement célébrée dans les églises, mais sur les théâtres-, si l'on s'écriait • Où sont vos oracles, insensé Maxime 2? à Carrhes, le courrier porteur du fatal message fut lapidé ^ -, quelques villes placèrent l'image de Julien parmi celles des dieux et lui rendirent les honneurs divins^.

Libaniusse voulut percer de son épée^, et se résolut à vivre pour travailler à l'apologie d'un prince dont Grégoire de Nazianze devait écrire la satire : la louange est plus à l'aise que le blâme sur un tombeau. Tel est l'emportement du fanatisme, qu'un saint, un Père de l'Église, un homme supérieur par ses talents, n'a pas craint d'avancer que Julien avait fait empoisonner Constance.

Le corps de Julien, transporté à Tarse, fut enterré en face du monument de Maximin Daïa : le chemin qui conduit aux défilés du mont Taurus séparait les sépulcres des deux derniers persécuteurs des chrétiens 6.

Les funérailles eurent lieu selon les rites du paganisme : des bouffons chantaient des airs funèbres -, un personnage représentait le mort, et les baladins prenaient plaisir, au milieu de leurs danses et de

* Grrg. Naz., Or. cont. Jul'ian. Ce boaii monvem nt , Venez aussi, généreux athlètes, a été visiblement -miié par Bossutt dans l'admirable apostrophe qui termine l'Oraisoii funèbre du gr;ind Coudé.

2 Nec in ecclesiissolnm ac mnriyriis, cunctl tripudiabarit,sed in ips'setiamtheatris vicloriam cruds prscdicaliaril... Omnes s'qnidrm juiicli simiil clamab.iiii: llbinamsunt valicinia tua, Maximeslulie? (Thkodor , lib. m, cap. xxviii, p. 147, 14'<.)

3 Et'arrheni lantum percopt'irdolorem morte Juliani nunliata, nteum qui nunlium hune adtulerat, lapldibus obruerent. (Zosim , lib. m, p. lix. Hasileui.)

* Pleraeqneurbosillum deorum figuris repraîseniarunt, atque ut divos honorant. (Lib., orat. x, lom. i, p. 330. Lnleliaî, 1637.)

' In ensem ociilosconjeci, (juasi viiaacerbioromni jugulatione mihifutura osset. (Ljb., Vit., p. 45.

* Porro cadaver Juliani. quum Merobandes , rt qui cum illo erant, in ribciam deporiassent, non consulio scd casu quodam e regione sepulcri in quo Maxiinini ossa eiant condita deposuerunt , via pubiica diintaxat loculos eorum a se invicem sepaianle. (Philostorg., hist. eccLes., lib. vin, p. 511. Parisiis, 1673.)

256 ÉTUDHS HTSTORIQUES.

leurs lamentations, à se moquer de la défaite et de l'apostasie de l'ennenriides tliéàires^

Le chrétien Grégoire de Nazianze plaint la ville de Tarse, condamnée à garder la poussière de l'adorateur des démons ^ poussière qui s'agitait, et que la terre rejeta 2.

Le philosophe Libanius eût désiré saluer la dépouille morfelle de Julien auprès de celle du divin Platon dans les jardins de l'Académie 5.

Le soldat Ammien Marcellin souhaitait que les cendres de son général fussent baignées non par le Cydnus, mais par le Tibre, qui traverse la ville éternelle et embrasse les monuments des anciens Césars^. Toutefois la tombe de Julien aux bords du Cydnus, si renommé par la fraîcheur de ses ondes, devint une espèce de temple-, une main amie y grava cette épitaphe : Ici repose Julien^ tué au delà du Tigre. Excellent empereur, vaillant guerrier^. Le polythéisme en était à son tour réduit aux reliques, et à pleurer dans ses sanctuaires abandonnés.

En dédaignant le faste delà cour de Constance, en recevant d'une armée mutinée le titre d'auguste, Julien avait rendu momentanément le droit d'élection aux seuls soldats : ils s'assemblèrent après sa moi't -, pressés de se donner un chef, ils offrirent la pourpre au préfet Sallusle qui rejeta cet honneur. Vous avez pu remarquer que Ton commençait à refuser assez fréquemment l'autorité suprême ijusqu'au régne de Commode, l'empire était la possession de tous les plaisirs dans le repos -, mais, après ce règne, le césar ne fut plus qu'un soldat couranllesarmesàlamainduRhinàrEuphrate, et du Nil au Danube; comijaltant ou repoussant l'ennemi, domestique ou étranger. Le pouvoir, qui cessait d'être une jouissance, devint un fardeau : la médio-

* Mimi ot bistriones enm rlucehant probris a scena pelilis, ac ludibriis inrossobant; eiquH lidii ahjuialionem ei claiicm vii3e(iue liiieia exprobraiiles. (S. Grbgor. t/i£o« loyi. oratio v,l(»m. I, |). 159. Luieliaî, 1778.)

2 Ui mihi quispiam n:irravii nccad sepiiltiinim assiimptum, sed a lerra quae ipsius causa luibala luerat excussum, aesluque veheinenU projecluin. {Id , orui. xxi, p.40S.)

^ Alqiie enm qnidem Tarsi in CiUcia recepit snbiirbaniim : at poliori jure in Academia, proxiino Plalonis sepulcro, fuissel luuiulaïus. (Liban., Orat, Parental., cap. CLVi, p. 377.)

* Ciijus suproma et cineres, si qnis tune juste consuleret, non Cydnus videre deberet, quamvis gratissimus amnis et liquidus: sed ad perpeluandam gloriam recie faciorum praeterlainliere Tiberis. inlersecans urbein aeternam, divorumque veleïuai Boniimenia prsesiringens ( Amm., lib. xxv, c. x.)

* Amm., U1>. xxv, cap. X. Voyez aussi f^ic de JulitH, parla Blelterie, ad fin*

crîté était toujours prompte à le mettre sur ses épaules, le mérite à le secouer.

Au défaut de Salluste, les légions élurent empereur Jovien, primicère des gardes, dont le nom avait été prononcé par hasard. 11 était chrétien et catholique comme Valentinien ; il avait préféré comme lui sa foi à son épée ; mais Julien, qui le redoutait peu, consentit à lui laisser Tune et l'autre. Jovien s'était trouvé chargé de conduire à Constantinople le corps de Constance, mort à Mopsucrène : assis dans le char funèbre, il avait partagé les honneurs impériaux rendus à la poussière de son maître -, on en augura sa grandeur future : on y aurait pu trouver le présage de son second et prochain voyage sur le même char.

* Jovien signa une paix de vingt-neuf ou de trente ans, et conclut un traité honteux avec Sapor : il céda aux Perses cinq provinces transtigritaines S Ici colonie romaine de Singare et la ville de Nisibe, malgré ses larmes, malgré son dernier siège, retracé éloquemment par Julien dans l'un de ses deux panégyriques de Constance. Obligés de livrer à Sapor les murs qu'ils avaient si vaillamment défendus contre lui avec Jacques leurévéque, les Nisibiens, chassés de leurs foyers, dépouillés de leurs biens, offrirent encore à l'auteur de leur exil la couronne d'or que chaque ville était dans l'usage de présenter aux nouveaux empereurs : exemple touchant d'une fidélité qui ne se croyait pas affranchie de ses devoirs par l'ingratitude 2.

Jovien rendit la paix à l'Église et rappela saint Alhanase.

Ainsi s'évanouirent tous les.projets de Julien : il entreprit d'abattre /a croix, et il fut le dernier empereur païen.

L'hellénisme retomba de tout le poids des âges dans la poudre d'où l'avait soulevé à peine une main mal guidée. Les philosophes se rasèrent, jetèrent leur robe, et se contentèrent d'enseigner en silence ou de gémir sur les générations qui leur échappaient : on craignait tellement d'être pris pour l'un d'eux, que les citoyens qui portaient des manteaux à franges les quittèrent.

Julien s'était porté à la conquête des Perses, afin de revenir dompter les chrétiens : cette guerre, qui devait renverser le trône du grand roij amena le premier démembrement de l'empire des Césars.

Il a fallu vous rappeler en détail cette dernière épreuve de l'Église,

* Jovien, emp. Damas ic^, pape. An de J.-C. 364. i Par rapport aux Perses.

'ÂMH., lU). XXV.

parce qu'elle fait époque et qu'elle se distingue des autres : elle tient d'une civilisation plus avancée -, elle a un air de famille avec l'impiété littéraire et moqueuse qu'un esprit rare répandit au dix-huitième siècle. Mais rimpiclc de l'empereur, qui pouvait ordonner des supplices, ne laissa aux chrétiens que des couronnes ; et l'impiélé du poëte, qui n'avait pas la puissance du glaive, leur légua des échafauds.

La persécution de Julien ne sortit point du paganisme populaire 5 elle vint du paganisme philosophique demeuré seul sur le champ de bataille, ayant pour chef un cynique à manteau de pourpre, qui portait le vieux monde dans sa tête et l'empire dans sa besace. Mais, dans lalice où les deux partis cherchaient à s'enlever des champions, les hommes de talent passèrent successivement avec leur génie et leur verlu au christianisme, comme les soldats qui désertent avec armes et bagages à l'ennemi : l'autre camp ne voyait arriver personne.

Constanlin était un prince inférieur à Julien, et pourtant il a attaché son nom à l'une des plus mémorables révolutions de l'ordre social : c'est qu'abstraction faite de ce qu'il peut y avoir de surnaturel dans l'établissement de la religion chrétienne, il se mit à la tête des idées de son temps, marcha dans le sens où l'espèce humaine marchait, et grandit avec les mœurs croissantes qui le poussaient.

Julien, au contraire, se (it écraser parles générations qu'il prétendait retenir; elles le jetèrent par terre malgré sa force, et lui passèrent sur la pniirine. Eùt-il véc.u, il aurait ralenti le mouvement -, il ho l'eût pas arrêté : le Calvaire nu, par où l'esprit de l'homme allait mainlenantchercher la vérité de Dieu, devait dominer tous les temples. Les soins inutiles que se donna une vaste intelligence, un monarque absolu, un guerrier redoutable, pour rétablir l'ancien culte, prouvent qu'il n'e?.t pas plus possible de ressusciter les siècles que les morts. Cent cinquante ans auparavant, Pline le jeune avait aussi pensé qu'on pouvait extirper le christianisme. La tentative rétrograde de Julien, événement unique dans l'histoire ancienne \ n'est pas sans exemple dansThisloire moderne : toutes les fois qu'ils ont voulu rebrousser le cours du temps, ces navigateurs en amont, bientôt submergés, n'ont fait que hâter leur naufrage.

Jovien ramena du désert des soldats sans vêtements , mendiant leur pain -, le légionnaire qui avait conservé un morceau de sa pique ou de son bouclier, ou qui rapportait un de ses brodequins sur son

'Léonidasà Sparte» sur un plus petit théâtre, se trompa et se perdit comme

épaule , magnifiait son courage : ainsi auraient été les Perses si Julien avait vécu, dit Libaniiis. La fin de la relraite de l'armée fui le terme de la vie de Jovicn : sa femme venait au-devanl de lui pour partager sa pourpre: elle rencontra son convoi. Les oflicicrs civils et militaires , les eunuques et l'armée voulurent décerner le diadème à Salluslc, qui le refusa une seconde fois. L'élection, après la proposilion de divers candidats, s'arrêta sur Yalenlinicn, confesseur de la foi sous Julien : il était sans lettres, mais avait une naturelle éloquence. Trente jours après son élévation, il associa son frère Valens à l'cmpii'e^ nom fatal qui rappelle la dernière et délinitive invasion des Barbares.

Alors eut lieu, et pour toujours, la division de Tempire d'Orient et de l'empire d'Occident. Valentinion établit sa cour à Milan, Valens à Constanlinople. Les deux frères quittèrent le château de Médiana, à trois milles de Naisse, où s'était accompli le partage du monde romain-, ils allèrent ensemble à Sirmium : là, ils s'embrassèrent , se séparèrent, et ne se revirent plus*.

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