JEAN II
De L356 A 13G4.
La France paraît perdue! ses finances sont épuisées-, ses armées se changent en troupes de brigands qui la déchirent-, ses peuples se soulèvent; ses états attaquent le trône laissé vide par la captivité du roi -, un prince du sang, échappé de prison, vient mêler aux violences de l'étranger les discordes domestiques-, il donne du poison à l'héritier de la couronne captive : des traîtres dans l'Église et dans la noblesse, des factieux dans le tiers état ; au dedans, les séditions et les crimes du tribunat-, au dehors, les horreurs de l'anarchie civile et militaire; et, pour seul remède à tant de maux, un prince à peine âgé de dix-huit ans, que son projet de fuite avec le roi de Navarre et sa conduite à la bataille de Poitiers n'avaient fait estimer ni des Français ni des ennemis. Qui aurait pu croire que cet enfant était Charles le Sage, sauveur de son peuple, et l'un des plus utiles rois qui aient gouverné les hommes?
Mais Charles V n'était que la tête -, il lui fallait un bras, et Dieu avait en même temps formé ce bras. Tandis que le Dauphin se retirait obscurément de Poitiers, méprisé des vainqueurs, un pauvre gentilhomme, aussi inconnu que lui, combattait pour Charles de Blois dans les bruyères de la Bretagne. Sans beauté, sans grâces, sans fortune, d'un esprit si peu ouvert qu'on ne lui avait jamais pu apprendre à lire-, ce gentilhomme, demi-paysan, n'avait rien en apparence de ce qui annonce les héros, hors la valeur. Nos chroniques, qui en parlent pour la première fois à cette époque, rappelcorrigé los noms propres misérablement estropiés par nns liisloriens, qui ont suivi Fruissakt el les Chroniciues de Flandre. L'édiliou de Froissart, par M. BccHON, m'a beaucoup servi pour c«'S corrections, bien que je n'adopte pas entièrement touK s les lectures. J'ai reçu aussi de Poitiers, sur la bataille de ce nom, des plans «l des documents.
DE L'HISTOIRE DE FRANCE. 2lf^
lent un certain jeune bachelier. C'était pourtant là du Guesclin, le premier grand capitaine que l'Europe eût vu depuis les jours de Rome, et que nos aïeux nommaient le bon connétable : tant ce sol de France est fécond! tant notre patrie a de ressources dans le malheur !
Charles et du Guesclin viennent ensemble et l'un pour l'autre, et tous les deux pour la nation, d'autant plus illustres que tout est entraves à leurs victoires. Lorsque Dieu envoie les exécuteurs de sa vengeance, le monde est aplani devant eux ; ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres -, aucun adversaire habile ne leur dispute le triomphe, tout s'arrange pour que leurs fautes mêmes servent à augmenter leur puissance. Le ciel, afin de les seconder, assied sur tous les trônes la folie et la stupidité ; pas un général dans les camps, pas un ministre dans les conseils. Ces exterminateurs obtiennent la soumission du peuple au nom des calamités dont ils sont sortis et de la terreur que ces calamités ont inspirée. Traînant après eux un troupeau d'esclaves, armés, déshonorés par cent victoires, la torche à la main, les pieds dans le sang, ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres, poussés par Dieu qui fait leur force, et qu'ils renient.
Mais lorsque la Providence, au contraire, veut relever un royaume et non l'abattre-, lorsqu'elle emploie des serviteurs et non des ennemis-, lorsqu'elle destine à ses serviteurs une vraie gloire et non une épouvantable renommée, loin de leur rendre la route facile, elle leur oppose dos obstacles dignes de leurs vertus. C'est ainsi que l'on peut toujours distinguer le fléau du sauveur, l'homme envoyé pour détruire et l'homme venu pour réparer. Le premier paraît dans l'absence des talents et du génie-, le second rencontre à chaque pas d'habiles adversaires capables de balancer ses succès^ l'un n'a rien contre lui, est maître de tout, se sert pour réussir de moyens immenses^ l'autre a tout contre lui, n'est maître de rien, n'a entre les mains que les plus faibles ressources. Le Dauphin se mesure avec Edouard, monarque puissant, heureux guerrier, souverain d'un royaume florissant et de la moitié de la France-, il lutte contre Charles le Mauvais, prince qui donnait par ses crimes de l'importance à ses artifices, contre Marcel, Lecoq et Pecquigny-, triumvirat redoutable par la triple alliance du pouvoir populaire, aristocratique et religieux. Du GuescHn combat le prince de Galles, Chandos, le captai de Buch, rivaux qui le surpassaient en renommée et l'égalaient en mérite.
Sans argent, sans crédit, c'est en vendant les joyaux de sa femme qu'il fait vivre ses compagnons d'armes. Tantôt il n'a pour soldats que des chevaliers braves, mais indociles, et des paysans indisciplinés^ tantôt son armée est composée d'un ramas de brigands qui ne le suivent que par le miracle de sa gloire. Et cependant le prince et le sujet viennent à bout de leur oeuvre^ ils battent l'étranger, rétablissent l'ordre, font refleurir les lois, les lettres, le commerce et l'agriculture. Tous deux, après avoir brillé ensemble sur la scène du monde, en sortent tous deux presque en même temps : le bon connétable va dormir à Saint-Denis aux pieds de Charles le Sage. Réveillés de nos jours dans leurs tombeaux, toujours liés par la même destinée, ils se sont revus après une nuit de quatre siècles : les cendres du roi qui avait arraché aux Anglais notre terre natale ont été jetées au vent, et des mains françaises ont brisé le cercueil de du Guesclin -, arche sainte devant qui tombaient les remparts ennemis.
Paris, après la bataille de Poitiers, reçut le jeune Charles avec des honneurs et des respects^ soit que les hommes ne se puissent d'abord empêcher de saluer le malheur comme leur maître, soit qu'ils cherchent à s'acquitter vite envers lui, atin de s'en éloigner ensuite sans remords et de mettre à l'aise leur ingratitude. Le Dauphin avait été nommé par son père lieutenant général du royaume, quoique temps avant la bataille de Poitiers. Ce fut en cette qualité qu'il gouverna la France jusqu'à sa majorité, époque à laquelle il prit le litre de régent, que personne ne lui contesta. Le premier soin de Charles fut de convoquer les états qui, dans leur dernière session, s'étaient ajournés au mois de novembre. Ils se réunirent dans la chambre du parlement.
Huit cents députés composaient toute l'assemblée de la langue d'Oyl : la noblesse était présidée par le duc d'Orléans, frère du roi ^ le clergé, par Jean de Craon, archevêque de Reims-, et le tiers état, par Etienne Marcel, prévôt des marchands. Le chancelier prononça le discours d'ouverture : il engagea les députés à s'occuper des besoins de la France et de la délivrance du roi. Les ordres s'assemblèrent séparément, nommèrent une commission composée de cinquante membres pris dans les trois ordres et choisis parmi les députés les plus opposés au prince. Cette commission devait travailler à un projet de reforme générale.
Les bases de ce plan arrêtées, on pria le Dauphin de se rendre ûux Cordcliers, où les états s'étaient transportés. Ils voulurent obli-
DE L'HISTOIRE DE FRANCE. 2i3
ger le jeune prince de tenir secret ce qu'ils avaient à lui dire -, il s'y refusa.
Alors révêque de Laon, Robert Lecoq, se leva et prit la parole : il rejeta les malheurs publics sur les flatteurs et les conseillers dont le roi Jean s'était entouré -, il présenta une liste de proscription de vingtdeux personnes, requérant que leur procès leur fût fait-, il proposa la formation d'une commission tirée du sein des états, pour surveiller les différentes branches de l'administration -, enfin , il demanda que Charles ne pût prendre aucune mesure sans l'avis d'un conseil également choisi parmi les députés ; l'évêque termina son discours en sollicitant la liberté du roi de Navarre. A ce prix , les états offraient la levée de trente mille hommes d'armes , une imposition d'un dixième et demi, ou de trois vingtièmes, sur les biens de la noblesse et du clergé. Le tiers état s'engageait à équiper et à payer par chaque dix feux un homme d'armes.
On est étonné de voir un corps qui n'avait encore aucune expérience marcher si directement à son but, et suivre d'un pas ferme les routes que l'on a depuis suivies.
Ces états de 1356 (5 février), et ceux de 1357 (7 octobre), se trouvèrent à peu près dans la même position que l'assemblée législative en 1792. La France, à ces deux époques, avait à résister à une guerre étrangère , tandis qu'elle s'occupait intérieurement de la réforme de ses lois, et qu'une grande révolution politique s'opérait. La même cause donnée amena quelques-uns des mêmes effets ^ les états de 1356, par cet instinct naturel qui pousse les agrégations d'hommes comme les individus à profiter des circonstances, se constituèrent : déjà ils avaient fait un grand pas depuis les précédentes sessions ^ ils en tirent un bien plus considérable après la bataille de Poitiers.
Mais la pression des armes étrangères, les résistances locales, les divisions intérieures, corrompirent ces éléments, et produisirent quel lue chose des crimes dont nous avons été témoins en 1793. Des tribuns s'élevèrent : Marcel , Robert Locoq et Pecquigny exaltèrent les passions de la multitude. Marcel, devenu le maître, disposait à son gré de ces rois demi-nus , abrutis par la misère , vrais sauvages au milieu de la civilisation , mais sauvages dégradés de la noblesse des bois, et n'ayant que l'orgueil des haillons.
Le roi de Navarre, délivré de sa prison d'Arleux en Pailleul par Jean de Pecquigny, gouverneur d'Artois (1357), accourut à Paris et
vint augmenter la discorde. Il harangua le peuple convoqué dans le Pré aux Clercs. Il y eut des espèces d'assemblées du Forum aux Halles et à Saint-Jacques de l'Hôpital , où Marcel , Consac, échevin , Jean deDormans, chancelier du duché de Normandie, et le Dauphin lui-même /prononcèrent des discours devant le peuple , qui passait d'une opinion à l'autre, en écoutant tour à tour les orateurs. On n'a pas même vu cela en 1793 ^ le peuple, qui prit alors une part si active aux événements, ne délibéra jamais en masse, et ne contraignit point les principaux personnages de l'État à venir plaider leur cause devant lui : la Convention même rejeta l'appel au peuple.
Paris devint un moment, en 1357, une espèce de démocratie ancienne , au milieu de la féodalité. On inventa des couleurs nationales ; on prit le chaperon mi-parti de drap rouge et pers (bleu verdâtre), avec des fermails d'argent émaillé portant cette inscription : A bonne fin. On ouvrit les prisons sur la demande du roi de Navarre , qui donna lui-même la liste des criminels que l'on devait relâcher, à savoir: a Larrons, meurtriers, voleurs de grands chemins, faux- « monnayeurs, faussaires, coupables de viol , ravisseurs de femmes, a perturbateurs du repos public , assassins , sorciers , sorcières et « empoisonneurs. » Tout cela fut suivi de massacres. Le roi ne périt point dans ces troubles , car il était prisonnier des Anglais -, mais l'héritier du trône fut exposé au danger le plus imminent.
Et qu'on ne dise pas que mettre un roi en jugement était une idée qui ne pouvait venir alors ^ tout au contraire, c'était une idée naturelle aux anciens temps.
Le dix-huitième article du testament de Charlemagne c^ontient cette disposition remarquable : « Si quelques-uns de nos pctits-fils nés ou à « naître sont accusés, ordonnons qu'on ne leur rase pas la tête, « qu'on ne leur crève pas les yeux , qu'on ne leur coupe pas un « membre , ou qu'on ne les condamne pas à mort, sans bonne dis- « cussion et sans examen ^ » C'est Charlemagne qui parle ainsi, et dont les pctits-fils nés ou à naître devaient être des rois!
Sous son fils, Louis le Débonnaire, une assemblée nationale jugea et condamna Bernard , roi d'Italie -, une autre assemblée força ce même empereur , Louis , à descendre du trône , comme une autre
* De nopolibus voro nostris, scilicot filiis prscdicloriim filiorum nostrorum, qui ex eis vel jani nali sunl vel atlliuc nascilmi suiil, placuil nobis priecipore ul luillus eorum pcr qiiaslibol occasioncs, qiiciiilibet ex illis apiid se aocusaliiin sine jiista discussione at(iu»' cxaminatioiie auloccidcre, aut mombiis mancare, aut excsecare» aut invilum loniieie lacial. {Capiiul. ; Baluz., 1. 1, p. 44^.)
assemblée l'y fit remonter. Peu de temps avant l'avènement de la branche des Valois à la couronne , le parlement d'Angleterre avait ôté la couronne à Edouard II, père d'Edouard III. L'esprit des deux premiers ordres des états du moyen âge tendait à établir un droit de suprématie sur l'autorité royale : l'Église romaine déliait les sujets du serment de fidélité, et les conciles généraux privaient les papes de la tiare \ ios grands vassaux regardaient les rois comme leurs pairs-, ce principe d'-égalité n'avait besoin que de la force et du malheur pour produire sa conséquence naturelle. Croit-on , par exemple , que Charles le Mauvais, qui avait empoisonné le Dauphin, qui avait formé le dessein d'enlever le roi Jean , de l'enfermer dans une tour et de l'y tuer, se fût fait scrupule déjuger ce même monarque? Les diètes d'Allemagne conservaient le principe de l'élection à l'empire, et ces diètes déposaient les empereurs. Une assemblée de notables adjugea en France la régence d'abord , ensuite la couronne , à Philippe de Valois : on est bien près de retirer le sceptre lorsqu'on le
Quant aux communes , celles de Flandre tenaient leurs princes en tutèle ; les communes d'Angleterre avaient eu voix dans l'arrêt qui condamna Edouard II -, elles eurent voix encore dans la déposition de Richard II. Les communes de France, en 1 355, 1 356 et 1 357, constituèrent les états sans s'embarrasser des privilèges de la royauté, sans demander la sanction du prinee pour rétablir l'indépendance.
Le droit divin n'était point encore passé en principe : les rois disaient bien qu'ils ne tenaient leur pouvoir que de Dieu et de leur épée -, mais c'était toujours en repoussant les prétentions de quelque puissance étrangère, iftoii en combattant une autorité nationale. Jean Petit, sous Charles VI, soutint publiquement, à propos du meurtre du duc d'Orléans , la doctrine du régicide. A la fin du seizième siècle , le parlement de Paris commença le procès criminel de Henri III. Mariana ressuscita la doctrine de Jean Petit avant que Milton rétablit dans la cause de Charles I^r. H faut donc reconnaître que le principe abstrait de l'inviolabilité de la personne du souverain , principe si sacré, si salutaire, appartient à cette monarchie*constitutionnelle que l'ignorance passionnée se figure être contraire au pouvoir comme à la sûreté des rois \ il faut reconnaître que l'aristocratie et la théocratie avaient juge , déposé et tué des souveraiûs avant qoe la démocratie imitât cet exemple.
La trêve qui suivit la bataille de Poitiers, au lieu d'être favorable à la France et aux travaux des états, augmenta la confusion.
Les troupes nationales et étrangères dont on n'avait plus besoin , et que l'on ne pouvait solder, se débandèrent; elles élurent des chefs, et formèrent ces grandes compagnies qui désolèrent la France. Une de ces compagnies, qui se surnomma società ddl' acquisto^ ravagea la Provence, et fit trembler le pape dans Avignon. Après ces premières compagnies parurent les routiers et les tard-venus qui battirent Jacques de Bourbon à Briguais (1361), lequel mourut de ses blessures, ainsi que son fils Pierre : le jeune comte de Forez fut tué dans l'action. Arnaud de Cervelle, surnommé l'Archiprêtre -, le chevalier Vert, le petit Meschin, Aymerigot Tête-Noire, et plusieurs autres, rappelaient, par leurs faits d'armes, dans les gorges des vallées qu'ils occupaient, dans les châteaux dont ils s'étaient emparés , tout ce que les romans nous racontent des mécréants et des enchaateurs.
Un autre fléau avait éclaté , la Jacquerie. Les paysans se révoltèrent contre les gentilshommes auxquels ils avaient rendu le nom de Jacques Bonhomme, que les gentilshommes leur avaient d'abord donné : ils accusaient , ce qui était vrai , une partie de la noblesse d'avoir fui à Poitiers , de sorte que leur insurrection venait à la fois du sentimentde l'oppression qu'ilsavaicntsubie, de lasoif d'indépendance qu'ils ressentaient, du désir de venger le roi, et d'un mouvement patriotique contre l'invasion étrangère. Ils combattirent les bandes anglaises avec un courage qui eût plus tôt délivré la France s'ils eussent été imités. Le soulèvement des paysans du Beauvoisis , du Soissonnais et de la Picardie, signale la naissance de la monarchie des états, comme le soulèvement des laboureurs de la Vendée marque la fin de celte monarchie. Au milieu des épouvantables cruautés de la Jacquerie, Guillaume Caillet, Guillaume Lalouette et le valet de ferme de celui-ci, le Grand Ferré, furent pourtant des héros.
Les paysans, tant ceux qui s'étaient soulevés que ceux qui étaient restés chez eux, avaient fortifié leurs villages et placé des sentinelles dans les clochers de leurs paroisses : à l'approche de l'ennemi , ces sentinelles tintaient la campane ou donnaient l'alarme avec un cornet -, aussitôt les laboureurs répandus sur les champs se réfugiaient dans l'église. Les riverains de la Loire se reliraient la nuit dans des bateaux qu'ils arrêtaient au milieu du fleuve. A Paris , on défendit de sonner les cloches, excepté celle du couvre-(eu {\'ào%) depuis les ves-
LE L'HISTOir.E DE FRANCE. 217
près chantées jusqu'au grand jour du lendemain, afin que les bourgeois en faction ne fussent distraits par aucun bruit. Les chemins se couvrirent d'Iierbe, les monastères furent abandonnés, les sillons laissés en friche ne servirent plus que de camps aux différentes troupes de brigands, de Jacques, de soudoyers anglais, navarrois, français, qui s'y succédaient comme des hordes d'Arabes passant dans le désert: on ne reconnaissait l'existence des hommes dans ces solitudes qu'à la fumée des incendies qui s'élevaient des hameaux. Nous avons encore des complaintes latines que l'on chantait sur les malheurs de ces temps, et ce couplet pour les Bonshommes :
Jacques Bonsliomnies, Cessez, cessez, gens darmes et piétons, De piller et manger le bonhornme, Qui de lonleihps Jacques Bojilioiiime Se nomme.
Voilà ce que firent les Jacques, les compagnons, les bourgeois de Paris : la France leur fut redevable du commencement d'une infanterie nationale qui remplaça l'infanterie féodale des communes , joint à ce sentiment d'indépendance naturel à la force armée ; force tyrannique quand elle triomphe régulièrement , libératrice quand elle naît spontanément dans le sein d'un peuple opprimé.
La France ne fut point délivrée de la conquête, sous Charles V, par l'énergie des masses populaires comme dans la dernière révolution , mais par la sagesse de la couronne : aussi la délivrance fut-elle plus lente. Il ne resta de l'insurrection parisienne que les fossés creusés et les remparts élevés en moins de deux ans par les bourgeois, dans un moment de terreur panique excitée par Marcel.
La révolution politique produite par les états de 1356 et 1357 ne passa point les murs de Paiis. Paris ne donnait pas alors le mouvement au royaume -, Paris n'était point la capitale de la France ; c'était celle des domaines du roi : grande commune qui agissait spontanément, que les autres communes n'imitaient pas, et dont elles savaient à peine le nom : Saint-Denis ?"> France, en raison de sa célébrité religieuse , était beaucoup plus c^jnnu que Paris. Dans le pays de la langue d'Oc, et môme de la langue d'Oyl , il y avait des villes qui égalaient en richesses et surpassaient en beauté cette boueuse Lutcce dont Philippe-Auguste avait à peine fait paver quelques rues.
Des germes de liberté politique se trouvèrent donc perdus au ainlicu de la monarchie féodale, qui, bien qu'ébranlée dans ses insU-
tutions , était encore toute-puissante par ses mœurs : aussi , après les états de 1356 et 1357, voit-on le pouvoir à peine né de ces états décroître. La couronne, qui les avait convoqués pour se défendre, en eut peur : leur retour dans des temps de calamités ne parut plus qu'un signal de détresse , et leur souvenir se lia à celui des malheurs qu'ils n'avaient pas faits , et qu'on ne leur laissait pas le temps de réparer. Le parlement, dans leur absence , usurpa le pouvoir politique qui leur échappait, particulièrement le droit de doléance et de sanction de l'impôt. Quoi qu'il en soit, c'est cette monarchie des trois états substituée à la monarchie féodale qui nous a transmis la monarchie constitutionnelle , après la courte apparition de la monarchie absolue de Louis XIV et de Louis XV.
La paix fut conclue entre le régent et le roi de Navarre, en 1 359. La même année la trêve avec l'Angleterre expira. On se battit , on négocia pour la délivrance du roi Jean. Un projet honteux de traité fut proposé, et rejeté par les trois ordres des états. Guillaume de Dormans, avocat général, du haut du perron de marbre de la cour, lut le traité au peuple assemblé ^ le peuple s'écria que ledit frailé n'estoit point passable ni faisable, et que toute la nation esloit résolue de (aire bonne guerre au roi anglois.
Advint enfin le traité de paix de Brétigny, signé à Brétigny lez Chartres le 8 mai 1360. Une observation qui me semble avoir échappé aux historiens doit être faite: Jean, en cédant tant de provinces à Edouard, ne cédait pourtant presque rien des domaines de son royaume proprement dit. C'étaient des seigneurs indépendants, les la Marche , le? Cominges , les Périgord , les Chàtillon , les Foix , les Armagnac , les Albret , qui changeaient seulement de seigneur, qui, ne reconnaissant jamais que la couronne de France eût eu le droit de leur donner un autre souverain, en appelèrent sous Charles V à cette couronne et secouèrent le joug étranger. Ainsi ce démembrement de la monarchie féodale ne se pourrait comparer en aucune manière au démembrement de la monarchie compacte et constitutionnelle d'aujourd'hui.
Le roi Jean revint en France , après quatre ans un mois et six jours de captivité, le 25 octobre 4360-, il assista à un tournoi à Saint-Omer, vint prier à Saint-Denis, ce qui valait mieux, et fit son entrée dans Paris le 13 décembre. Il marchait sous un drap d'or soutenu par quatre lances -, des fontaines de vin coulaient dans les rues tapissées. Le peuple français admire le malheur comme la gloire.
A cette époque , du Guesclin s'attacha au service de la France. Il commençait à devenir fameux. « Vous verrez (lecteur) une ame forte « nourrie dans le fer, pétrie sous des palmes, dans laquelle Mars fit « eschole longtemps. La Bretagne en fut l'essai-, l'Anglois, son « boute-hors ^ la Castille, son chef-d'œuvre : dont les actions n'es- « toient que hérauts de sa gloire-, les défaveurs, theastres élevés à € sa constance -, le cercueil , embasement d'un immortel trophée. » {Vie de du Guesclin.)
La France avait perdu des provinces par le traité de Brétigny -, elle reçut, en compensation de cette perte, un présent qui lui devint funeste : Philippe de Rouvre , âgé de quinze ans , dernier duc de la première maison de Bourgogne , qui avait subsisté trois cent trente années depuis Robert de France, premier duc, fils du roi Robert et petit-fils de Hugues Capet , mourut au château de Rouvre vers les fêtes de Pâques, en 1362. Le duché et une partie du comté de Bourgogne, et tout ce qui provenait de l'héritage direct d'Eudes IV, échut au roi Jean , fils de Jeanne de Bourgogne , sœur d'Eudes. Jean avait d'abord réuni cette riche succession à la couronne ^ s'il eût maintenu cette réunion , il aurait évité bien des malheurs à sa race ^ mais il donna l'investiture du duché de Bourgogne à son quatrième fils Philippe, premier duc de la seconde maison de Bourgogne. « Pour recon- € noistre, disent les lettres, datées de Germiny le 6 septembre 1 363, « le zèle que Philippe lui avoit tesmoigné à lui Jean, en s'exposant à « la mort et en combattant intrépidement à ses costés à la bataille de « Poitiers , où ce fils si cher avoit esté blessé et fait prisonnier avec « lui. » Ces mêmes lettres instituent le duc de Bourgogne premier pair de France. Jean régularisa le guet ou la garde nationale à Paris, et retourna en Angleterre pour mourir.
Se voulut-il donner lui-même en otage au lieu de son fils , le duc d'Anjou, qui avait faussé sa foi? Cela est bien dans son caractère. Relourna-t-il à Londres afin de satisfaire une passion, causa joci? dit le continuateur de Nangis. Aurait-il clé le rival d'Edouard auprès de la comtesse de Salisbury? Edouard avait cinquante ans-, la comtesse n'était plus jeune j Jean lui-même était âgé de quarante-quatre ans. Les personnages qui avaient figuré sous Philippe de Valois vieillissaient-, un grand nombre d'entre eux avaient déjà quitté la scène; un monde nouveau s'élevait-, le prince Noir, qui ne fut jamais populaire en Angleterre , était devenu prince souverain d'Aquitaine ^ on entrevoyait déjà dans Charles régent, Charles le Sage -, du Guesclin
faisait oublier le héros de Poitiers. Jean termina-t-il sa tragique histoire par un roman? On peut tout croire des hommes : Jean mourut le 8 avril de l'année 1 364 : quatre mille torches et quatre mille cierges éclairèrent ses funérailles dans l'église de Saint-Paul à Londres : c'était moins de flambeaux que les Anglais n'en avaient allumé pour voir les morts sur le champ de bataille de Crécy. Le corps du roi Jean fut rapporté en France et enterré auprès du grand autel de l'abbaye de Saint-Denis, le 6 mai de la même année 1364.
En dehors du règne de Jean remarquons la république de Nicolas Rienzi à Rome, et la condamnation de Marin Falieri, doge de Venise. De temps en temps les principes populaires se faisaient jour^ comme les volcans à travers les masses qui pèsent sur eux.