CHARLES V
Une seule qualité doit être relevée dans Charles V, parmi celles qu'il possédait : la connaissance des hommes et l'intelligence nécessaire pour les apprécier. Il se servit do ce qu'il y avait de supérieur autour de lui, sans être obligé d'atteindre lui-même à une grande supériorité. A n'en citer que deux exemples, il choisit pour ses armées Bertrand du Guesclin, et Bureau de Larivière pour ses conseils. Les défauts mômes de Charles V lui furent utiles-, la faiblesse de son corps, le condamnant à la retraite, favorisa le développement de son esprit. Du Guesclin délivra la France des Grandes Compagnies en les menant en Espagne. Les guerres du prince de Transtamare et de Pierre le Cruel se mêlèrent aux guerres de la France et amenèrent des révolutions où le prince Noir et du Guesclin augmentèrent leur renommée. En Bretagne, Clisson avait paru 5 Charles de Blois avait été tué à la bataille d'Aurai.
Les grands barons de la Gascogne se soulevèrent contre les Anglais, qui les avaient opprimés. Charles V lit sommer le prince Noir de se rendre à Paris pour ouyr droicl sur les dictes complaintes et griefs esmeus de par vous à faire sur vostre peuple qui clame à avoir et à ouyr ressort en nostre cour; et à ce n'y estes point de faulte. Un valet de l'hôtel du roi porta à Londres une lettre de Charles V, qui dénonçait la guerre à Edouard : celui-ci ne pouvait en croire ses yeux^ lui et ses ministres examinèrent à diverses reprises les sceaux attachés à cette déclaration inattendue. Edouard, endormi sur les lauriers de la victoire, ne s'était aperçu ni de la fuite des ans, ni des
changements survenus autour de lui, ni de ce renouvellement de la race humaine au milieu de laquelle restent quelques hommes du passé que Ton ne comprend plus, et qui ne comprennent rien. L'astre du vainqueur de Crécy pâlissait : sa gloire d'un autre siècle ne touchait plus une jeunesse qui, avec d'autres'passions, découvrait un autre avenir. Le lecteur de l'histoire est comme l'homme qui avance dans la vie, et qui voit tomber un à un ses contemporains et ses amis-, à mesure qu'il tourne les pages, les personnages disparaissent-, un feuillet sépare les siècles, comme une pelletée de terre les générations.
Chandos n'était plus^ le prince de Galles était mourant. Edouard fit une tentative pour aborder en France, dans le dessein de secourir Thouars, la dernière place qui lui restât en Poitou : cette fois la mer méconnut sa tête blanchie et le repoussa^ le vent de la fortune enflait d'autres voiles. Le prince de Galles, transporté à Londres, expira, âgé de quarante-six ans, au palais de Westminster. Il laissait un fils, le malheureux Richard II, à qui l'on disputa jusqu'à la légitimité de sa naissance. Edouard III ne tarda pas à suivre le prince Noir dans la tombe : ce n'était plus le brillant chevalier de la comtesse de Salisbury; c'était l'esclave d'une courtisane qui le vola sur son Ut de mort et lui arracha l'anneau qu'il portait au doigt (1377).
On peut remarquer, en 1371 , la naissance de Jean de Bourgogne et de Louis, duc d'Orléans : ainsi se forme la chaîne des prospérités et des calamités des empires. Le grand schisme d'Occident éclata en 1379 par la mort de Grégoire XI et la double élection d'Urbain VI et de Clément VII. Charles V adhéra à ce dernier pape, et l'université suivit le même parti. Des troubles commencèrent en Flandre : le duc de Bretagne, tenant ferme à l'alliance anglaise, vit la noblesse de son duché se soulever contre lui. Enfin du Gucsclin, après avoir éprouvé une disgrâce de cour, et remis peut-être l'épée de connétable à Charles V, ce qui n'est pas prouvé, alla mourir devant Castel-Neuf de Randon. On sait que les clefs de la ville furent remises à son cercueil-, il respirait encore cependant lorsqu'elles furent apportées. Dans le testament de du Guesclin, et dans le codicille de ce testament, daté du 9 et du 10 juillet 1380, il prend le titre de connétable de France. Bertrand dit à Olivier de Clisson, son compagnon : « Messire Olivier, je sens que la mort m'approche de près, et ne « vous puis dire beaucoup de choses. Vous direz au roi que je suis « bien marry que je ne lui aie fait plus longtemps service, de plus
a fidèle n'eussé-je pu, et, si Dieu m'en eust donné le temps, j'avois « bon espoir de lui vuider son royaume de ses ennemis d'Anglea terre. Il a de bons serviteurs qui s'y emploieront de mesmes effets « que moi^ et vous, messire Olivier, pour le premier. Je vous prie « de reprendre l'espce qu'il me commit, quand il me donna l'espée « de connestable, et la lui rendre ^ il sçaura bien en disposer et faire « élection de personne digne. Je lui recommande ma femme et mon « frère ; et adieu, je n'en puis plus. » Du Guesclin n'écrivait pas, mais il savait signer. J'ai vu sa signature, Bertrand, au bas de quelques dispositions de famille.
Charles V ne survécut à du Guesclin que de deux mois et quatre jours-, il mourut au cliàteau de Beauté sur Marne, le 16 septembre, à midi, de l'an 1380. Ce prince disait des ^is : « Je ne les trouve « heureux que parce qu'ils peuvent faire du bien j » mot qui peint toute sa vie.
Le règne de Charles V fut un règne de réparation, et de recomposition de la monarchie. L'art militaire lit des progrès considérables sous le bon connétable, Bayard dans sa jeunesse, Turenne dans son âge mur. Une sagesse obstinée renferma Charles V dans son palais-, il se souvenait de Crécy et de Poitiers^ il voulait confier le sort de la France, non à l'impétuosité, mais à la patience du courage français. Il laissa le royaume ouvert à toutes les courses d'Edouard, qui promena ses troupes de Bordeaux à Calais et de Calais à Bordeaux, tant qu'il voulut. Nos soldats voyaient avec dépit, du haut des remparts où on les tenait confinés, ces courses-, mais les Anglais perdaient toujours quelques places ; les provinces cédées se fatiguaient du joug étranger; les anciens grands vassaux de la couronne portaient leurs plaintes aux pieds de Charles V, qui, la main appuyée sur le cœur de la France, et sentant la vie revenir, parlait en maître.