‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 86 sur 239 · CHARLES VIL · texte numérisé non relu

CHARLES VIL

DK U22 A 1461.

Le Dauphin se trouvait à Espally, château situé en Velay (d'autres disent à Mchun sur Yèvres en Berry), lorsqu'il apprend la mort de son père. Proclamé roi par le petit nombre de fidèles qui l'enviroo-

naient, il s'habille de noir et entend la messe dans la chapelle du château ; puis on déploie la bannière aux fleurs de lis d'or. Une douzaine de serviteurs crient Noël! et voilà un roi de France.

Richemond , Dunois , Xaintrailles, laHire, soutiennent l'honneur français sans pouvoir arracher la France aux étrangers : Jeanne paraît, et la patrie est sauvée *.

Quelque chose de miraculeux dans le malheur comme dans la prospérité se mêle à l'histoire de ces temps. Une vision extraordinaire avait ôté la raison à Charles VI : des révélations mystérieuses arment le bras de la Pucelle ^ le royaume de France est enlevé à la race de saint Louis par une cause surnaturelle : il lui est rendu par un prodige.

On trouve dans le caractère de Jeanne d'Arc la naïveté de la paysanne, la faiblesse de la femme , l'inspiration de la sainte, le courage de l'héroïne.

Lorsqu'elle eut conduit Charles VII à Reims et l'eut fait sacrer, elle voulut retourner garder les troupeaux de son père j on la retint. Elle tomba aux mains des Bourguignons dans une sortie vigoureuse qu'elle fit à la tête de la garnison de Compiègne. Le duc de Bedford ordonna de chanter un Te Deiim, et crut que la France entière était à lui. Les Bourguignons vendirent la Pucelle aux Anglais pour une somme de 1 0,000 francs. Elle fut transportée à Rouen dans une cage de fer, et emprisonnée dans la grosse tour du château. Son procès commença : l'évêque de Beauvais et un chanoine de Beauvais conduisirent la procédure. « Cette fille si simple, disent les historiens, que tout au plus savait-elle son pater et son ave, ne se troubla pas un instant, et fit souvent des réponses sublimes. » Condamnée à être brûlée vive comme sorcière , la sentence fut exécutée le 30 mai 1 431 .

Un bûcher avait été élevé sur la place du Vieux-Marché, à Rouen, en face de deux échafauds où se tenaient des juges séculiers et ecclésiastiques, ou plutôt les assassins dans les deux lois. Jeanne était vêtue d'un habit de femme, coiffée d'une mitre, où étaient écrits ces mots : apostate, relapse, idolâtre, hérétique, Jeanne n'avait pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la soutenaient-, elle était garrottée. Les Anglais avaient fait lier parleurs bourreaux ces mains que n'avaient pu enchaîner leurs soldats.

Jeanne prononça à genoux une courte prière, se recommanda à

* Voir les détails sur Jeanne d'Arc et sa mission, t. de cette édition, Mélangée Huéraires,

232 AN-4XYSE RAISONNER

Dieu, à la pitié des assistants, et parla généreusement de son roi, qui l'oubliait. Les juges, le peuple, le bourreau, et jusqu'à l'évêque de Beauvais, pleuraient.

La condamnée demanda un crucifix ; un Anglais rompit un bâton dont il fit une croix : Jeanne la prit comme elle put, la baisa, la pressa contre son sein, et monta sur le bûcher : Bayard voulut expirer penché sur le pommeau de son épée, qui formait une croix de fer.

Le second confesseur de la Pucelle rachetait par ses vertus l'infamie du premier^ il était auprès de sa pénitente. Comme on avait voulu la donner en spectacle au peuple, le bûcher était très-élevé, ce qui rendit le supplice plus douloureux et plus long. Lorsque Jeanne sentit que la flamme fallait atteindre, elle invita le frère Martin à se retirer, avec un autre religieux, son assistant. La douleur arracha quelques cris à cette pauvre, jeune et glorieuse fille. Les Anglais étaient rassurés-, ils n'entendaient cette voix que sur le champ du martyre. Le dernier mot que Jeanne prononça au milieu des flammes fut Jésus, nom du consolateur des affligés et du Dieu de la patrie.

Quand on présuma que la Pucelle était expirée, on écarta les tisons ardents, afin que chacun la vît : tout était consumé, hors le cœur, qui se trouva entier.

Trois grands poètes ont chanté Jeanne : Shakespeare, Voltaire et Schiller. La Pucelle, dans Shakespeare, est une sorcière qui a des démons à ses ordres-, dans Schiller, c'est une femme divine inspirée du ciel, qui doit sa force à son innocence, et qui perd cette force lorsqu'elle éprouve une passion. La Pucelle de Shakespeare renie son père, simple berger-, elle se déclare grosse pour retarder son supplice : tantôt elle dit que c'est Alençon qui a eu son amour, tantôt que c'est René, roi de Naples, qui a triomphé de sa vertu; mais Shakespeare, malgré son sang anglais, prête à la Pucelle des sentiments héroïques. Il lui fait dire à Charles Vlï, qui hésite à attaquer l'ennemi : «Commandez la victoire, et la victoire est à vous. » Quand elle est prise, elle 8'écrie : « L'heure est donc venue où la France doit coua vrir d'un voile son superbe panache, et laisser tomber sa tctc dans « le giron de l'Angleterre! » Lorsque l'héroïne est condamnée, elle prononce ces paroles : « Jeanne d'Arc vécut chaste et sans reproche « dans ses pensées j son sang pur, que vos mains barbares versent

« injustement, criera vengeance contre vous aux portes du cieP. »

Schiller, dans son admirable tragédie, met ces mots dans la bouche

de Jeanne inspirée : « Ce royaume doit-il tomber? Cette contrée fflo-

« rieuse, la plus belle que le soleil éclaire dans sa course, pourrait-

« elle porter des chaînes? Eh quoi ! nous n'aurions

« plus de roi à nous! de souverain né sur notre sol! Le roi qui ne

« meurt jamais disparaîtrait de notre pays! L'étran-

« ger qui veut régner sur nous pourrait-il aimer une terre où ne « reposent pas les dépouilles de ses ancêtres? Notre langage pour- « rait-ii être entendu de son cœur? A-t-il passé ses premières années « au milieu d'une jeunesse française, et peut-il être le père de nos « enfants? »

Et Voltaire, le poëte français, entre le poëte anglais et le poëte allemand, que fait-il dire à la Pucelle? Reconnaissons-le, à l'honneur du temps où nous vivons, ce crime du génie, cette débauche du talent, ne serait plus possible aujourd'hui-, Voltaire serait forcé d'être Français par ses sentiments comme par sa gloire. Avant l'établissement de nos nouvelles institutions, nous n'avions que des mœurs privées-, nous avons maintenant des mœurs publiques, et partout où celles-ci existent les grandes insultes à la patrie ne peuvent avoir lieu : la liberté est la sauvegarde de ces renommées nationales qui appartiennent à tous les citoyens. Au surplus. Voltaire, historien et philosophe, est juste, autant que Voltaire, poëte et impie, est inique 2.

Le traité d'Arras réconcilia le roi de France et le duc de Bourgogne; Paris ouvrit ses portes au maréchal de l'Isle-Adam (1436), et Charles VÏI, un an après, y fit son entrée solennelle. Une trêve avait été conclue entre la France et l'Angleterre^ elle expira en U48.

Charles VII et ses généraux reprennent toute la Normandie, la Guienne et Bordeaux. Les Anglais sont chassés de France, où, après une si longue occupation et tant de malheurs , ils ne conservent que Calais, première conquête d'Edouard III (1449, 1450, 1451, 1452, 1453). Talbot, le dernier des héros de cet âge dans les rangs anglais, avait été tué à la bataille de Castillon.

Alors vivait Agnès Sorel, clame de beauté, qui régnait sur le roi et le poussait à la gloire. Charles VII eut trois filles d'Agnès Sorel,

* OEurres rfeSnAKESPKARE, coUcct. Guizot.

? Théâtre aUemaad, collecl. Ladvocat; voir V Essai sur les mœurs,

234 ANALYSE RAISONNÉË

Charlotte, Marguerite et Jeanne. Monstrelet assure que ce monarque n'entretint jamais qu'un commerce d'àme et de pensées avec sa maîtresse (1445, 1446).

Le Dauphin (Louis XI), cantonné dans le Dauphiné pendant quinze ans, tantôt en révolte ouverte, tantôt en conspiration secrète contre son père, se retire auprès du duc de Bourgogne, où il demeure six ans (1456).

Procès fait au duc d'Alençon, prince du sang. Il est condamné à mort -, la peine est commuée en une prison, d'où Louis XI le délivra pour l'y remettre encore, parce qu'il conspira de nouveau.

Rivalité des maisons d'York et de Lancastre, en Angleterre. Révolutions et guerre de la rose blanche et de la rose rouge (1457, 1458, 1459, 1460,1461).

Charles VII se laisse mourir de faim dans la crainte d'être empoisonné par son iils. Il expire à Meun, en Berry, le 22 juillet 1461. On a dit ingénieusement qu'il n'avait été que le témoin des merveilles de son règne.

Charles VII était ingrat, insouciant et léger -, défauts qui lui furent utiles dans la mauvaise fortune, parce qu'en la sentant moins il eut l'air de la dominer.

Vingt années de malheurs mûrirent les esprits et leur communiquèrent une activité prodigieuse. Les lois, l'administration, l'art militaire, les sciences, les lettres, s'éclairèrent des besoins d'une société tourmentée par tous les fléaux de la guerre civile et de la guerre étrangère. La puissance populaire s'accrut de tout ce que perdit la puissance aristocratique^ en même temps que la royauté contestée, que la couronne attaquée dans son hérédité, consacrèrent leurs droits légitimes, en étant obligées de recourir à ceux mêmes de la nation.

Les grandes scènes et les grandes causes ne se jugent ni ne se plaident devant les peuples sans que de nouvelles idées ne s'introduisent dans les masses et que le cercle de l'esprit humain ne s'élargisse. Aussi voyons-nous sous Charles VI et Charles VII les mouvements populaires succéder aux mouvements aristocratiques, et des excès d'une autre nature se commettre : des massacres de prêtres cl de nobles dans les prisons annoncent la renaissance des passions plébéiennes. L'augmentation de la moyenne propriété-, Taccroissement des cités et de leur population -, le progrès du droit civil ; la destruction matérielle du corps des nobles^ la multiplication des

cadets de famille qui, presque tous privés d'héritage, n'avaient plus la ressource de vivre commensaux de leurs aînés, et se perdaient par misère dans la roture^ voilà les principales causes qui amenèrent, pendant les règnes de Charles VI et de Charles. VII, une des grandes transformations de la monarchie.

Sous Charles VII expirèrent les lois de la féodalité, dont il ne demeura que les habitudes. La conquête étrangère ayant obligé à la défense commune, on se donna naturellement au chef militaire autour duquel on s'était rassemblé^ or, cela n'arrive jamais sans que des libertés périssent. L'impôt levé pour la solde des compagnies régulières ne fut point et ne put être consenti par la nation pendant les troubles de l'État ; il resta de ces troubles, à la couronne, un impôt non voté et une armée permanente, les deux pivots de la monarchie absolue. Les mœurs devinrent demi-chevaleresques, demisoldatesques-, le chevalier se métamorphosa en cavalier, et le pédaille en fantassin. Les frères Bureau fondèrent l'artillerie : tout le monde à celte époque, bourgeois et gens de plume, avait porté les armes.

Charles VII institua un conseil d'État, qui devint le conseil exécutif. Le parlement, ne faisant plus partie du conseil du roi, vit mieux les limites de ses fonctions judiciaires, en même temps qu'il garda les fonctions politiques dont il s'était emparé^ car, vers la tin du quatorzième siècle, les états avaient presque cessé d'être convoqués.

L'histoire des idées commence à se mêler à l'histoire des faits. Les spectacles modernes prennent naissance , ou du moins , étant déjà nés, ils se développent. Aux combats d'animaux, aux mimes de la première et de la seconde race , succédèrent , sous la troisième , les troubadours et trouvères, les jongleurs, les ménétriers , l'association de la Mère folle , les Confrères de la Passion, les Enfants sans souci, les Coqueluchiers, les Cornards, les 3foralités ]o\ièes par les clercs de la Basoche, la Royauté des fous par les écoliers, et enfin les Mystères, plaisirs grossiers sans doute, enfance de l'art où tout se trouvait confondu , musique , danse , allégorie , comédie , tragédie, mais scènes pleines de mouvement et de vie , et dont nous aurions tiré une littérature bien plus originale et bien plus féconde , si notre génie, sous Louis XIV, ne s'était fait grec et latin. Les Enfants sans ^owa jouaient particulièrement la comédie-, leur chef s'appelait le Prince des Sots, et portait un capuchon surmonté de deux oreilles d'ànc. Les Cornards avaient pour chei Vabbé des Cornards, Je ne sais

sî l'on a jamais remarqué que les premières éditions de la Mer des histoires et chroniques de France sont ornées de très-belles majuscules et de vignettes qui représentent le Prince des SotSj et des scènes peu chastes. Le mariage, chez les anciens, n'a jamais été, comme chez les modernes, et surtout comme chez les Français, un sujet de raillerie ; cela tient à ce que les femmes n'étaient pas mêlées à la société antique ainsi qu'elles le sont à la société nouvelle. La comédie naissante n'épargna ni les choses ni les personnes-, elle fut licencieuse à l'exemple des mœurs qu'elle avait sous les yeux , hardie de même que les guerres civiles au milieu desquelles elle surgit. La tragédie prit son plus grand essor pendant les troubles de la Fronde.

La fureur de ces spectacles devint si grande que tout le monde voulut être acteur -, des princes, des militaires, des magistrats, des évêques , se faisaient agréger à ces troupes comiques dont la profession était libre. L'esprit passait par degrés des plaisirs matériels à ceux de l'intelligence. Le christianisme, ayant porté la morale dans les passions, avait combiné et modifié ces passions d'une manière toute nouvelle : le génie pouvait fouiller cette mine non encore exploitée , dont les filons étaient inépuisables.

Du point où la société était parvenue sous Charles VII, il était loisible d'arriver également à la monarchie liJîre ou à la monarchie absolue : on voit très-bien le point d'intersection et d'embranchement des deux routes ^ mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu'après la confusion des guerres civiles et étrangères, qu'après les désordres de la féodalité, le penchant des choses était vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devait monter au plus haut point de sa puissance -, il fallait qu'en écrasant totalement la tyrannie de l'aristocratie elle eut comniencé à faire sentir la sienne, avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé en France , dans un ordre régulier, l'aristocratie , la monarchie et la république , le noble , le roi et le peuple : tous les trois, ayant abusé de la puissance, ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.

Page 1