LA GUESLE
Charles de Valois , fils naturel de Charles IX et de Marie Toitchet , comte d'Auvergne et duc d'Angoulême, avait rencontré Jacques Clément en allant chez le roi. «Je trouvai ce monstre de moine, dit-il « dans ses trop courts Mémoires, que la nature avoit fait de si mau- « vaise mine, que c'estoit un visage de démon plustot que de forme a humaine.»
La sœur du duc de Guise , la fière Montpensier, n'avait pas craint de se livrer à ce démon pour lui mettre le poignard à la main.
Henri fit dresser un autel vis-à-vis de son lit ^ son chapelain y dit la messe ^ au moment des élévations Henri prononça ces paroles : « Seigneur Dieu, si tu connois que ma vie soit utile et profitable à
310 iNALYSE RAISONNÉE
« mon peuple et à mon Estât, conserve-moi et me prolonge mes c jours, sinon prends mon corps et sauve mon ame -, ta volonté soit « faite î » {Certificats de plusieurs seigneurs.)
Le roi de Navarre arriva -, Henri III lui tendit la main : «Mon frère, « lui dit-il, vous voyez comme vos ennemis et les miens m'ont traité^ < il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant. » Henri déclara que le roi de Navarre était son légitime successeur, il invita les seigneurs présents à le reconnaître.
« Je ne regrette point d'avoir peu vescu , puisque je meurs en « Dieu 5 je sais que la dernière heure de ma vie sera la première de « mes félicités ^ mais je plains ceux qui me survivent , mes bons et
« fidèles serviteurs . . •
« Je vous conjure tous, par l'inviolable fidélité que vous devez à « vostre patrie, et par les cendres de vos pères, que vous demeuriez « fermes et constans défenseurs de la liberté commune , et que vous « ne posiez les armes que vous n'ayez entieremenl nettoyé le royaume « des perturbateurs du repos public ^ et d'autant que la division seule « sape les fondemens de cette monarchie , avisez d'estre unis et con- « joints en une mesme volonté. Je sais, et j'en puis repondre, que le « roy de Navarre, mon beau-frère, légitime successeur de cette cou- « ronne , est assez instruit es lois de bien régner, pour bien savoir « commander choses raisonnables, et je me promets que vous n'igno- « rez pas la juste olîoissance que vous lui devez. Remettez les diffe- « rends de la religion à la convocation des estats du royaume , et « apprenez de moi que la pieté est un devoir de l'homme envers * Dieu, sur lequel le bras de la chair n'a point de puissance. Adieu, « mes amis -, convertissez vos pleurs en oraisons, et priez pour moi.» {Histoire des derniers troubles, livre v.) Henri lïl expira le mercredi % août, deux heures après minuit, ayant pardonné à ceux quiavoient pourchassé sa blessure, (Certificat des seigneurs.)
S'il y avait douleur à Saint-Cloud , il y avait joie à Paris : maudit ici, béni là^ admiré dans un parti, ravalé dans l'autre 5 grand ou petit personnage en deçà ou au delà d'une limite et d'un jour, traîné da mausolée à l'égout, ou transporté de l'égout au mausolée : tel est le sort de tout homme qui s'est fait un nom dans les temps de factions. Les véritables paroles de Henri III, sur son lit de mort, furent graves «tcourageuses ; les ligueurs lui prêtèrent d'autres discours ^ ainsi les lévolutionnaires falsifièrent les Mémoires de Cléry, et mirent dans la
bouche de Louis XVI à l'échafaud des expressions ignobles. On vendait dans les rues de Paris, en 1589, les Propos lamentables de Henri) de Valois : « 0 Salan ! lu m'as versé au commencemenl de bon vin... a Déjà ma sentence est prononcée , mon sepulchre et tombeau jà « prest et appareillé aux ténèbres, pour me recevoir à cause de mes « péchés. 0\x est maintenant la grandeur de mes richesses? la mul- « titude de mes barons et gentilshommes? Où sont mes gendarmes « et Tordre de mes armées? Où est l'appareil de mes délices? Où « sont mes chiens de chasse? Où sont mes chevau-légers ? Où sont « mes oiseaux si bien chantans? Où sont mes grandes salles, si
« richement peintes et tapissées?
« 0 mes péchés et délices, me rendez-vous ce que vous m'aviez pro-
« mis? Oh! qui sera mon loyal ami, mon feable
« secours à ce mien dernier besoin, à ceste estroite heure de ma des-
« partie î Je suis tourmenté Irès-asprement par la
« véhémente chaleur du feu , par la très-furieuse rigueur du froid , « par les ténèbres, fumée, grand'faim, grand'soif, puantise, par hor- « rible vision des diables, et leurs cris perpétuels et espouvantables, « et par le ver de ma meschante et malheureuse conscience. . . .
« Mes mains mollettes, qui, pour chasser le froid et
« l'ardeur du soleil, estoient jadis couvertes de gants , et mes bras, « beaux et jolis , ornés de bracelets , mes pieds semblablement , en « somme tout mon corps endure tourment. Je suis laid, vilain, pas- « sible, pesant, obscur \ choses tristes, desconfortées, me sont exhi-
« bées et représentées En lourmens
« demeurerai et en privation éternelle de la vision de Dieu. »
Les ligueurs faisaient de Henri III un ennemi de Dieu -, et les révolutionnaires faisaient de Louis XVI un ennemi de la liberté.
L'effet de la mort de Henri, dans le camp des deux rois, était représenté aux Parisiens avec un mélange d'exaltation , de raillerie et de vérité propre à agir sur la foule. « Les nouvelles de cette prompte « mort furent incontinent semées par tout le camp \ et d'Espernon « de se contrister et pleurer comme un veau, et messieurs de la garde a de se regarder l'un et l'autre les bras croisés, et les politiques qui « avaient fait saler leurs estais pour les mieux conserver, de demcu- « rer estonnés, et les Suisses de boire, et ceux qui pensent de suc- « céder à la couronne, de rire en cœur, cl faire bonne mine et mau- « vais jeu, maudissant les ligueurs et encore plus le pauvre jacobin, a qui, tout mort, est tiré à quatre chevaux et bruslé par après. Je
« VOUS laisse à penser le mal qu'il endurait, estant traité ainsi après € sa mort. Son ame cependant ne laisse de monter au ciel avec les « bienheureux -, de celle de Henry de Valois, je m'en rapporte à ce « qui en est.» {Dis, véritable de l'estrange et subite mort de Henry de Valois.)
Lorsque madame de Montpensier reçut la première nouvelle de l'assassinat , elle sauta au cou du messager : « Ah ! mon ami , soyez « le bienvenu! Mais est-il vrai au moins? ce meschant, ce perfide, a ce tyran est-il mort? Dieu, que vous me faites aise î Je ne suis « marrye que d'une chose, c'est qu'il n'ait pas su , avant de mourir, « que c'est moi qui l'ai fait faire. » Elle courut chez madame de Nemours , sa mère , monta avec elle en carrosse , et s'en alla de rue en rue, distribuant des écharpes vertes, couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux fous : « Bonne nouvelle ! mes amis ! s'escrioit- « elle, bonne nouvelle ! le tyran est mort ^ il n'y a plus de Henry do « Valois en France. » ( L'Estoile. )
Madame de Nemours , du haut des degrés du grand hôtel des Cordcliers , harangua le peuple. On fit des feux de joie; les prédicateurs canonisèrent Jacques Clément-, on publia les actes du Martyre de frère Jacques Clément, de l'ordre de saint Dominique. On vendait à la foule le portrait du moine , avec des vers dignes du héros :
Un jacobin, nommé Jacques Clément,
Dans le bourg de Sainl-Cloud une leUrc présente
A Henry de Valois, et vertueusement
Un couteau fort poinlu dans l'estomach lui plante.
Sixte-Quint , en plein consistoire , déclara que le régicide Jacques Clément était comparable, pour le salut du monde, à Tïncarnation et à la Résurrection , et que le courage du religieux jacobin surpassait celui d'Éléazar et de Judith. Ce pape avait trop peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacrilèges; mais il lui importait d'encourager des fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal. Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle aurait heu tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. ( Dupleix. )
Au reste , jamais coup de poignard n'a produit plus grand effet et révolution plus subite; il dispersa une armée formidable qui assiégeait Paris ; il coupa une branche sur l'arbre de saint Louis, et fit pousser un autre rameau royal : une couronne catholique tomba sur la tête d'un prince huguenot, lequel prince, abandonnant le protestan-
tisme, priva les rcligionnaires de leur chef, et anéantit celte espèce d'avenir qui pouvait naître de la réformation.
Coligny, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint-André, François de Guise, et le premier cardinal de Guise, les deux Condé, Henri do Guise, et le cardinal son frère, Catherine de Médicis, n'étaient plus-, ainsi les personnages les plus remarquables sous les règnes de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, disparaissent avant et avec le dernier prince de cette race. Le règne des Valois finit à Saint-Cloud le 2 août 1 589 ^ celui des Bourbons y commença le même jour, pour y finir le 31 juillet 1830.
Maintenant il est essentiel de dérouler de suite le tableau des mœurs depuis Henri II jusqu'à Henri IV, parce qu'il offre des choses qu'on n'avait point encore vues en Pitance, et qu'on ne reverra jamais. Les orgies sanglantes de la république révolutionnaire ne reparaîtront pas davantage : les mœurs , aux deux époques , étaient symptomatiques de faits épuisés.
La débauche et la cruauté sont les deux caractères distinctifs de l'ère des Valois. ■
A la Saint-Barthélémy, sans parler du meurtre général, un nommé Thomas se vantait d'avoir massacré quatre-vingts huguenots dans un seul jour. Coconas épouvanta Charles IX lui-même par son récit : il avait racheté trente huguenots des mains du peuple, et les avait tués à petits coups de stylet, après leur avoir fait abjurer leur foi sous promesse de la vie. Le parfumeur de Catherine de Médicis, «homme « confit en toutes sortes de cruautés et de meschancetés, allait aux a prisons poignarder les huguenots , et ne vivait que de meurtres, a brigandages et empoisonnemcns. »
On entretenait des assassins à gages comme des domestiques : les Guise en avaient, lesChàlillon en avaient, les rois en avaient^ tous ceux qui les pouvaient payer en avaient , et ces assassins connus n'étaient point, ou étaient rarement pmiis. Charles IX, son frère , roi de Pologne (et depuis Henri IIÎ), Henri, roi de Navarre, et le bâtard d'Angoulcme, étant allés dîner chez Nanlouillet, prévôt de Paris, lui volèrent sa vaisselle d'argent. Ce jour-là même Nantouillet avait caché chez lui quatre coupe-jarrets pour commettre un meurtre qu'ils exécutèrent. Ces quatre hommes entendant le fracas que faisaient les rois, et se croyant découverts, furent au moment de sortir de leur repaire le pistolet à la main.
314 A>'ALYSE RAISONXÉE
Marguerite de Valois fit poigoarder dans son lit du Guast, favori de Henri III.
Outre les assassins à gages , on s'attachait des braves qui se provoquaient entre eux, et qui ressuscitèrent les gladiateurs gaulois. Ces jeunes gentilshommes, qui s'attachaient à des maîtres, passaient les jours , dans les salles basses du Louvre, à tirer des armes, ou dans la campagne, à franchir des fossés, à manier le pistolet et la dague. Les amis se liaient par des serments terribles : quand un ami faisait une absence, Tami présent prenait le deuil, laissait croître sa barbe, se refusait à tous plaisirs, et paraissait plongé dans une mélancolie profonde. Les femmes entraient dans ces associations romanesques : au signal de sa maîiresse , il se fallait précipiter dans une rivière sans savoir nager, se livrer aux bêtes féroces , ou se déchiqueter avec un poignard.
On jouait avec la mort : Henri III portait un long chapelet dont les grains étaient des têtes de mort, et qu'il appelait le fouet de ses grandes haquenées. Il avait encore de petites têtes de mort peintes sur les rubans de ses souliers. Si on l'eût cru, on aurait transformé le bois de Boulogne en un cimetière, qui serait devenu ce qu'est aujourd'hui le cimetière de l'Est. Marguerite de Valois et la duchesse de >'evers se tirent apporter les têtes de Coconas et de la Mole, leurs amants décapités ^ elles les baisèrent, les embaumèrent et les baignèrent de leurs larmes. Villequier tue sa femme parce qu'elle ne se voulait pas prostituer à Henri lil. Simiers tue son frère, chevalier de Malte , que sa femme aimait. Baleins condamne à mort dans son château un jeune homme qui avait séduit sa sœur ; la sentence est rédigée par un prétendu greftîer, dans une moquerie de cour de justice; Baleins prononce l'arrêt et l'exécute. Le soldat corse Sampietro étrangle Vanina sa femme-, menacé d'un jugement , il vient à la cour, et dit : Qu'importe ou roi , qu'importe à la Fronce ^ la bonne ou la mauvaise inlelligence de Pierre avec sa femme? Pierre reste estimé et impuni.
Tous les jours il y avait des rencontres de cent contre cent, de deux cents contre .deux cents, comme au moyen âge de l'Italie-, à tous propos des duels d'un contre un, de deux contre deux , de quatre contre quatre : ceux de Ca\lu5, de Maugiron, d'Entragues, de Riberac, de Schombcrg et de Livarot sont entre les plus connus.
BussY d'Amboise avait aimé Marguerite de Valois, qui ne s'en cache pas dans ses Mémoires. Attaché au duc d'Anjou, Bussy insultait
incessamment les mignons du roi. «Entrant dans la cliambre du roi « avec celle belle façon qui lui esloit naturelle, le rai lui dit qu'il vou-
« loit qu'il s'accordast avec Caylus » Bussy lui
répond : « Sire , s'il vous plaisl que je le baise , j'y suis tout disposé. « Et accommodant les gesles avec la parole, lui fit une embrassade « à la pantalone- v) ( Marguerite de Valois. )
Bussy avait Uifv> inlrigue avec la femme de Charles de Chambres, comte de Montsoreau , grand veneur du duc d'iVnjou -, il en parlait dans une lettre qu'il écrivait à ce prince, lui disant qu'il tenait dans ses filets la biche du grand veneur. Le duc d'Anjou montra cette lettre à Henri III, qui, haïssant Bussy, la communiqua au mari offensé. Montsoreau contraignit sa femme de donner un rendez-vous à Bussy au château de Constancières, et l'y fit assassiner. Bussy, gouverneur d'Anjou, était abbé de Bourgueil, et son messager d'amour était le lieutenant criminel de Saumur. «Telle fut la fin du capitaine « Bussy, d'un courage invincible, haut à la main, fier et auda-
« cieux^ aussi vaillant que son épée mais
« \icieux et peu craignant Dieu ^ ce qui causa son malheur, n'estant « parvenu à ia moitié de ses jours, comme il advient aux hommes de « sang tels que lui. » Bussy, grand massacreur à la Saint-Barthclemy, égorgea ce jour-là Antoine de Clermont, son parent, avec lequel il avait un procès. « Tous ces spadassius, dit TEsloile, ne croyoient « en Dieu que sous bénéfice d'inventaire. »
Le vicomte de Turenne, qui fut depuis le maréchal de Bouillon, ayant pour second Jean de Gontaut, baron de Salignac, se battit, sur la grève d'Agen, contre Jean de Durfort de Duras-Bauzan , et Jacques de Duras , son frère. Le vicomte de Turenne reçut traîtreusement dix-sept blessures. Bauzan fut accusé d'avoir porté une cotte de mailles sous ses vêtements, ou d'avoir aposté dix ou douze hommes qui assaillirent, pendant le combat, le vicomte de Turenne.
Comme dans les proscriptions romaines, on tuait pour confisquer les biens , sans jugement, et sans qu'il y eût des vaincus et des vainqueurs. « En ce temps , la bonne dame Catherine, en faveur de son « mignon de Betz , qui voulait avoir la terre de Versailles , fit estran- « gler aux prisons Loménie , secrétaire du roi , auquel cette terre « appartenoit , et fit mourir encore quelques autres pour recompen- € ser ses serviteurs de confiscations. » ( L'Estoile. )
Cette cruauté des mœurs privées se retrouvait à la guerre : Alphonse
Ornano , fils du Corse Sampietro , exécutait lui-même les sentences de mort qu'il prononçait contre ses soldats. Un de ses neveux , ayant manqué à quelque devoir militaire , vint pour dîner avec son oncle : Alphonse se lève, le poignarde, demande à laver ses mains, et se remet à table.
Montluc , du parti catholique, dit dans ses Mémoires : «Je re- « couvrai deux bourreaux, lesquels on appela depuis mes laquais, « parce qu'ils estoient souvent avec moi. On pouvoit connoistre par « où j'avois passé , car, par les arbres sur les chemins , on trouvoit « les enseignes. ... Il apprenoit à ses enfans à estre tels que lui, « et à se baigner dans le sang dont l'aisné ne s'espargna pas à la « Sainl-Barlhclemy. » Cet homme farouche fut blessé à l'assaut de Rabasteins d'une arqucbusade qui lui perça les deux joues et lui enleva une partie du nez-, il cacha ?f iisun masque, le reste de sa vie, ces traits déchirés à la guise de ses victimes. Il eut l'intention de finir ses jours dans un ermitage au haut des Pyrénées , comme les ours.
Son rival de férocité chez les calvinistes était le baron des Adrets: « Au regard farouche, au nez aquilin, au visage maigre et deschar- « né , et marqué de taches de sang noir. » ( De Thou. ) A Montbrison, il s'amusait à faire sauter du haut d'une tour les prisonniers qu'il avait faits. Un d'entre eux hésite ^ il prend deux fois son élan -, des Adrets s'écrie : « C'est trop de deux fois. — Je vous le donne en dix, » répond le prisonnier. On reconnaît le soldat français.
La ville de Niort est surprise par les réformés. « Passant toute bar- « barie et cruauté, après avoir prins tous les prostrés de la ville, et « voyant que l'un d'iceux, pour quelque tourment qu'ils lui fissent, « ne vouloit se divertir de sa religion , le prindrent, et, après l'avoir « lié comme bourreaux, l'ouvrirent tout vif par le ventre , en la prc- « sence des autres prostrés , et lui firent tirer par leurs goujats les a parties nobles, desquelles ils en battoient la face des autres, afin de
« les intimider et leur faire renier Dieu. .
« Ils exercèrent la plus grande cruauté qu'on sçauroit
« excogiter en la personne d'une femme qui mesprisoit leurs cruau- « tez , laquelle ayant veu tuer son mary, qui combattoit pour la foy « catholique , et les voulant reprendre des cruautez qu'ils commet- « toient, ils la prindrent et lièrent, et l'ayant menacée de la faire
« mourir, si elle ne vouloit renier la messe
« Ces bourreaux , voyant sa constance , excogiterent une mort do
c laquelle les diables mesmes ne sçauroient adviser, qui est qu'ils « luy emplirent par la nature le ventre de poudre à canon et y mi- « rent le feu , la faisant, par ce moyen , crever et jaillir les boyaux , « la laissant mourir en un tel martyre. »
Le connétable de Montmorency rendait le mal pour le mal : «On « disoit aux armées qu'il se falloit garder des patenostres de monsieur € leconnestable, car en les disant ou murmurant, il disoit : Alleza moy pendre un tel; attachez celui-là à un arbre, faites passer ce- « lui-là par les picques tout à cette heure, ou les harquebusez tous « devant moy -, taillez-moy en pièces tous ces marauts qui ont voulu « tenir ce clocher contre le roy -, bruslez-moy ce village ; boutez-moy « le feu partout à un quart de lieue à la ronde. »
Les mœurs de Henri III et de sa cour ne ressemblent en rien à ce que nous avons vu jusqu'ici dans l'histoire de France ; on retrouve avec étonnement , au milieu de la société moderne , une espèce d'Éiagabale chrétien. Les petits chiens, les perroquets, les habillements de femmes, les mignons, les processions de pénitents, remplissent, avec les duels , les assassinats et les faits d'armes , les pages de ce règne d'un monarque , si loin des rois féodaux.
« Henri lïl fuisoit joustes , ballets et tournois , et force mascarades, où il se trouvait ordinairement habillé en femme , ouvrait son pourpoint et découvrait sa gorge , y portait un collier de perles et trois collets de toile , deux à fraise et un renversé , ainsi que lors les portaient les dames de la cour. »
Dans un festin somptueux les femmes, vêtues en habits d'hommes, firent le service; et dans un autre festin les plus belles et honnestes de la cour, estant à moitié nues, et aijant leurs cheveux espars comme espousées, furent employées à faire le service.
« Nonobstant toutes les affaires de la guerre et de la rébellion que « le roi avoit sur les bras, il alloit ordinairement en coche avec la « reine , son espouse , par les rues et les maisons de Paris, prendre « les petits chiens qui leur plaisoient-, alloient aussi par tous les mo- « nasleres des femmes, aux environs de Paris, faire pareilles ques- « tes de petits chiens, au grand regret des dames qui les avoient-, se « faisoient lire la grammaire et apprendre à décliner. »
« Le nom de mignon, dit l'Estoile, commença alors à trotter sur « la bouche du peuple (1576), à qui ils cstoient fort odieux, tant « pour leurs façons de faire badines et hautaines, que par leurs ac- « coustreraens efféminés et les dons immenses qu'ils reccvoient du
« roy : ces beaux mignons portoienl les cheveux longuets, frisés et <K refrisés , remontans par dessus leurs petits bonnets de velours , « comme font les femmes, et leurs fraises de chemises de toile d'atour a empesées et longues de demi-pied , de façon que voir leurs testes « dessus leurs fraises , il sembloit que ce fust le chef de saint Jean a en un plat. »
Thomas Arlhus nous représente Henri III couché dans un lit large et spacieux, se plaignant qu'on le réveille trop tôt à midi, ayant un linge et un masque sur le visage, des gants dans les mains, prenant un bouillon et se replongeant dans son lit. Dans une chambre voisine , Caylus, Saint-Mesgrin et Maugiron se font friser, et achèvent la toilette la plus correcte : on leur arrache le poil des sourcils , on leur met des dents, on leur peint le visage , on passe un temps énorme à les habiller et à les parfumer. Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, «branlant tellement le corps, la teste et les jambes,
« que je croyoisà tout propos qu'ils dussent tomber de leur long
« Ils trouvoient cette façon-là de marcher plus belle que pas une « autre. »
Henri embrassait ses favoris devant tout le monde -, il leur mettait des colliers et des pendants d'oreilles : il passait les jours avec eux dans des appartements secrets -, la nuit il couchait avec eux dans une vaste salle, autour de laquelle étaient des lits séparés par une petite cloison, comme dans un dortoir^ le favori du jour partageait la couche de son roi. Ce fut dans cette chambre commune que Saint-Luc essaya de réveiller les remords dans l'àme de son maître , en lui parlant dans le tuyau d'une sarbacane.
Les femmes jouaient un rôle principal dans toutes ces intrigues : Catherine de Médicis avait entretenu un commerce intime avec le premier cardinal de Guise , comme nièce de deux papes (Léon X et Clément VII), disaient les huguenots. Elle fut accusée d'avoir corrompu à dessein son lils Charles IX : « Au lieu de teindre celle royale
« jeunesse en toute vertu elle laisse approcher de sa
« personne des maislres de jurcmons et de blasphesmes, des mo- « queurs de toute religion -, elle le fait solliciter par des pourvoyeurs, « qu'elle pose comme en sentinelle à l'entour de lui-mesme ; perd « tellement toute honte, qu'elle lui sert de pourvoyeuse *. » {Discours merveilleux. ) On prétendit qu'elle avait essayé d'empoisonner l'armée du prince de Condé tout entière.
* Je change le mol du texte.
Madame de la Bourdaisière , aïeule de Gabrielle , remplissait la cour de ses aventures : « Aussi belle en ses vieux jours , dit Bran- « tome , que l'on eust dit qu'elle eust esté en ses jeunes ans , si bien « que ses cinq filles , qui ont esté des belles , ne l'effaçoienf en « rien. »
La jeune duchesse de Nevers ne conserva pas longtemps le souvenir de la fin tragique de Coconas ^ elle fut surprise dans d'autres rendez-vous , ce qui donna lieu au titre d'un des prétendus ouvrages de l'ingénieuse satire intitulée : Bibliothèque de madame de Monfpenfier. Ce titre était : La manière d'arpenter les prés brièvement, par madame de Nevers,
J'ai déjà parlé de la belle de Sauve , femme en secondes noces de François de la Trémoille , marquis de Noirmoutiers.
Anne d'Estrées , marquise de Cœuvres , fille de madame de la Bourdaisière et mère de Gabrielle, avait quitté son mari pour s'attacher au marquis d'Allègre. Elle fut massacrée dans Issoire , lorsque cette ville fut prise d'assaut par les catholiques, le 28 mai 1577^ son corps dépouillé apprit une singulière parure de ces temps de libertinage.
De plus hautes dames, telles que la duchesse de Guise, entretenaient des liaisons qui se terminaient presque toujours par des meurtres. Saint-Mesgrin fut assassiné à onze heures du soir, en sortant du Louvre, par une trentaine d'hommes, à la tête desquels on crut reconnaître le duc de Mayenne. La nouvelle en étant parvenue en Gascogne au roi de Navarre , il dit : « Je sais bon gré au duc de « Guise , mon cousin, de n'avoir pu souffrir qu'un mignon de cou- « chette le deshonorast -, c'est ainsi qu'il faudroit accoustrer tous ces « petits galans de la cour, qui se meslent d'approcher les princesses « pour les muguetter. » ( L'Estoile. )
Marguerite de Valois se consolait à Usson de la perte de ses grandeurs et des malheurs du royaume par la seule vue de l'ivoire de son bras; selon le père la Coste, elle avait triomphé du marquis de Canillac qui la gardait dans ce château. Elle faisait semblant d'aimer la femme de Canillac. » Le bon du jeu, dit d'Aubigné, fut qu'aussitost « que son mari (Canillac ) eut le dos tourné pour aller à Paris, Marc guérite la despouilla de ses beaux joyaux , la renvoya comme une « péteuse avec tous ses gardes , et se rendit dame et maistresse de la « place. Le marquis se trouva beste , et servit de risée au roi de Na- « varre. »
320 ANALYS;-: raisonnke
Marguerite pleurait les objets de son attachement lorsqu'elle les avait perdus, faisait des vers à leur mémoire, et déclarait qu'elle leur serait toujours fidèle :
Aiys, de qni la perte aiiriste mes années ; Aiys, digne des vœux de tant d'anies bien nées, Quej'avois élevé pour monlier :uix huiiiains Une œuvre de mes mains !
Si je cesse d'aimer, qu'on cesse de prétendre. Je ne veux désormais élre prise, ni prendre.
Et dès le soir même Marguerite était prise, et mentait à son amour et à la muse. La Mole ayant été décapité, elle soupira ses regrets au beau Hyacinthe. « Le pauvre diable d'Aubiac, en allant à la potence, « au lieu de se souvenir de son ame et de son salut, baisoit un raan- « chon de velours raz bleu qui lui restoit des bienfaits de sa dame.» Aubiac, en voyant Marguerite pour la première fois, avait dit : « Je « voudrois avoir esté aimé d'elle^, à peine d'estre pendu quelque a temps après. » Martigues portait aux combats et aux assauts un petit cliien que lui avait donné Marguerite. D'Aubigné prétend que Marguerite avait fait faire à Usson les lits de ses dames extrêmement hauts, « afin de ne plus s'escorcber, comme souloit, les espaules en « s'y fourrant à quatre pieds pour y chercher Pominy, » fils d'un chaudronnier d'Auvergne, et qui, d'enfant de chœur qu'il était, devint secrétaire de Marguerite. Le même historien la prostitue dès l'âge de onze ans à d'Entragues et à Charin -, il la livre à ses deux frères, François, duc d'Alençon, et Henri IIL Mais il ne faut pas croire entièrement d'Aubigné, huguenot hargneux, ambitieux, mécontent, d'un esprit caustique : Pibrac et Brantôme ne parlent pas comme lui.
Marguerite n'aimait point Henri IV, qu'elle trouvait sale. « Elle « recevait Champvallon dans un litéclaii^é avec des flambeaux, entre « deux linceuls de taffetas noir... Elle avoit escoulé M. de Mayenne, « bon compagnon, gros et gras, et voluptueux comme elle, et ce a grand desgousté de vicomte de Turenno, et ce vieux rufian de « Pibrac, dont elle montrait les lettres pour rire à Henri IV ^ et ce « petit chicon de valet de Provence, Date, qu'avec six aulnes d'e- « toffe elle avoit anobli dans Usson-, et ce bec-jaune de Bajaumont, » dernier amant de la longue hste qu'avait commencée d'Entragues,
* Le texte est plus franc.
et qu'avaient continuée, avec les favoris déjà cités, le duc de Guise, Saint-Luc et Bussy.
Au milieu de ces débordements, il faut donner place à la rigide façon d'être des réformés et à la vie austère de ces magistrats catholiques qui ressemblaient à des Romains du temps de Cincinnatus, transportés à la cour d'Élagabale. Duplessis-Mornay était l'exemple du parti prolestant. Sa vertu lui conférait le droit d'avertir Henri IV de ses faiblesses : sur le champ de bataille de Centras, au moment où l'action allait commencer, il représente au jeune roi de Navarre qu'il a porté le trouble dans une honnête famille par une liaison criminelle-, qu'il doit à son armée la réparation publique de ce scandale, et à Dieu, devant lequel il va peut-être paraître, l'humble aveu de sa faute. Henri se confesse au ministre Chandieu, et dit aux seigneurs de sa cour qui l'en veulent détourner : « On ne peut trop s'humilier « devant Dieu, ni trop braver les hommes. » Il tombe ensuite à genoux avec ses soldats protestants-, le pasteur prononce la prière. Joyeuse, à la tête de l'armée catholique, les voit, et s'écrie : « Le roi « de Navarre a peur! — Ne le prenez pas là, répond Lavardin^ ils a ne prient jamais sans qu'ils soient résolus de vaincre ou de mouce rir. » Joyeuse perdit la bataille et la vie.
Mornay, comme Sully, resta fidèle à sa religion lorsque Henri IV l'abjura : outragé par un jeune gentilhomme, il en demanda justice à Henri IV, qui lui répondit : « Monsieur Duplessis, j'ai un extresme « desplaisir de l'injure que vous avez reçue, à laquelle je participe a comme roi et comme votre ami. Pour le premier, je vous en ferai « justice et à moi aussi; si je ne portois que le second titre, vous a n'en avez nul de qui l'espée fust plus preste à degaisner, ni qui y « portast sa vie plus gaiement que moi. » Sous Louis XIII, Mornay, toujours considéré, mais tombé dans la disgrâce et obligé de renoncer à son gouvernement de Saumur, voulait quitter la France : « On a gravera sur mon tombeau, disait-il, en terre estrangere : Ci-gist « qui, aagé de soixante-treize ans, après en avoir employé sans re- « proche quarante-six au service de deux grands rois, fut contraint « de chercher son sepulchre hors de sa patrie. »
Les magistrats catholiques offraient encore des mœurs plus graves et plus saintes. Pendant plusieurs siècles ils ne reçurent ni présents, ni visites, ni lettres, ni messages relativement aux procès. Il leur était défendu de boire et de manger avec les plaideurs ^ on ne leur pouvait parler qu'à l'audience ^ le commerce leur était interdit; ils ne
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paraissaient jamais à la cour que par ordre du roi. La justice fut d'abord gratuite ; les conseillers au parlement recevaient cinq sous parisis par jour, le premier président mille livres par an, les trois autres présidents cinq cents livres \ on y ajoutait un manteau d'hiver et un manteau d'été. Il fallait trente ans d'exercice pour obtenir, à titre de pension, la continuation d'un si modique traitement. Lorsque ces magistrats n'étaient point de service, ils n'étaient point payés, et retournaient enseigner le droit dans leurs écoles. Sous Charles Vï, le parlement était si pauvre, que le greffier ne put dresser le procèsverbal de quelques fêtes données à Paris, parce qu'il n'avait pas de parchemin, et que sa cour n'avait pas d'argent pour en acheter. Toutes les dépenses du parlement de Paris, vers le quatorzième siècle, s'élevaient à la somme de onze mille livres, monnaie de ce temps.
Quant à la science, ces anciens magistrats la considéraient comme une partie de leurs devoirs, et depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse leur vie n'était qu'une longue étude. « L'an 1545, dit Henri de « Mesmes, fils du premier président de Mesmes, je fus envoyé à a Toulouse pour estudier en lois avec mon précepteur et mon frère, « sous la conduite d'un vieux gentilhomme tout blanc, qui avoit
voyagé longtemps par le monde. Nous estions debout à quatre « heures, et, ayant prié Dieu, allions à cinq heures aux estudes, nos « gros livres sous le bras, nos ecritoires et nos chandehers à la « main. »
De Thou rencontra Charles de Lamoignon à Valence, où Cujas expliquait Papinien-, il accompagna en Italie Paul de Foix et Arnaud d'Ossat. De Foix se faisait lire en soupant à l'auberge, et pour se délasser, quelques pages d'Aristote et de Cicéron dans leur langue originale , ou les sommaires de Cujas sur le Digeste : de Thou était l'auditoire, et de Chœsne, qui devint président à Chartres, le lecteur. Le chancelier d'Aguesseau raconte à peu près la même chose de l'éducation que lui donna son père : « Mon père nous menait pres- « que toujours avec lui dans ses fréquents voyages-, son carrosse < devenait une espèce de classe où nous avions le bonheur de tra- « vailler sous un aussi grand maître. Après la prière des voyageurs, « par laquelle ma mère commençait toujours sa marche, nous expli-
« quions les auteurs grecs et latins
€ La règle ordinaire de mon père et de ma mère était de rcser- « ver, pour l'exercice continuel de leur charité, la dîme de tout ce
< qu'ils recevaient. Ils regardaient les pauvres comme leurs enfants^ € de sorte que, s'ils avaient 10,000 francs à placer, ils n'en \.lac çaient que huit, et en donnaient deux aux pauvres, qu'ils regarc daient comme leur propre sang, par une adopHon sainte et glo- « rieuse pour eux, qui mettait Jésus-Christ même au nombre de
< leurs enfants. Mais les calamités publiques et particulières aug- « mentaient presque toujours la part des pauvres bien au delà de « cette proportion. »
A la mort d'un des ancêtres de de Thou, le parlement déclara que non-seulement il assisterait aux obsèques de son président, mais qu'il en pleurerait la perte aussi longtemps que la justice régnerait dans les tribunaux; déclaration qui fut inscrite sur les registres. En 1588, les litières et les carrosses commençaient à être en usage à la cour ^ la présidente de Thou n'allait jamais par la ville qu'en croupe derrière un domestique , pour servir de règle et d'exemple aux autres femmes.
On remarque, sous le règne des Valois, un Chrestien de Lamoignon : il en est de certaines familles comme de certains hommes; elles sont longtemps à chercher leur génie, et restent inconnues jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvé. Les Lamoignon, de braves et obscurs chevaliers qu'ils étaient, devinrent des magistrats illustres; mais ils semblèrent retenir quelque chose de leur première destinée -, la robe ne fut que leur cotte d'armes : la Providence réserva à Malesherbes un champ de bataille, un combat glorieux, et la mort par le glaive. Le Chrestien de Lamoignon du seizième siècle avait étudié sous Cujas, comme son père Charles sous Alciat; ii vécut au milieu des guerres civiles. Entre autres aventures, il revint de Bourges à Paris, déguisé en mendiant; il entra dans sa maison comme Ulysse, en demandant l'aumône ; il y fut reçu avec dos larmes de joie par ses frères et ses sœurs. Bàville n'était d'abord qu'une petite gentilhommière contenant à peine deux ou trois chambres à donner aux étrangers : dans la plus grande, on mettait quatre lits. Dans la suite Bàville devint un château où se rassemblait la meilleure et la plus illustre société : madame de Sévigné y rencontrait, dans une bibliothèque célèbre, « le « père Bapin, et Bourdalouc dont l'esprit était charmant et d'une « facilité fort aimable. »
Une anecdote fait connaître la simplicité des mœurs de ces anciens magistrats : « Claude de Bullion, dit le président de Lamoignon dans « ses Mémoires , avait été nourri avec feu mon père. Il aimait à me
« conter comment on les portait tous deux sur un même âne, dans «• des paniers, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et qu'on mettait un c pain du côté de mon père, parce qu'il était plus léger que lui, pour a faire le contre-poids.»
Le premier président le Maître stipulait dans les baux de ses fermiers : « Qu'aux veilles des quatre bonnes fêtes de Tannée et au temps « des vendanges, ils seraient tenus de lui amener une charrette coua verte , avec de bonne paille fraîche dedans , pour y asseoir Marie « Sapi, sa femme, et sa fille Geneviève, comme aussi de lui amener « un ànon et une ànesse pour monture de leur chambrière, pendant « que lui, premier président, marcherait devant, sur sa mule, « accompagné de son clerc, qui irait à ses côtés.»
Ces hommes si simples, si doctes, si intègres, qui s'avançaient au milieu des générations nouvelles comme les oracles du passé , étaient encore des juges intrépides : non-seulement ils étaient les gardiens des lois , mais ils en étaient les soldats , et savaient mourir pour elles. Brantôme, parlant du chancelier de l'Hospital : « C'estoit un autre censeur Caton , celui-là , et qui savoit très-bien censurer et corriger le monde corrompu. Il en avoit du moins toute l'apparence avec sa grande barbe blanche , son visage pasle, sa façon grave, « qu'on eust dit à le voir que c'estoit un vrai portrait de saint a Jerosme.
a II ne falloit pas se jouer avec ce grand juge et rude magistrat -, si
a estoit-il pourtant doux quelquefois , là où il voyoit de la raison
« Ces belles lettres humaines lui rabattoient beaucoup de sa rigueur « de justice. Il estoit grand orateur et fort disert, grand historien, et « surtout très-divin poëte latin, comme plusieurs de ses œuvres l'ont « manifesté tel.»
L'Hospital , peu aimé de la cour et disgracié , se retira pauvre dans une petite maison de campagne auprès d'Étampes. On l'accusait de modération en religion et en politique : des assassins lui furent dépêchés lors du massacre de la Saint-Barlhélcmy. Ses domestiques s'empressaient de fermer les portes de sa maison : «Non, non, dit-il, € si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, ouvrez la « grande.»
La veuve du duc de Guise sauva la fille du chancelier en la cachant dans sa maison -, il dut lui-même son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin -, Brantôme le donne en français.
a Ceux , dit l'Iïospilal , qui m'avoient chassé , prenoient une cou- « verture de religion, eî eux-mesn>es estoient sans pitié et sans reli- « gion ^ mais je vous puis assurer qu'il n'y avoit rien qui les emust « davantage que ce qu'ils pensoient que tant que je serois en charge a il ne leur seroit permis de rompre les edits du roi , ni de piller ses « flnances et celles de ses sujets.
« Au reste, il y a près de cinq ans que je mène ici la vie de
« Laërte et ne veux point rafraischir la mémoire
« des choses que j'ai souffertes en ce département de la cour. »
Les murs de sa maison tombaient-, il avait de la peine à nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille-, il se consolait, comme Cicéron, avec les muses. Mais il avait désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté, et il mourut lorsque les cadavres des victimes du fanatisme n'avaient pas encore été mangés des vers, ou dévorées par les poissons et les corbeaux.
Après la journée des barricades, le duc de Guise alla avec sa suite visiter le premier président Achille de Harlay : « Il se pourmenoit dans « son jardin, lequel s'estonna si peu de leur venue, qu'il ne daigna « pas seulement tourner la teste, ni discontinuer sa pourmenade « commencée, laquelle achevée qu'elle fut et estant au bout de son « allée , il retourna , et eniournanl il vit le duc de Guise qui venoit à « lui ^ alors ce grand magistrat levant la voix lui dit : C'est grand « pitié quand le valet chasse le maistre. Au reste , mon ame est à « Dieu, mon cœur est à mon roi, et mon corps est entre les mains des « meschants : qu'on en fasse ce que l'on voudra. » Le mépris de la vertu écrasait l'orgueil de l'ambition.
Matthieu Mole, pendant les troubles de la Fronde, répondait à des menaces : «Six pieds de terre feront toujours raison du plus grand « homme du monde. »
Ici se termine la peinture des mœurs du seizième siècle -, avec celle des siècles féodaux , elle compose toute la galerie des tableaux de notre ancien édifice monarchique.
Au surplus l'histoire , qui dit le bien comme le mal , doit reconnaître aujourd'hui que les Valois n'ont point été traités avec impartialité. C'est de leur règne qu'il faut dater le perfectionnement des lois administratives, civiles et criminelles-, on en compte quarante-six sous le règne si court de François II, cent quatre-vingt-huit sous le règne de Charles IX , et trois cent trente sous celui de Henri III : les plus remarquables furent Pouvrage du chancelier de l'IIospital.
Le siècle des arts en France est celui de François I^»* en descendant jusqu'à Louis XIII, nullement le siècle de Louis XIV : \e petit palais des Tuileries, le vieux Louvre, une partie de Fontainebleau et d'Anet, la chapelle des Valois à Saint-Denis , le palais du Luxembourg , sont ou étaient pour le goût fort au-dessus des ouvrages du grand roi.
La race des Valois fut une race lettrée, spirituelle, protectrice des arts, qu'elle sentait bien. Nous lui devons nos plus beaux monuments : jamais, dans aucun pays et à aucune époque, l'application de la statuaire à l'architectonique n'a été poussée plus bin qu'en France au seizième siècle ^ Athènes n'offre rien de supérieur aux cariatides du Louvre. Louis XIV regardait les artistes comme des ouvriers -, François I^»", comme des amis. Louis XIV, plus véritable souverain que les Valois, leur fut inférieur en intelligence et en courage. Autour de François II , de Charles IX , de Henri III , on aperçoit encore les restes indépendants de l'aristocratie ^ autour de Louis le Grand, les descendants des fiers seigneurs de la Ligue ne sont plus que des courtisans, troquant l'orgueil de leur indépendance contre la vanité de leurs noms, mettant leur honneur à servir, ne tirant plus l'épée que dans la cause d'un maître. Henri IV lui-même a quelque chose de moins royal et de moins noble que les princes dont il reçut la couronne : tous ensemble sont effacés par les Guise, véritables rois de ces temps.
La vérité religieuse, sous le règne des derniers Valois, lutta corps à corps avec la vérité philosophique et la terrassa -, il y eut choc entre le passé et l'avenir : le passé triompha, parce qu'il mit les Guise à sa tête.