‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 95 sur 239 · HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI IV

Henri III étant mort, l'armée se divisa. Une partie des catholiques resta attachée à Henri IV -, une autre , sous la conduite de Vitry et d'Espernon, l'abandonna. Henri IV, obligé de lever le siège de Paris, se relira à Dieppe pour recevoir des secours qu'il attendait d'Elisabeth. Il était alors dans cet état de dénùment qu'il peint à Sully : « Mes chemises sont toutes déchirées, mon pourpoint troué au « coude , et depuis deux jours je soupe et disne chez les uns et chez « les autres. »

Les membres de son conseil étaient d'avis qu'il s'embarquât pour l'Angleterre -, Biron s'y opposa : « Sortir de France , s'écria-t-il en

« colère, seulement pour vingt-quatre heures, c'est s'en bannir pour « jamais ! » Mézerai lui prête un rude et éloquent discours.

Combat d'Arqués et du faubourg de Dieppe. Henri IV y reçut maint coup d'épée , et en rendit autant ^ il disait en frappant ce que disaient les rois très-chrétiens en touchant les écrouelles : « Le roi te « touche. Dieu te guérisse. » Le champ de bataille inspirait le Béarnais -, sa vaillance était son génie. A la terrible prise de Cahors , où il se battit cinq jours entiers dans les rues, blessé en divers endroits, conjuré par ses soldats de se retirer : «Ma retraite hors de cette ville, « leur répondit-il , sans l'avoir assurée à mon parti , sera la retraite « de ma vie hors de mon corps. »

A Centras , il dit aux officiers qui se trouvaient devant lui au moment de la charge : « A quartier, ne m'offusquez pas, je veux parois- « tre. « Il dit encore au prince de Condé et au comte de Soissons : « Vous estes du sang de Bourbon j vive Dieu ! je vous ferai voir que je « suis votre aisné. »

Attaqué à la fois par le baron de Frinct et par Château-Renauld , FVontenac abattit le premier d'un coup de sabre, et Henri, saisissant le second au corps, lui crie : « Rends- toi , Philistin ! »

Dans une chaude affaire qu'il eut près d'Yvetot avec les ducs de Parme et de Mayenne , il leur tua trois mille hommes. Tout couvert ^ sang et de sueur , après le combat , il disait aux capitaines qui l'environnaient : « Vive Dieu ! si je pers le royaume de France, je suis « en possession de celui d'Yvetot. »

A Ivry, le grand fait d'armes de sa vie, ses mots prirent le caractère élevé de sa gloire. On lui parlait de se ménager une retraite: « Point d'autre retraite , répondit-il brusquement , que le champ de « bataille. »

Schomberg lui demanda le payement de ses troupes : «Jamais « homme de cœur, s'écrie Henri , n'a demandé de l'argent la veille « d'une bataille. » Le lendemain , se repentant de ce mot dur : « Monsieur de Schomberg , cette journée sera peut-être la dernière « de ma vie-, je ne veux emporter l'honneur d'un brave-, je déclare « donc que je vous reconnais pour homme de bien, et incapable de « faire aucune lâcheté : embrassez-moi. — Sire , repartit Schom- 9. berg, Votre Majesté me blessa l'autre jour, aujourd'hui elle me « tue. » Schomberg se fit tuer auprès du roi.

Au moment d'aller à la charge , le Béarnais se tournant vers les «iens : « Gardez bien vos rangs 5 si vous perdez vos enseignes , cor-

a nettes ou guidons, ce panache blanc que vous voyez en mon ar- « met vous en servira tant que j'aurai goutte de sang-, suivez-le^ a vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la a gloire.»

L'officier qui portait l'étendard royal, ayant reçu un coup de feu dans l'œil , se retire de la mêlée ; les troupes royales commencent à fuir. Henri les arrête et leur crie: «Tournez visage, sinon pour « combattre , du moins pour me voir mourir. »

Quand il fut paisible maître de la couronne , il montra un jour au maréchal d'Estrées un des gardes qui marchait à la portière de son carrosse: «Voilà, lui dit-il, le soldat qui m'a blessé à la journée a d'Aumale. »

Le vieux cardinal de Bourbon, que l'on appelait Charles X, mourut dans sa prison de Fontenay en Poitou-, il n'aimait pas les ligueurs, dont il était alors le prétendu roi-, il disait : «Le roi de Navarre, mon « neveu , fera sa fortune , et tandis que je suis avec eux , c'est tou- « jours un Bourbon qu'ils reconnaissent. »

Henri IV, vainqueur de tous ses ennemis, s'approcha de Paris dont il ferma les avenues. Ce siège est fameux par les dernières folies de la Sainte-Union , par une effroyable famine , et par la générosité du Béarnais. La Satire Ménippée a décrit la grande procession, qu'elle place à l'ouverture de la Ligue, mais qui est de l'année 1590. Les ingénieux auteurs ont seulement ajouté aux moines et au clergé les principaux personnages de ce drame tragi-comique.

«La procession fut telle. Ledit docteur Boze, quittant sa capelu-

« che rectorale, prit sa robe de maistre es arts avec le camail et le

« rochet , et un hausse-col dessus , la barbe et la teste rasées tout de

oc frais , l'espée au costé et une perluisane sur l'espaule. Les curés

« Hamilton , Boucher et Lincestre, un petit plus bizarrement armés,

« faisoient le premier rang, et devant eux marchoient trois moyne-

« tons et novices , leurs robes troussées , ayant chacun le casque en

« teste dessoubs leur capuchon, une rondache pendue au col, où

« estoicnt peintes les armoiries et devises desdits seigneurs. Maistre

« Julian Pelletier, curé de Saint-Jacques, marchoit à costé, tantost

« devant , tantost derrière , habillé de violet, en gendarme scholas-

« tique, la couronne et la barbe faites de frais, une brigandine sur le

« dos , avec l'espée et le poignard , et une hallebarde sur l'espaule

« gaucho, en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoit et hale-

« toit pour mettre chacun en rang et ordonnance. Puis suivoienl de

« trois en trois cinquante ou soixante religieux , tant cordeliers que « jacobins, cormes, capucins, minimes, bons-hommes, feuillans « et autres , tous couverts avec leurs capuchons et habits agrafés , « armés à l'antique catholique , sur le modèle des epistres de sainct « Paul j entre autres il y avoit six capucins, ayant chacun un mo- « rion en teste , et au-dessus une plume de coq , revestus de cottes « de mailles , l'espée ceinte au costé par-dessus leurs habits -, Tua « portant une lance, l'autre une croix, l'un un épieu, l'autre une « harquebiise, et l'autre une arbaleste, le tout rouillé par humilité « catholique \ les autres , presque tous , avoient des picques qu'ils « branloient souvent, par faute de meilleur passe-temps , hormis un « feuillant boiteux , qui , armé tout à crud , se faisoit faire place avec « une espée à deux mains et une hache d'armes à sa ceinture , son « bréviaire pendu par derrière -, et le faisoit bon voir sur un pied fai- « sant le moulinet devant les dames. A la queue il y avoit trois mini- « mes , tous d'une parure , sçavoir est , ayant sur leurs habits cha- « cun un plastron à corroyés et le derrière découvert , la salade en a teste , l'espée et pistolet à la ceinture , et chacun une harquebuse « à croc sans fourchette ; derrière estoit le prieur des jacobins , en « fort bon point, traisnant une hallebarde gauchere , et armé à la lea gère en morte paye ^ je n'y vis ni chartreux , ni celestins qui s'es- « toient excusés sur le commerce. Mais tout cela marchoit en moult a belle ordonnance catholique, apostolique et romaine, et sem- « bloient les anciens cranequiniers de France. Ils voulurent, en pas- « sant , faire une salve ou escoupetcrie , mais le légat leur défendit , a de peur qu'il ne lui mesadvint, ou à quelqu'un des siens, comme « au cardinal Cajetan. Après ces beaux pères marchoient les quatre a mendians, qui avoient multiplié en plusieurs ordres, tant ecclea siastiques que séculiers \ puis les Seize quatre à quatre , réduits au « nombre des apostres et habillés de mesme comme on les joue à la « Festc-Dieu. Apres eux marchoient les prevosts des marchands et « echevins , bigarrés de diverses couleurs \ puis la cour de parle- « ment , telle quelle^ les gardes italiennes , espagnoles et wallonnes « de M. le lieutenant ^ puis les cent gentilshommes de frais gradués « par la Sainte-Union , et après eux quelques vétérinaires de la con- « freric de saint Eloy. Suivoicnt après M. de Lyon, tout doucement; « le cardinal de Pellcvé, tout bassement ^ et après eux M. le légat, « vrai miroir de parfaite beauté , et devant lui marchoit le doyen de € Sorbonne , avec la croix , où pendoient les bulles du pouvoir. lUm

330 ANALYSE SAISONNÉE

« venoit madame de Nemours, représentant la reine mère, ou grandece mère (m dMo) du roi futur^ et lui portoit la queue mademoiselle a de la Rue , fille de noble et discrète personne M. de la Rue , ci-de- <c vant tailleur d'habits sur le pont Saint-Michel , et maintenant un « des cent gentilshommes et conseillers d'Estat de l'Union- et la « suivoient madame la douairière de Montpensier, avec son echarpe « verte, fort sale d'usage, et madame la lieutcnante de l'Estat et « couronne de France , suivie de mesdames de Rlin et de Russy le « Clerc. Alors s'avançoit et faisoit voir M. le lieutenant, et devant oc lui deux m.assiers fourrés d'hermines, et à ses flancs deux Wal- « Ions portant hoquetons noirs, tout parsemés de croix de Lor- « raine rouges. »

Ces burlesques misères aiîlèrent quelque temps le peuple à supporter la faim, qui bientôt se fit sentir dans toute son horreur. Après s'être nourri de tous les animaux, chats, chiens et autres, et des peaux de ces animaux 5 après avoir dévoré des enfants, on en vint à moudre des os de morts dont on fit de la poussière et non de la farine : ce pain conservait sa vertu ^ quiconque en mangeait mourait. Madame de Montpensier refusa d'échanger avec des joyaux de la valeur de plus de deux mille écus un petit chien qu'elle se réser- Tait comme sa dernière ressource. Trente mille personnes succombèrent -, les rues étaient jonchées de cadavres -, les demi-vivants se traînaient parmi. Des prostitutions impuissantes , payées de quelques ahments vils à des mains décharnées , avaient lieu dans ces cimetières sans fosses. La vie de l'homme rampait à peine ainsi , avec des couleuvres , sur les corps gisants.

« M. de Nemours , sortant de sa maison pour aller visiter quelques « postes vers les murailles de la ville, rencontra un homme qui, a d'un air effaré, lui dit : Où allez-vous, monsieur le gouverneur? a n'allez plus outre dans cette rue -, j'en viens , et j'ai trouvé une « femme demi-morte, ayant à son cou un serpent entortillé, et au- « tour d'elle plusieurs bcstes envenimées. » (L'Estoile.)

Pendant ce temps , Henri IV laissait ses soldats monter au bout de leurs piques des vivres aux Parisiens -, il faisait relâcher des villageois qui avaient amené des charrettes de pain à une poterne-, il leur distribuait quelque argent, et leur disait: «Allez en paix-, le Réar- « nois est p-^uvre ^ s'il avoit davantage , il vous le donncroit. « Et le Béarnais négociait, attendait le duc de Parme, oubliait ses soucis avec l'abbesse de Montmartre , commençait une passion nouvelle

avec Gabriclle d'Esirées , se déguisait en paysan pour l'aller voir à Cœuvres , au milieu de tous les périls.

Le due de Parme oblige Henri IV d'abandonner le blocus de Paris, Sixte-Quint meurt fatigué de la Ligue. Grégoire XIV, qui le remplace, publie des lettres monitoriales contre Henri. Le chevalier d'Aumale est tué dans Saint-Denis , qu'il avait voulu surprendre. La Noue est tué pareillement devant le château de Lamballe, en combattant pour le roi : « Grand homme de guerre , disoit Henri, et plus « grand homme de bien. « Le duc de Mcrcœur faisait la guerre en Bretagne pour son propre compte , et d'accord avec Philippe II. Le jeune duc de Guise, fils du Balafré, s'échappe de sa prison : les Seize lui veulent faire épouser l'infante d'Espagne , et lui livrer la couronne. Brisson , Larcher et Tardif sont pendus par les ligueurs. Le duc de Mayenne revient à Paris , et fait pendre à son tour quatre des Seize. Là finit l'autorité de ce comité de sûreté de la Ligue : il n'avait été ni sans audace ni sans génie-, mais la multitude des puissances supérieures à la sienne l'empêcha d'agir. Les membres de ce comité, au lieu d'accomplir leurs projets ouvertement, tel qu'un pouvoir reconnu , furent obligés d'agir en secret comme des conspirateurs , ce qui les rapetissa. Ils ne tendaient point à la liberté, ils visaient au changement de dynastie-, ils ne furent plus rien après les supplices de leurs compagnons : la potence les déshonora.

Le duc de Parme rentre en France pour faire lever le siège de Rouen , et il réussit. Le vieux maréchal de Biron est tué à la bataille d'Épernay. Le duc de Parme meurt dans les Pays-Bas : grand capitaine, qui fi)va l'art moderne de la guerre. Le duc d'Espernon , sentant que les affaires du Béarnais s'amélioraient, revient à la cour ou plutôt au camp^ car alors le Louvre de Henri IV était une tente (1590,1591, 1592).

États de la Ligue convoqués à Paris, ruinés par le ridicule et par les prétentions de divers candidats à la couronne. Les Espagnols demandaient rabolllion delà loi salique, a(in de faire tomber le sceptre à leur infante. Le parlement rend un arrêt en faveur de la loi salique, et remporte la victoire sur les états. Le duc de Mayenne , mécontent des Espagnols, ouvre des conférences à Suréne avec les catholiques. Henri abjure dans l'église de Saint-Denis, le 25 juillet 1593, et se fait ensuite sacrer à Chartres^ on y rapiéccta son pourpoint pour une somme de quelques deniers, dont le reçu existe encore : ces lambeaux-là n'allaient pas mal au manteau royal tout neuf du Béarnais.

332 ANALYSE RAîSONNÉE

Henri IV se trouva, dès sa naissance, et par les hasards de sa vie, à la tête de la réformation et des idées nouvelles -, mais la réformation était en minorité contre l'ancien culte et les vieilles idées. Les Français catholiques rejetaient un roi protestant, malgré son titre héréditaire ; ils en avaient le droit, comme les Anglais protestanis eurent le droit de repousser un roi catholique. La Ligue, coupable envers le dernier des Valois, était innocente envers le premier des Bourbons , à moins de soutenir que les nations ne sont aptes à maintenir le culte qu'elles ont choisi et les institutions qui leur conviennent. Le péril était imminent : les états, illégalement convoqués sans doute, mais redoutables, car tout corps politique, dans un moment de crise, a une force prodigieuse \ l'Espagne , appuyée de la cour de Rome et des préjugés populaires, étaient prêts, en s'alliant au prince lorrain, à disposer du trône. L'héritier légitime ne se pouvait défendre qu'avec des soldats étrangers, triste ressource pour un roi national -, les protestants qui l'appuyaient étaient en petit nombre , et plutôt inclinés à l'aristocratie qu'à la monarchie-, les catholiques attachés à sa personne ne le suivaient que parce qu'il avait promis de se faire instruire dans leur religion. Il ne restait donc évidemment à Henri IV qu'un seul parti à prendre , celui d'abjurer : ce fut une affaire entre lui et sa conscience -, s'il vit la vérité du côté où il voyait la couronne, il eut raison de changer d'autel. Il est fâcheux seulement qu'il écrive àGabrielle, à propos de son abjuration : « C'est dimanche que je et ferai le saut périlleux. »

Une fois réuni au clergé et aux grandes masses populaires, il n'eut plus qu'à marchander un à un les capitaines qui commandaient dans les villes. Les gentilshommes s'étaient emparés des forteresses et des cités, ainsi qu'au commencement de la race capétienne-, on aurait vu renaître les seigneuries, si les mœurs avaient été les mêmes , et si le temps n'eiit marché. Henri IV reprit plusieurs châteaux, comme Louis le Gros , et acheta les autres. L'esprit aristocratique expirait. Paris ouvrit ses portes à Bourbon le 22 mars 1594. Le pouvoir absolu qui commençait supprima tous les écrits du temps, et on défendit, sous peine de la vie, l'impression et la vente. François I®»" avait senti le premier instinct contre la liberté de la presse ^ Henri IV en conçut la première raison.

En 1594, Jean Chàtcl blesse Henri IV d'un coup de couteau à la lèvre, et les jésuites sont bannis de France. En 1595, rencontre de Fontaine-Française, une des plus furieuses qui fut jamais. Henri

combattit tête nue , avec toute la verve d'un jeune soldat. Il écrivit à sa sœur : « Peu s'en faut que vous n'ayez été mon héritière. »

Le roi est absous par le pape. Le duc de Mayenne se soumet (1596). Lorsque Henri entra dans Paris, la seule vengeance qu'il exerça contre madame de Montpensier fut déjouer aux cartes avec elle; la seule vengeance qu'il tira de son frère le duc de Mayenne, replet et lourd, fut de le faire marcher vite dans un jardin.

Édit de Nantes. Traité de Ver vins (1598). Mariage de Henri avec Marie de Médicis , la première année du dix-septième siècle. Comment n'était-on pas las des Médicis?

Conspiration du maréchal de Biron. Mort d'Elisabeth, reine d'Angleterre. Le premier Stuart, Jacques !«»", arrive à la couronne de la Grande-Bretagne à l'époque où le premier Bourbon venait de s'asseoir sur le trône de France. Établissement des manufactures de soie, de tapisserie, de faïence, de verrerie. Colonisation du Canada. On ne croyait faire que du commerce , et l'on faisait de la politique \ la propriété industrielle vit de liberté , et , en accroissant l'aisance , elle accroît les lumières. Henri IV, qui tentait partout des passions, qui ne fut écouté ni de madame de Guercheville , ni de Catherine de Rohan, ni de la duchesse de Mantoue, ni de Marguerite de Montmorency, vit le prince de Condé, mari de la dernière, se retirer avec elle à Bruxelles. Ce prince de Condé était-il fils de Henri IV, par Charlotte de la Trémoille , accusée d'avoir empoisonné son mari pour cacher une grossesse? On prétend que Marguerite de Montmorency, pressée par Henri IV, lui avait dit : « Méchant , vous voulez séduire ^ la « femme de votre fils , car vous savez bien que vous m'avez dit qu'il € l'estoit. » (Mémoires pour servir à l'histoire de France.)

Henri IV, ou dans le dessein de poursuivre l'objet de sa nouvelle pa'ision, ou pour réaliser un projet de république chrétienne, allait porter la guerre dans les Pays-Bas, sous le prétexte de la succession de Clèves et de Juliers, lorsqu'il fut arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois. (14 mai 1610.) Ces hommes surgissent soudainement et s'abîment aussitôt dans les supplices ; rien ne les précède, rien ne les suit -, isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive-, on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac était bien près de Jacques Clément : c'est un fait unique dans Thistoire que le dernier

* Ce n'est pas la franchise du texte.

roi d'une race et le premier d'une autre aient été assassinés de la même façon, chacun d'eux par un seul liomme, au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moins de vingt et un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins; mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il croyait protestant. Clément fut l'initrument d'une ambition personnelle j Ravaillac, comme Louvel, l'aveugle mandataire d'une opinion.

J'ai fait observer plusieurs fois que la seconde aristocratie vint finir à Arques, à Ivry, à Fontaine -Française , comme la première à Crécy, à Poitiers et à Azincourt. Elle disparut de fait et de droit, car Henri IV publia un édit en vertu duquel la profession militaire n'a* noblissait plus. Tout bomme d'armes, sous Louis XII, était gentilhomme , ainsi que tout bourgeois qui avait acquis un fief noble et le desservait militairement. Le 258« article de l'ordonnance de Blois de 1579 avait détruit la noblesse résultante du fief. Louis XV, en 1750, rétablit la noblesse acquise au prix du sang; mais le coup était porté. Henri IV, ce soldat, avait voulu que les armes restassent en roture : l'armée, devenue plébéienne, laissa à la gloire le soin de l'ennoblir.

On s'est fait une fausse idée de la manière dont les Bourbons parvinrent au trône. D'un côté, on n'a vu que les massacres de la Saint- Barthélémy, que les fureurs de la Ligue, que les intrigues de Catherine de Médicis, que les débauches de Henri III, que l'ambition des princes de Lorraine-, de l'autre côté, on n'a aperçu que la bravoure , l'esprit et la loyauté de Henri IV ; on a cru que tous les partis avaient été fidèles à leurs doctrines, qu'ils avaient constamment suivi leurs drapeaux respectifs, que les services avaient été récompensés, les injures punies; qu'enfin chacun avait été rétribué selon ses œuvres: telle n'est point la vérité historique. Tout se passa comme de nos jours ; on céda à des nécessités, à des intérêts créés par le temps-, le vainqueur d'Ivry ne monta point sur le trône , botté et éperonné , en sortant de la bataille : il capitula avec ses ennemis, et ses amis n'eurent souvent pour toute récompense que l'honneur d'avoir partagé sa mauvaise fortune.

Brissac, la Châtre ctBois-Dauphin, maréchaux de la Ligue, furent confirmés dans leur dignité -, ils avaient tous vendu quelque chose. Laverdin, Viliars, Balagni , Villeroi, jouirent de la faveur de Henri IV. Par l'article 10 de l'édit de Folcmbray, les dettes même du duc de Mayenne sont payées et déclarées dettes de la couronne. Le

Béarnais était ingrat et gascon, oubliant beaucoup et tenant peu. « Montez, dit la duchesse de Rohan dans son ingénieuse satire « apologétique, montez les degrés, entrez jusque dans son antia chambre : vous oyrez les gentilshommes qui diront : J'ai mis ma a vie tant de fois pour son service, je l'ai tant de temps suivi, j'ai a été blessé, j'ai été prisonnier ; j'y ai perdu mon fils, mon frère ou « mon parent : au partir de là il ne me connoit plus ; il me rabroue si

« je lui demande la moindre récompense

« Ses effets parlent et disent en bon langage : Mes amis, offcnseza moi, je vous aimerai-, servez-moi, je vous haïrai. »

Henri laissa mourir de faim le fidèle bourgeois qui avait favorisé sa fuite, lorsque lui, Henri, était à Paris prisonnier de Charles IX. A la mort de Henri HI, Henri IV avait dit à Armand de Gontaut , baron de Biron : C'est à celte heure qu'il faut que vous mettiez la main droite à ma couronne ; venez moi servir de père et d'ami contre ces gens qui n'aiment ni vous ni moi. Henri aurait dû garder la mémoire de ces paroles -, il aurait dû se souvenir que Charles de Gontaut , fils d'Armand, avait été son compagnon d'armes-, que la tête de celui qui avait mis la main droite à sa couronne avait été emportée d'un boulet de canon : ce n'était pas au Béarnais à joindre la tête du fils avec celle du père. Le grand maître des échafauds, Richelieu, désapprouvait celui de Biron comme inutile.

Mais la bravoure de Henri IV, son esprit , ses mots heureux , et quelquefois magnanimes ^ son talent oratoire , ses lettres pleines d'originalité, de vivacité et de feu-, ses malheurs, ses aventures, ses amours, le feront éternellement vivre. Sa fin tragique n'a pas peu contribué à sa renommée : disparaître à propos de la vie est une condition de la gloire. Henri IV était encore un fort bon administrateur; il montra son habileté à faire vivre en paix des hommes qui se détestaient, particulièrement ses ministres, hommes de capacité, mais anlipalhiques les uns aux autres, et sortis de partis divers. Les Bourbons n'ont compté que cinq rois dans leur courte monarchie absolue; sur ces cinq rois, ils ont deux grands princes et un martyr. Ce sang n'était pas stérile.

Au surplus, tout le siècle de Louis XIV se tut sur l'aïeul des Bourbons. Le grand roi ne permettait d'autre bruit que le sien. A peine retrouve t-on le nom de Henri IV dans un pamphlet de la Fronde, qui établit un dialogue entre le lioi de bronze et la Samaritaine; l'ouvrage de Péréfixe était oublié. Un poëte qui a tant fait de renom-

mées avec la sienne, Voltaire, a ressuscité le vainqueur d'Ivry : le génie a le beau privilège de distribuer la gloire.

Depuis le commencement de la troisième race jusqu'aux Valois, il n y avait point eu en France de guerre civile proprement dite. Les guerres féodales étaient des guerres de souverain à souverain , car les seigneurs étaient de véritables princes indépendants. Si la moitié de la France prit les armes contre l'autre sous Charles V, Charles VI et Charles VII , c'est que la France était partagée entre deux souverains, le roi de France et le roi d'Angleterre. Une guerre civile s'alluma sous Louis XI et sous Charles VÏII , mais ne dura qu'un moment. Malheureusement ce fut la religion qui donna naissance aux longues guerres civiles de la Ligue. Toutefois ces espèces de guerres qui causent de grands maux à l'espèce sont favorables à l'individu; elles mettent en valeur les qualités personnelles-, jamais il n'apparaît à la fois autant d'hommes remarquables que pendant les discordes intestines des peuples. Presque toujours les temps qui suivent ces discordes sont des temps d'éclat, de prospérité, de progrès, comme de riches moissons s'élèvent sur des champs engraissés.

Quelques faits principaux constituent la révolution de l'époque que nous venons de parcourir.

La seconde aristocratie perd le reste de sa puissance ; les gentilshommes ne vont plus être que les officiers de l'armée démocratique prête à se former sous Louis XIII et Louis XIV.

La monarchie des états finit avec les Valois : elle ne se montre un moment sous Louis XIII que pour rendre le dernier soupir.

La monarchie parlementaire atteint le plus haut degré de son pouvoir, et vient expirer, par abus de sa force , dans les démêlés de la Fronde.

La monarchie absolue monte donc en effet sur le trône avec le premier Bourbon j il ne restait plus à cette monarchie qu'à renverser quelques obstacles que balaya Richelieu.

Les états , pendant les guerres civiles , ne répondirent point à ce qu'on devait attendre d'un aussi grand corps, soit qu'il repoussât, soit qu'il adoptât les nouvelles opinions; ce qui prouve qu'ils n'étaient point entrés dans les mœurs ou dans les libertés du pays. Ces états firent des actes remarquables de législation civile et administrative , mais ils ne montrèrent aucun génie politique -, ils furent maîtrisés par les caractères individuels. Quand l'ordre reparut, sous Henri IV, l'esprit humain, après avoir remué tant d'idées, après avoir passé à ira-

vers tant de crimes, s'était agrandi ^ mais le gouvernement s'était resserré. Le parlement , rival victorieux de la représentation nationale, rendait des arrêts politiques, disposait de la régence, refusait ou ordonnait l'impôt -, il y avait deux pouvoirs législatifs. Les savants, les gens de lettres, les écrivains attachés de préférence à la robe, faisaient opposilion à l'autorité des trois ordres. Les états de la Ligue achevèrent de déconsidérer des assemblées qui , luttant sans cesse contre les abus de la féodalité , de la couronne , du parlement et du peuple, n'avaient jamais pu contenir le despotisme royal , réfréner les injustices aristocratiques, arrêter les empiétements de la magistrature, enchaîner les violences populaires.

L'édit de Nantes constitua l'état civil et religieux des protestants ; ils obtinrent un culte public , des consistoires, des écoles, des revenus , et jusqu'à des forces militaires pour protéger leurs établissements. Les quatre-vingt-douze articles généraux de l'édit, et les cinquante-six articles particuliers, reproduisaient à peu près les dispositions de l'édit de Poitiers, et des conventions de Flex et de Bergei'ac. Un codicille secret permettait aux calvinistes de garder quelques places de sûreté pendant huit ans.

Les concessions n'étaient malheureusement qu'oc/ro?/e^5; Henri IV les respecta , mais Richelieu et Louis XÏV pensèrent que ce qui était accordé se pouvait reprendre. Les protestants soutinrent trois guerres contre Louis XIII. Le duc de Rohan , leur chef, appela les Anglais à leur secours ^ ils furent battus -, la Rochelle tomba , et Louis XIV, après une longue série de séductions et de persécutions , révoqua l'édit de Nantes en 1668.

A compter depuis la conjuration d'Amboise , 1560, jusqu'à la publication de l'édit de Nantes, en 1599, s'écoulèrent trente-neuf années de massacres , de guerres civiles et étrangères , entremêlées de quelques moments de paix -, c'est à peu près la période qu'a parcourue notre dernière révolution. Ce temps de la Saint-Barthélémy €t de la Ligue est le temps de la terreur religieuse , d'où sortit la monarchie absolue, comme le despotisme militaire sortit de la terreur, politique de 1793. Il ne coula guère moins de sang français dans les guerres et les massacres du seizième siècle que dans les massacres et les guerres de la révolution. « Durant ces guerres (de la Ligue) « sont morts prématurément, et avant le temps, plus de deux mil- « lions de personnes , tant de mort violente que de nécessité et pau-

c vreté , par famine et autrement. » (Lavieet déporfemens de Henri leBéarnois.)

Un capital immense fut dissipé -, les dettes de l'État se trouvèrent monter, sous Henri IV, à trois cent trente millions de la monnaie de ce temps , sans parler de toutes les autres sommes absorbées et non constituées en dettes publiques , comme on le va voir par les autorités suivantes: «Le pauvre peuple avoit été tellement pillé, vexé, saccagé, € rançonné et subsidié, sans aucune relâche ni moyen de respirer, c qu'il ne lui restoit plus aucune facilité de vivre, étant comme désesa péré et résolu de quitter le pays de sa naissance pour aller vivre a en terre étrangère -, car, depuis ledit temps, la ville de Paris et a pays circonvoisins avoient fourni trente-six millions de livres, « outre autre somme de soixante millions de livres ou environ , qui « avoient été fournis par le clergé de France, sans les dons, emprunts « et subsides levés extraordinairement, tant sur ladite ville que sur « les autres pays et provinces du royaume : somme suffisante non- « seulement pour conserver l'état de la France, mais aussi, avec la « terreur de l'ancien nom des François, en rendre le nom formida- « ble à tous les autres princes, potentats et nations. » {Vie et mort de Henri de Valois.)

Dans les pays qu'ils occupaient, les huguenots détruisirent les monuments catholiques et s'emparèrent des biens du clergé. Beaucoup de prêtres se marièrent, et restèrent néanmoins catholiques; leurs mariages furent sanctionnés par la cour de Rome et leurs enfants légitimés. La cour, de son côté, ne se fit faute des biens ecclésiastiques.

« Son règne (de Charles IX) a aussi esté taché d'avoir esté soubs « lui les ecclésiastiques fort vexez, tant de lui que des huguenots : « les huguenots les avoient persécutez de meurtres , massacres , et a expolié leurs églises de leurs sainctes reliques ; et lui avoit exigé « de grandes décimes , et aliéné et vendu le fonds et temporel de € l'Eglise , de laquelle vendition il tira grand argent. » (Brantôme.)

Les députés du clergé de France, assemblés à Melun, représentèrent à Henri III «qu'en plusieurs archevêchés et évêchés il n'y « avoit aucun pasteur ^ et quant aux autres abbayes et aux autres « grands bénéfices étant aussi sans pasteurs , le nombre en étoit « quasi infini, mêmcment que de cent trente-cinq diocèses qu'il y a « en Languedoc et en Cuienne, par non-résidence d'évêqucs et par « maladie des autres, et principalement par faute d'évêques pourvus

« en titre, on avoit été quelques années sans y faire le Saint-Chrême, « tellement qu'il étoit tous les jours besoin de l'aller mendier de là « les monts en Espagne. Au surplus, nul roi par avant lui (Henri III) € n'avoit été cause de tant d'œconomats, constitutions de pensions € pour les femmes (voire la plus grande partie courtisanes), et autres « personnes laïques sur les biens de l'Église , et , qui pis est, il souf- « froit trafiquer des bénéfices, vendre, engager et hypothéquer 1« « domaine de Dieu. Faisant autoriser et justifier ces choses par jugea ment et lois publiques en son grand conseil , où de l'argent pro- « venu de la vente d'un évêché ont été acquittées les dettes du vena deur , et en son conseil même une abbaye y auroit été adjugée à « une dame , comme lui ayant été baillée en don , avec déclaration « qu'après son décès ses héritiers en jouiroient par égale portion. » {Vie et mort de Henri de Valois.)

Ces choses, que les catholiques reprochaient amèrement à Henri III, ils les approuvaient dans Charles IX.

La vente, saisie et jouissance des biens de l'Eguse par des laïques, étaient accompagnées de la saisie, jouissance et vente des biens des particuliers, comme dans la révolution. Plusieurs édits et déclarations ordonnent la confiscation des biens des huguenots. Le parlement, en 1 589, rendit un arrêt pour faire procéder à la vente des biens de ceux de la nouvelle opinion. . . . afin qu'on ne soit pas privé du fruit et secours espéré des saisies et ventes des biens et héritages de ceux de la nouvelle opinion.

Un règlement du duc de Mayenne, de la même année, exige le serment à l'union catholique par le clergé, la noblesse, le tiers-état, les habilants des villes et des campagnes, etc. Ce serment doit être prêté dans la quinzaine du jour de la publication du règlement. L'article 9 porte : « Après ladite quinzaine passée, sevQ procédé à la a saisie des biens meubles et immeubles de tous ceux qui se trouveront « refusant ou délaiant faire ledit serment, soit ecclésiastique, noble, « ou du tiers état -, et si, dans un mois après ladite saisie, ils ne le vou- « droient faire, ou n'auroienl proposé excuse valable de leur absence « et légilime empêchement, seront tenus et réputés pour ennemis € de Dieu et de l'État , et passé outre à la vente desdits meuc bleSy etc. r>

On voit que les massacres, les injustices, les spoliations, ne sont pas, comme on l'a cru, particuliers à nos temps révolutionnaires. Les terroristes de la Saint-Barthélémy et de la Ligue étaient des aris-

340 ANALYSE RAÎSONNÉE

tocrates nobles, des rois, des princes, des gentilshommes, Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes, Clennont, Coconas, la Mole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin, et tant d'autres : non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et de 1793 étaient des démocrates plébéiens : au delà des meurtres individuels qu'ils commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit désespérer de Dieu-, car si la justice de la terre peut jamais être armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? Que reste-t-il aux hommes?

La terreur de la Saint-Barthélémy et de la Ligue fut approuvée par la grande majorité de la nation. On regarda aussi cette terreur comme nécessaire. On ne trouve pas contre Charles IX, qui nous fait tant d'horreur aujourd'hui, un seul écrit de ses contemporains catholiques^ il est loué, au contraire, de presque tous les hommes de mérite de cette époque, du Tillet, Brantôme, Ronsard, tandis que Henri III est accablé d'outrages.

J'ai souvent cité les pamphlets de la Ligue, parce qu'on y suit mieux le mouvement des opinions. C'est la première fois que la presse a joué un rôle important dans les troubles politiques ^ par son moyen la pensée était devenue, ainsi que de nos jours, un élément social, un fait qui se mêlait aux autres faits et leur donnait une nouvelle vie. La plume était aussi active que l'épée. Comme chacun avait la liberté entière dans son parti, et n'était proscrit que dans l'autre, il y avait réellement liberté de la pi'csse. Les imaginations audacieuses de Rabelais, le Traité de la servifude volontaire de la Boétie, les Essais de Montaigne, la Sagesse de Charron, la République de Bodin, les écrits polémiques, le Traité où Mariana va jusqu'à défendre le régicide, prouvent qu'on osa tout examiner. Comme la succession à la couronne était contestée, les catholiques, en se divisant à ce sujet, examinèrent hardiment les principes de la monarchie, et les protestants rêvèrent la république aristocratique. La liberté politique et la liberté religieuse eurent un moment pleine licence, en s'appuyant à la liberté de la presse, leur compagne, ou plutôt leur mère. Mais cet horizon, qui s'ouvrit un moment dans l'esprit humain, se referma tout à coup. La réaction qui suit l'action, quand l'action n'est pas consommée, précipita la France sous le joug.

En résumé, les guerres civiles religieuses du seizième siècle, qui

ont duré trente-neuf ans, ont engendré les massacres de la Saint- Barthélémy, ont versé le sang de plus de deux millions de Français, ont dévoré près de trois milliards de notre monnaie actuelle, ont produit la saisie et la vente des biens de l'Église et des particuliers, ont fait périr deux rois de mort violente, Henri III et Henri IV, et commencé le procès criminel du premier de ces rois. La vérité religieuse, quand elle est faussée, ne se livre pas à moins d'excès que la vérité politique lorsqu'elle a dépassé le but.

Maintenant je vais cesser de raconter les faits et les mœurs qui n'ont plus rien de caractéristique et de pittoresque. Les mœurs du dix-septième siècle, non les opinions, étaient à peu près celles qui précédèrent immédiatement l'époque révolutionnaire. Les Français qui parlèrent la langue de Louis XHI, de Louis XIV et de Louis XV, sont si près de nous, qu'il semble que nous les ayons vus vivants. Il n'y a pas longtemps que sont morts des vieillards qui avaient connu Fontenelle. Fontcnellc était né en 1657, et d'Espernon était mort en 1642. La veuve du duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX, ne trépassa que le 10 août 1715. Quelques réflexions générales sur les quatre règnes de la monarchie absolue termineront cette analyse raisonnée de notre histoire.

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