A LA JBUNE DAME MELANCOLIQUE ET SOLITAIRE
Par seule amour qui a tout surmonté On trouve grâce en divine bonté, Et ne la fault par autre chemin querre ; Mais tu la veulx par cruaulté conquerre, Qui est contraire à bonne volunté.
Certes, c'est bien à toy grand' cruaulté D'user en dueil ta jeunesse et beauté, Que t'a donné nature sur la terre Par seule amour.
En sa verdeur se resjouit l'esté, Et sur l'y ver laisse joyeuse té :
En ta verdeur plaisir donques assérre ; Puis tu diras, si vieillesse te serre : « Adieu le temps qui si bon a esté Par seule amour. »
390 RONDRAUX
A UNB DAMB LUY OFFRANT CUBUR ET SBRVICB
Tant seulement ton amour te demande, Te suppliant que ta beauté commande Au cueur de moy comme à ton serviteur, Quoy que jamais il ne desservit heur Qui procedast d'une grâce si grande.
Croy que ce cueur de te congnoistre amande, Et vouluntiers se rendroit de ta bande, S'il te plaisoit lui faire cest honneur Tant seulement.
Si tu le veulx, metz le soubz ta commande ; Si tu le prens^ las ! je te le recommande Le triste corps : ne le laisse sans cueur. Mais loges y le tien, qui est vainqueur De rhumble serf qui son vouloir te mande Tant seulement.
A UNB DAMB POUR LA LOUBR (1529)
Rondeau où toute aigreur abonde, Va veoir la dooloeur de oe monde :
Telle doulccur t'adoocira.
Et ton aigreur ne l'aigrira.
Trop plus qu'en autre en moy s'est arresté Fascheulx ennuy : car yver et esté N'ay veu que fraulde, hiayne, vice et oppresse Avec chagrin ; et durant ceste presse, Plus mort que vif au monde j'ay esté.
Mais le mien cueur lors de vie absent Commence à vivre et revient à santé, St tout plaisir vers moy prend son adresse Trop plus qu'en autre,
Car maintenant j'apperçoy loyaulté, Je voy à Toeil Amour et féaulté, Je voy vertu, je voy pleine liesse.
Tout cela voy : voyre même en qui est-ce ? C'est en vous seule, où. gist toute beauté Trop plus qu'en autre.
A LA FILLB d'uN PAINCTRB d'oRLBANS BGLLB BNTRE LBS AUTRBS
Au temps passé Apelles, painctre sage, Feit seulement de Venus le visage, Par fiction; mais pour plus hault attaindre, Ton père a faict de Venus, sans rien faindre. Entièrement la £aice et le corsage ;
Car il est painctre, et tu es son ouvrage, Mieulx ressemblant Venus de forme et d'aage Que le tableau qu' Apelles voulut paindre Au temps passé.
Vray est qu'il feit si belle son image. Qu'elle eschauffoit en amour maint courage ; Mais celle là que ton père a sceu taindre Y met le feu, et a dequoy Festaindre.
L'autre n'eut pas un si gros advantage Au temps passé.
DU BAISBR DE S'aMYE (1524)
En la baisant m'a dit : « Amy sans blasme. Ce seul baiser, qui deux bouches embasme. Les arres sont du bien tant espéré. »
Ce mot elle a doulcement proféré, Pensant du tout appaiser ma grand' flame.
Mais le mien cueur adonc plus elle enflame, par son alaine odorant plus que b^sme
392 RONDBADX
Souflloit le feu qu'Amour m'a préparé.
En la baisant.
Bref, mon esprit, sans congnoissance d'ame, Viyoit alors sur la bouche à ma dame, Dont se mouroit le corps énamouré ; Et si la lèvre eust gueres demouré Contre la mienne, elle m'eust succé Tamc En la baisant.
POUR UN QUI BST ALLB LOING DE S'aMVE
Loing de tes yeulx t'amour me vient poursuivre Autant ou plus qu'elle me souloit suivre Auprès de toy ; car tu as (pour tout seur] Si bien gravé dedans moy ta toulceur, Que mieulx graver ne se pourroit en cuivre.
Le corps est loing, plus à toy ne se livre ; Touchant le cueur, ta beauté m'en délivre ; Ainsi je suis (long temps a) sans mon cueur Loing de tes yeulx.
Or l'homme est mort qui n'a son cueur délivre ; Mais endroit moy ne s'en peult mort ensuyvre, Car si tu as le mien plein de langueur, J'ay avec moy le tien plein de vigueur, Lequel autant que le mien me faict vivre Loing de tes yeulx.