‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 2)Chapitre 187 sur 188 · COLIN · texte numérisé non relu

COLIN

Tu me requiers de ce dont j'ay envie : Sus donc, mes vers, chantez chantz douloureux, Puis que la mort a Loyse ravie, Qui tant tenoit noz courtilz vigoureux.

Or sommes nous maintenant malheureux, Plus estonnez de sa mortelle absence Que les aigneaulx à l'heure qu'entour eulx N» trouvent pas la mère qui les pense.

Pleurons, bergers, Nature nous dispense : Pleurons la mère au grand berger d'icy ; Pleurons la mère à Margot d'excellence.

Pleurons la mère à nous autres aussi.

O grand pasteur, que tu as de soucy !

COMPLAINCTES 487

Ne sçay lequel, de toy ou de ta mère, Me rend le plus de tristesse noircy ; Chantez, mes vers, chantez douleur amere.

Lorsque Loyse en sa loge prospère Son beaii mesna^e en bon sens conduisoit, Chacun pasteur, tant fust il riche père, Lieu là dedans pour sa fille eslisoit.

Aucunesfoys Loyse s'advisoit Les faire seoir toutes soubz un grand orme, Et, elle estant au milieu, leur disoit : « Filles, il fault que d'un poinct vous informe.

Ce n'est pas tout qu'avoir plaisante forme, Bordes, troupeaulx, riche père et puissant : Il faut preveoir que vice ne dififorme Par long repos vostre aage fleurissant*

Oysiveté, n'allez point nourrissant, Car elle est pire entre jeunes bergères Qu'entre brebis ce grand loup ravissant %

Qui vient au soir tousjours en ces fougères.

A travailler soyez doncques légères; Que Dieu pardoint au bon homme Roger : Tousjours disoit que chez les mesnageres Oysiveté ne trouvoit à loger. »

Ainsi disoit la mère au grand berger, Et à «on dict travaille ient pastourelles : L'une plantoit herbes en un verger.

L'autre paissoit colombz et tourterelles.

L'autre à l'aiguille ouvroit choses nouvelles, L'autre en après faisoit chappeaulx de fleurs. Or maintenant ne font plus rien les belles, Sinon ruysseaux de larmes et de pleurs.

Gonverty ont leurs danses en douleurs.

Le bleu en brun, le vertgay en tanné.

Et leurs beaulx tainctz en mauvaises couleurs. Chantez, mes vers, chantez dueil ordonné.

Dès que la Mort ce grand coup eut donné. Tous les plaisirs champestres s'assoupirent; Les petis ventz alors n'ont aliéné.

Mais les forts ventz encores en souspirent. Fueilles et fruictz des arbres abbatirent; Le cler soleil chaleur plus ne rendit;

488 COMPLAINCTBS

Du manteau vert les prez se devestirent; Le ciel obscur larmes en respandit.

Le grand pasteur sa musette fendit.

Ne voulant plus que de pleurs se mesler. Dont son trouppeau, qui plaindre Ten tendit. Laissa le paistre et se print à besler.

Et quand Margot ouyt tout révéler.

Son gentil cueur ne fut assez habile Pour garder Toeil de larmes distiller, Ains de ses pleurs en fait bien pleurer mille.

Terre en ce temps devint nue et débile ; Plusieurs ruysseaux tous à sec demeurèrent ; La mer en fut troublée et mal tranquille. Et les daulphins bien jeunes y pleurèrent.

Biches el cerfz estonnez s'arresterent ; Bcstcs de proje et bestes de pasture, Tous animaulx Loyse regrettèrent, Excepté loups de mauvaise nature.

Tant en effect griefve fut la poincture, Et de malheur Tadvanture si pleine, Que le beau lys en print noire taincture. Et les troupeaux en portent noire laine.

Sur Farbre sec s'en complainct Philomene; L'aronde en faict cris piteux et trenchans; La tourterelle en gémit et en meine Semblable dueil, et j'accorde à leurs chants.

C) francs bergers sur franche herbe marchans, Qu'en dictes vous? Quel dueil, quel ennuy est ce De voir sécher la fleur de tous noz champs? Chantez, mes vers, chantez : « Adieu liesse. »

Nymphes et dieux de nuict en grand' destresse La vindrent veoir, et luv dirent : « Helas! Dors tu icy, des bergers la maistresse, Ou si c'est Mort qui t'a mise en ses lacs?

Las ! la couleur (telle comme tu l'as) Nous juge bien que morte tu reposes.

Hal Mort fascheusel onques ne te meslas Que de ravir les excellentes choses!

Tant eust au chef de sagesses encloses, Tant bien sçavoit le clos de France aymer, Tant bien y sceut au lys rendre les roses,

COMPLAItfCTES 489

Tant bien y sceut bonnes herbes semer.

Tant bien sçavoit en seurté confermer Tout le bestail de toute la contrée ; Tant bien sçavoit son parc clorre et fermer, Qu'on n'a point veii les loups y faire entrée.

Tant a de foys sa prudence monstrée Contre le temps obscur et pluvieux, Que France n'a (long temps a) rencontrée Telle bergère, au rapport des plus vieulx. Adieu-, Loyse, adieu en larmes d'yeulx ; Adieu le corps qui la terre décore. »

En ce disant s'en vont nymphes et dieux. Chantez, mes vers, chantez douleur encore. Rien n'est ça bas qui ceste mort ignore : Congnac s'en coingne en sa poictrine blesme; Romorantin la perte remémore ; Anjou faict jou, Angoulesme est de mesme. Amboyse en boyt une amertume extrême; Le Maine en mené un lamentable bruit; La povre Touvre, arrousant Angoulesme, A son pavé de truites tout destruict.

Et sur son eau chantent de jour et nuict Les cignes blancs, dont toute elle est couverte, Pronostiquans en leur chant qui leur nuit, Que Mort par mort leur tient sa porte ouverte.

Que faictes vous en ceste forest verte, Faunes, Sylvains? Je croy que dormez làl Veillez, veillez, pour plorer ceste perte. Ou, si dormez, en dormant songez la.

Songez la Mort, songez le tort qu'elle a : Ne dormez point sans songer la meschante ; Puis au resveil comptez moy tout cela Qu'aurez songé, affin que je le chante.

D'où vient cela qu'on veoit l'herbe séchante Retourner vive alors que l'esté vient, Et la personne au tumbeau tresbuschante. Tant grande soit, jamais plus ne revient?

Haï quand j'ouy l'autrehier (il me souvient) Si fort crier la corneille en un chesne, C'est un grand cas (dy je lors) s'il n'advient / Quel(^ûe meschef bien tost en cestuy règne.

490 C01IPLAINCTB8

Autant m*en dit le corbeau sur un freane; Autant m*en dit Testoille à la grand' queue; Dont je laschay à mes souspîrs la resne, Car tel' douleur ne pense avoir onc eue.

Chantez, mes vers, fresche douleur conceue. Non, taisez vous, c'est assez déploré : £lle est aux champs Slisiens receue, Hors des travaulx de ce monde esploré.

Là où elle est n'y a rien défloré ; Jamais le jour et les plaisirs n'y meurent; Jamais n'y meurt le vert bien coloré, Ne ceulx avec qui là dedans demeurent.

Car toute odeur ambrosienne y fleurent, Et n'ont jamais ne deux ne trois saisons, Mais un printemps, et jamais iJz ne pleurent Perte d'amys, ainsi que nous faisons.

En ces beaulx champs et nayfves maisoDs Loyse vit, sans peur, peine ou mesaise; Et nous ça bas, pleins d'humaines raisons, Sommes marrys (ce semble) de son aise.

Là ne veoit rien qui en rien luy desplaise; Là mange fruict d'inestimable prix ; Là boyt liqueur qui toute soif appaise ; Là congnoistra mille nobles esprits.

Tous animaulx playsans y sont compris, Et mille oyseaulx y font joye immortelle, Entre lesquelz vole par le pourpris Son papegay, qui partit avant elle.

Là elle veoit une lumière telle Que pour la veoir mourir devrions vouloir. Puis qu'elle a donc tant de joye éternelle. Cessez, mes vers, cessez de vous douloir.

Mettez voz montz et pins en nonchaloir, Venez en France, ô Nymphes de Savoye, Pour faire honneur à celle qui valoir Feit par son loz son pays et sa voye.

Savoysienne estoit, bien le sçavoye, Si faictes vous ; venez douques, afQn Qu'avant mourir vostre œil par deçà voye Là où fut mise après heureuse fin.

Portez au bras chascune plein coffin

COMPLAINGTES 491

D^herbes et fleurs du lieu de sa naissance,

Pour les semer dessus son marbre fin,

Le mieulx pourveu dont ayons congnoissance.

Portez rameaulx parvenuz à croissance :

Laurier, lyerre et lys blancs honorez, Romarin vert, roses en abondance.

Jaune soucie et bassinetz dorez,

Passeveloux de pourpre colorez, Layende franche, œilletz de couleur vive, Aubepins blancs, aubepins azurez.

Et toutes fleurs de grand' beauté nayfve.

Ghascune soit d'en porter attentive, Puis sur la tumbe en jectez bien espais, Et n'oubliez force branches d'olive.

Car elle estoit la bergère de paix,

Laquelle sceut dresser accords parfaicts Entre bergers, alors que par le monde Taschoient Tun l'autre à se rendre deffaicts, A coup de goy, de houlette et de funde.

Vien, le dieu Pan, vien plus tost que l'aronde Pars de tes parcs, d'Arcadie desplace, Cesse à chanter de Syringue la blonde, Approche toy et te mets en ma place.

Pour exalter avec meilleure grâce Celle de qui je me suis entremys :

Non (pour certain) que d'en parler me lasse, Mais tu as tort que tu ne la gemys.

Et toy, Thenot, qui à plourer t'es mys En m'escoutant parler de la trèsbonne.

Délivre moy le chalumeau promys, A celle fin qu'en concluant la sonne.

Et que du son rende grâces, et donne Louenge aux dieux des haults montz et des plains. Si haultement que ce val en resonne :

Cessez, mes vers, cessez icy voz plaincts.

THENOT

0 franc pasteur, combien tes vers sont pleins De grand' doulceur et de grand' amertume 1 Le chant me plaist, et mon cueur tu contrains A se douloir plus qu'il n'a de coustume.

49i GOMFLAINCTBS

Quand tout est dict, Melpomené allume Ton stile doulx à tristement chanter ; Oultre il n'est cueur (etfust ce un cueur d'enclume] Que ce propos ne feit bien lamenter.

Parquoy (Colin) sans flater ne Venter, Non seulement le bon flageol mérites, Ains devroit on cbapeau te présenter De vert laurier, pour choses tant bien dictes.

Sus, grans toreaux, et vous, brebis petites. Allez au tect, assez avez brousté ; Puis le soleil tombe en ces bas limites, £t la nuict vient devers l'autre costé.

db iionsibur lb obnbral guillaume prbud'hommb

Unique fils de Preud'homme, dont Tame Ces jours passez soubz la funèbre lame Laissa le corps, escoute un peu comment Celle du mien s'en vint en un moment Bien tost après en mon lict m'apparoistre, Et les secretz qu'elle me feit congnoistre.

« Filz (ce dit elle) en noz champs Ëlisées, N'a pas longtemps, par les droictes brisées . Est devers nous un esprit arrivé, Discret, gentil, amyable et privé, Qui, deschargé de son terrestre corps.

Et plus n'estant de ce monde records, S'en vint trouver au plus beau du pourpris Les immortelz et fleurissans esprits Des renommez vieulx poëLes Galliques, Qui en accords plus divins que angeliques Tout à Tentour des lauriers tousjours verts Ailoient chantans à l'envy maintz beaulx vers.

Luy là venu, ils cessèrent leurs chants : Et il leur dit : « 0 Teslite des champs Elisions, espritz, en vérité, Par dessus tous remplis de deité,

COMPLAINCTBS 493

Je ne suis point esprit de poésie :

Mais je suis tel, qu'amour et £3intasie

J'avois en vous et en vostre vertu,

Estant encor de chair et d'os vestu.

Et délaissant le monde terrien,

Je quictay tout, et si n'apportay rien

Que les beaulx vers de voz célestes veines.

Qui eu mes soingz, mes labeurs et mes peines

Me soulageoient, tout par cueur les disant.

Avec amys ou princes devisant,

Parmy lesquelz alors en toute gloire

De voz haultz noms il estoit faict mémoire.

Or donc, espritz pleins de bonté nayve. Souffrez qu'icy avecques vous je vive.

Puisque vcscu avez au cabinet De ma mémoire. » Adonques Molinet Aux vers fleuris, le grave Ghastellain, Le bien disant en rithme et prose Alain, Les deux Grebans,'au bien resonnant stile, Octavian, à la veine gentile.

Le bon Crétin aux vers équivoque, Ton Jehan le Maire, entre eulx hault colloque, Et moy, ton père, en joye le receusmes, Car quasi tous de luy congnoissance eusmes. « Heureux esprit (ce luy va Crétin dire) Quelle raison plus tost vers nous te tire Que par devers tant d'espritz excellens Qui sont ici, jadis tous opulens, A toy pareilz, et conseilliers royaulx, Desquelz tu fuz, voyre des plus loyaulx ? » Il luy respond : « 0 ame débonnaire, Penser me fais au labeur ordinaire Que j'eus au monde ; et, parmy eux estant, J'y penserois encores tant et tant, Que le record de ces solicitudes Me priveroit de grans béatitudes Qui sont céans. Je cherche les délices Qui aux espritz sont duysans et propices : Je cherche joye et repos et sçavoir :

Où les peult on mieulx qu'entre vous avoir ? Or soit ma joye en ce poinct accomplie,

494 COMFLAlrtCTSS

Et par 8Uâ tout, Crétin, je te supplie

De me monstrer en ces beaulx champs floris

Nostre Ennius Guillaume de Loris,

Qui du romant acquit si grand renom.

Duquel aussi nous deux portons le nom»

Dont mieulx je Fayme. » Adonc Crétin le mené

Par un sentier odorant et amené,

Au bout duquel soubz un rosier plaisant

Peult Teoir de loing Loris encor élisant

Tout à part soy ses regretz et clameurs

Après sa Rose. O puissance d'amours I

Là parvenus, Crétin, qui le plainct fort,

Luy dit : « Loris, Amour te doint conlbrt!

Laisse tes plainctz : Toicy une noble ame,

Qui, évitant d'ignorance le blasme,

Fut en son temps le copieux registre

Des beaulx escriptz que jadis sçeurent tistre

Les bons facteurs du gallique hemispere.

Desquels tu es le bon ancien père.

Si eusses veu coomient, sans peine prendre. En sa mémoire il les sçavoit comprendre, Puis de quel* grâce, et avec quel plaisir Les recitoit en lieu, temps et loisir, Non moins aymé eusses le reciteur Que Tœuvre mesme ou le compositeur.

C*est le plaisir où il se delectoit Quand du Roy Franc servant fidèle estoit. Et gênerai des argenteuses sommes Là où du Nord prindrent le nom les hommes.

C'est le second de qui les mains loyalles Seules ont eu des finances royalles Gouvernement. Or les a il laissées Mieulx qu'avant luy en ordre bon dressées, Et au sortir du corps, ja d'aage plein, Cler, pur et net, s'en vint en ce beau plain Chercher repos en la troupe immortelle De nous, qui tous luy devons amour telle Que luy à nous. — Au nom du Tout Puissant Bien venu soit l'Esprit resplendissant, Respond Loris; d'un nom sommes tous trois; Pour la momifie encor un j'en vouldrois

COMPLAINCTES 495

Avecques nous. » De sa bouche à grand* peine Fut hors ce mot, qu'ilz veirent en la plaine Venir plus cler que nul ruby ballay Li^esprit du preux Guillaume du Bellay, Tant travaillé des guerres piedmontoises, Qu'à peine eust sceu encor aller deux toises ; Si se vint mettre avec eulx à repos, Larmes laissant à souldars et supposts, Laissant en France et en Piedmont ennuy, Mais non laissant homme semblable à luy.

Bien tost après, allans d^accord tous quatre Par les préaux tousjours herbuz s'esbatre, Du mesme nom deux Espritz rencontrèrent : L'un Bissipat, que neuf sœurs allecterent ; L'autre Budé, qui la palme conquit Sur les sçavans du siècle où il vesquit. Bien heureuse est, ô Clément, ta naissance, Qui de luy euz privée congnoissance.

Au demeurant, nostre Gaulle, ainsi comme Nous a compté TEsprit du grand Preud'homme, De maint poëte ores est décorée :

Mais entre tous de trois moult honorée , Dont tu es Tun, Sainct Gelais angelique, Et Heroet, à la plume héroïque.

Maulgré le temps vo& espritz dureront Tant que françoys les hommes parleront.

Ainsi le dit Tame de frais venue, A qui sans fin est la troupe tenue De Pamasus, veu qu'en mortelle vie Aymée l'a, et en l'autre suyvie.

. Poètes, donc, qui en terre vivez.

Le loz, le bruit de Preud'homme escrivez En chascun genre et espèce de mètre ; En escrivans, n'oubliez pas à mettre Qu'au riche estât où il se conduisoit.

Autant sur tous sa vertu reluysoit Gomme Aurora est luysante et décore Sur toute estoille, ou Phebus sur Aurore.

Aurore adonc à la face vermeille Sortit du ciel, et sur ce je m'esveille. La plume prins, me meis à rithmoyer

4P6 COHPLAINCTBS

Ma yision, affin de Fenyoyer

A toy, du vray Preud*homme filz unique.

Reçoy la donc : je la te communique

Comme au plus proche, espérant que ce Val,

Plus grand d'esprit qu^en armes Perceval,

Et dont ta sœur à bon jour fut pourveue.

Aura rhonneur de la seconde yeue.

Et si mes vers te plaisent (comme pense),

De toy ne veulx, pour toute recompense.

Fors qu'en vertus sois ton père ensuyyant.

Si qu'on le voye encor en toy vivant.

FIN nn PREMIER VOLrME

Page 1