DIALOGUE DE DEUX AMOUREUX 2B
Compte moy quMlz sont devenuz.
Se faict il plus rien de nouveau ?
LE SECOND
Si faict : mais j'en ay le cerveau Si rompu et si altéré.
Qu'en effect j'ay délibéré De ne m'y rompre plus la teste.
LE PREMIER
Pourquoy cela?
LE SECOND
Que tu es beste I Ne sçais tu pas bien qu'il y a Plus d'un an qu'Amour me lya Dedans les prisons de In'amye ?
LE PREMIER
Est ce encor' de Barthelemye La blondelette ?
LE SECOND
Et qui donc ?
Ne sçais tu pas que je n'euz onc ^
D'elle plaisir nj un seul bien?
LE PREMIER. A
Nenny vrayement, je n'en sçay rieù :
Mais si tu m'en eusses parlé, Ton affaire en fust mieux allé. ' Groy moy, que de tenir les choses D'amours si couvertes et closes, Il n'en vient que peine et regret. Vray est qu'il fault eslre secret, Et seroit l'homme bien coquart Qui vouldroit appeller un quart ; Mais en effect il faiilt un tiers. , '* ' Demande à tous, ces vieilz routiers, Qui ont esté vrays amoureux.
LE SECOND
Si est un tiers bien dangereux, S'il n'est amy Dieu sçait c(m]ibien.
tk DIALOGUE
LB PREMIER
Hé! mon amy, choisy ]e bien.
Et quand tu Tauras bien choisy,
Si ton cueur se trouve saisy
De quelque ennuyeuse tristesse,
Ou bien d'une grande liesse,
A Tamy tu deschargeras;
Sçais tu comment t'allégeras?
Tout ainsi, par le sang sainct George,
Comme si tu rendois ta gorge
Le jour d'un caresme prenant.
LE SECOND
Il fault donc mieulx dès maintenant Que je t'en compte tout du long :
N'est ce pas bien'dict?
LE PREMIER
Or là donc.
Mais pour ce que je suis des vieux En cas d'amours, il vauldra mieulx Que les demandes je te face, Combien, de qui, en quelle place, Des refuz, des parolles franches.
Des circonstances, et des branches Et des rameaux : car les ay tous Aprins de mes compaignons doulx.
Allant avec eulx à la messe.
Or vien ça, compte moy, quand est ce Que premièrement tu l'aymois ?
LE SECOND
Il y a plus de seize moys, Voyre vingt, sans avoir jouy.
LE PREMIER
L^aymes tu encores?
LE SECOND
Ouy.
LE PREMIER
Tu es un fol. Or, de par Dieu, Comment doy je dire? en quel lieu
Fut premier ta pensée esprise De son amour?
LB SBCOND.
En une église ; Là commençay mes passions.
LB PREMIBR.
Voyla de mes dévotions 1 Et quel jour fut ce?
LB SECOND
Par sainct Jacques, Ce fut le propre jour de Pasques (A bon jour bon œuvre.)
LE PREMIER
Et comment?
Tu venois lors tout freschement De confesse, et de recevoir
LB SECOND
Il est vray, mais tu dois sçavoir
Que tousjours à ces grans journées
Xes femmes sont mieulx attournées
Qu'aux autres jours; et cela tente.
O mon Dieu I qu'elle estoit contente
De sa personne ce jour là 1
Avecques la grâce qu'elle a,
Elle vous avoit un corset '
D'un fin bleu, lassé d'un lasset
Janine qu'elle avait faict exprès.
Elle vous avoit puis après
Mancherons d'escarlatte verte.
Robbe de pers lai^e et ouverte
( J'entens à l'endroict des te tins],
Chausses noires, petis patins,
Linge blanc, ceincture houppée,
Le chapperon faict en poupée,
Les cheveulx en paâsefilon,
Et l'œil gay en esmerillon ;
Soupple et droicte comme ime gaulle ;
En eâect, sainct Françoys de Paule,
Et le plus sainct Italien
Eust esté prins en son lien, S*à la veoir se fut amusé.
LB PRBMIBR.
Je te tiens donc pour excusé.
Pour ce jour là, que fuz tu?
LE SECOND
Pria.
LE PREMIER
Quel visage euz tu d'elle?
LE SECOND
Gris.
LE PREMIER
Ne te rit elle jamais ?
LE SECOND
Point.
LE PREMIER
Que veulx tu estre à elle ?
LE SECOND
Joinct.
LE PREMIER
Par mariage, ou autrement?
Lequel veulx tu?
LE SECOND
Par mon serment, Tous deux sont bons, et si ne sçay :
Je Faymeroys mieux à Tessay, Avant qu'entrer en mariage.
LE PREMIER
Touche là, tu as bon courage.
Et si n*es point trop desgousté.
Tu l'auras, et d'autre costé On m'a dict qu'elle. est amyable Gomme un mouton.
LE SECOND
Elle est le diable ?
C'est par sa teste que j'endure >
Elle est, par le corps bieu, plus dure Que n'est le pommeau d'uue dague.
LE PREMIER
C'est signe qu'elle est bonne bague, Compaignon.
LB SECOND
Voycy un mocqueur.
J'entens dure parmy le cueur :
Car quand au corps, n'y touche mye , Dès que je l'appelle m'amye :
« Vostre amye n'est pas si noire, »
Faict elle. Vous ne sçauriez croire Comme elle est prompte à me desdire Du tout.
LE PREMIER
Ainsi ?
LE SECOND
Laisse moy dire.
Si tost, que je la veux toucher, Ou seulement m'en approcher.
C'est peine, je n'ay nul crédit:
Et sçais tu bien qu'elle me dit?
« Un fascheux et vous c'est tout un : Vous estes le plus importun Que jamais je vy. » En effect J'en vouldrois estre ja deffaict, Et m'en croy.
LE PREMIER
Que tu es belistre 1 Et n'as tu pas ton franc arbitre Pour sortir d'où tu es entré f
LE SECOND
Arbitre ? c'est bien arbitré 1
Je le veulx bien, mais je ne puis.
Bien un an l'ay laissée^ et puis
J'ay parlé aux ^Egyptiennes
Et aux sorcières anciennes
D'y chercher jusque au dernier poinct
Le moyen de ne Taymer point :
Mais je ne m^en puis descoifèr.
Je pense que c'est un enfer Dont jamais je ne sortiray.
LB PRBMIBR.
Par mon ame, je te diray :
Puis qu*il n'est pas en ta puissance De la laisser, sa jouyssance Te seroit une grand' recepte.
LB SECOND
Sa jouyssance? je Taccepte :
Amenez lamoy..
LB PRBMIBR.
Non : attens.
Mais à fin que ne perdons temps, r4ompte moy cy par les menaz Les moyens que tu as tenuz Pour parvenir à ton affaire :
LB SBGOND.
J'ay faict tout ce qu'on sçauroit faire : J'ay souspîré, j'ay faict des criz, J'ay envoyé de beaux escriptz, J'ay dansé et ay faict gambades, Je luy ay tant donné d'œillades, Que mes yeulx en sont tous lassez.
LB rRBMIBR.
Encores n'est ce pas assez.
, LB SBCOND.
J'ay chanté, le diable m'emporte, Des nuicts cent foys devant sa porle.
Dont n'en veux prendre qu^à tesmoings Trois potz à pisser, pour le moins.
Que sur ma teste on a cassez.
LB PRBMIBR.
Encores n'est ce pas assez.
LB SECOND
Quand elle venoit au monstier, Je Tattendois au benoistier Pour luy donner de Teau beniste :
Mais elle s'enfuyoit plus viste Que lièvres quand ilz sont chassez.
LE PREMIER
Encores n^est ce pas assez.
LE SECOND
Je luy ay dict qu'elle estoit belle, J'ay baisé la paix après elle; Je luy ay donné fruictz nouveaux Acheptez en la place aux Veaux, Disant que c'estoit de mon creu ; Je ne sçay si elle Ta creu ; Et puis tant de bouquetz et roses ; .
Brief, elle a mis toutes ces choses Au ranc des péchez effacez.
LE PREMIER
Encores n'est ce pas assez. Il falloit estre diligent De luy donner.
LE SECOND
Quoy?
LE PREMIER
De Targent, Quelque chaîne d'or bien pesante, Quelque esmeraude bien luy santé, Quelques patenostres de prix :
Tout soudain cela seroit pris, Et en le prenant eP s'oblige.
LE SECOND
EP n'en prendroit jamais, te dy je, Car c'est une femme d'honneur.
LE PREMIER
Mais tu es un maulvais donneur.
Je le voy tresbien.
I,B SBGOND.
Non suis point :
Mais croy qu'elle n'en prendroit point, En y eust il plein trois barilz.
LB PRBMIBR.
Mon amy , elle est de Paris ; Ne te y fie, car c'est un lieu Le plus gluant.
LB SECOND
Par le corps bieu, Tu me comptes de grans matières,
LB PRBMIBR.
Quand les petites vilotieres Trouvent quelque hardy amant Qui vueille mettre un dyamant Devant leurs yeulx pians et vers, Coac I elles tombent à l'envers.
Tu ris ! mauldit soit il qui erre !
C'est la grand' vertu de la pierre Qui esblouit ainsi les yeux.
Telz dons, telz presens servent mieux Que beauté, sçavoir ne prières :
Hz endorment les chamberieres ; Hz ouvrent les portes fermées.
Gomme s'elles estoient charmées; Hz font aveugles ceux qui voyent, Et taire les chiens qui aboyent.
Ne me crois tu pas?
LB SBCOND.
Si fais, si.
Mais de la tienne. Dieu mercy, Gompaignon, tu ne m'en dy rien.
LB PRBMIBR.
Et que veulx tu? El' m'ayme bien; Je n'ay que faire de m'en plaindre,
LB SBGOND.
Il est vray : mais si peut on faindre Aucunesfoys une amytié
DE DEUX AMOUAEUX 3i
Qui n^est pas si grandMa moytié Gomme on la demonstre par signes.
LE PREmBR.
Ouy bien, quant aux femmes fines : Mais la mienne en si grand'jeunesse Ne sçauroit avoir grand' finesse ; Ce n'est qu'un enfant.
LE SECOND
De quel aage ?
LE PREMIER
De quatorze ans.
LE SECOND
Ho 1 voyla rage ; Elle commence de bonne heure.
LE PREMIER
Tant mieulx I elle en sera plus seure, Car avec le temps on s'affine.
LE SECOND
Ouy, elle «n sera plus fine ; N'est-ce pas cela ?
LE PREMIER
Que d'esmoy I Entens que son amour en moy Groistra toujours avec les ans.
LE SECOND
Ne feisons pas tant des plaisans :
Par tout il y a decevance.
Dequoy la congnois tu ?
LE PREMIER
D'enfance.
D'enfance tout premièrement La voyois ordinairement, Car nous estions prochains voisins ; L'esté luy donnois des raisins, Des pommes, des prunes, des poires, Des pois vertz, des cerises noires.
Du pain besneist, du pain d'espice,
3â DIALOGUE
Des eschauldez, de.la reclisse.
De bon succre et de la dragée.
Et quand elle fut plus aagéê, .
Je luj donnois de beaulx bouquetz, Un taz de petis affîquetz Qui n^estoîent pas de grand** valeur ; Quelque ceincture de couleur Au temps que le Landit yenoit.
Encor de moy rien ne prenoit Que devant sa mère ou son père, Disant que c'estoit vitupère De prendre rien sans congé d'eulx '; D^huj à un bon an, ou à deux, Luy donneray et corps et biens, Pour les mesler avec les siens Et à son gré en disposer.
LB SBGOND.
Tu Faymes donc pour Tespouser ?
LB PREMIER
Ouy, car je sçay seurement Que ceux qui ayment autrement Sont vouluntiers tous marmiteux :
Uun est fasché, Tautre est piteux, L^un brusle et ard, l'autre est transy ; Qu'ay je que faire d'estre ainsi ?
Ainsi comme j'ayme m'amye, Cinq, six, sept heures et demye L'entretiendray, voyre dix ans.
Sans avoir paour des medisans, Et sans danger de ma personne.
LB SECOND
Corps bieu, ta raison est tresbonne :
Car d'une bonne intention Ne vient doubte ne peission.
Mais, compaignon, je te demande Quelle est la matière plus grande Qu'elle t'a offerte desja ?
LE PREMIER
Ma foy, je ne menliray ja,
Je n'ose toucher son teton ; Mais je la prens par le menton, Et tout premièrement la baise.
LB SECOND
Ventre sain et gris! que tu es aise, Gompaignon d'amours.
LB PRBMIBR.
Par ce corps, Quand il fault que j^aille dehors, Si tost qu'elle en est advertie, Et que c*est loing, ma départie La faict pleurer comme un oignon.
LB SBGOND.
Je puisse mourir, compaignon.
Je croy que tu es plus heureux Cent foys que tu n'es amoureux.
0 le grand aise en quoy tu vis 1 Mais pourquoy est-ce, à ton advis.
Que le mienne m'est si estrange.
Et qu'elle prise moins que fange Ma peine et moy et mon pourchas?
LB PRBMIBB.
C'est signe que tu ne couchas Encores jamais avec elle.
LB SECOND
Corps bieul tu me la bailles belle!
J'en devinerois bien autant.
Or si poursuyvray je pourtant La chasse que j'ay entreprinse :
Car tant plus on tarde à la prinse, Tant plus doulx en est le repos.
LB PRBMIBR.
Une chanson avec propos
N'auroit point trop maulvaise grâce ;
Disons la.
LB SECOND
La dirons nous grasse De mesme le jour?
LE PBBMIBR.
Rien quelconques : ^
Honneur par tout. Commençons doncques.
LE SECOND
Languir me fais^ content désir.
LE PîlEMIER.
A telles ne prens point plaisir; Elles tentent trop leurs clamours.
LE SECOND
Disonc doncques : Puis qu'en amours; Tu la dis assez vouluntiers.
LE PREMIER
Il est vray , mais il fault un tiers, Car elle est composée à trois.