D*UN PASTOUREAU CHRESTIEN
Ils decevoient, qui m'estoit un grdnd dueil ?
Trop plus souvent que je n'eusse voulu,
J'ay veu comment ton sainct temple ont poilu.
Alors disois bassement à par moy :
« Pan, mon grand dieu, veoit bien ce desarroy» Et de là hault il recorde et contemple Ce que ces gens vont faisant en son temple ; Mais queiquesfois (disois je) il adviendra Que de leurs faicts meschans luy souviendra. Lors on verra que son bras grand et fort Sur ces pasteurs monstrera son effort. »
Mais toutefois, dont je me donne esmoy. Ce temps pendant (tu Tas mieux veu que moy, Et toy tout seul es valable tesmoing), De leurs troupeaux ne prennent meilleur soing, Ains, comme on voit, par chacun jour empirent Et contre toy detractent et conspirent.
En lieu d'appaist et bonne nourriture, Hz vont donnant esventée pasture A leurs troupeaux ; et, dont croist mon chagrin. Leur vont donnant la paille pour le grain. Dont le troupeau, de soy gras et alaigre. Par tel appaist devient chetif et maigre.
Las I qui seroit le berger qui pourroit Se contenir, quand telz cas il verroit ? Seroit il pas à toy trop inlidelle.
Voyant tels cas, s'il n'en faisoit querelle ? Seroit il pas à toy traistre et parjure. S'il ne blasmoit le forfait et injure Que vont faisant contre toy et les tiens Ces faux pasteurs, en ces parcs terriens ? Car de Fennuy qu'au maistre l'on procure, Le bon servant la pluspart en endure.
Pastres je voy lesquels grand dueil en font. Et en soupirs leur povre cueur en fond ; Voy mes compaings, lesquels ont de coustume Faire gmns plaints de pareille amertume; Voy pastoureaux ensemble ramassez, Pour pareils cas bannis et deschassez De leurs rampars, de leurs cloz et logettes Par ces pasteurs, plus cruels que les Gethes.
92 LA COMPLAINCTB
Et est ce pas, ô Pan, fureur terrible De n'estre point aux 'pastoureaux loisible Chanter de toy et de ton divin nom, Pour par nos champs accroistre Ion renom ? Ne sont ce pas deffenses trop estranges De prohiber annoncer tes louanges Parmy les champs, ou en temple sacré, Comme je sçay que bien te vient à gré ? Las 1 tant ont tait ces pasteurs par leurs loix. Que maintenant on n'entend une voix, Qui de ton loz ose parler et bruire ; Car tels pasteurs soudain fairoient détruire Et mettre à mort cil qui entreprendre! t Parler de toy, et mal luy en prendroit..
A ce propos ma musette pendue Est à un croc inutile rendue ; Musette dy, laquelle au moindre son Soulois jadis dresser une chanson, Que je sonnois d'un si ardent courage, Qu'à ce hault son ceux de nostre village Sailloient plus dru, plus legier et plus viste Que ne fait pas le lièvre de son giste, Quand par veneurs et courantes levrieres Est poursuivy en ces larges bruyères.
Et au rondeau auquel pastres dansoient, Sans y viser promptement se lançoient.
Et sçais tu bien, ô Pan, leur promptitude Vient d'un bon cueur, et de fervente estude Qu'ils ont en eux pour tousjours t'honorer, Et avec moy ton saine t nom décorer.
Mais maintenant nos harpes et musettes.
Nos ûageollets et douces espinettes Sont à repos, et plus n'y a celuy D'entre bergiers, qui osast aujourd'huy Une chanson sur la harpe sonner.
Et en ton loz la musette entonner.
O puissant Pan, de ton hault lieu regarde Ces cas piteux, et à venir ne tarde Donner secours à tes simples brebis Et tes troupeaux erraus par les herbis De ces bas lieux, qui sans cesse t'invoquent,
d'un pastoureau chrestien 93
Et à pitié et mercy te provoquent.
Si tu eutens par grâce singulière Mon oraison et treshumble prière, Que je te fais, ô Pan; je te promets Que ce bienfaict n'oublleray jamais, Ains mes compaings de ce j'avertiray, Et ce grand bien par tout je publieray.
Pastres alors de chacune contrée Feront entre eux une gaye assemblée, Pour ce grand bien et heureuse nouvelle Qui leur repos et aise renouvelle ; D'autre costé, gracieuses bergieres A te louer se montreront legieres, Et iqai plus est) gras beufz en brameront. Et par plaisir brebis en besleront ; Oyseaux du ciel de differens plumages Te rendront loz en leurs beaux chantz ramages.
Et quant à moy, qui de ce te requiers. Je te promets n'estre point des derniers A te louer, ains soudain ma musette Je reprendray, en quoy tant me délecte ; Car me priver de la sienne armonie Ce m'est oster le seul bien de ma vie.
Est ce mal faict, puisque le bruit et son Qui d'elle part ne rend autre chanson Fors que de toy, et sonner ne s'amuse Sinon tes loz ma tendre cornemuse ?
Mon flageolet, à un chesne pendu.
Sera aussi promptement despendu, Puis d'iceluy par mesure de doigts Je jetteray un haut son par les bois, Au bruit duquel Nayades et Napliées Délaisseront leurs sources estouppées ; . Pastres aussi viendront ce son ouyr, Pour avec moy pleinement s'esjbuyr.
Alors, ô Pan, le moindre et plus bas son Que je rendray vaudra une chanson Faicte à ton loz, que te presenteray, Et d'un grand cœur au temple chanteray.
Or sus, esprit : temps est que donnes cesse A ta douleur et fascheuse tristesse ;