‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 2)Chapitre 48 sur 188 · D^UN PASTOUREAU GHRE8TIEN · texte numérisé non relu

D^UN PASTOUREAU GHRE8TIEN

Et du petit bergeret qu'elle alaicte.

0 Pan, grand dieu, j'ay solide mémoire

Que quand nous deux voulions manger ou boire,

Ou que la nuit estendoit son manteau

Dessus Phebus, qui rend Pair cler et beau,

Je Tenseignois, et toute sa mesgnie.

Disant ainsi : « O chère compaignie,

Exaltons Pan, qui par vertu divine

Par tous les lieux de ce monde domine,

Et lequel fait par ses divines grâces

Que nous ayons en tous temps brebis grasses ;

Lequel de nous a toujours un tel soing.

Que de nos parez tout danger met au loin. »

Puis, par souhait à Mari on disois :

« Pleust or à Pan 'que mon fils de six moys, Ton bergeret que tu vas nourrissant, Pust pour porter la musette puissant !

Certes, en luy tel labeur je prendrois, Que bon joueur de fleutes le rendrois, Ou de haultbois et musette rustique.

Pour au greuid Pan faire loz et cantique. »

Voylà, ô Pan, mon unique désir, Que je faisois en mes parcs à loysir ; Voylà Tesbat où plaisir je prenois, Quand à repos avec elle j'estois Dedans le cloz, ô Pan, que m'as preste Pour habiter en hiver en esté.

Mais maintenant la chance est bien tournée, Car j'ay laissé Marion esplorée Dedans son parc, où Thumble pastourelle Fait (J'en suis seur) lamentable querelle. J'ay délaissé par les herbeux pas lis Beufiz et brebis et leurs aigneaax petis ; J'ay délaissé par les champs, davantage, Mes douze beufz servans au labourage.

Or de ces cas, dont ton bergier petit Ores t'a fait le sommaire récit.

N'en y a un» à parler court et brief. Qui luy soit plus intolérable et grief Que veoir à l'œil le trespiteux massacre Que faux pasteurs font en ton temple sacre ;

90 LA COMPLAINCTB

De veoir aussi les actes inhumains

Que chacun jour commettent de leurs mains

En iceluy, n'ayans aucun esgard

A toy, ô Pan, qui jettes ton regard

Sus tous mortelz, et en toute saison

Regardes tout de ta haulte maison.

Las! quantesfois j'ay veu de mes deux yeulx. De ces pasteurs les faits séditieux !

Las ! quantesfois soubs saincte couverture, Aux aignelets ont faict tort et injure. O quantesfois de ma loge petite J'ay regardé leur cruauté mauldicte, Et quantesfois sous moyen feinct et beau Je les ay veu saccager le troupeau.

Duquel, ô Pan, feignent le soing avoir ! Mais leur semblant ne tend qu^à décevoir.

Ce sont renards qui sous simples habits Vont dévorant les plus tendres brebis.

Ce sont des loups qui les troupeaux séduisent Du droict chemin, et à mal les induisent ; Ce sont voleurs qui dans le toict champestre Ne sont entrez sinon par la fenestre, Dont sus troupeaux par moyens tresiniques Vont exerçant leurs damnables pratiques.

Certes, s'il faut icy ramentevoir La moindre part des cas que j'ay peu veoir. J'en pourrois tant ores narrer et dire. Qu'un jour entier ne pourroit pas suffire A les compter ; puis ma voix rauque et casse Empescheroit que bien ne les contasse.

Mais si ne puis je, ô vray Pan, mon seul dieu,. Me contenir que ne die en ce lieu, Et que ma voix ne recite et prononce Ce dont l'esprit me vient £adre semonce. Ay je pas veu les manières perverses De ces pasteurs, et trafiques diverses ? Ay je pas veu par plus de cents journées Leurs tons malins et damnables menées ? Ay je pas veu, estant au verd bosquet, Leur dangereux et frauduleux caquet, Dont les troupeaux à pleine venue d'oeil

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