PREMIERE FILLE DE FRANCE
Celluy matin que d'habit nuptial
Le roy d'Escosse ornoit sa beauté blonde,
Pour espouser du sceptre lilial
La fille aisnée, où tant de grâce abonde, Vous eussiez veu des peuples un grand monde Qui de sa chambre au sortir l'atlendoient, Et çà et là, mille autres à la ronde. Qui à la file avec eulx se rendoient.
Tandis les mains des nobles gracieuses De pied en cap richement font vestu ; Son corps luysoit de pierres précieuses. Moins toutesfoys que son cueur de vertu ; De musq d'eslite avec ambre batu Perfumé ont son vestement propice ; Puis luy ont ceint son fort glaive poinctu, Dont il sçait faire et la guerre et justice.
Ainsi en poinct de sa chambre départ Pour s'en aller rencontrer Magdalaine.
De beauté d'homme avoit plus grande part Que le Troyen qui fut espris d'Helaine, Si qu'au sortir sa beauté souveraine Les regardans rejouyt tout ainsi Que le soleil, quand à l'aulbe seraine Sort d'Orient pour se monstrer icy.
Vien, Prince, vien : la fille au Roy de France Veult estre tienne, et ton amour poursuyt ; Pour toy s'est mise en royalle ordonnance ; Au temple va; grand' noblesse la suyt; Maint dyamant sur la teste reluyt De la brunette, et ainsi attournéc.
Son tainct pour vray semble une clere nuyct, -Quand elle est bien d'estoilles couronnée.
Brunette elle est; mais pourtant elle est belle. Et te peult suyvre en tous lieux où iras En chaste amour. Danger fier et rebelle N'y a que veoir. D'elle tu jouyras; Mais, s'il te plaist, demain tu nous diras Lequel des deux t'a le plus gref esté, Ou la longueur du jour que desiras, Ou de la nuict la grande breveté.
La fille donc du plus grand roy du monde Elle est à toy. L'Eternel tout puissant, Avant le ciel, avant la terre et l'onde, Te destina d'elle estre jouyssant, Affm que d'elle et de toy soit yssant Immortel neud d'amitié indicible Entre le sceptre escossoys fleurissant Et le françoys, par autres invincible.
Fille de roy, mes propos addresser A toi je veulx ; escoutes moydonc ores : Je t'adverty qu'il te convient laisser Frères et sœurs, pore et pays encores, Pour suyvre cil que celluy Dieu qu'adores Par sa parolle a joinct avecques toy, Te commandant que Taymes et l'honores ; Tu le sçay bien, mais je le ramentoy.
Or suy le donc : jà te sont préparez Cent mil honneurs là où fault que tu voyses D'Escosse sont tous ennuys séparez, Trompes, clorons y meinent doulces noyses ; Mesmes là bas les nymphes escossoyses Avec grand' joye attendent ton venir, Et vont disans qu'elles seront françoyses. Pour le grand bien qui leur doit advenir.
Va doncques : non, ne nous vueilles priver Encor' si tost de ta noble présence ; Altens un peu, laisse passer l'yver, Car assez tost sentirons ton absence.
Vent contre vent se bat par insolence, Printemps viendra, qui les fera ranger:
Lors passeras la mer sans violence.
Et ne craindrons que tu soys en danger.
Et si verras des Dieux de mainte forme, Comme Egeon monté sur la balaine ; Doris y est, Protheus s'y transforme, Triton sa trompe y sonne à forte alaine. A fons de l'eau sont ores sur l'areine ; Mais si attens le printemps ou l'esté,
Tous sortiront hors de la mer seraine Pour saluer ta haulte majesté.
Sur le beau temps ainsi tu partiras,
Et en ton lieu regretz demoureront,
Adieu dirons, adieu tu nous diras,
Dont tes doulx yeulx sur l'heure pleureront :
Mais en chemin ces larmes sécheront
Au nouveau feu d'amour bien establie ;
Noz cueurs pourtant point ne s'en fascheront,
Pourveu que point le tien ne nous oublie.
Si prions Dieu, noble royne d"Escosse, Qu'au temps nouveau vienne un nouveau danger : C'est qu'il te faille icy demourer grosse, Pour si à coup de nous ne t'estranger. A ce propos bien te dois alléger, Car pour parens qu'icy tu abandonnes Enfiins auras, enfans (pour abréger] Qui porteront et sceptres et couronnes.