DE TROIS COULEURS, GRIS, TANNÉ ET NOIR
Gris, tanné, noir, porte la fleur des fleurs * Pour sa livrée, avec regretz et pleurs. Pleurs et regretz en son cueur elle enferme, Mais les couleurs dont ses vestementz ferme Sans dire mot exposent ses douleurs.
Car le noir dit la fermeté des cueurs, Gris le travail, et tanné les langueurs ; Par ainsi c'est langueur en travail terme, Gris, tanné, noir.
J'ay ce fort mal par elle et ses valeurs, Et en souff'rant ne crains aucuns malheurs, Car sa bonté de mieulx avoir m'aff'erme ; Ce nonobstant, en attendant le terme, Me fauU porter ces trois tristes couleurs, Gris, tanné, noir.
X L 1 V d'un soy deffiant de sa dame
(lo2b)
Plus qu'en autre lieu de la ronde Mon cueur vole comme Taronde Vers toy, en prières et dictz; Mais si asprement Tescondis, Que noyer le fais en clair unde.
Dont ne puis croire, ou Ton me tonde, Que ton cueur à m'aymer se fonde.
Quand tous biens m'y sont interdictz Plus qu'en autre lieu.
Car il n'y a princesse au monde Qui m'aymast cVamour si profonde Comme celle que tu me dis, Qui ne m'ouvrist le paradis De jouyssance, où grâce abonde Plus qu'en autre lieu.
DE GELUY QUI NE PENSE QU'eN s'aMYE
Toutes les nuiclz je ne pense qu'en celle Qui a le corps plus gent qu'une pucelle De quatorze ans, sur le poinct d'enrager, Et au dedans un cueur, pour abréger, Autant joyeux qu'eut oncques damoyselle,
Elle a beau tainct, un parler de bon zelle Et le tetin rond comme une groizelle : N'ay je donc pas bien cause de songer Toutes les nuictz?
Touchant son cueur, je l'ay en ma cordellc. Et son mary n'a sinon le corps d'elle ; Mais toutestbys, quand il vouldra changer, Prenne le cueur, et, pour le soulager, J'auray pour moy le gent corps de la belle Toutes les nuictz.
DE GELUY QUI ENTRA DE NUICT CHEZ S'aMYE
De nuict et jour fault estre adventurcux Qui d'amours veult avoir biens plantureux. Quant est de moy, je n'euz onc craincte d'ame, Fors seulement, en entrant chez ma dame, D'estre apperceu des langars dangereux.
Un soir bien tard me feirent si paoureux Qu'advis m'estoit qu'il estoit jour pour eulx ; Mais si entray je, et n'en vint jamais blasme De nuict et jour.
Lanuictje prins d'elle un fruict savoureux, Au poincl du jour vey son corps amoureux, Eutre deux draps plus odoraus que basme. Mon œil adonc, qui de plaisir se pasme. Dit à mes bras : « Vous estes bien heureux De nuict et jour. »