DEFLORATION DE MESSIRE FLORIMOND ROBERTET
Jadis ma plume on veit son vol esLendre Au gré d'Amour, et d'un bas style et tendre Distiller dictz que soulois mettre en chant ; Mais un regret de tous costez tranchant Luy faict laisser ceste doulce coustume, Pour la tremper en encre d'amertume.
Ainsi le fault, et quand ne le fauldroit, Mon cueur, helas ! encores le vouldroit : Et quand mon cueur ne le vouldroit encores, Oultre son vueil contrainct y seroit ores Par l'aiguillon d'une mort qui le poinct. Que dy je, mort! D'une mort n'est ce poinct. Ains d'une amour : car quand chascun mourroit, Sans vraye amour plaindre on ne le pourroit ; Mais quajid la Mort a faict son maléfice, Amour adonc use de son office, Faisant porter aux vrays amys le dueil, Non point un dueil de faiuctes larmes d'œii Non point un dueil de drap i^oir annuel. Mais un dueil tainct d'eunuy perpétuel ; Non point un dueil qui dehors apparoist, Mais qui au cueur sans apparence croist.
Voylà le dueil qui a vaincu ma joye : C'est ce qui faict que toute rien que j'oye Me sonne ennuy: c'est ce qui me procure Que couleur blanche à Toeil me soit obscure, Et que jour clair me semble noire nuict. De lel' façon que ce qui tant me nuit Corrompt du t-out le nayf de ma Muse,
COUPLAI NCTES
Lequel de soy ue veult que je m'amuse A composer en triste tragédie; Mais maintenant force m'est que je die Chanson mortelle en stile plein d'esmoy, Veu qu'autre cas ne peult sortir de moy.
De mon cueur donc l'intention totale Vous comptera une chose fatale, Que je trouvay d'adventure mal seine, En m'en venant de LoA're droict à Seine, Dessus Tourfou. Touribu jadis estoit Un petit boys, où la Mort commettoit Mcurdres bien grans sur ceulx qui chemin tel Youloient passer. En celay lieu mortel Je vey la Mort hydeuse et redoublée.
Dessus un char en triumphe montée, Dessoubs ses pieds ayant un corps humain Mort à l'envers, et un dard en la main, De boys mortel, de plumes empenné D'un vieil corbeau, de qui le chant damné Prédit tout mal ; et fut trempé le fer En eau de Styx, fleuve triste d'Enfer.
La Mort, en lieu de sceptre vénérable, Tenoit en main ce dard espoventable, Qui en maint lieu estoit tainct et taché Du sang de cil qu'elle avoit surmarché.
Ainsi debout sur le char se tenoit, Qu'un cheval pasie en hennissant ti^ainoit, Devant lequel cheminoit une fée Fresche, en bon poinct, et noblement coiffée. Sur teste raze ayant triple couronne, Que mainte perle et rubys enviroime.
Sa robe estoit d'un blanc et lin samys. Où elle avoit en pourtraiclure m^-s, Par traict de temps, un million de choses, Comme chasteaulx, palays et villes closes, Villages, tours et temples et convenlz, Terres et mers, et voiles à tous ventz, Artillerie, armes, hommes armez.
Chiens et oyseaulx, plaines et boys ramez, Le tout brodé de fine soye exquise, Par mains d'autruy torse, laincte et acquise ;
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Et pour devise, au bord de la besonprnc Esloit cscript : Le jeu a qui en (jrongne. Ce neantmoins, sa robe elle mussoit Soubz un manteau qui humble paroissoit, Où plusieurs draps divers lurent compris, De noir, de blanc, d'enfumé et de gris, Signifiant de sectes un grand nombre Qui sans travail vivent dessoubz son umbre.
Geste grand' Dame est nommée Rommaine, Qui ce corps mort jusques au tumbeau maine, La croix devant, en grand' cerimonie, Chantant mottetz de piteuse armonie.
Une autre Dame au costé droict venoit, A qui trop peu de chanter souvenoit, D'un haubin noir, de pareure tanée.
Montée estoit, la plus triste et tennée Qui fust alors soubz la haulieur celique. Helas ! c'estoit Françoyse Republique, Laquelle avoit enmaintz lieux entamé Son manteau bleu, de fleurs de lys semé. Si deroliipoit encor de toutes pars Ses beaulx cheveulx sur elle tous espars, Et pour son train ne menoit avec elle Sinon Douleur, Ennuy et leur séquelle.
Qui la servoient de tout cela qui duyt Quand au sepulchre un amy on conduyt.
De l'autre part cheminoit en grand' peine Le bon hommeau Labeur, qui en la plaine Avoit laissé bœufz, charrue et culture, Pour ce corps mort conduire en sépulture ; Mais bien lava son visage haslé De force pleurs, ains que là fust allé.
Lors je, voyant telle pompe mondaine, Presupposay en pensée soudaine Que là gisoit quelque prince de nom; Mais tost après fuz adverty que non, Et que c'estoit un serviteur royal.
Qui fut jadis si prudent et loyal Qu'après sa mort son vray seigneur et roy Luy ordonna ce beau funèbre arroy, Monstrant au doigt combien d'amour desservent
COMPLAINCTES
De leurs seigneurs les servans qui bien servent.
Et comment sceu je alors qui estoit Tliomme ? Autour de luy ne veoy qui le me nomme, Et m'en enquiers. Mais le cueur qui leur fend Toute parole à leur boucJie deffend.
Si vous diray comment donques j'ay sceu Le nom de \u.\. Ce char que j"apperceu N'estoit paré de rouge, jaune ou vert.
Mais tout de noir par tristesse couvert, Et le suyvoient cent hommes en douleur, Vestuz d'habitz de semblable couleur, Cliascun au poing torche qui feu rendoit, Et où Tescu du noble mort pendoit.
Lors, curieux, piquay pour veoir les armes : Mais telle veue aux yeulx me meit les larmes, Y voyant painct Tesle sans per à elle. Dieu immortel (dy je lors) voicy Tesle Qui a volé ainsi que voler fault.
Entre deux airs, ne trop bas ne trop liault ; Voicy, pour vray, Fesle dont la volée Par sa vertu à la France extoUée, Circonvolant ce monde spacieux, Et survolant maintenant les neuf cieulx. C'est Tesle noire en la bende dorée, L'esle en volant jamais non essorée, Et dont sortie est la mieulx escrivant Plume qui fust de nostre aage vivant.
C'est celle plume où modernes esprits Soubz ses patrons leur sçavoir ont apris ; Ce fut la plume en sage main baillée, Qui ne fut onc ^comme je croy) taillée Que pour servir en leurs secretz les roys; Aussi de reng elle eu a servi trois, En guerre, en paix, en affaires urgens, Au gré des roys et prouffît de leurs gens.
0 vous, humains, qui escoutez ma plaincte. Qui est celluy qui eust ceste esle paincte En son escu"? Vous en fault il doubler? Sentez vous point, quand venez à gouster Ce que je dy en mon triste motet, Que c'est le bon Florimond Roberlet ?
COMPLAINCTES 47S
En est il d'autre en la vie mortelle Pour qui je disse une louenge telle?
Non, car vivant de son art n'en approche; Or est il mort serviteur sans reproche.
Ainsi (pour vray) que mon cueur et ma langue Disoient d'accord si piteuse harangue, La fîere Mort sur le char sejournée Sa face pasie a devers moy tournée, Et à bien peu qu'elle ne m'a rué Le mesme dard donL elle a voit tué Celluy qui fut la toute ronde sphère Par oii guettois ma fortune prospère ; Mais tout à coup tourna sa veue oblique Contre et devers Françoyse République, Oui l'irriloit, mauldissoit et blasmoit D'avoir occis celluy qui tant l'aymoit.
Adonc la Mort sans s'effrayer Tescoute, Et Republique hors de i'estomach boute Les propres mots contenuz cy après, Avec sauglotz s'entresuyvant de près.