LA COMPLAINCTE D'UN PASTOUREAU GHRESTIEN
FAICTE EN FORME d'EGLOGUE RUSTIQUE
DRESSANT SA PLAINCTE A DIEU, SOUBZ LA PERSONNE DE PAN , DIEU DES BERGERS
Laquelle a esté trouvée après la mort de Marot, à Chamherry.
Un pastoureau n'agueres je escoutois, Qui s'en alloit complaignant par les bois. Seul, et privé de compaignie toute, N'ayant en luy de plaisir une goutte, Ains tellement ennuy le pourmenoit, Que sans repos piteux cris demenoit, Si que sa voix (du cueur le truchement) Donnoit à veoir et juger fermement Que dans Fesprit, dout elle est messagiere, Logeoit douleur qui point n'esloit legiere.
Lors, curieux d'entendre sa complainte, Dont sa personne estoit quasy estainte.
De l'ensuivir tellement je taschay, Que près du lieu enfin je m'approcliay Où il estoit couché à la renverse, Pour escouter sa complainte diverse :
Là je le vis assis près d'une souche, De belles fleurs ayant fait une couche. Dessus laquelle il s'estoit estendu, Affiu qu'il fust plus soulagé rendu.
Estant ainsi comme je le décris.
LA COMPLAIXCTE D'I'X PASTOUREAU CHUESTIEN 87
Ce pastoureau, en redoublant ses cris, Va commencer à former de sa lantyue Une piteuse et lamentable harangue.
En l'adressant à Pan, que par tout lieu L'on va nommant des bergiers le grand dieu, Disant ainsi (si bien il m'en souvient) :
« O puissant Pan, que chacun bergier tient Pour son grand dieu, qui seul de toutes parts Vas conservant nos loges et nos parcs, Et nos brebis estant ez bergeries Gardes si bien qu'elles ne sont perles, Toy qui par tout jettes le lien regard, Estends tes yeulx un petit ceste part.
Et envers moy ton humble pastoureau Monstre faveur et ton visage beau ; Car je suis tant, ô Pan, de dueil espris, Que presque suis hors de tous mes esprits. Si tout à coui^ ta clémence divine N'use envers moy d'une grâce bénigne.
Las! c'est à droict, ô Pan, que je lamente Pour mon ennuy qui si fort me tourmente, Et par raison, soit en champs ou en boys, Je jette cris de lamentable voix, Voyant ainsi bergiers de toutes parts Par faux pasteurs descbassez et espars, Lesquels, fuyans la peine à eulx prochaine, Sont peregrins en région lointaine, Où le recors de leurs loges petites Faict qu'à eux soyent liesses interdites. Si ce n'estoit le seul grand nom de toy. Qui les met hors de tout fascheux esmoy.
Maî^, quoyque soit un grand bien et plaisir. De colloquer en toy tout son désir, Si est ce, Pan, un cas par trop estrange Veoir pastoureaux par le pays estrange Courir ainsi, laissant leurs maisonnettes, Où ils souloient par belles chansonnettes Louer ton nom et ta haute excellence De tous leurs cœurs et humaine puissance ; De veoir aussi pastoureaux par les champs Ne faire plus que pitoyables chants.