‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 3)Chapitre 32 sur 234 · SONNET DE L"AUTEUR · texte numérisé non relu

SONNET DE L"AUTEUR

Retirez-vous, bestiaulx eshontez, Qui pour la faim de l'appétit des bestes, Et non d'amour, entreprenez vos questes, Retirez-vous, par Faveugle domptez.

Mais, vous, humains desquelz les vouluntez Tendre on ne voit qu'à la fin bienheureuse, Lisez, lisez en ceste œuvre amoureuse, Pour mieulx congnoistre et beautez et bontez.

Puis, congnoissans ce qui vous en deffault, Vous sentirez vous eslever en hault, Par un amour à voiler tant adroict.

Ayant laissé en bas la passion,

Qu'il vous mettra justement à Tendroict

De l'unité, pour délectation.

(Tiré du Recueil de vraye poésie françoise prinse de plusieurs poètes. Paris, Denis Janot, 1344, pet. m-S», /•"22.)

L'œil abaissé sur face exténuée, Sur front serain pluvieuse nuée, En bouche vive une parolle morte, Triste regard, qui maintz aises comporte, Le promener en penser consommé, Rude et hasiif plus que raccoustumé, Telz appareils et autres accidens, De vos secrelz rapporteurs evidens, M'avoient tenu certain de la douleur Que promettoit vostre pasle couleur.

Grande elle estoit, mais ne fut que demye, Quand je la sceu, car vous estes m'amye : Et comme est vray que nos cueurs ne sont qu'un, Ainsi de nous bien et mal est commun.

Si recepvez un plaisir, je le sens, Si vous souffrez aulcun mal, je consens Qu'incontinent mon cœur en soit chargé De la moitié, et le vostre allégé.

Ainsi faisant de vray amy devoir.

Je croy le mal que vous pensez av-oir En vérité estre de deux pars moindre Que le malheur qu'en letre voulez paindre ; Car si de joye ensemble jouyssons, C'est bien raison que l'ennuy partissons, Et de douleur egaliement partie, De vos deux pars la plus grande est sortie Me Tescrivant ; je sçay ce qui tourmente, Et comme dueil diminue ou augmente; Tenez vous en sur moy toute asseurée.

DOULEUR ET VOLUPTÉ lOS

Que la douleur qui vous est demourée N'est rien au pris de ce qu'elle eust esté Si mon cueur n'eust le voslre supporté. Vous me direz ce que dire sçavez Quant ou plaisir ou passetemps avez, Que le dernier par amour que vous eustes Est le plus grand que jamais vous receustes. Semblablement, quand peu de mal sentez, Non seulement vous en mescontentez.

Et ne voulez ny conseil ny raison, Mais le mettez hors de comparaison.

Il ne vous fault ny l'un ny l'aultre croire : Car cela vient de récente memoyre, Qui peut tromper en ayse et en tourment De tout amant le deceu jugement, Et que tousjours le bien ou le mal pense Tel en grandeur qu'il est en souvenance. Or soit l'escript que de larmes baignez Vray, et l'ennuy tout tel que le paignez, Nul mal ne soit veu au vostre semblable, Je le vous veulx prouver plus consolable, En vostre endroict mis à l'extrémité, Que s'il estoit réduit à l'équité, En vous monstrant (selon coustume mienne) Les veritez dessoubz fable ancienne.

On dit qu'estant Jupiter de loysir, Avecques l'œil, tout voyant, sceut cboysir, En ce bas lieux deux dames impudentes, D'orribles criz si haultement bruyantes, Que l'espesseur du ciel en i'ui fendue Et leur querelle en son trosne entendue. L'une monstroit à sa mélancolie Estre Douleur, parente de FoUie, , Pleine de pleurs et de paroles dures, Se recentant de soutfertes injures, Et de collere escumante irritée.

Volupté, l'autre, estoit plus affectée, Usant de cry tenant de mocquerie.

Qui redoubloit à Douleur sa furie.

Leur courroux fut tant crié et redict.

Que Juppiter vers elles descendit.

Luy arrivé, chascune s'eslongiia;

Mais toutes deux par le poil empongna,

Et, pour unir les furieuses bestes,

Si fort les fait entredonner des testes,

Qu"oncques depuis de heurter ne cessèrent.

Là les cheveulx si bien s'entrelacèrent,

Qu'encores sont meslées leurs racines,

Et des deux chefz les sommitez voisines.

Pour nous monstrer, quand par injure ou faulte

Une douleur se fait sentir si haulte

Que plus ne peult par nature montera

Qu'il fault son cœur de constance dompter,

Luy promettant, si bien peu sçait attendre,

Que son mal doibt en volupté descendre.

Et comme aurons contrainct nostre vouloir,

A endurer et ne se trop douloir,

Semblablement la fable fault ouyr,

Qui nous défend de trop nous resjouyr

Quand au plus hault de volupté nous sommes.

Ces deux tyrans sur la vie des hommes

Tousjours ont eu et auront grand puissance :

Il nous les fault vaincre de diligence,

D'industrieux et pénible artifice.

En tous les deux est requis l'exercice.

Qui ne veult point en grand douleur tomber,

Ou, y tombant, jamais n'y succumber.

Essayer fault les peines douloureuses.

Les loix des Grecz, saiges et vertueuses,

De deshonneur les jeunes accusoient,

Quand au travail ou douleur recusoient ;

Et les parens qui leurs enfans aymoient

A souffrir mal tous les accoustumoient :

Les passetemps entre eulx n'estoient loysibles,

S'ilz ne sembloient dangereux ou pénibles,

Et la raison de telle lo}' maistresse

Estoit qu'ayant accoustumé jeunesse

A soustenir le travail vouluntaire,

La rendoit forte et prompte au nécessaire,

Si repoulser failloit ses ennemys.

Ou inhumer les corps de leurs amys.

Le lone usaiee et dure accoustumance

DOULEUR ET VOLUPTÉ i07

Armoienl leur cœur de telle patience,

Que d'aullre avoient, et d'eulx mesme victoire,

Ce qu'il ne faull tenir à peu de crloire.

Laissons les Grecz, venons à vous aprendre,

Ce qui vous peult victorieuse rendre

De grand douleur, car quant à la pensée,

Penser la fault petite ou effacée.

Je dis que quand les peines se présentent,

Bien que vos cœurs foibles s'en mescontentent.

Que ne devez pourtant les éviter,

Mais prendre en jeu, et vous exerciler,

Ayant regard aux pires adventures,

Que le présent vous fait juger futures.

Quand un mary qui d'ennuyer ne cesse,

S'en va dehors, et liberté vous laisse,

C'est un grand mal ; mais si vous Tendurez,

Et vostre esprit en absence asseurez,

Ce que pensez malheur vous servira :

Lorsque l'ennuy pour jamais s'en ira,

Plus aysément sa mort supporterez.

Ne point en pleurs le temps consommerez,

Qu'il fault donner sans joye et sans tourment

Au conducteur de vostre entendement.

Nous ne debvons prétendre en tous propos

Que d'acquérir aux esperitz repos,

Ce que ferions, si ces deux passions

Subtillement vaincre nous efforcions.

Quant à Douleur, ce que j'ay dit suffise :

Si nous craignons que Volupté destruise

Le bon de nous, et le plus précieux.

Vaincre nous fault Cupido Tocieux,

Par un louable et plaisant exercice,

Suyvant plus tost nature que malice.

De Volupté la plus grand' passion

Est de l'amour la perturbation.

A fin qu'un cœur en soit vainqueur et maistre,

Il fault sa fin et ses moyens cognoistre.

Si n'en avez entière cognoissance,

Sçachez de moy qu'on le painct en enfance

Plein de douleur, et fier en sa vieillesse,

Et que du traict premier qui nous addresse

Viennent soûlas, envies et désirs, Souffraus baisers, approches et plaisirs, Que ne debvez à Famy refuser, Mais prendre en jeu, non pour en abuser, Ne pour le temps en joye consommer, Ains seulement pour vous accoustumer A trop d'amour jamais ne succumber.

Un bon lutteur se laisse bien tomber Aucunesfoys, soubz moins puissant que luy,. Pour esprouver que peult faire celluy.

Contre lequel pour l'honneur fault combatre, S'il luy advient fortune de l'abbatre.

Faignons qu'Amour, de noz plaisirs auteur, En son jeune aage apprend d'estre lutteur : Vault il pas mieulx avecques luy lutter. Et la doulceur de l'enfance gonster Quant l'abattu ne peult tomber de hault, Que de se mettre en danger d'un grand sault, Qu'il donneroit, sa vieillesse venue, A qui servit sa ruze non congneue?

Gest abatleur toutesfois que je dy, Combien qu'il soit fier, vieillard estourdy, Si n'est il pas rapporteur de malaise, Impossible est que grand plaisir desplaise. On le dit fier, pour faire à telle entendre Qui se vouldra contre l'Amour défendre, Et qui n'aura son cœur exercité, Ains les effors de jeunesse évité, Que ce vieillard en meur aage viendra, Où tellen:ient TinexperLe prendra, Que l'esperit, qui est la part meilleure, Et qui en nous pour gouverner demeure, D'ayse surpris et troublé, servira La Volupté, qui depuis conduira Ses actions sans auicun jugement.

Il en advient aux amys aultrement:

S'ilz ont suivy l'amoureux exercice, En eulx se garde une grande justice; Ce qu'appartient à un chascun ilz rendent. A Dieu l'esprit, et pour ce qu'ilz entendent Que le corps n'est que terre en chair réduite,

Donnent au corps d'amy qui le mérite.

Rien ne leurpeult trop Amour desguiser,

Suyvant le bien et ce qu'il fault priser,

Et d'autant plus que l'esperit repose,

Nommer heureux en mallieur je les ose.

Pour acquérir le repos que je loue,

[Fault qu'un chascun de volupté se joue.

puis que l'homme est ziommé le jeu des dieux,

Uouer se doit à jeu non odieux

A son facteur, qu'il voit comme il doibt estrc

Aymé sur tous et recogneu pour maistre ;

Ce que jamais de celluy ne seroit

Qui en amour ne s'exerciteroit :

Za.T n'aymant rien, on vient à tant grever,

}u'on ne veult Dieu ne l'amour estimer.

Se point du tout ou trop aymer est vice,

yiais s'en jouer et prendre en exercice,

Ce sont vertuz et mediocrilez :

l^'uyr ne fault que les extremitez.

Estre trop belle, estre trop poursuyvie, )e ses beaultez engendrer trop d'envie, ^ous avons veu qu'à plusieurs a peu nuyre : ïelaine Grecque en sçauroit trop que dire. )e vouloir estre trop aymée et heureuse, )emander fault à Juno la jaleuse .u temps passé ce qu'il luy en advint, uand Jupiter trop bon mary devint.

Ile, prenant à deshonneur et honte lu'on tint si peu de sa richesse compte, jçacbant assez, et ne se voulant taire, ue son mary eut le bruict d'adultaire, bs souspeçons à Venus descouvrit, i les secretz de son couraige ouvrit, aquelle, ayant de telle amour pitié, aissant à part la vieille inimitié, a repara de sa chère ceinture, i mainte grâce estoit en pourtraicture.

prs Jupiter qui point ne s'en doubloit, |t qui Juno comme femme traictoit, nant des lieux dont il estoit mescreu, [b retourner satisi'aict et recreu,

110 bOl'LECn ET VOLUPTÉ

Luy arrivé, la rencontra si belle,

En si bon poinct, si peu semblant à elle,

Que, sans penser au terrestre plaisir,

Y accourut en si pressé désir,

Que la baisant et voulant s'advancer.

Paracheva devant que commencer,

Et laissa cheoir la liqueur de Venus,

Dont les fleurs sont en noz jardins venus.

Le demourant vous pourroit otTenser ;

Je vous lairray tant seulement penser

Si Volupté fut proche de Douleur,

Ou si Juno changea point de couleur,

Quand au printemps les fleurs se presentoient

Qui au despens d'elle faictes estoient

Ou s'elle fut sur la Terre ennuyeuse.

Qui eust receu graine si fructueuse.

Que si la brune, en amour consommée,

Auparavant se fust accoustumée

A peu de dueil et peu de volupté,

La fable au ciel d'elle n'eust pas esté

Telle qu'elle est: faulte d'acoustumance

La feit tomber en si grand ignorance

Que présumant par beauté empruntée

De Jupiter estre la mieulx traictée,

Et désirant plus qu'il ne luy failloit.

Perdit le bien du trop qu'elle vouloit,

Par cest exemple, ô amye, évitez

Telle ignorance et vous exercitez.

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