‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 3)Chapitre 31 sur 234 · ET DERNIER ŒUVRE DE CLEMENT MAROT · texte numérisé non relu

ET DERNIER ŒUVRE DE CLEMENT MAROT

DIZAIN {En tète de l'édition de Paris, 1343, in-^.)

Noble seigneur, puissant et magnanime, Il vous plaira voir ce livret en rithme Faict par Marot, bon rhetoricien Cil ne vault rien, n'en faictes nulle estime; Mais c'il est bon, permettez qu'on l'imprime Pour consoler tout fidelle chrestien.

Plusieurs l'ont veu qui l'ont trouvé très bien ; Clers et docteurs disent qu'il n'y a rien Qui sonne mal ; mais je n'ai prins l'audace De l'imprimer sans que de vostre bien J'aye ung congé venant de vostre grâce.

Voirray je pointa mon gré bien dancer?

Ne sçauroit on tenir de s'advancer Trop ne trop peu ? voirray je point la danse Et les sonneurs tous deux d'une accordanse ? Ne sont ils pas de leurs instrumentz seurs? Est ce leur faulte, ou s'il tient aux danseurs ?

0 instrumentz qui justement sonnez, Balleurs esleuz, qui n'estes estonnez Pour aucun son de musicque incertaine,

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Danseurs dansans soubz musique haultaine, Dont Tarmonie est tant bien mesurée Que venir fdict à cadance asseurée ; Cueurs allégez, qui au dedans du corps Branslez avant que les piedz par dehors, Cessez la dance et la marche du bal, Cessez vos sons, Orpheus et Thubal, Oyez ungpeu la cause, je vous prye, Pourquoy ainsi ma muse tance et crie.

Mil ans y a, cinq centz et davantage Que du plus hault et noble parentaige De rOrient une pucelle j'ssit, En qui le ciel toutes grâces assit :

Pour sa grandeur Christine fut nommée, Pour sa beaulté belle fut surnommé ; Et à présent encores on l'appelle Belle Christine, ou Christine la belle.

Entre aultres donc, elle avoit veu les hommes Du premier siècle, et si voit qui nous sommes, Voirre, et voirra des siècles advenir Tout le dernier, sans vieille devenir ; Malgré tourmentz, maulgré temps et vieillesse, Sera tousjours en la fleur de jeunesse. Aussi, pour vray, quand elle se descoeuvre Le monde dict, « Voycy ung nouvel œuvre ; » Sy elle parle, ung tas d'asnes ou veaulx Iront disans, « Voycy propos nouveaulx, » Combien qu'ils soient plus vieilz que ciel et lune. Quant à la forme elle estoit ung peu brune, Pour le soleil qui la decoulouroit, Mais sa beaulté tousjours luy demouroit ; D'aucune chose elle n'eust onc soutl'rete, Et s'y n'avoit grand trésor la povrete : Sa grand richesse en tout temps et saison C'est qu'elle estoit de fort bonne maison, Et se vestoit comme simple bergère, D'acoustrementz taillez à la légère :

Mais de tous biens que femme doibt sçavoir, Elle en avoit ce qu'on en peult avoir. Ou ne vit oncq chose si peu oysive ; Oncques ne feust si grant doulceur nayfve ;

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Si d'instrumentz sonner il luyplaisoil^

Mourir vivantz, et mors vivre faisoit ;

Sa voix passoit le chant de la seraine,

Et de danser estoit la souveraine ;

Car bras et corps, et du pied la briseure,

Avec le cueur alloit tout de naesure ;

Puis elle avoit une tant bonne grâce,

Et ung parler de si grand efficasse,

Que la pluspart de ceux qui l'escoutoient

A la servir pour jamais se boutoient,

Et tant estoient lyez à sa cordelle,

Que chascun jour mouroient pour l'amour d'elle ;

Pour l'amour d'elle enduroient franchement.

Et leur sembloit peine soulagement ;

Brief, pour s'amour la mort leur estoit vye.

Qu'en dictes vous ? fust elle bien servie ?

Or est ainsi qu'envie et ignorance

Ensemble font voluntiers demourance,

Pour débander contre les vertueux.

A ce propos le parler fructueux

De cesle vierge, et sa voix gracieuse ,

Parvint aux fins de terre spacieuse ;

Son nom, son bruict, son eifect évident

Fust sceu partout, mesmes en Occident,

Là où s'esloit une femme eslevée.

D'envie et duel quasi toute crevée

D'ouyr le bruit qui de l'aultre volloit,

Et ceste cy Simmonne s'appelloit ;

Faicte sy s'est, de servante petite,

Royne des roys, de sorte qu'elle est dicte

En quelques lieux, là oii sou bruict s'espand

La grand Symonne, ou Symonne la grand ;

Mais Jehan de l'Aigle, alors qu'au firmament

Fut transporté, la nomma autrement.

Pas en jeunesse elle n'esloit tousjours

Comme Christine, ançoys par chascuns jours

Vieillisoit fort, vieillit, et vieillira.

Et de vieillesse en brief temps per ra.

Quanta la forme, elle estoit d'apparence

Admirative et de grand' preft-rence

Aux yeulx des gens dont elle estoit pourveue ;

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Mais, certes, ceux qui Christine avoient veue,

Après avoir Symmonne regardée

Disoient tresbien : « Geste cy est fardée, »

Et n'en estoient pourtant trop esbahis,

Pource que c'est l'usage du pays.

Des biens mondains Symonne possedoit

Ja les troys pars, et à l'aultre tendoit,

Et toutesfoys tant estoit convoiteuse,

Que incessamment se sentoit souffreteuse.

De pourpre et lin richement fut aornée,

De dyamantz et perles couronnée.

D'habitz, pour vray, avoit le corps vestu

Plus richement que l'esprit de vertu :

Car jamais femme on ne vit tant oysive,

Ise tant comme elle en CM^gueil excessive.

Elle jouoyt d'instrumentz dont les noms

Sont basilicqs, bombardes et canons.

Elle chanteoit jour et nuict mainctes choses

Qui n'estoient pas dedans son cueur encloses.

A bien danser estoit pesante et lourde,

Hors de mesure, en tant qu'elle estoit sourde,

Et pour autant que ouyr ne vouloit pas

Les instrumentz qui sonnoient par compas.

Grâce n'avoit sinon mal gratieuse.

En son parler aigre et falatieuse ;

Et quant parfois usoit de doulx langaige

Plus y mettoit de fard qu'en son visaige.

Certes, aussi, elle ne sçauroit dire

Que par beaulté ou grâce qui attire

Ait en sa vie ung serviteur acquis,

Ains par trésors les a gaignez et quis ;

Aussi jamais n'en eust ung qui pour elle

Souffrist ung brin de peine corporelle.

Bien il est vray que fort la soustenoient

Pour les profictz qui leur en revenoient,

Metans à mort les servans de Christine,

Quand ilz disoient elle seulle estre digne

D'estre servie, et tant continuèrent

A les meurtrir, qu'ilz les diminuèrent,

Non de l'amour du cueur, mais bien du numbre;

Et par ainsi fui frappée d'encombre

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La bergerelte, et ses trouppeaulx espars ; Dont la simplette aux plus barbares pars De toute Europe alla faire demeure, Et vous laissa la grand Symonne à l'heure Faire ses saullz, et danser à son tour, En attendant son désiré retour.

Symmonne ayant par temps obscur régné.

En riche pompe et orgueil effréné, Près de mil ans, Apollo de sa grâce Transperça Taer qui estoit plein de crace, Sy qu'on veit bien la lumière approcher. Or se mussoit Christine en ung rocher Des Saxonnoys, duquel saillist adoncques Aussi entière et belle que t'ust oncques : Les jours, les moys, les mil ans que je dy, N'avoient en rien son visage enlaydy, Courbé son corps, ne sa voix empirée : Bien le monstra, car d'aymer inspirée, Pour ramasser autres nouveaulx amantz Tourna ses yeulx plus clairs que dyamantz, De tous costez, puis chacun appella.

Chantant ses vers que compozés elle a :

« Venez à moy, vous qui estes chargez, Venez y tous, et jeunes et aagez :

N'allez ailleurs sur peine de la vie ; Venez à moy, qui d'aimer vous convie, Et de tous poinct vous rendray soulagez. »

Si tost qu'en l'aer sa voix fust espandue, De peu de gens elle fust entendue, Et toutesfoys tout le monde l'oyt; La moindre part grandement resjouit, La plus grant part n'en eust plaisir aulcun ; Car nonobstant qu'elle appellast chascun. Si n'a elle eu en coeur et fantasie De serviteurs trop grand troupe choisie. Qui veult n'est pas son serviteur hdelle, Voyre, et qui veult n'est pas amoureux d'elle, Pource que nul jamais ne peult l'aymer Sy non celuy qui luy plaist enflamer.

Or ouyt lors Symonne le doulx son De ceste belle et mainte autre chanson,

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Qui toutesfoys luy fust sy dure et aigre,

Qu'elle en devint de la moytié plus maigre;

Car il n'est riens qui tant à elle nuyse,

Ne riens aussi qui sy fort la menuyse.

Le doulx parler de (ihristine, et le chant

Ne luy sont moins qu"un gros glaive tramchant,

Et ne crois pas que sa simple parolle

L'un de ces jours ne l'occise et affolle.

Le basilic occist les gens des yeulx, Mais ceste cy d'ung parler gracieux La deffera : ô Dieu, est il possible Veoir d'une vierge ung parler si terrible? Loyaulx amantz qui n'allez point au change, Fust il jamais parolle si estrange?

A vous elle est trop plus doulce que miel, Aux desloyaulx plus amere que fiel.

Touchant son art, d'elle gente ornature, C'est une chose admirable à nature.

Quand Cicero parloit, il est certain Que pour le son de sa lire haultain De simples gens passoit l'intelective :

Christine a bien une autre traditive :

Car aux ruraulx, barbares et non clers Ces haults propos sont facilles et clairs, Et à centz mil grandz philosophes braves Les moindres dictz sont si obscurs et graves, Qu'ilz ne sçauroient par quel bout commencer A les comprendre : ah! je ne puys penser, Veu sa façon d'esloquence et faconde Qu'elle ayt apris à parler en ce monde.

Christine donc parmy l'Europe alloit, Et doulcement ses amys appelloit, Qui, pour se rendre à la belle aux beaux yeulx, Laissoient trésors, laissoient leurs propres lieux, Abandonnoient leurs parentz et eulx mesmes, Sentans d'amour les aiguillons extresmes. y

Divers amantz de maintes nations ■

Venoient alors pleins de dissentions : ~

Mais aussy tost qu'à elle survenoient, N'avoient qu'un cœur, duquel ilz la servoient Pour sa beaulté seuUement, comme pensse^

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Car mention n'estoit de recompense.

Laissons, laissons, disoient les bons suppotz, Tous ces fasclieux et dissolutz propos : Faisons, taisons ce qu'elle nous commande; Cœur sans amour tousjours loyer demande, Ayons, sans plus, de bien aymer le seing; La dame scait ce qu'il nous est besoing.

Tant chemina la belle, qu'elle vint Au fleuve Loire, où des ibys plus de vingt Jecta son œil de sur moy la première, Car mes gros yeulx n'avoient propre lumière Pour regarder les siens premièrement :

S'approche près, et me dict seulement : « Resveille toy, il en est temps, amy. Tu as par trop en ténèbres dormy ; Resveille toy. » A si peu de parler Je la congneuz, et si sentois aller Hors de mon cueur une pesante charge De grief tourmentz, dont me trouviz au large, Et au repos de franche liberté, Où paravant n'avoye jamais esté.

Si luy ay dict, « 0 piteuse Christine, Retournez vous en la façon pristine?

Long temps y a si grand bien n'aquist l'on Que de vous veoir ; venez vous d'Acquillon? Se vient encor vostre gent corps offrir Pour les assaulx des mesdisans souffrir? Je vous supply, sy doncques amy lié Sent esmouvoir cœur de dame à pitié, Que me tenez à vostre bonne grâce :

S'il ne vous plaist, je ne sçay que je face Pour l'acquérir, car en moy, pour tous poinctz, N'a riens de bien, de bon encores moins. Plaise vous donc me la donner en sorte Que hors de moy jamais elle ne sorte : En ce faisant tous ces faulx envieux, Ne pour menace et tourmentz ennuyeux, Ne Faulx Semblant, ne Danger le rebelle, Ne me pourront séparer de vous, belle.

Non pas la mort, quand devant moy seroit, Car d'aultre aymer mon cueur s'abesseroit. »

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Dès que Christine eust mon parler ouy Elle respond, « Mon cœur s'est resjouy De ma brebis esgarée eu la pleine, De la trouver : or oste ceste laine Et la toison que dessus toy je treuve ; Il te convient vestir de robbe neufve.

Tu as esté des amandz de Symonne, Mais si tu veulx que d'aymer te semonne, Laisser te fault tous tes vieilles couleurs, Et pour un bien souffrir mille douleurs.

Ne cuyde aucun, tant soit bas, tant soit mince, Ne cuyde aucun, tant soit grand, tant soit prince, Se desmeller d'ennuy, peine et esmoy, S'il me veult suivre et venir après moy.

Si FArt d'Aymer tu as leu de bien près, Tu trouveras qu'il enjoinct par exprès A tout amani que des mœurs il s'informe De sa maistresse, et puis qu'il se conforme. De moy souvent donc tu t'informeras, Puis tes effectz aux miens conformeras.

Et mesmement apprendras l'accordance Et la façon de me suy vre à la dance ; Car qui ne sçait avecques moy danser, Je ne le puis en m'amour avancer.

Dont suis d'advis qu'accointance tu prennes A mes amantz, et que d'iceulx apprennes. Et que souvent tu escoutes le son r e mon liaultboys recordant sa leçon.

De jour et nuit aux livres que j'ay faictz. De révérence et des simples parfaiclz.

Sy faictz ainsi, bon danseur deviendras. Lors asseuré devers moy reviendras. »

Les molz finiz, de grand' célérité Je party lors, et, à la vérité, J'estoies picqué du grand zèle des zèles, Et puis amour me portoit sur ses aisles. Je traverssay les boys où a esté Ourson d'ung ours en enfance allecté.

Je traverssay la beaulté spacieuse En la vallée humble et délicieuse...

Yaj monrut.

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