LE TEMPLE DE CUPIDO
Laquelle lors (pour me rendre confus) Il descocha sur mon cueur rudement.
Qui lors congueust mon extresme tourment, Bien eust le cueur emply d'inimitié Si ma douleur ne Teust meu à pitié ; Car d'aucun bien je ne fuz secouru De celle là pour qui j'estois féru, Mais tout ainsi que le doulx vent Zephyre Ne pourroil pas fendre marbre ou porphyre, Semblablemenl mes souspirs et mes criz, Mon doulx parler et mes humbles escriplz N'eurent povoir d"amollir le sien cueur, Qui contre moy lors demoura vainqueur.
Dont contrnoissant ma cruelle maistresse Eslre trop forte et fiere forteresse Pour chevalier si foible que j'estoye, Voyant aussi que Tamour où jectoye Le mien regard portoit douleur mortelle, Deliberay si fort m'eslongner d'elle, Que sa beauté je meltrois en oubly ; Car qui d'amours ne veult prendre le ply, Et a désir de fuyr le danger De son ardeur, pour tel mal estranger, Besoing luy est d'eslongner la personne, A qui son cueur énamouré se donne.
Si feiz dès lors (pour plus estre certain De l'oublier ) un voyage loinglain ; Car j'entrepris soubz espoir de liesse D'aller chercher une haulte déesse Que Juppiter de ses divines places Jadis transmit en ces régions basses Pour gouverner les esperitz loyaulx Et résider es dommaines royaulx.
C'est Ferme Amour, la dame pure et munde Qui long temps a ne fut veue en ce monde; Sa grand' bonté me feit aller grand' erre Pour la chercher en haulte mer et terre, Ainsi que faict un chevalier errant ; Et tant allay celle dame querant, Que peu de temps après ma départie J'ay circuy du monde grand' partie,
OÙ je trouvay gens de divers regard,
A qui je dy : « Seigneurs, si Dieu vous gard,
En ceste terre avez vous point congnu
Une pour qui je suis icy venu,
La fleur des fleurs, la chaste colombelle,
Fille de paix, du monde la plus belle.
Qui Ferme Amour s'appelle. Helas, Seigneurs,
Si le sçavez, soyez m'en enseigneurs. »
Lors Tun se taist, qui me fantasia ; L'autre me dicl : « Mille ans ou plus y a, Que d'Amour Ferme en ce lieu ne souvint. » L'autre me dict : « Jamais icy ne vint. » Dont tout soudain me prins à despiter, Car je pensois que le hault Juppiter L'eust de la terre en son throsne ravie.
Ce neantmoins, ma pensée assouvie De ce ne lut ; tousjours me preparay De poursuyvir. Et si deliberay.
Pour rencontrer celle dame pudique, De m'en aller au temple Cupidicque En m'esbatant : car j'euz en espérance Que là dedans faisoit sa demeurance.
Ainsi je pars : pour aller me prépare Par un matin, lors qu'Aurora sépare D'avec le jour la ténébreuse nuict, Qui aux devotz pèlerins tousjours nuit.
Le droict chemin assez bien je trouvoye : Car çà et là, pour addresser la voye Du lieu dévot, les passans pèlerins Alloient semans roses et romarins, Faisans de fleurs mainte belle montjoye, Qui me donna aucun espoir de joye.
Et, d'autre part, rencontray sur les rangs Du grand chemin maintz pèlerins errants En souspirant, disans leur advanture Touchant le fruict d'amoureuse pasture, Ce qui garda de tant me soucier, Car de leur gré vindrent m'associer, Jusques à tant que d'entrer je fuz prest Dedans ce temple, où le dieu d'amour est, Fainct à plusieurs, et aux autres loyal.
DECUPIDO i\
Or est ainsi que son temple royal Suscita lors mes ennuyez esprits ; Car environ de ce divin pourpris Y souspiroit le doulx vent Zephyrus, Et y chantoit le gaillard Tityrus.
Le grand dieu Pan avec ses pastoureaux, Gardant brebis, beufz, vaches et taureaux, Faisoit sonner chalumeaux, cornemuses Et flageoletz pour esveiller les Muses, Nymphes des boys et déesses haultaines Suyvans jardins, boys, fleuves et fontaines. Les oyseletz par grand joye et deduyt De leurs gosiers respondent à tel bruyt. Tous arbres sont en ce lieu verdoyans ; Petits ruisseaulx y furent undoyans, Tousjours faisans au tour des prez herbus Un doulx murmure, et quand le cler Phebus Avoit droit là, ses beaulx rayons espars. Telle splendeur rendoit de toute pars Ce lieu divin, qu'aux humains bien sembloil Que terre au ciel de beauté ressembloit. Si que le cueur me dit par*previdence Celluy manoir estre la résidence De Ferme Amour, que je queroye alors.
Parquoy, voyant de ce lieu le dehors Estre si beau, Espoir m'admonesta De poursuyvir, et mon corps transporta (Pour rencontrer ce que mon cueur poursuyt) Près de ce lieu, basty comme il s'ensuyt.