LE TEMPLE DE CUPIDO
Ce temple estoit un clos fleury verger,
Passant en tout le val délicieux
Auquel jadis Paris, jeune berger,
Pria d'amour Pegasis aux beaulx yeulx ;
Car bien sembloit que du plus hault des cieulx
Juppiter fust venu au mortel estre
Pour le construire et le faire tel estre,
Tant reluysoit en exquise beauté.
Brief, on l'eust pris pour paradis terrestre,
S'Eve et Adam dedans eussent esté.
Pour ses armes, Amour cuysant •
Porte de gueules à deux traicts,
Dont Fan, terré d'or Iresluysant,
Cause les amoureux attraictz ;
L'autre, dangereux plus que très,
Porte un fer de plomb mal couché,
Par la poincte tout rebouché,
Et rend l'amour des cueurs estaincle.
De l'un fut Apollo touché ;
De l'autre Daphné fut attaincte.
Si lost que j'euz l'escusson limité, Levay les yeulx, et proprement je veiz Du grand portail sur la sublimité Le corps tout nud, et le gratieux vis De Gupido, lequel pour son devis Au poing tenoit un arc riche tendu, Le pied marché, et le bras estendu, Prest de lasclier une flesche aguysée . Sur le premier, fust fol ou entendu, Droict sur le cueur, et sans prendre visée,
La beauté partant du dehors De celle maison amoureuse D'entrer dedans m'incita lors, Pour veoir chose plus sumptueuse :
•Si vins de pensée joyeuse Vers Bel Acueil le bien apris, Qui de sa main dextre m'a pris.
Et par un fort estroict sentier Me feit enlrer au beau pourpris Dont il estoit premier portier.
Le premier liuys de toutes fleurs vermeilles Estoit construict, et de boutons yssans, Signifiant que joyes nompareilles Sont à jamais en ce lieu fleurissans.
DE CUPID'a 13
Celuy chemin lindrent plusieurs passaus,
Car Bel Acueil en gardoit la barrière;
Mais Faulx Danger gardoit sur le derrière
Un portail faict d'espines et chardons,
Et dechassoit les pèlerins arrière,
Quand ilz venoient pour gaigner les pardons.
Bel Acueil, ayant robe verte,
Portier du jardin précieux.
Jour et nuict laisse porte ouverte
Aux vrays amans et gracieux,
Et d'un vouloir solacieux
Les retire soubz sa baniere.
En chassant ( sans grâce planiere,
Ainsi comme il est de raison )
Tous ceulx qui sont de la manière
Du faulx et desloyal Jason.
Le grand autel est une haulte roche,
De tel' vertu, que si aulcun amant
La veult fuyr, de plus près s'en approche,
Gomme l'acier de la pierre d'aymant.
Le ciel, ou poisle, est un cèdre embasmant
Les cueurs humains, duquel la largeur grande
Gœuvre l'autel. Et là (pour toute otfrande)
Corps, cueur et biens à Venus fault livrer.
Le corps la sert, le cueur grâce demande.
Et les biens font grâce au cueur délivrer.
De Cupido le dyademe Est de roses un chappelet.
Que Venus cueillit elle mesme Dedans son jardin verdelet.
Et sur le printemps nouvelet Le transmit à son cher enfant, Qui de bon cueur le va coiffant.
Puis donna pour ces roses belles A sa mère un char triumphant, Conduict par douze colombelles.
Devant Tautel, deux cyprez singuliers Je veis fleurir soubz odeur embasmée,
Et me dit on que c'estoient les pilliers Du grand autel de Haulte Renommée.
Lors mille oyseaulx d'une longue ramée Vindrent voler sur ces vertes courtines, Pretz de chanter chansonnettes divines.
Si demanday pourquoy là sont venus, Mais ou me dit : « Amis, ce sont matines, Qu'ilz viennent dire en l'honneur de Venus. »
Devant Tymage Cupido
Bruslcit le brandon de destresse,
Dont fut enflammée Dido,
Biblis, et Helaine de Grèce.
Jehan de Mehun, plein de grand' sagesse,
L'appelle, en terme savoureux,
Brandon de Venus rigoureux.
Qui son ardeur jamais n'attrempe :
Toulesfoys au temple amoureux
Pour lors il servoit d'une lampe.
Sainctes et sainctz qu'on y va reclamer, C'est Beau Parler, Bien Celer, Bon Rapport, Grâce, Mercy, Bien Servir, Bien Aymer, Qui les amans font venir à bon port.
D'autres aussi, où ;pour avoir support Touchant le ftdct d'amoureuses conquestes) Tous pèlerins doivent faire requestes, Offrendes, vœuz, prières et claraours; Car sans ceulx là l'on ne prent point les bestes Qu'on va chassant en la forest d'Amours.
Chandelles flambans ou estainctes, Que tous amoureux pèlerins Portent devant telz sainctz et sainctes. Ce sont bouqueiz de romarins.
Les chantres, h'notz et serins, Et rossignolz au gay courage, Qui sur buyssons de verd boscage, Ou branches, en lieu de pulpitres, Chantent le joly chant ramage Pour Versetz, Responds et Epistres.
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Les vitres sont de clair et fin chrystal,
Où painctes sont les gestes autentiques
De ceulx qui ont jadis de cueur loyal
Bien observé d'Amours les loix antiques.
En après sont les tressainctes reliques,
Carcans, anneaux aux secretz tabernacles ;
Escuz, ducatz, dedans les clos obstacles ;
Grands chaînes d'or, dont maint beau corps est ceint,
Qui en amour font trop plus de miracles
Que Beau Parler, ce iresglorieux sainct.
Les voultes furent à merveilles Ouvrées souverainement :
Car Priapus les feit de treilles, De fueilles de vigne et serment.
Là dépendent tant seulement Bourgeons et raisins à plaisance :
Et pour en planter abondance, Bien souvent y entre Bacchus, A qui Amour donne puissance, De mectre guerre entre bas culs.
Les cloches sont tabourins et doulcines. Harpes et luz, instrumens gracieux, Haultboys, flageotz, trompettes et buccines, Rendans un son si très solacieux Qu'il n'est souldard, tant soit audacieux, Qui ne quictast lances et braquemars, Et ne saillist hors du temple de Mars Pour estre moyne au temple d'amourettes, Quand il orroit sonner de toutes pars Le carillon de cloches tant doulcettes.
Les dames donnent aux malades Qui sont recommandez aux prosnes Rys, baisers, regards et œillades ; Car ce sont d'Amours les aumosnes.
Les prescheurs sont vieilles matrones Qui aux jeunes donnent courage D'employer la fleur de leur aage A servir Amour le grand roy.
Tant que souvent par beau langage Les convertissent à la L03'.
Les fons du temple esloient une fontaine Où decouroit un ruisseau argentin; Là se baignoit mainte dame haultaine Le corps tout nud. monstrant un dur tetin. Lors on eust veu marcher sur le patin Povres amans à la tes'e enfumée.
L'un apporloit à sa tresbien aymée Esponge, pigne, et chascun appareil ; L'autre à sa dame eslendoit la ramée, Pour la garder de Tardeur du soleil.
Le cimetière est un verd boys, Et les murs, hayes et buyssons; Arbres plantez, ce sont les croix ; De j)rofundis. gayes chansons.
Les amans surprins de frissons D'amours, et attrapez es laqs, Devant quelque huys, tristes et las, Près la tumbe d'un trespassé, Chantent souvent le grand helas, Pour reqmescant iupace.
Ovidius, maistre Alain Charretier,
Pétrarque, aussi le Roman de la Rose,
Sont les messelz, bréviaire et psaultier.
Qu'en ce sainct temple on lit, en rithme et prose;
Et les leçons que chanter on y ose.
Ce sont rondeaux, ballades virelelz,
Motz à plaisir; rithmes et triolelz,
Lesquelz Venus apprend à retenir
A un grand tas d'amoureux nouveletz.
Pour mieulx sçavoir dames entretenir.
Autres manières de chansons
Léans on chante à voix contrainctes,
Ayant casses et meschans sons,
Car ce sont crys, pleura et coniplainctcs.
Les petites chapelles sainctes
Sont chambrettes et cabinetz,
Ramées, boys cljardinelz.
Où Ton se perd quand le verd dure ; Leurs liuys sont laictz de buyssoiincLz, Et le pavé tout de verdure.
Le benoistier fut faict en un grand plain D'un lac fort loing d'iicrbes, plantes et fleurs; Pour eau beneite estoit de larmes plein, Dont fut nommé le piteux Lac de pleurs; Car les amans dessoubz tristes couleurs Y sont en vain mainte larme espandans.
Les fruiclz d'amours là ne furent pendans; Tout y sechoit tout au long de Tannée : Mais bien est vray qu'il y avoit dedans, Pour aspergez une rose fennée.
Marguerites, lys et œilletz, Passeveloux, roses flairantes, Romarins, boutons vermeilletz, Lavandes odoriférantes, Toutes autres fleurs apparentes, Jettans odeur tresadoulcie, Qui jamais un cueur ne soucie , C'estoit de ce temple l'encens.
Mais il y eust de la soucie :
Voylà qui me trouble le sens.
Et si aucun (pour le monde laisser)
Veult là dedans se rendre moyue ou prebstre,
Tout aultre estât luy convient délaisser.
Puis va devant Genius l'archiprebslre,
Et devant tous, en levant la main dextre,
D'estre loyal làict grand vœux et sermentz.
Sur les autelz couverts de parementz.
Qui sont beaux litz à la mode ordinaire.
Là où se font d'amours les sacrements
De jour et nuict, sans aucun luminaire.
Depuis qu'un homme est là rendu, Soit sage, ou sot, ou peu ydoine, Sans estre ne raiz ne tondu, Incontinent on le faict moyne.
Mais quoy ? il n'a pas grand essoine
A comprendre les sacritices :
Car d'amourettes les services
Sont faictz en termes si tresclairs,
Que les apprenlitz et novices
En sçaivent plus que les grans clercs.
De requiem les messes sont aulbades,
Cierges rameaux, et sièges la verdure,
Où les amans font rondeaux et ballades.
L'un y est gay, l'autre mal y endure :
L'une mauldict par angoisse tresdure
Le jour auquel elle se maria;
L'autre se plaincL que jaloux mary a,
Et les sainctz motz que l'on dict pour les âmes.
Comme Pater on Ace Maria,
C'est le babil et le caquet des dames.
Processions, ce sont morisques Que font amoureux champions, Les hayes d'AUemaigne frisques, Passe piedz, bransles, to ardions.
Là par grans consolations Un avec une devisoit, Ou pour Evangiles lisoit L'art d'aymer faict d"art poétique ; Et Tautre sa dame baisoit En lieu d'une saincte relique.
En tous endi'oicts je visite et contemple,
Presques estant de merveille esgaré ;
Car en mes ans ne pense point veoir temple
Tant cler, tant net, ne tant bien préparé.
De chascun cas fut à peu près paré.
Mais toutesfoys y eust faulte d'un poincl.
Car sur l'autel de paix n'y avoit poinct :
Raison pourquoy ? cousjours Venus la belle.
Et Cupido, de sa darde qui poinct,
A tous humains faict la guerre mortelle.
Joye y est, et deuil remply d'ire Pour un repos, des travaiil.x. dix :
Et brief, je ne sçaurois bien dire Si c'est enfer ou paradis.
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Mais par comparaison je dis Que celluy temple est une rose D'e^pines et ronces enclose, Pelis plaisirs, loncrues clamours.
Or taschons à trouver la chose Que je cherche au temple d'Amours.
Dedans la nef du triumphant dommaine,
Songeant, resvant, longuement me pourmaine.
Voyant Refuz qui par dures alarmes
Va incitant Toeil des amans à larmes ;
Oyant par tout des cloches les doulx sons
Chanter versetz d'amoureuses leçons;
Voyant chasser de Cupido les serfz,
L'un à connilz. l'autre à lièvres et cerfz,
Lascher faulcons, lévriers courir au boys,
Corner, souffler eu trompes et haultboys :
On crie, on prent, l'un chasse et l'autre happe ;
L'un a ja pris, la beste luy eschappe.
Il court après; l'autre rien n'y pourchasse;
On ne veit onc un tel déduit de chasse
Comme cestuy. Or tiens je tout pour veu,
Fors celle là dont veulx eslre pourveu,
Qui plongé m'a au gouffre de destresse.
C'est de mon cueur la treschere maislresse,
De peu de gens au monde renommée,
Qui Ferme Amour est en terre nommée.
Long temps y a que la cherche et poursuys, Et (qui pis est) en la terre oh je suis Je ne voy rien qui me donne asseurance Que son gent corps y face demeurance El croy qu'en vain je la voys reclamant. Car là dedans je voy un fol amant, Qui va choisir une dame assez pleine De grand'beauté. Mais tant y a qu'à peine Euz contemplé son maintien gracieux, Que Cupido l'enfant audacieux Tendit son arc, encocha sa sagette.
Les yeulz bandez dessus son cueur la jette Si rudement, voyre de façon telle Qu'il y créa une playe mortelle.
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Et lors Amour le jucha sur sa perclie ; Je ne dis pas celle que tant je cherche, Mais une Amour venerique et ardante, Le bon renom des humains relardante, Et dont par tout le mal estimé fraict Plus que de l'autre en cestuy monde bruyt.
Un' autre Amour fut de moy apperceue, Et croy que fat au temps jadis conceue Par Boreas courant et variable ; Car oncques chose on ne veit si muable, Ne tant légère en courtz et autres partz. Le sien pouvoir par la terre est espars, Chascun la veult, renlrelient et souhaitte, A la suyvir tout homme se dehaitte.
Que diray plus ? Certes, un tel aymer, C'est Dedalus voletant sur la mer :
Mais tant a bruict, qu'elle va ternissant De Fermeté le nom resplendissant.
Par teP façon au milieu de ma voye Assez et trop ces deux Amours trouvoye: Mars l'une fut lubricque, et estrangere Trop à mon vueil, et l'autre si légère, Qu'au grand besoing on la treuve ennemye. Lors bien pensay que ma loyalle amye Ne cheminoit jamais par les sentiers Là où ces deux cheminoient voluntiers:
Parquoy concluds en autre part tirer, Et de la nef soubdain me retirer.
Pour rencontrer la dame tant illustre, Celle de qui jadis le trescler lustre Souloit chasser toute obscure soufTrance, Faisant régner Paix divine soubz France : Celle pour vray (sans le blasme d'aucun) Qui de deux cueurs mainlesfoys ne faict qu'un ; Celle par qui Christ, qui souffrit moleste, Laissa jadis le hault throsne céleste.
Et habita ceste basse vallée Pour retirer nature maculée De la prison infernale et obscure.
A poursuyvir soubz espoir je prins cure : Jusques au chœur du temple me transporte :
Mon œil s'esparl au travers de la porte, Faicte de fleurs el d'arbrisseaux tous verds; Mais à grand' peine cuz je veu à travers. Que hors de moy cheurent plainctes et pleurs. Comme en 3'ver seiches fueilles et fleurs, Tristesse et dueil de moy furent abseus: Mon cueur garny de liesse je sens.
Car en ce lieu un grand prince je veis, Et une dame exellente de vis, Lesquelz, portans escuz de fleurs roya'les, Qu'on nomme lys, et d'hermines ducalles, Yivoient en paix dessoubz celle ramée, Et au milieu Ferme Amour, d'eux aymée.
D'habitz ornée à si grand avantage Qu'oncques Dido, la royne de Carthage, Lors qu'^Eneas receut dedans son port, N'eust tel' richesse, honneur, maintien et port. Combien que lors Ferme Amour avec elle De vrays subjecls eust petite séquelle.
Lors Bel Acueil m'a le buysson ouvert Du chœur du temple, estant un pré tout verd. Si merciay Cupido par mérites, Et saluay Venus et ses Charités.
Puis Ferme Amour, après le mien salut.
Tel me trouva, que de son gré voulut Me retirer dessoubz ses estandars, Dont je me tins de tous povres souldars Le plus heureux : puis luy comptay comment Pour son amour continuellement J'ay circuy mainte contrée eslrange, Et que souvent je l'ay pensée estre ange. Ou résider en la court celesline, Dont elle prinl tressacrée origine.
Puis l'adverty comme en la nef du Temple De Cupido (combien qu'elle soit ample) N'ay sceu trouver sa tresnoble facture : Mais qu'à la fin suis venu d'advcnture Dedans le chœur, où est sa mansion. Parquoy concluds en mon invention, Que Ferme Amour est au cueur esprouvée ; Dire le puis, car je l'y ay trouvée.
LE PREMIER comme'iice en chantant.
Mon cueur est tout endormy,
Resveille moy belle :
Mon cueur est tout endormy,
Resveille le my.
LE SECOND
Hé, compaignon.
LE PREMIER
Hé, mon amy, •Comment te va?
LE SECOND
Par le corps bieu (beau sire) .Je ne te le daignerois dire Sans t'accoUer. Çà ceste eschine :
De l'autre bras que je t'eschine De fine force d'accollades.
LE PREMIER
Et puis ?
LE SECOND
Et puis ?
Rondeaux, ballades, Chansons, dizains, propos menus,
Les pièces II, 111 et IV furent ajoutées en 1344,