AU ROY, POUR LUY RECOMMANDER PAPILLON POETE FRANÇOIS, ESTANT MALADE
Me pourmenant dedans le parc des Muses (Prince sans qui elles seroyent confuses), Je rencontray sus un pré abbatu Ton Papillon, sans force ne vertu; Je Tay trouvé encor avec ses esles, Mais sans voler, comme s'il fust sans elles, Luy qui, tendant à son Roy consoler.
Pour ton plaisir souloit si bien voler Qu'il surpassoit le vol des alouettes.
Roy des Francoys, c'est l'un de tes poètes. Papillon paixat de toutes les couleurs De poésie, et d'autant de douleurs ; L'autr'hier le vy, aussi sec, aussi palle Comme sont ceux qu'au sépulcre on devalle; Lors de la couche où il estoit gisant Je m'approcliay, en amy lui disant Ce que j'ay peu pour luy donner courage De brièvement eschapper cest orage. Et luy offrant tout ce que Dieu ha mis Eu mon pouvoir pour aider mes amys, Dont il est un, tant pour Tamour du style Et du sçavoir de sa muse gentille, Que pour autant qu'en sa plume en santé A ta louenge il ha tousjours chanté.
M'ayant ouy, un bien peu séjourna, Puis l'œil terni, triste, vers moy tourna; Sa sèche main dedans la mienne ha mise. Et d'une voix fort débile et soubmise
M'a respondu : « Cher amy esprouvé,
Le plus grand mal qu'en mes maux j'ay trouvé,
C"est un désir qui sans fin m'importune
D'escrire au Roy la fascheuse fortune
Qui en ce poinct malade m'ha rendu !
Mais je ne puis, car il m'est deffendu
Du médecin, qui à ma plume ordonne
Un long repos, qui long travail me donne.
« Amy trèsclier (ce lui respons je alors) De quoy te plains? Jecte ce soing dehors, Car sans ta peine adviendra ton désir.
Si onques Muse à l'autre fit plaisir ; Certes la tienne est du Roy escoutée, Mais de lui n'est la noslre reboutée.
« Courage donc : Marot s'enhardira D'escrire au Roy, et ton cas lui dira ; Que pleust à Dieu que ton mal si pervers Se peust guérir par rimes et par vers, Ou qu'en moy fust tout ce qui est duisant A divertir cela qui t'est nuysant. »
Ces mots finiz, plus de cent et cent fois Me mercia. Lors de là je m'en vois Au mont Parnasse escrire ceste lettre, Pour tesmoignage à ta bonté transmettre Que Papillon tenoit en main la plume, Et de tes fais faisoit un beau volume. Quand maladie extrême luy ha fait Son œuvre empris demourer imparfait.
Et puis l'ouvrier a mis en tel decours. Qu'il a besoin de ton Royal secours.
C'est tout cela que mon escrit désire Te faire entendre, ayant cest espoir. Sire, Que ne diras en moi presumption.
Quand de mon cueur sçaurois l'intention, Qui de nully ne peut estre reprise, Puis qu'amytié a causé l'entreprise.
Si Theseus, ainsi comme l'on dict, Pour Pirithoe aux enfers descendit, Pourquoi ne puis je en Parnasse monter Pour d'un amy le malheur te conter?
Et si Pluton, contre l'inimitié
Qu'il leur portoit, loua leur amitié,
Doy je penser que ton cueur tant humain
Trouve mauvais si je preste la main
A un amy, veu mesmes que nous sommes
Et luy et moy du nombre de tes hommes?
Je croi plus tost qu'à l'un gré tu sçauras,
Et que pitié de l'autre tu auras.