SEIGNEUR DE SEMBLANÇAY
En son gyron jadis me nourrissoit Doulce Fortune, et tant me cherissoit, Qu'à plein souhait me faisoit délivrance Des hauls honneurs et grans trésors de France ; Mais cependant sa main gauche trèsorde Secrètement me filoit une corde Qu'un de mes serfz, pour saulver sa jeunesse, A mise au col de ma blanche vieillesse ; Et de ma mort tant laide fut la voye, Que mes enfaus, lesquelz (helas!) j'avoye Hault eslevez en honneur et povoir, Hault eslevé au gibet m'ont peu veoir.
Ma gloire donc, que j'avois tant chérie, Fut avant moy devant mes yeulx perie.
Mes graiis trésors, en lieu de secourir. Honteusement me menèrent mourir.
Mes serviteurs, mes amys et parens N'ont peu servir que de pleurs apparens.
J'euz (en effect) des plus grans la faveur, Ou au besoing trouvay fade saveur; Mesme le Roy son Père m'appella ;
Mais 1er faveur Justice n'esbranla :
Car elle, ayant le mien criminel vice Mieulx espluché que mon passé service, Près de Rigueur, loing de Miséricorde, Me prononça honte, misère et corde, Si qu'à mon los n'est chose demourée Qu'une constance en face coulorée.
Qui jusqu'au pas de mort m'accompaigna, Et qui les cueurs du peuple tant gaigna, Qu'estant meslée avecques mes ans vieulx, Feit larmoyer mes propres envieux.
Certainement, ma triumphante vie Jadis mettoit en grand tourment Envie : Mais de ma mort or doit estre contente. Je qui avois ferme entente et attente D'estre en sepulchre honorable estendu, Suis tout debout à Monfaulcon pendu, Là où le vent, quand est fort et nuysible. Mon corps agite, et quand il est paisible, Barbe et cheveulx tous blancs me faict branler Ne plus ne moins que feuilles d'arbre en Tair. Mes yeulx, jadis vigilans de nature.
Des vieulx corbeaux sont devenuz pasture ; Mon co4, qui eut l'accol de chevalier, Est accollé de trop mortel collier; Mon corps, jadis bien logé, bien vestu, Est à présent de la gresle balu, Lavé de pluye et du soleil séché, Au plus vil lieu qui peult estre cherché.
Or, pour finir les re?retz doloreux Partans du cueur du Riche Malheureux, Roys et subjectz, en m.oy vueillez apprendre Que vault grand' charge à bailler et à prendre.
En mon vivant ne fut merveille à veoir (Veu mon credicl) si j'acquis grand avoir; Mais à ma mort on peult bien veoir adoncques Un des grans tours que Fortune feit oncques.
Long temps me feit appeler Roy de Tours, Mais puis qu'elle a usé de ses destours Sur moy, vieillard chetif et misérable, Priez à Dieu, (ô peuple venerable\
Que rame soit traictée sans esmoy Mieulx que le corps, et congnoissez par moy Qu'or et argent, dont tous plaisirs procèdent, Causent douleurs qui tous plaisirs excédent.