ELEGIE XXIII DE JEHAN CHAUVIN, MENESTRIER
Chauvin, sonnant sur Seine les aulbades, Donna tel aise aux gentilles Nayades, Que l'un pour tous des aquatiques dieux Parla ainsi : « Le son mélodieux De ce Chauvin, frères, nous pourroit nuyre Par traict de temps, et noz femmes seduyre Jusqu'à les faire yssir de la claire unde Pour habiter la terre large et ronde.
Ne feit au chant de son psalterion Sortir des eaux les daulphins Arion?
Ne tira pas Orphous Eurydice Hors des Enfers? Cela nous est indice Que cestuy cy, qui mieulx que ces deux sonne, Et qui tant est gratieuse personne, Nous pourroit bien noz nymphes suborner. »
Ces motz finiz, se prindrent à tourner Ces dieux jaloux au tour de la nasselle Du bon Chauvin, et renversans icelle L'ont en leurs eaux plongé et suffocqué ; Puis chascun d'eulx des nymphes s'est mocqué En leur disant, « Venez, dames, venez, Voicy Chauvin, que si cher vous tenez Commandez luy que danser il vous face. »
Lors le baisant ainsi mort en la face. Toutes sur luy de leurs yeulx espandirent Nouvelles eaux, et après le rendirent Dessus la terre es mains de ses amys.
Qui l'ont ensemble en sépulture mys, Et d'iustrumens de musique divers Au roy du ciel et du monde univers Ont rendu gloire et immortelles grâces De l'avoir mys hors des terrestres places
Pleines de maulx, pour le loger en lieu Où plus n'endure el plus n'offense Dieu.
ELEGIE XXIV (lo28]
Gente Danes, de Juppiter aymée, Dedans la tour d'arain bien enfermée, Puis que Fortune adverse de tout bien Est maintenant envieuse du mien ; Puis que de l'œil elle m'a destourné Du beau présent qu'elle m'avoit donné ; Puis que parler à vous ne puis et n'ose, Que puis je faire orendroit autre chose, Fors par escript nouvelles vous mander De mon ennuy, et vous recommander Le cueur de moy, dont avez jouyssanco, Le cueur sur qui nulle autre n'a puissance, Le cueur qui feut de franchise interdict Quand prisonnier en voz mains se rendit, Et de rechef prisonnier confermé Avecques vous en la tour enfermé?
Je vous supply, par celuy dur tourment Que nous souffrons pour aymer loyaument, Qu'entre voz mains il face sa demeure Jusques à tant que l'un ou l'autre meure. Tandis Fortune avec cours temporel Se changera suyvant son naturel, Et ne nous est si dure et mal prospère Comme paisible et bonne je l'espère.
Parquoy, amye, or vous reconfortez En cest espoir, et constamment portez L'une moytié de l'infortune forte ; L'autre moytié croyez que je la porte.
Mais où sont ceulx qui ont eu leur désir En amytié sans quelque desplaisir ?
Il n'en est point certes^ et n'en fut onques, Et n'en sera. Ne vous estonnez doncques, Car j'apperçoy de loing venir le temps Que nous serons plus que jamais contens,
Et que de moy serez encore servie Sans nul danger et en despit d'Envie.