II
Bien je le sçais, à la bonne heure y fus jt. Il vouldroît bien, si mon sens est bon juge, Par quelque grand et dangereux déluge Plus luy ravir.
Il vouldroît bien jusqu^à là l'asservir, Que d'un seul poinct ne peust au roy servir, * Et luy a faict pour de cela chevir Mille vacarmes.
O roy Françoys , elle porte tes armes : Voyre et à toy s'adressent telz allarmes , Dont le plus doulx ne pourroit pas sans larmes Estre deduict :
Et ne peult l'autre à raison estre induicf Par cil honneur où France l'a conduict; Ne par eii^Êins que tant beaulx luy produict Par mainte année.
Ne la bonté de la noble Renée, Ne la doulçeur qui avec elle est née.
Ne les vertus qui l'ont environnée N'y ont povoir.
Paurois plustost entrepris d'e^mouvoir, Comme Orpheus, en l'infernal manoir,
» Le duc de Ferrare s'ëtait. livré entièrement à Charles-Quint , comme fesaient alors tous les petits princes d'Italie.
Charon le dur, voyre Plutoi le noir, Et chien Cerbère.
O doncques roy, son cousin, frère et père, Arreste court rentreprise impropere :
Et toy sa sœur, en qui tant elle espère, Mets y la main.
Un parentage autre que le germain Y doit mouvoir ton cueur doulif: et humain. Si n'y pensez, mourra quelque demain Sèche et ternie^
Car en mon cueur si secours on luy nie Veu la façon comment on la manie, Dîray qu'elle est de la France bannie Autant que moy.
Qui suis icy en angoisseux esmoy, En attendant secours promis de toy.
Par tes beaulx vers que je me ramentby A vecques gloire.
Et bien souvent à part moy ne puis croire Que ta main noble ait eu de moy mémoire Jusqu'à daigner m'estre consolatoire Par ses escripts ,
Qui en mon cueur à jamais sont inscripts. Peu ne sont leuz; leur doulceur de hault prix
Et zèle ardant me les eurent apris En pen d^espace.
Car anssitost que desespoir menace Mon œil de plus ne veoir ta claire fece, Lors force m'est que de ta lettre Êice Mon escusson.
Si la prononce en forme de chanson Plustost en un, plustost en autre son, Puis bault, puis bas, et en ceste &çon «^ Je me console,
Tant que mon cueur de grand' liesse vole Remémorant ta royalle paroUe, Qui me promet de m'effiicer du rosle Des enchâssez.
Or sont desjà les plus gros feux passez : ' Bien n'ay mefïaict; au roy doulceur abonde, Tu es sa sœur; ces choses sont assez Pour rappeller le plus pervers du monde.
' Les bûchers allumes en i535, par toute la France., commen- >caient à s'éteindre.
CHAVT NUPTIAL DU ROT b'ESCOSSE ET DE MADAME MAGDALAIVE PEEMIERB FILLE DE FEANCB. ■
Ceiluy matin, que d'habit nuptial Le roy d'Escosse ornoit sa beauté blonde, Pour espouser du sceptre liKal La fille aisnee, ou tant de grâce abonde , Vous eussiez veu des peuples un grand monde , Qui de sa chambre au sortir Tattendoient, Et çà, et là, mille autres à la ronde. Qui à la file avec eulx se rendoient.
Tandis les mains des nobles gracieuses De pied en cap richement Pont vestu :
Son corps luysoit de pierres précieuses, Moins toutesfoys, que son cueur de Tertu : De musq d'eslite avec ambre batu
' En i536, lorsque Tarmëe de Tempereur allait inonda la France , Jacques V, fidèle à Fancienne alliance de ses ancêtres arec DOS rois , s'embarqua avec seize mille hommes. Sa flotte , battue des Tents contraires, aborda enfin à Dieppe. Le roi d'Ecosse joignit à Lyon François I*' , qui crut ne pouvoir mieux lui prouver sa re* connaissance, qu'en lui offrant la main de sa fille Madeleine. Le mariage fut cëlëbrë à Paris , le i** janvier i5^. Mais la reine d'Ecosse étant morte la même année d'une fièvre étique , Jacques V épousa en secondes noces , Marie y fille de Claude , duc de Guise » et veuve du duc de Longueville. L'infortunée Marie Stnart fut le fruit de cet hymen.
Parfumé ont son vestement propice : Puis luy ont ceint son fort glaive poinctu , Dont il sçait faire et la guerre , et justice. Ainsi en poinct de sa chambre départ Pour s'en aller rencontrer Magdalaine :
De beauté d'homme avoit plus grande part , Que le Troyen , qui fut espris d'Helaine : Si qu'au sortir sa beauté souveraine Les regardans resjouyt tout ainsi, Que le soleil, quand à l'aiibe seraine Sort d'Orient pour se monstrer icy.
Vien, prince, vien : la fille au roy de France Veult estre tienne, et ton amour poursuyt : Pour toy s'est mise en royalle ordonnance , Au temple va, grand' noblesse la suyt.
Maint dyamant sur la teste reluyt De la brunette: et ainsi attournee Son tainct pour vray semble une claire nuict. Quand elle est bien d'estoilles couronnée. Brunette elle est : mais pourtant elle est belle. Et te peult suyvre en tous lieux, ou iras. En chaste amour. Dangier fier, et rebelle N'y a que veoir. D'elle tu jouyras :
Mais s'il te plaist , demain tu nous diras Lequel des deux t'a le plus grief esté , Ou la longueur du jour, que desiras.
Ou de la nuict la grande breveté.
La fille donc du plus grand roy da monde Elle est à toy. L'Eternel tout puissant Avant le ciel, avant la terre, et l'onde, Te destina d'elle estre jouyssant, ' Âffin, que d'elle, et de toy soit yssant Immortelz neudz d'amitié indicible Entre le sceptre escossoys fleurissant , Et le fi-ançoys par autres invincible.
Fille de roy, mes propos addresser
A toy je veulx, escoutes moy donc ores.
Je t'adverty, qu'il te convient laisser ,
Frères, et sœurs, père, et pays encores,
Pour suyvre cil , que celluy dieu , qu'adores ,
Par sa paroUe a joinct avecques toy,
Te commandant, que l'aymes, et l'honnorei^,
Tu le scay bien , mais je le ramentoy.
Or suy le donc : ja te sont préparez Cent mil honneurs là, on fault que ta voyses : D'Escosse sont tous ennuys séparez, Trompes, clairons y meinent doulces noises : Mesmes là bas les nymphes escossoyses Avec grand joye attendent ton venir, .
* Ces flatteries ridicules blessent la raison et dëshonorcnt la poésie. Dans ces tems-U , on ne connaissait pas d'autre manière de louer. Marot ne s'est pas préserve de ces énormes platitudes. Il faut arouer que les grands d'alors n'étaient pas difficiles; l'encens le plus grossier les contentait; ils ne riaient pas même en s'entendant comparer au soleil et aux étoiles.
Et vont disan», qu^elles seront françoyses Pour le grand bien, qai leur doibt advenif.
Va doncques : non, ne nous vueilles priver Encor' si tost de ta noble présence :
Attens un peu, laisse passer Pyver, Car assez tost sentirons ton absence.
Vent contre vent se bat par insolence, Printemps viendra, qui les fera renger : Lors passeras la mer sans violence, Et ne craindrons , que tu sois en danger.
Et si verras des dieux de mainte forme, ' Comme Egeon monté sur la balaine :
Doris y est , Protheus s'y transforme, Triton sa trompe y sonne à forte alaine. Au fons de Peau sont ores sus Paraine : Mais si attens le printemps ou Pesté, Tous sortiront hors de la mer seraine Pour saluer ta haulte majesté.
Sur le beau temps ainsi tu partiras,
Et en ton lieu regretz demoureront ,
Adieu dirons, adieu tu nous diras,
Dont tes doulx yeulx sur l'heure pleureront :
Mais en chemin ces larmes sécheront
^ Ce spectacle ëtait sana doute fort beau et surtout très-rare ; il devait intéresser les nouveaux ëpoux, mais ce n'e'taitpas ici la place de tous ces monstres que Marot fait entrer souvent dans ses vers.
CHANTS DIVERS. yS
Au nouveau feu d'amour bien establîe :
Noz cueurs pourtant point ne s'en fascheront, Pourveu, que point le tien ne nous oublie.
Si prions dieu, noble royne d'Escosse
Qu'au temps nouveau vienne un nouveau danger,
C'est qu'il te faille icy demourer grosse,
Pour si à coup de nous ne t'estranger.
A ce propos bien te dois alléger,
Car pour parens, qu'icy tu abandonnes,
Enfàns auras , enfans ( pour abréger )
Qui porteront et sceptres et couronnes.
CANTIQUE DE LA CHRESTIE1It£ , SUE LA VENUE DE l'EMPEEEUR ET DU ROT , AU VOYAGE DE NICE. '
Approche toy, Charles, tant loing tu sois. Du magnanime, et puissant roy Françoys, Approche toy, Françoys tant loing sois tu, De Charles plein de prudence, et vertu :
' En i538, le pape Paul III, désirant mettre fin à une guerre longae et dësastreuse, engagea le roi et Tenipereur à se réunir à l^lice, où il se rendit lui-même comme médiateur. Une trêve de dii. ans iîit le prix de ses soins. Mais ce ne fut qu'après la condlusion du traite , que les deux princes consentirent à se voir; ils s'embrassèrent à Aigu es-Mortes. Ils s'étaient aussi embrassés lorsque pour sa délivrance , François I" eut signé le traité qui livrait à Charles les plus belles proTiaces de son royaume!
Non pour tous deux en bataille vous joindre, Ne par fureur de voz lances vous poindre, Mais pour tirer Paix , la tant désirée Du ciel treshault, là ou s'est retirée.
Si Mars cruel vous en feistes descendre ,
Ne pouvez vous le faire condescendre
A s'en aller, pour ça bas donner lieu
A Paix la belle, humble fille de Dieu ?
Certainement si vous deux ne le faictes,"
Du monde sont vaines les entrefaictes,
Recevez la , princes cbevaleureux,
Pour faire nous (voyre vous) bien heureux ,
Ce vous sera trop plus d'honneur, et gloire,
Qu'avoir chascun quelque grosse victoire :
Recevez la, car si vous la fuyez.
Elle dira, que serez ennuyez
De voz repos , et que portez envie
A la doulceur de vostre heureuse vie.
Si pitié doue (o princes triumphans)
Vous ne prenez des peuples voz enfans,
( Dont reciter Testât calamiteux
Seroit un cas trop long*, et trop piteux)
Si d'eulx n'avez commisération ,
A tout le moins ayez compassion
Du noble sang, et de France, et d'Espaigne,
Dedans lequel ce cruel Mars se baigne.
Mars cy devant souloit taindre ses dars
Dedans le sang de vôz simples souldars : Mais maintenant ( o dieu quel dar esclandre ! ) Plaisir ne prend fors à celuy espandre De? nobles chefz, meritans diadesmes:
Et si respand souvent le vostre mesmes , ' Faisant servir les haultz princes, de butte Au vil souldard tirant de bacquebutte.
Si que de Mars , ne sont plus les trophées Fort enrichiz d^armes bien estofFees. .
Plus ilz ne scfnt gamiz , et décorez , Que de bamoys bien polys et dorez Qui disent bien, la despouille nous sommes De grans seigneurs, et de vertueux hommes.
0 quantz et quelz de voz plus favoriz
Sont puis dix ans en la guerre periz !
0 quantz encore en verrez desvier,
Si à ce coup paix n'y vient obvier !
Que pensez vous? cherchez vous les moyens
De voz malheurs, nobles princes Troyens? *
' François Iw avait ëtë blesse à la bataille de Pavic.
' Jean le Maire , dans ses histoires fabuleuses , avait dit qu'un Francns , fils de Priam , échappe de Troie en flammes , traversa les mers, aborda en France, et y établit une colonie. Quelle était cette étrange manie, de faire de Troie une pépinière de héros qui s'étaient répandus dans tout le monde pour y fonder des états l Énée en Italie, Francus en France, Turcus en Turquie, Brutus en Angleterre. Voilà comme on épaississait les ténèbres qui enveloppent le berceau des peuples. En élevant sur des traditions vagues un amas de mensonges grossiers, espérait-on débrouiller le chaos des premiers âges ?
Ja pour tenir ou voz droictz, ou voz torts, Sont ruez jus voz plus vaillans, Hectors. Gardez qu'en fin je, qui suis vostre Troye, Du puissant Grec, ne devienne la proye.
Estimez vous, que ce grand Etemel
Ne voye bien du manoir supemel
Les grans débats d^une et d'autre partie ?
Ne sçavez vous , qu'un bon père chastie
Plustost les siens ^ que les desavouez ?
Si maintenant fiiictes ce que pouvez,
Paix descendra, portant en main l'olive.
Laurier en teste , en face couleur vive ,
Tousjours riant, claire comme le jour.
Pour venir faire en mes terres séjour.
Et Mars souille tout de sang, et de pouldre.
Deslogera plus soudain que la fouldre :
Car il n'est cueur, tant soit gros , qui ne tremble,
Si voz vouloirs en sont uniz ensemble.
Vienne sur champs , Mars avec son armée
Vous présenter la bataille termee,
Il la perdra. Ainsi doncques uniz ,
Et de pitié paternelle muniz ,
Vous eslirez quelque bienbeure lieu,
Là ou viendra de vous deux au milieu
Pallas sans plus. Pallas, à sa venue,
Vous couvrira d'une céleste nue.
Pour empescher, que les malings trompeurs.
D'heureuse paix trpp malheureux rompeurs. Ne puissent veoir les moyens , que tiendrez, Alors, qu'au poinct tant désiré viendrez: Si qu'ilz seroùt tout acoup esbahys Que sur le soir, l'un et l'autre pays, Reluyra tout de beaulx feux de liesse.
Pour le retour de Paix noble déesse :
Et que rendray sans que Mars m'en retardé , Grâces au ciel : o mon dieu , qu'il me tarde !
Approche toy, Charles, tant loing tu sois, Du magnanime, et puissant roy Françoys, Approche toy, Françoys, tant loing sois tu. De Charles plein de prudence, et vertu.
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