‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 5)Chapitre 11 sur 81 · LA MÉTAMORPHOSE D'OVIDE · texte numérisé non relu

LA MÉTAMORPHOSE D'OVIDE

JLe grand palais on Phebus habitoit, Hault eslevé sur columnes estoit , Tout luysant d'or et d'escarboucles fines, Qui du clair feu en splendeur sont affines : De blanc yvoîre estoit la couverture :

Le grand portail fîit à double ouverture De fin argent espandant mille raiz , Moult sumptueux estoit et de grans firaiz : Mais la &çon les estoffes surpasse, Car Mulciber, des febvres Toullrepasse, T entailla de la mer la claire unde , Qui toumoyoii la terre ferme et ronde , Et y gr9LY9L des terres le grand tour^ Avec le ciel lipii se courbe à reùtonr.

En ceste mer les Dieux marins voit on , C'est asçavoir le resonnaint Triton , Puis Protbeus, qui se transfcNrme ainsi Comme il luy pUîst, et Egeoii aussi ^

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Lequel estramct parmy les undes pleines De ses grans bras, les gros dos des balaînes: Doris aussi, et ses filles ensemble, Dont Tune part en la mer nouer semble , L'autre séant' en quelque isle ou rocher, Ses vertz cheveulx semble faire sécher : L'autre au vif semble estre sur un poisson. Visages: n'ont toutes d'une façon , Non pas aussi trop differens à veoir , Mais comme il fault entre sœurs les avoir.

La terre après qui là estoit empraincte, Hommes portoit, fleuves et ville mainte, Bestes , forestz : Nymphes illec cherchans Leur demourance , et autres Dieux des champs. Puis la dessus estoit fort bien gravée, Du ciel luysant la figure eslevee, Et y avoit dessus la porte dextre Six signes clairs, et six à la senestre.

En la maison que j'ay cy racomptee Vint Phaeton par une grand' montée,^ Et de prinsault devant les yeulx se boute Du père sien , dont il estoit en doubte : Si se tint loing, car de plus près estant N'eust peu souffrir clarté qui luysoit tant.

Le clair Phebus à la barbe dorée, Robbe portant de pourpre colorée ,«^

Seoit en un tkrosne a sa haulteur duysant , Garny estoit d^esmeraude luysant.

Autour de luy sont en ce beau séjour, L'An et les Moys, les Siècles et le Jour. Les Heures là tiennent aussi leurs places Toutes de reng par égales espaces.

Là est debout Printemps de nouveau né , Qui d'un chappeau de fleurs est couronné : Là est sur piedz PEsté nud sans chemise j D'espiz de bled la couronne au chef mise : Automne aussi, qui les membres tachez Avoit par tout de raisins escachez, Avec Yver qui tremble et qui frissonne , Et dont le poil tout chenu herissonne.

Au milieu d'eulx Phd)us son siège avoit : Lors de ses yeulx , dont toute chose veoit , Veit ce jeune homme es tonné à merveilles De veoir là hault choses si nompareilles : Si luy a dict à chef de temps ainsi.

Que cherches tu en ce palais icy ,

0 Phaeton, enfent tresrecevable

De moy ton père , et non desavouable ?

Que cherches tu ? 0 lumière pudique ,

Ce respond il, Phebus mon père unique,

S'il est ainsi que tu vueilles que j'use

92 LiVHE sego:ni>

De ce nom là , sans ce que j'en abase , Et s'il est vray que ma mère . qui Êiict Tant de sermens, ne couvre son mesfaict Soubz couleur fatilse : en -te monstrant vray père, Fais moy un don par lequel il appere Que je suis tien, et hors de ma pensée Soit, je te pry , ceste doubte chassée.

Ces motz finiz, Phebus qui l'escouta, Ses clairs rayons estincellans osta D'entour du chef, et luy commande après De s'approcher hardiment de plus près : Puis l'accoUa disant : En verilé, Mon cher enfant, tu n'as point mérité Que te renonce, et Clymene a produict Vray, naturel et légitime fruict S'il en fut onc : or sans autres tesmoings , A celle fin que tu en doubtes moins , Demande un don tel que tu le vouldras: Tien toy certain que de moy ne fauldras A l'obtenir. O grand serment des Dieux: Paludz d'enfer, incongneuz à mes yeulx.

Soyez presens à ce que j'ay promis.

A peine avoit à fin son propos mis.

Que Phaeton d'une ardeur Jeune cl gwnde Le chariot dé son père demande^ Avec la charge et le gouvernement

De ses çhevaulx, pour un jour seulement. Dont tout à coup Phebus se repentit D'avoir jure, et du grief qu'il sentit Son chef luysant secoua plusieurs foys , Disant : Mon filz, ma paroUe et ma voix Trop de léger s^accorda à la tienne.

Que pleust aux Dieux que la promesse mienne Retinse encor : je confesse ce poinct, Que ce seul don ne t'accorderois point.

Or est besoing de ton propos changer,

Car ton désir' est plein de grand danger,

0 Phaeton, ton sens peu raisonnable

Quiert un bault don , voyre mal convenable

A ceste force encor' si peu virile,

Et à cest aage encor si puérile.

Tu es mortel, et subject à trespas,

Ce que tu quiers mortel certes n'est pas ;

Ainçoys te dy qu'il y a plus d'affaire

Qu'il n'est permis aux Dieux d'en pouvoir faire.

Bref, tu ne sçais que tu vas affectant:

Les autres Dieux auront du pouvoir tant

Qu'il leur plaira : mais celluy seul je suis

Qui le flambant chariot mener puis.

Le roy du ciel , dont la main merveilleuse Jecte ou luy plaist la fouldre* périlleuse, Ne s'y pourroit luy mesme habiliter, Et qu'est il rien plus grand que Juppiter?

Si difficile est la voye première, Que mes chevaulx ont peine coustumiere A la monter partans au poinct du jour , Combien quHlz soient tous frais et de séjour.

Le hault chemin est du ciel au milieu, D*ou bien souvent moy mesmes qui suis Dieu, Tremble et fremy de firayeur et d'esmoy , Voyant la terre et la mer dessoubz moy.

I/autre chemin dernier est en descente , £t a besoing de conduite descente.

Aussi Thetys qui en mer me reçoit Tousjours s'efiraye, alors qu'elle apperçoit Que je descens, et entre en paour subite , Que je ne tombe, et ne me précipite.

Et d'autre part, du hault ciel la rondeur Incessamment tourne de tel' roideur, Qu'avecques soy les estoilles il tire : Et d*un grand bransle impétueux les vire : Mais j'y résiste , et la force qui dompte Les autres tous , jamais ne me surmonte : Ains en allant du ciel tout au contraire On voit du bas au plus hault me retraire.

Prens donc le cas que le chariot mien Je t'ay donne: entreprendras tu bien Tirer devers les deux pôles , en sorte

DE LA MÉTAMORPHOSE. gS

Que la roldeur du hault ciel ne t'emporte. Tu crois ( peult estre ) en tes discours débiles , Que Ik hault sont forestz , temples et villes : Je t'adverty ( affin que ne. tresbuches ) Qu'aller il fault par dangers et embuscbes , Et que passer te fault devant les formes Des animaulx horribles et difformes.

Doncques affin que tu tiennes la voye Si seurement que rien ne te desvoye, Passer auprès des cornes conviendra Du fier Taureau, qui contre toy viendra : Du Sagittaire ayant Tare en la main, Et du Lyon cruel et inhmnain :

Puis le chemin du Scorpion suy vras , Qui d'un grand tour courbe ses villains bras : Gelluy du Cancre aussi finablement, Qui les deux bras courbe tout autrement.

Et n'est en toy pouvoir par nulz travaulx Du premier coup régir mes fiers chevaulx : Fiers, pour le feu qui ard en leurs poictrines, Et qui leur sort par bouches et narines. Certes depuis «que leurs aigres courages Sont eschaufez , tant sont folz et volages , Qu'à bien grand' peine ilz souffrent pour leur guide Ma propre main, et tirent à la bride.

Doncques affin que d'un don mortifère

Je ne t'estrene, helas mon filz, diffère : Prens garde à toy, et refrains ton désir Ce temps pendant que tu as le lojsir.

Tu veulx affin dWoir la congnoissance, Comme tu as de mon sang pris naissance, Qu^un gage seur en tes mains s^abandonne : Las, en craignant, gage seur je te donne, Et ceste paour que celer je ne puis Tesmoingne assez que ton père je suis.

Jecte un petit sur ma face tes jeulx, Et voj mon tainct : que pleust ores aux Dieux Que jusqu^au cueur me peusses veoir aussi, Et là dedans comprendre mon soucy.

Au demeurant veois tout ce qui alxmde

En cestuy riche et universel monde :

Et de si grans et tapt d^autres richesses

Dont terre, et mer, et ciel, font leurs largesses,

Demande m^en ce que bon tu verras,

D^estre escoi^duict au danger ne cherras :

Fors qu'en cecy je ne te diray, non,

Qui n'est que peine (à bien dire son nom")

Non point honneur : o mon en£ant trescher

Peine pour don tu viens icy chercher :

Qui te Ëiict tant estre à mon col paidii ?

Oste tes bra&, flateurmal entendu,

Tu obtiendras ( et t^en tiens asseurë ,

Puis que les eaux d'enfer j'en ay jure)

DE LA MÉTAMORPHOSE. gy

Ce que vouldras, Uni soit la chose grande : Mais sois au moins plus sage en ta demanda.

Ainsi Phebus son filz admonestoit, Qui à ses dictz fort répugnant estoit , Opiniastre en son premier propos , Et le beau char convoite sans repos.

Donc quand son père avec peine indicible Eust diffère tant qu'il luy fat possible , Il le mena au lieu hault, ou rengé Estoit ce char , par Vulcanus forgé :

D'or fat Paisseul , d^or luysoient tout autour Les deux lymons, d^or estoit le hault tour De chasque roue, et Tordre bel et gent De chascun ray fut estoffë d'argent.

Sur les coliers sont belles chrysolites Mises par ordre, avec gemmes eslites, Desquelles fat grande lumière yssant, Pour le soleil contre resplendissant.

Et ce pendant que Tœil et hault courage De Phaeton contemploit cest ouvrage , Aurore vint ouvrir les portes closes De rOrient, toutes pleines de roses.

Si vont fayant les estoilles par routes Que Lucifer devant soy chasse toutes  grans trouppeaulx : et après tout le reste Sort le dernier de la maison céleste.

Lors aussi tost que Phebus apperçoit

Que terre et monde à rougir commençolt. Et qu'il eust veu toutes pasles et mornes Esvanouyr du croissant les deux cornes , Il va soudain les Heures appeller , £t les chevaulx leur commande atteller, Ce qu elles font : et les chevaulx superbes. Fort bien repeuz d'ambrosiennes herbes , Hors de Testable ont tirez et guidez, Et de leurs frains bien resonnaïis bridez.

Le père adonc d'un unguent précieux Oigni]; le blanc visage gracieux De son cher filz, et de tendre et sensible, Contre l'ardeur le rendit deffensible :

Si luy a mis les rais autour du chef, Et les mettant redoubla de rechef Mille souspirs , qui son prochain martyre Prononstiquoient, et sur ce luy va dire : Au moins, mon filz, à Tadvis que ton père Te veult donner, si tu peulx, obtempère : Les fiers chevaulx piquer donne toy garde, Ains par la resne à forcç les retarde. De leur gré vont , voyre si roide et fort , Qu'à les 'tei^ir fault merveilleux effort : Et ne lault pas que d'aller t'adventures Directement le long des cinq arctures : Le vray chemin qu'à tenir je t'encharge. Va de travers en curvaturè large.

Et seulement jusqu^à rextremité «

De trois cerceaux son but est limite , *

Du pôle austral, tant qu'il peult, s'esloingnant, Aussi débourse à Paquilon joingnant.

D'aller par là , non par ailleurs t'advoue : Tu verras bien les traces de la roue.

Et pour donner eschauffojson égale A terre et ciel, ne monte ne devalle : Car si ton char en Pair hault monter laisses , Le ciel ardras : si aussi tu l'abaisses , Par mesme feu la terre destruiras.

Tiens le moyen, à seurté tu yras:

Aussi affin que la roue qui tourne Du costé droict ne te meine et destoume Au serpent tors , et qu'au signe de l'are La gauche roue aussi point ne t'esgare , Tien l'entredeux, ne fais detorse aucune: Le demourant le laisse à la Fortune , Laquelle puisse à ton secours Veiller, Et mieulx que toy te rueille conseiller.

Or ce pendant que t'ay propos tenu, L^humide nuict par attaindre est venu L'extrémité de l'Hesperide mer :

Honnestement ne pouvons plus chommer :

On me demande, et Aurore advancee Reluyt desja , toute obscurté chassée. ^

Prens ceste resne, il est temps de partir.

lOO lIVfiJBr SECOND

Ou s^tu veois que pdb«6s divertir Ta fantasie, use pour ton giand bîe»

De mon conseil, Bon du chariot wmu Oultre, ta^is qu'as d*y penser le tenue, Et que tu es encores en Ueu ferme , Sans que mal duyl tu sois eneor jecté Dessus le ckar follement convoité.

Concède moj clarté en terre espandre Laquelle veoir tu puisses sans esclandre.

Lors Phaeton, de corps jeune et babile, Saulta dedans le chariot mobile, Sur piedz se plajite, et grand plaisir prenoîi A manier la resne qu'il tenoit , Puis mercia son père plein d'ennuy , Contre et maulgré la voulunté de Inj.

Ainsi s'en Ta le jeune Phaeton.

Lors Fjrois, Eous et ^thon, Phlegon aussi, cheraolx du soleil dair.

En hennissimt de feu remplirent Pair :

Et du ciel clos les barres grans et lees Heurtent des pied:^ , lesquelles reculées Furent soudain par Thetys qui encore De son nepveu les fortunes ignore.

Donc quand le ciel ainsi par elle ouvert Se fut monstre bien large et descouTert : Les, fiers chevauk deslogoans galopperent Parmy les airs , et les nues coupperent.

DE LA MÉTAMORPHOSE. loi

Ooltrepassans, taint fat prompt leur depaH:, Le vent yssu d^iceUe n^sme part.

Mais trop à Taise , et peu charges se treuvent , Ne y qui pis est , bien ceiignoislre ne peuvent Qui les conduit, et pas ne leur pesoit Le jouç, ainsi qu'auparavant fiiisoit. * Ains comme danse en la mer le navire Sans juste poix , et sur Peau tourne et vire , Puis çà , puis là , instable et sans arrest , Pour ce que vague et par trop léger est : Ainsi n^ajant Taccoustuniee charge, Ce chariot par le ciel hault et large Saulte et ressaulte, et Pair le poulse et guide Encontremont, comme une chose vuyde.

Ce que sentant les chevaulx atteliez Hors du chemin batu s'en sont allez, Et d'un g^nd cueur leurs firains vindrent à mordre Sans plus courir selon le premier ordre. Dont Phaeton se print à estonner :

Ne sçait la bride à quelle main tourner, Ne sçait la voye, et quand il la sçauroit, Sur les chevaulx nulle puissance auroit. Les sept trions tous gelez de froidure Furent surpris de chaleur aspre et dure, Et se baigner pour néant ont tendu En rOcean, qui leur est deffendu, La grand' serpente au pôle arctique empraincte Morne de*froid, et à wtl donnant craincte,

Sentît ardeur V et du chauld irritée Conceut en soy fureur inusitée.

On dit aussi par tout ( o Bootes ) Que moult troublé alors enfiiy t'es , Quoy que courir ne pouvois , ne voulusses , Et qu^enij^esché à ta charrette fusses.

Dont aussi tost que du hault des clairs cieulx Le misérable en bas jecta les yeulx , La terre veit en rondeur bien formée Totalement dessoubz luy abysmee.

Si devint pasle , et de paour promptement Aux deux genoux luy vint un tremblement : Et par si claire et grand' resplendissance Obscurité print en ses yeulx naissance.

Ja vouldroit il qu'en ces lieux supemelz N'eust onc mené les chevaulx paternelz : Ja se repent dont sa race a congneue, Et plus , d'avoir sa requeste obtenue : Ja souhaittant de Merops estre né.

L^ malheureux est ainsi pourmené Que le navire agité des orages , Auquel le maistre a lasché les cordages , L'abandonnant du tout à la mercy Des oraisons, des vœux, des Dieux aussi.

Que fera il ? il a laissé derrière Beaucoup de ciel , et si en veoit arrière

DE LA MÉTAMORPHOSE. Io3

Plus devant soy : il mesure, il compassé En son cerveau et l'une et l'autre espace : Âucùnesfoys . vers l'occident se tourne , Âucunesfoys son. œil jecte et séjourne Sur l'orient, mais il est fort à craindre Que jamais plus ne les puisse restraindre : Car rien ne faict de ce que faire tasche Tant y est neuf : la bride point ne lasche , La tenir court ne luy sert d'un seul poinct , Et des chevaulx les noms ne congnoist point : Puis tout tremblant, veoit les merveilles sacres, Qui sont là sus, et les grans simulacres Des monstres fiers, qui en diverses parts Par tout le ciel sont semez et espars.

Là est un lieu ou parmy ceste tourbe Le Scorpion sa queue et ses bras courbe En forme d'arc , et jusques au manoirs De ses voisins estend ses membres noirs.

Quant l'enfant veit la beste monstrueuse De noir venin toute moyte et sueuse , Le menaçant à luy de près se joindre , Et de sa queue aiguillonnant' , le poindre , Povre de sens tellement s'estonna, Que de frayeur la bride abandonna.

Quand sur le dos les chevaulx la sentirent En s'esçartant parmy les airs bondirent,

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Et llbrèfnient d^alleés et venues Vont galôppant régions incongneues.

Là ou le cours impétueux les porte , là sans compas chascun d^eulx se transporte. Jusques au ciel des estoilles ilz vont, Le chariot traînent , et rouler font A travers lieux ou n'a chemin ne sente : Plustost vont hault , plustost vont en descente , Et de droict fil viennent fondre grand' erre Jusques à l'air plus prochain de la terre : Si qu'esbahie est la Lune eh sa sphère , De veoir courir les chevaùlx de son firêre Dessoubz les siens : et les nues esparses Parmy les airs fument à demy arses :

Mesmes la terre au plus bas lieu assise , De flambes (esl cbmione le reste ) esprise : Toute se fend pour ^humeur «qui tarit , L'herbe se fèrie, arbre et^'fuèille périt : Le champ du ble' a son dommage baille Au feu ardant foyson de sèche paille.

Cela n^èst' rien, lès grâns villes et fortes, Murs et rempars brûsleht jusques aux jporles , Et pour néant du feti lés geis se gardent En cendre vont : boys et mdîitaignes ardent: Tmolus en ard, le mont Âthos s^enïlambe, Taurus se brusté, Oete est tout en flambe, Si fùt^ Ida, pour lors sèche et sans eaux, Qui pàràvàht iriumphôit èh i^ùîsséâûx :

DE LA MÉTAMORPHOSE. Io5

Et Helûxm 4es neuf Muses aymé, Aussi iïlinus, non encor surnommé OEagrien : grand flamme feit JEtnsL^ Car pour un feu k ce coup âeux en a : Cynthus, Erix, Parnassus à deux tester f Cytheron propre à célébrer les festes : Mimas, Othrys et Dindyma s'allument, De Rhodopé les neiges se consument , En feu s^en va Mycalé et Caucase :

Maulgrë son froid la Scythie s^embrase.

Le grand mont d'Osse avec Pindus brusla , Voyre Olympus plus grand que ces deux là, Si feirent bien les grans Alpes cornues , Et Apennin, lequel sonslietit les twies.

Lors Pbaeton va adviser le monde

Qui flamboyoît de feu tout à la ronde ,

Si que du ckauld grand' angoisse portoît :

Et anhelant , de sa bouche sortoit

Comme d'un fom: vapeur de chaleur pleme.

Son char s'enflambe, intolei^ble peine

Luy ont en Pair les bluettes donne.

Et de fumée espesse environné :

Ne sçait ou va, n'mi il est, et l'ettimmnettt

Les promptz chevaûhc dm leurs ptkisirs lesmeinent.

On tient qu'alors les JEtfaiopes.prîodent Tainct srkaslé, kpe iforès^flz devindrent.

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Et que du chauld qui Thumeur estancba , Comme on la voit, la Lybie sécha.

Nymphes adonc, pleuraot eschevelees, Faisoient le dueil des sources escoulees : La Beotie avec une soif grande Cherche Dirc€ , Argos par tout demande Amymoné sa fontaine liquide :

Ephiré quiert la source Pirenide.

Les fleuves grans, grans de rives et fons Ne furent pas en leurs canaulx profons Bien asseurez : mais trop plus qu^esbahiz. Au fil de Peau a fumé Tanays, Aussi a faict Peneus l'ancien , Et Caycus fleuve Teuthrancîen , Et Ismenos rivière non dormante, Et de Phocis le beau fleuve Erimanthe , Et Xantus clair, qui devoît ardre encor^ Et Lycormas, qui est aussi blond qu'or, Et Meander qui va s'esbanoyant Dedans son eau çà et là tournoyant :

Eurotas brusle, et Mêlas de Mygdone,.

Et Euphrates arrousant Babylone.

Thermodoon, Phasis, Ganges, Ister, A ceste ardeur ne peurent résister.

Orontes ard : d'Alpheus les eaux vives , Et Spercius ardent jusques aux rives :

£t le fin or qui en Tagus se trenve, Fondu du feu couloit comme le fleuve.

Les cygnes blancz qui de leur mélodie Solennisoient les fleuves de Lydie Ardoient, avec nombre infiny d^oyseaulx, Dedans Caystre, au beau milieu des eaux.

Le Nil fiiyt efirayé du meschef Au bout du monde et retira son chef, Si bien que point n^apparoist aujourd'huy : Encor voit on sept entrées de luy , De qui les eaux s'en sont toutes allées : Maintenant sont sept pouldreuses vallées. Pareil malheur a les undes taries D'Hebre et Strymon, aux terres Ysmaries, Et des plus béaulx qu'en Occident congnois , Du Pau , du Khin , du Rosne Lyonnoys , Aussi du Tybre , à qui estoit promis Qu'à luy seroit tout le monde submis.

La terre fend , et parmy les féndaces

La grand' lueur jusqu'aux régions basses

A pénétré , et si clair y raya ,

Que Proserpine et Pluton s'effraya.

La mer se serre, et ce qu'on nommoit mer,

De sable sec un champ se peult nommer.

Les montz terreux soubz l'eau profonde estans Sont descouvers , et se manifestans Le nombre accreu ont des Cyciades isles. Aux fons s'en vont les poissons moult débiles ,

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Nobles daulphins poar la chaleur n^osoient Saillir en Pair, comme devant Êiisotent. Maint beuf de mer, et mainte grand' babine , Au fons de Tean gisent morts sur Tareine : Doris , Neree, et leurs filles &schees, Mesmes se sont ( ainsi qu^on dit ) cachées Dessoubz Peau tiède : et le grand Neptunus Tout refirongne osa ses bras tout nuds Trois foys hors l'eau mettre et adventurer, Trois foys ne sceust Tair ardant endurer.

Finablement Terre dame tressaincte,

Des eaux de mer environnée et ceincte,

Et des ruisseaux que l'infortune amere

Feit retirer au ventre de leur mère ,

Va mettre hors parmy une crevace

Jusques au col sa libérale (ace,

La main au liront, et d*un grand tremblement

Esbranlant tout universellement.

Plus bas un peu s'assit et s'avalla

Qeu de coustume , et puis ainsi parla :

Si tout cecy ( supresme deitë )

A grë te vient, et je Pay mérite ,

A quel propos cesse à présent 4a feuldre ?

Puis que finir tue xxmvient, et resouldre

Par feu cruel , vien moy du tien fmr :

Regret n'auray de telle main périr.

A peine puis dire un mot ( et sans donbte La grand' vapeur quasj retoullbit toute), Regairde moy, et entens à mes vœux, Grillez et ars sont desja mes ckeveulx : Flambe et fiunee aussi mes yeulx afibllent , £t sur mon chef les estincelles volent. Est ce l'honneur, le firuict , le bénéfice , Que tu me rends de mon fertile office? Et pour Tennuy, la froissure, et Tahan Que j'ay de herce et de soc, d'an à an? 0 Dieti des Dieux, me traîctes tu ainsi, Pour mon loyer d'administrer icy L'herbe aux trouppeaulx, les firuictz meurs et recens Au genre humain, et à vous de l'encens ? Or prens encor, que mérité je l'aye, Qu'ont faict les eaux à souffrir ceste playe. Qu'a desservy ton bon firere N^tune ?

Parquoy la mer (qui luy est ps^ fortune Escheue en lot ) va elle en descroissant , De jour en jour loiog du ciel s'abaissant? Las si l'amour de moy, et de ton cher Frère germain, ton cueur ne vient toucher, Yueilles au moi^s, par pitié, prendre garde A ton clair ciel : 0 Dieu puiss^pt regarde. Bas et hauît fiime, et l'un et Twtre pôle: Si, tant soit peu» la flamba les viole, Voz beaulx manoirs ruyneront, Wa^»

Ne veois tu point cpffimej^t ah^^e Atlas?

Si tomba il , ayant faict haulte emprise.

Le père alors misérable et fasché Son larmoyant visage avoit caché :

Voyre et tient Ton (si croire ainsi le fauli) Que de soleil au monde y eust def&ult Un jour entier : la flambe seulement Du survenu cruel embrasement Donna clarté en terre longue pose, £t ce malheur servit de quelque chose.

Clymene après avoir dict par grand^ ire, D'un tel malheur ce quHl en ÊiUoit dire , Hors de son sens en habit desciré, Par tout le monde a couru et viré, Cherchant par tout premier le corps sans ame Et puis les os. Enfin la bonne dame Trouva les os soubz dur tumbeau serrez, Et sur rivage estranger enterrez , Lors sur le lieu, quasy pasmee, tombe.

Et ayant leu le nom dessus la tombe , Le marbre froid de larmes ^ couvert , Et TeschaufËi de son sein descouvert.

Ses sœurs aussi les Heliades belles.

Non mou\^ pleurant, feirent des larmes d^elles.

Dons à la mort inutiles et vains :

Et se frappant Testomach de leurs mains

DE LA MÉTAMORPHOSE. ii3

Ont appelle par jouw et par mktz maintes, Leur frère cher Phaeton, qui leurs plaiuetes Ne peult ouyr, pois de douleur toueheei» Se soât dessu» le sépukhre couchées.

La quatre moys ce ducil plan d^aûiertume Âvoieat mené à leur mode et coustume : ( Car )a la mode estoit foictc d Wge ) Des sœurs ad<mc« celle qui eost plus daage, Se voulant seoir dessus la terre froide , Crie et se plainct que des piedz devient roide , Vers qui taschant la seconde venir Ses pkoàtes sent racines devenir.

La tierce ainsi que ses. cheveulx taschoit ,

Rompre des mains , des fueilles arrachoit : L'une se plainct, dont ses cuisses charnues^ En tronc de boys tout court sont rétenues : L'autre se plainct de quoy ses bras tant beaulx , A veue d'œil deviennent longs rameaulx:

Et cependant qu'elles sont en ces peines L'escorce verte leur croist autour des aynes, Des aynes monte au ventre bellement.

Au sein, au bras, et aux mains,, tellement Que plus n'appert sinon leur bouche belle. Qui a^ secours encor la mère appelle : Mais que fera la niere martyree Sinon courir là ou elle est est tirée D!amour d'enfans, puis deçà , puis delà, m. 8

Il4 LIVRE SECOND

En les baisant^ si {'aisément elle a?

Ce n'est pas tout, elle a taschë adonc A retirer les corps hors de leur tronc, Et pour ce fair^, avecques ses mains blanches , De tous ébslêi rompoit les jeunes branches, Dont il saillit dessus Tescorce verte Gouttes de sang, comme de playe ouverte. Chascune adonc qui sent ce mal, s'escrye :- Laissez cela, ma mère, je vous prye, Laissez cela , et yoz mains retirez , Car nostre corps en l'arbre descirez.

Adiçu disons. Lots l'escorce et le boys , Couvrit leur bouche, et empescha la voix.

- De ces nouveaulx arbres çncor dégoutte , Journellement de larmes mainte goutte.

Larmes de gomme en ambre durcissant, Lequel le Pau fleuve clair et puissant Souvent envoyé aux dames d'Italie, Pour le porter sur leur gorge polie.

Là fut présent Cygnus filz de Sthenel , Parent sans plus du costé maternel A Phaeton , toutesfoys son plus proche Eu zelc vray d'amy tié sans reproche : Luy donc ayant son règne abandonne , ( Car de Ligure estoit roy couronné) ^ Avoit rémply de grans clameurs plaintives D'Eridanus les verdoyantes rives.

DE LA Mlî.TAMORPHOSE. Ii5

Et la forest qid d'arhrçs et ramées Accrue estoit, par les sœurs transformées, Mesmes le fleuve en avoît retenty :

Quand le dolent sa voîx d'homme a êenty Atténuer , jet son chesnu pelage % .

Se transmuer en semblable pennage:

Son col veit loîng de Tiçstomach s'estend^ Ses doigts rougir et l'un l'autre se prendre : Puis eusi un aésle à chascun costë joincte : Et faicte fut sa bouche un bec sans poincte. Enfin Cygnus 'entièrement jdevint Un oyseau blanc , auquel dejpuis n'advint D'avoir au ciel, n'a Juppiter fiance, Comme n'ayant pas mis en oùbliance . * Le feu à tort sur Phaeton jectë, Parquoy depuis a son refiige esté . . Parmy estangs et grans lacs spacieux^ Et luy fiit lors le feu tant odieux Qu'il s'est depuis tousjours voulu retraire En l'eau, qui est au feu toute contraire.

Tandis Phebus temy , de dueil attainct , Et aussi fort decheu de son beau tainct, Que quand il souffre esclipse bien extresme, La clarté hait, bait le jour et soymesme. Pleure et pleurant tant se despite et deult. Que pli|s au monde esclairer il ne veult : Ma destinée a ( ce dit il) assez «

.Il6 LIVRE $i(CON0

£u de travauk par les siècles passez ^ Et me repeQs.du labeur que j'ay pris, Labeur sans fin, sans honneur, et sans prix^ Qui Youldra, voyse à ceste heure conduire Le ^ariot qui le monde faict luyre Et si aucun des Dieux ne le peult Ëtire, yieme luy niesme entreprendre Taffaire : Au moins tandis que mes resnes tiendra , De faire oultrage il ne luy souviendra Et chômeront ses fouidres trop sévères Dont si bien scait priver d^en&nt les pères. Lors scaura il ayant expérience De mes chevaulx trop pleins d'impatience , Que cestuy là qui régir ne les sceut, N'avoît gaigné que la mort en récent.

Comme Phebus se plainct de ses molestes , Cîrcuy Tônt les autres Dieux célestes , Le supplians d^affection profonde De ne laisser en ténèbres le monde. • Juppiter mesme à luy bien fort s'excuse Du feu jçcté, et de prières use.

Fînablement d'une royalle audace A la prière adjousta la menace.

Sur ce Phebus ses grans chevaulx r'assemble^ Dont le plus seur de paour encores tremble, Les bat, leà firappe, en cholere les broche. Et le trespas de son fik leur reproche.

Le tout puissant ^donc de toutes pars A tournoyé' du ciel les haultz rempars, Pour visiter avecques providence, Si le feu a rien mis en décadence:

Puis quand il veit que de chascun quartier Tout estoit seui% ferme, et en son entier, Du ciel s^en vint aussi bas que nous sommes, Pour veoir la terre et le labeur des hommes: . Hais par sus tout il meit sou estudie A reparer son pays d^Àrcadie, Et restablir les fleuves et ruisseaux Qui n'osoient faire encor couler leurs eaux : Herbes et fleurs à la terre rendit, Fueillcs et fruictz sur les arbres pendit , Et les forestz gastees de lardeur Feit revestir de nouvelle verdeur.

Tant il alla , et tant il en revint Qn^ardentement amoureux il devint De Calisto vierge, qui de Nonacre Native estoit : ccste pucelle sacre Pas ne Êiisoit ouvrages délicats.

Parer son chef aussi n^estoit son cas, Ains le tenoit d'un blanc fronteau serré : Et se ceîgnoit d^ gros tyssu ferré.

Aucunes foys un dard elle tenoit, Aucunes foys uii arc elle prenoit, Car elle estoit de Diane compaigne :

Il8 LIVRE SÊCONp

Et n'y eust fille en toute la mçaitaigpae * De Menalon, d'elle plus fort àyknee.

Mais grand'faveur passe comme fumée.

Ja le soleil hauttement eslevé

Son mychemin avoit plus qu'achevé,

Quand elle entra dans un boys, dont nul aage

N'avoit faict cheoir ne branche ne- feuillage:

Là sur un lieu feutre d'hjerbe et de mousse

Va despouiller de l'espaule sa trousse:

Puis son bel arc bien tendu destendit,

Et dessus l'herbe à terre s'estendit

Tout de son long, de reposer contraincte,

Faisant chevet de sa trousse bien paiaçte.

Quand Juppiter qui de loing la regarde ^

La veit seulette et sans aucune garde ,

Ja ( ce dit il ) ne scaura mon espouse

Ce coup d?emblee, et n'en sera jalousé: '

Ou s'eir le scait, elle aura beatts'en plaindre.

Sont les courroux des dames tant à craindre ?

En ce disant il va prendre subit

De Diana le visage et l'habit.

Puis s'dpprocha de la vierge, en disanl :

Ma chère sœur, que fais tu cy gisant ?

Et en quel boys as tu cherché ta prise?

Lors se leva la vierge bien apri$e,

Et luy respond : De cueur Je te salue

Déesse chaste, et de plus grand'value

DE LA MÉTAMORPHOSE. iig

Que Jnppiter,.j'en dy ce qu'il m'en semble, Me deust il or ouyr et veoir ensemble. •

Et luy de xité, avecque joye extresme D'ainsi se veoir préféré à soy mesme.

Puis le baisa lion assez chastement, Ne comme font vierges communément

Et comme estoit de luy racômpter preste ,

Dedans- quel boys avoit esté en questé,

Il l'empescha , Tembrassant ferme et fort :

Si se declaire , usant de grand effort ,

Elle de luy met peine à se deSaire ,

Autant pour vray que femme sçàuroit faire:

Que pleust aux Diedx^ June , que veoir la peusses ^

Vers elle use de plus grand* doulceur eusses :

Moult se débat : mais ou pourroît on prendre

Fille , qui peust d'un tel Dieu se deffendre ?

Au ciel après victorieux il monte ,

Et Calisto pleine d'enniiy et honte,

Faisant eh Tair sa cooiplaincte et querelle ,

En haine print la forest maquereHe :

D'où s^en allant, tant éust le cueur ^aisy

Et perturbé, qu'elle oublk quasy

Ses dardz , sa trousse , et son arc destendu^

Qui là estoit contre un arbre pendu.

Sur ce vdycy (avec sa chaste bande) Venir Diane aval la forest grande

130 IIVRE SECOND.

De Menalon, bien fiere eo son coorage

»D*avoîr occis mainte beste sauvage :

Si apperceat la Nymphe, et Tappéila :

Elle Toyant soudain &e reculk^ ,

£t de prinsault qu^eust Diane admise ^

Craignit que fust Juppiter desguisé :

Mais quand ses yeulx en se retournant, veirent

Les Nymphes sœurs qui leurs dames «uy virent,

Elle congneut que ce n^estoient cantelles ^

Parquoy s'en vint droict en la trouppe d'elles.

O combien est malaisé quVn ne Ëice Congnoistre aux gens son crime par la £ice: Les yeok en haolt à grand* peine elle dresse , Ne n'oaoit pins co^jToyer sa mabtresse, Ne cheminer en son réog la première , Comme elle estait par avant coustmnierç : Ains ne dit mot^ et roug^sant tesmoingne Qu'en son hoeneur elle n receo vergoingoe ; Voyre et ne fust que Ditoe est pucelU , Juger eust peu de la coulpe d'icelle En cent &çons, et dît on que ses. sœura Congneùrent bien du faict des signes iseuf a.

Xe temps conla , et k lune cdrnne Jusquà neuf foys estoit ja revenue.

Quand il advint qu'an retour de la chasse Diane estant du chsiuld pesante et lasse,

Entra dedans une forest raœee, D'arbres espez à l'entojar bien fermée , Ou murmurant un ckdr ruisseau couloit , Duquel le sable au fond de l'eau rouloit.

Âpres qu'elle eust de sa divine baUcbe

Loué le lieu , Teau du pied elle touche ,

Puis dit ainsi : Loing dé nous pour le moins

Sont à présent regardeurs et tesmoings ,

Je suis d'advis, mes filles -cher tenues, /

Qu'en ce beau lieu nous baignons toutes nues*

A ce mot là rougit la povre fille ;

Toute la trouppe adonc se déshabille ,

Hors Calisto, qui triste et pensive est:

Voyaat cela, chaseune la devest.

Et des quefut naise jus sa vesture, • :. . :

Avec le corps parut sa forfaicture :

Dont plus av^nt en trouble et paour .oUe e^tï^e :

Et comme veult des mains cacher son ventre ^

Ya (dit Diane) ailleura to^ corps moi^ller,

Et le S2^ré ruisseiau i)ie vien soiûUer :

Luy conupandant, puis qu'elle estoit enceincte,

De s m aile;* hprs de la bande saincte»

Juno , déesse arrogante et austère ^ De longue main sçavoit tout ce mystère: Elle attei»lit Theure propre et le poinct , Pour s'en v^ger griefremi^ et appoiuct.

Or de tarder. n'avoit plus cause aucune, Et ce qui plus augmeotoit sa rancune , Son ennemy avoit ja faict Tenfant , Nommé Ârcàs , en beauté triuniphant :

» Devers lequel, Juno pleine de rage, Tourna ses ^eulx, et son cruel courage, Disant ainsi : Adultère villaine, £ncor falloit qu^eusses la pance pleine, . Et que le tort que de toy j'ay receu Fust par. ton fruict manifesté et sceu, Et que par -là fust aussi f esmoingtié Le deshonneur qu^a mon mary gaignë.

Mais impunie or ne te laisseray , Car pour jamais ta forme ef&ceray , - Qui trop te plaist ,, et qui trop fut prisée * De mon mary , garse mal advisee.

Ces motz finiz, de main cruelle et forte

La prend au pdil , et par terre la poHe

Le frofft premier : elle la suppliant

Luy tend les bras bien fort s^humiliant.

Ses bras adonc , ainsi quHlz s^vancerent

Un gros poil noir àvesUr commencèrent:

Ses mains , ses doigts, à se courber se prindrent ,

Et peu h peu- crochuz ongles devindrent ,

Servans de piedz pour marcher en tous lieux :

Sa bouche aussi, que le plus grand des Dieux

Baisa jadis, changea sa belle foriiie

En gueuUe grand', rechinee et diffdrpae. Aussi affin que par humble.prier , Elle ne peust les courages plier , • Osté luy fut le pouvoir de bien dire : Une voix raucque^ une voix pleine d'ire Et de terreur, luy sortoit seulémèût , Hors du gosier ésppventablement :

Mais nonobstant que du tout devint ourse , Son premier sens ne perdit elle pource , Ains tesmoingnans ses. douleurs ettouraaçns, Par continua aigres gemissemens, Elle a levé, conMoae font les bumains, Devers le ciel ses telles quelles niains.: Et quand ne peult son Juppiter absent Nommer ingrat , ingrat elle le sent.

Las quantesfoys'en la prairie sieùne Et par devant sa demeure ancienne Se pourmena sans repos ny airesl:

N'osant coucher sculette en la forest:

Las quantesfoys par rocher et par boy»

Les chiens courant l'ont tenue aux abboys : Las quantesfoys elle qui &t chasseuse , Devant chasseurs fuyt toute paoureusé:

Souvent voyant mainte bèste champestre , S'alloit cacher , ne se souvenant estre Ce qu'elle estoit, si qu'en mont ne rocher ' L'ourse n'o&oit des ourses approcher :

124 LIVEE SECOND

Et voyant Jhoups de paoïir se désespère , Combien qu'entrè eulx fast Lycaon son peré.

A chef de temps survint son fils Arcas, Né de quinze ans, ignorant tout ce cas, Qui ep allant les bestes- pourchasser, Et eslisant propre boys pour chasser , Des que ses retz et fiUetz eust tenduz Aux environs du boys d'Erimanthus , Par grand hasard sus à sa mère il court : Qui le voyant, sur piedz s'arresta court , . Comme si elle eust congnoissance bonne De son enfant. Arcas adonc s^estonne , Et recullft de craincte espouvanté, Voyant l'œil d'elle en luy tousjours planté : Et non sachant que sa mère fîist telle. Il ne voulut plus près s'approcher d'elle. Lors de son dard freschement esmoulu Par l'estomach enferrer l'a voulu :

Mais Juppiter souveraine deffense, Retint Ueoup empeschant cette offense : t ^ Puis par le vent en l'air hault emportez En un moment il les a transportez Jusques au ciel, ou il en feit deux signes Clairs et luy sans,, en mansions voisines.

Juno s'enfla , des que devant ses yeulx Veit resplendir son adversaire aux cieulx :

DE LA MÉTAMORPHOSE. laS

D'où descendant en mer s'en est yeaue Devers Thetîs la déesse chenue, Et rOcean tous deux pour leui^s viellesses Moult rêverez des Dieux et des Déesses. Si ont prié Juno qu'elle leur dit Pourquoy venoit ," laquelle respondit : Vous demandes^ pourquoy si diligente Je viens ça bas, qui du ciel suis régente: * Sçavoir vous Ëiis qu'une autre maintenant Est au clair ciel en lieu de moy régnant. Et mentir veulx , si des que sera nuict , Vous ne voyez (qui trop au cueur me nuyct?) Deux astres neu& , qui d'amour fevorable Ont eu n'aguere au ciel place honnorable, Droict au cerceau, dont la rondeur accoUe En petit tour, des cieulx le dernier pôle.

0 Dieux marins , est cela pour penser Qu'on ne vouldra Juno pkis o^enser f Est ce par là qu'on craindra ma puissanee, Qui fais prouffîct quand je porte nuysance ? ' 0 combien grande et habile je ^uis:

0 que j'ay bien monstre ce que je puis : D'estre plus femme ay gardé la traistresse, Et maintenant elle est ^icte Déesse :

Ainsi puniz sont ceulx qui me font îàvlit : Voyla comment est ma puissance haulte : Je suis d'advis que femme il la re&ce ,

Et que de beste il luy oste la face , Ainsi qu'il feit à Yo mugissant.

 quoy tient il qu^en me forbannissant Il ne Pespouse , et qu'il ne délibère De recevoir Lyçaon pour beaupere ?

O puissans Dieux , si la grîefve poincture Et le mespris de vôstre nourriture Vous touche au cueur, commander vous prions A yostre mer , que les Septentrions N'y entrent point,' et les Astres chassez Qui par mal faire au ciel sont advàncez : A celle fin que l'orde concubine Point ne se baigne en l'eau pure marine.

Juno tresbien sa demande impetra Des Dieux de mer, puis dedans l'air entra En chariot ayant lymons doçez , Tiré par paons bien painctz et colorez , Aussi bien painctz des yeulx d'Argus tue , • . Comme en noir fiit ton pennage mué , Corbeau jaseur , qui kvois de coustume Par cy devant de porter blanche plume.

Certes l'oyseau par moy ores chanté v

'Estoit jadis si blanc et argenté « Qu'égal estoit aux colombelles çoyes Et de blancheur ne devoit rien aux oyes , Qui préserver dévoient le Capitole , N'au cygne avec, qui loing des eaux ne vole.

DE LA VÉTAMORPHOSE. 127

Maïs tant luy feit sa langue de dommage Qu^ores pour blanc > il porte noir plumage.

Jadis ny eust fille en toute j^monie

Qui fust de grâce et beauté mieulx garnie .

Que Coronis, la nymphe Larisj^ee,

Que Phebus eust sur toutes en penâee ,

Elle estant vierge , ou elle ayant forfaict :

Mais le corbeau s^apperceut de json faict ,

£t ne sceut on jamais le divertir

D^aller ^ibebus son maistre en advertir :

En y allajit la corneille esvolce

(Pour scavoir tout) après luy est volée.

Et aussi tost que la cause entendit

De son chemin , rondement luy a dict : -

Tu vas tresmal , croy moy si tu est sage

Sans mespriser de mon bec le présage :

Escoute un peu ce que je fiiz un tems,

Voy ce que suis, et le pourquoy entens.

Tu trouveras que ma fidélité

M'a faict nuysance en disant vérité.

Pallas un jour, par son sens et practique^ En corbillon tyssu d^ozier Attique, Avoit Tenfiint Erichthorle enfermé , Lequel sans mère avoit esté formé :

Et deffendant que point on n*y regarde , Elle bailla ce corbillon en garde

ia8 LIVRE SECOND

Entre les mains de trois pucelles nées Du roy Cecrops, sans ce qu'acertenees Pallas les eust de l'estrange merveille , Qui enfermée estoit en la corbeille.

Je, qui estois de faôlle bien cachée/ Du hault d'un orme ou je m^estois branchée Les espiois ; les deux /Herse, et Pandrose Gardoient trésbien ceste corbeille close : Mais Aglauros, Tune de ces. trois gardes, En appellant les deux autres couardes , La defferma si bien que Tenfant yeif^t Demj serpent : la faulte qu'elles feirent Je rapportay à la sage Pallas, Qui m'en redit si dur loyer, hel%s , Que pour jamais , par tout suis appellee De Minerva la garde recuUèe :

Et par avoir esté mal taciturne , Va devant paoy la cheveschc nocturne.

Certes ma pane, et ma punition • Doibt estre exemple et admonition  tous oyseanlx de quelconque plumage, De ne chercher par leur langue. dommage. Tu me diras qu'en mon premier degré.

Jamais Pallas ne me prtnt de son gré , Ne sans l'avoir de ce bien fort requise : Quand tu l'auras elle mesmes enquise; Point ne vouldra ( quoy qu'irritée l'aye ) Nier, ce croy je, une chose si vraye.

DE LA MÉTAMORPHOSE. I2g

Car sçavoir dois , que jadis je fuz née Dedans Phocis, du noble Coronee, Qui me nourrit en triumphant arroy :

Chascun le sçait, j'estois fille de roj : Et maintz seigneurs ( je le dy sans ventance) Riches et grans cherchoient mon accointance. Las , ma beauté me causa dueil amer :

Car comme un jour sur le bort de la mer Je m^en allois pas à pas pourmenant , Comme je fais encores maintenant , Le Dieu des eaux me veît , et m^escria , Et plein d'ardeur de Taymer me pria :

Puis quand son temps , et sa doulce requeste Perdre sentit , la force meit en queste : Me suyt, je fay, j'abandonne la rive.

Et en fuyant je voy qu en vain j'estrive : Dont j'appellay et Dieux, et humainà : somme. Ma voix ne vint en nulle oreille d'homme : Pallas , sans plus , en souvenance m'eust , ( Pour une vierge , une vierge s'esméut ) Et me donna secours, que j'attendoye, Les bras au ciel en pleurant je tendoye , Mes bras soudain je vins à mescongnoistre. Et apperceu plun\es noires y croistre : Mes vestemens despouiller je présume, Mais je trouvay que c'estoit desja plume, Dont la racine en la peau je cachois : Frapper des mains Testomach nud taschois, m. 9

t3o . IIVRE SECOND

Mais il estoit ja certes advenu , Que plus p^avois , ne mains , n^estomacli nu : J^allois courant , et mes piedz ne fouloient Plus le sablon , ainsi comme ilz souloient : Ains soufazlevë estois à fleur de terre : Puis hault en l'air je m'envolay grand* erre, Et de Minerve , en qui prudence abonde , Faicte je fuz servante chaste et munde. Mais quel proufict m'en vient : ne quel service : Quand Nyctimene estant pour son grief vice Faicte chevesche, a eu tant de bon heur, Qu'elle succède à mon premier honneur?

Ne sçais tu point le propos (ju'on demeine Par tout Lesbos, de ceste Nyctimene, Fille lascive, ayant par grief delict, Contaminé de son père le lict ?

Vray es^t qu'elle a d'oyseau receu la forme , Mais du remors de son forfaict énorme Craint qu'on la voye , et la lumière fuyt Cachant sa honte à Tumbre de la nuict : Ou s'on la voit , -tous les autres Pagassent. Et hors de Tair de tous costez la chassent.

Lors le corbeau se mocquant respondit : A toy sans plus puisse nuyre ton dict : Quand est à moy , ces présages menteurs J'ay à mespris , et tous leurs inventeurs :

DE LÀ MÉTAMORPHOSE. l3l

Puis acheva son chemin commence :

Et à Phebus compter s'est advancé , Que Coronis a veue , en acte sale , Couchée avec un beau filz de Thessale*

Des que Phebus entendit que s'amye Estoit tombée en si lourde infamie »

Du chef tomba sa couronne lauree , Luj cheut aussi la beauté colorée De son ckir vis, et Tarchet de sa lyre. Lors à la chaulde enflé d'une telle ire/ Enfonsa l'arc d'une force robuste, Et de sa flesche inévitable et juste Tout à travers à la poictrine poîncte , Qm tant de fojs à la sienne fut joincte* Sentant le coup la dolente gémit , Le fer trenchant hors de la playe meit, Dont en mains lieux sa diair blanche et polie De rouge sang fut trempée et salie :

Disant , amy , bien me pouvois deflfoire , Mais tu debvois l'enfant me laisser &ire : Or nous convient, puis qu'il pkist à fortune Présentement trespasser deux en une.

Sur ce poinct l'ame avec le sang rendit , Et la froideur par le corps s'espandit.

Las de si dure aigre punition Receut l'amant tarde contrition :

Gpogle

l32 IIVRE SECOND

Grand mal se veult dont le rapport ouyt , Et dont si fort son ire Tesblouy t , Mauldict l'oyseau , qui Ta contrainet sçayoir Ce qui luy Êiict tant de tristesse avoir : Sa trousse hayt , et son arc , et sa main. Avec le traict qui trop fut inhumain.

S'amye eschaufFe : et nettoyant sa playe Par un secours trop tard venu , s*essaye A surmonter la mort dure et perverse , Et Tart en vain de médecine exerce.

Ce que voyant > et lé feu allumer Pour le corps ardre , et la cendre inhumer, Point ne pleura ( car il n^affiert aux Dieux Mouiller leur face avecques laianes d^yeulx) Mais un souspir tira de cueur profond, Non autrement , i^e moins grand que lés font Ceulx qtd les beiifz, avec un maillet, tuent, Lors que le coup , pour les assommer , ruent. Apres ( pourtant ) que sa jadis aymee D'ingrate odeur Kiebus eust embaumée, Que plaincte Penst, et embrassée avecques, Et mis à fin Tinjui^e^ doict d^àbseques , Pas ne souffrit sa divine clémence Au mesme feu veoir périr sa semence :

Ainçoys TenËint prochain de mort amere Tira du feu , et du ventre à sa mère : Puis le porta luy mesme en son gyron , Dedans la fosse au centaure Chiron.

DE lA MÉTAMORPHOSE. i33

Et le corbeau, qui pour avoir vray dict, Pensoît avoir récompense et credict, 11 commanda, d^une cholere grande, Des blancz ojseaulx n'estre plus dç la bande.

Ce temps pendant Chiron s^esjouyssoit

Dont d'un tel Dieu PenËint il nouiiissoit :

L'aise qu'il a de peine le descharge,

Voyant honneur joinct avecques sa charge :

Sur ce voycy venir eschevellee

Sa propre fille Ocyroe appellee.

Dont une nymphe accoucha ( comme on treuve)

Dessus le bort de l'impétueux fleuve

De Gaicus : elle ne fut contente

D'avoir apris, et 'mis en son entente

Du père sioî l'art de medeciner,

Ains tout son cueur meît à vaticiner ,

Dont quand fureur de deviner l'eust prise ,

£t qu'eschauffee elle fut , et esprise

De cest esprit qui bouilloit dedans elle ,

L'enfant petit regarda d'un grand zèle :

Disant, enfant, en qui vertu abonde,

Croissance prens pour l'heur de tout le monde:

Les corps mortelz, grans, moyens, et menuz,

A toy seront plusieurs foys bien tenuz :

Puissance auras par ta science ardue,

Rendre la vie à qui l'aura perdue.

Et des qu'auras une foys l'ose faire ,

l34 IIVRE SECOND

Les Dieux du ciel despitz d*un tel affaire , Feront que plus faire ne le pourras, Et par le feu de ton ayeul mourras :

Et que d'un Dieu un corps mort sera faict , Puis d'un corps mort un puissant Dieu parfaict , Renouvellant encor un coup ta vie , Apres que mort l'aura de toy ravie. ^

Et toy Chiron mon père que j'honnore , Qui n'es subject à mort qui tout dévore, Âins par la loy de divin parentage Faict et créé pour durer en tout aage, De trespasser te prendra le désir, Lors que viendra la douleur te saisir : Que sentiras par la cruelle attaincte D'une sagette au sang de l'hydre taincte : Et d'immortel par les Dieux tu seras Rendu mortel, et si trespasseras.

Voulant encor prophétiser et dire

Quelque autre cas , un souspir elle^tyre

Du fons du cueur : et sentant peine et dueif ,

Dessus sa Ëice espandit larmes d'œil,

Disant : helas , les choses devinées

Font advancer trop tost mes destinées :

Je sens en moy la paroUe faillir,

Plus de mon corps ne peult ma voix sailHr.

Mauldict soit Tart ( tant peu vault et mérite )

Qui contre moy Tire des Dieux irrite.

DE LA MÉTAMORPHOSE. l35

Las beaucoup nii#ik m'eust vallu abstenir De tant sçavoir des choses advenir.

Ja m^est advis que de fille la Êice En moy se perd , et peu à peu s'efface: Ja de désir, ja d appétit suis pleine D'herbe manger , et courir en la plaine : Ne sçay quel Dieu en jument me transforme : Prendre m'en voys de mon père la forme. Mais pèurquoy doy je estre toute jument ? Demy cheval mon père est seulement.

Ainsi parlant la Nymphe jeune et tendre

Sur le dernier ne pou voit bien s'entendre ,

Car de sa bouche est son parler sorty

Confusément , tost après amorty :

Ny ne sembla de jument sa voix faicte ,

Ains de jument quelque voix contre&icte.

Puis peu à peu hennit de grand courage ,

Et ses deux bras marchoient dedans l'herbage :

Chascun des doigts Tun a Pautre s'assemble ,

Ses ongles platz tous cinq liez ensemble

Feirent un ongle espais et endurcy :

^uy creut le col, luy creut la bouche aussi.

De son habit la plus longue partie

Fut par derrière en queue convertie ,

Et ses cheveulx volans de toutes pars

Devindrent crins ( comme devant ) espars

Dessus le col ; et la face , et la voix

l36 LIVRE SECOND

Elle mua toutes deux à k fc^s :

Bref 9 tous ces cas monstrueux la tournèrent Si bien, que nom de jument luy donnèrent

Pleurs infiniz son cha* père espandit., Et pour néant ton secours attendit, O clair Phebus : mais rompre Tordonnance De Juppiter n^estoit en ta puissance :

Et quand en toy eust la puissance este', Tu estois lors hica ailleurs arresté :

Car par les champs Messeniens à Thenre Et en Elys tu faisois ta demeure :

C'estoit au temps que Thabit de berger , Et la houlette il te convint charger , Et que portois à la mode rurale De sept roseaux la fluste pastorale.

Or ce pendant qu^ai tes amours pensois , Ou bien tandis que flustois , ou dansois , .On dit qu^alors tes vaches mal gardées , S^estoient aux champs Pyliens escartees, Et que Mercure ill^c les apperceut.

Qui en un boys tresbien cacher les sceut : Ce larrecin Ëiict de grand artifice , D^homme vivant ne vint ai la notice , Fors d^un villain congneu en ce champ là: Par son droict nom, Battus on Tappella : Qui garde estoit de l'herbeuse vallée , Et du haras du riche roy Nelee.

DE LA MÉTAMOEPHOSE. 187

Mercure eust paour de ce vîUain, parquoy 11 le tira doulcement à recoy y £t luy a dict ; Amy, qpel que tu sois , Si d^adventure icy tu apperçois Quelcun cherchant ses beufz esyanouiz , Dy luy que veuz tu ne les as , n^ouiz : Et pour loyer du tour que m^auras fàlct , Pren ceste vache , et la bailla de faict. L'autre la priut et luy dit Payant prise : Va hardiment , poursuy ton entreprise , Le larrecin duquel tu t'es meslé , Sera plus tost compti^ et révélé Par ceste pierre, et luy en monstra une. Mercure encor n'y eust fiance aucune > Parcpioy il feit de s'en aller semblant , £t puis revint en rien ne ressemblant De voix ne corps à sa première forme.

Lors au villain appuyé contre un orme Va dire ainsi : Bon homme , si tu peulx , Enseigne moy ou sont allez mes beu& Que l'on m'a pris : ce larrecin ne cache , Je te donray un beuf et une vache*

Quand le villain qui promit de se taire Ouyt parler de doubler son salaire :

Je les ^y veuz (dit il ) qui se jectoient, Dessoubz ces montz , et de Êtict y estoient* Adonc se print à soubzrire Merqure,

l38 / LIVRE SECOND

Puis luy a dicl : double vîllain parjure , Me trahis tu , m'accuses tu à moy ?

Et transmua son estomach sans foy En un caillou nomme Touche, ou Indice , Qui d'accuser faict encores l'office :

Et au caillou , qui pourtant n'en peult mais ^ - Demouree est l'infamie à jamais.

De là s'en va ses aesles esbranlant.

De Juppiter le messager volant :

Et hault en l'air, d'Athènes il contemple

La belle assiette, et la ville, et le temple,

Et les jardins de proufict et soûlas , ^

Terre, pour vray, agréable à Pallas.

Advint ce jour que les vierges honn estes

Au temple hault portèrent sur leurs testes ,

De Minerva les sacrifices sainctz,

En beaulx penniers de fleurs couvers et ceinctz.

A leur retour Mercure les voyant

Ne vola droict ? mais ainsi tournoyant

Que le milan qui les pouletz regarde,

Quant il craint ceulx qui en font bonne garde,

Il tourne, il roue, et n'ose s'esloingner.

Bien s'attendant quelque proye empoingner :

Mercure ainsi d'Athènes sur les tours ,

Faisoit en l'air maintz circuitz et tours ^

Et bassement sans s'esloingner voloit

Pour mieulx choisir la proye qu'il youloit.

DE LA MÉTAMORPHOSE. iSg

D'autant qu'Aurore est reluysante et claire Par sus toute autre estoille qui esclaire, Et que Phebé Test par dessus Aurore , La belle Hersé d'autant , et plus encore Oultrepassoit ses compaignes pucelles, Si qu'elle estoît l'honneur et fleur d'îcelles. Mercure en Taîr de la veoîr s'esmerveille , £t s'embrasoit en la sorte pareille Que le caillou qu'avec la fonde on tire , Qui tant plus va plus de cl^aleur attire : Et sont au cueur de Mercure advenues Flambes ardantz dessoubz les froides nues.

Ainsi espris, son premier chemin laisse, Descend de l'air, en la terre s'abaisse , Sans que sa forme il change ne desguise, Tant se fioit en sa beauté exquise , Voyre à bon droict : toutesfoys par grand' cure Aydoit encor à sa beauté Mercure :

Peigna son chef, sa cappe il accoustra : Si que par tout rien qu'or ne se monsfra , Et sur l'espaule à dextre l'a troussée , Aifin qu'on veit en main son caducée , Qui gens endort , et qu'à ses plantes belles Reluyre on veit ses beaulx patins à aesles.

£n la maison ou demouroit Hersé, Sur le derrière estoit son lict dressé ,

l4o LIVRE SECOND

Entre celluy de Pandroée à la dextre , Et cestuy là d^Âglauros à seaestre :

Ceste Âglaaros nota de prime face Venir Mercure , et eust bien ceste audace De s^enquerir du nom d^un si grand Dieu , Et qui Ta meu de venir en ce lieu :

Lors respondit Mercure en ceste sorte : Celluy je suis qui les nouvelles porte Du père miçn , et celluy est mon père A qui la terre et le ciel obtempère : Ne desguiser te veulx pourquoy je vien, Pourveu sans plus qu^à ta sœur, pour son bien, Veuilles en bref te monstrer sœur fidèle , Et estre tante aux en&ns , qu^auray d^elle : Sçais tu que c^est ? d'Hersé suis amoureux , Las , favorise à Tamant douloureux.

Lors Âglauros vint a le regarder

Du mesme œil qui ne se sceut garder

De veoir n'aguere, en trop grand'hardiesse

Le clos secret de Pallas la déesse :

Puis pour loyer du plaisir qu^il demande ,

Luy demanda de For quantité grande ,

Et quant et quant de desloger le somme ,

Jusques à tant quUl apporte la somme.

Pallas qui veit tous ces actes pervers , Contre Âglauros jecta l'œil de travers.

DE LA MÉTAMORPHOSE. i4i

Et du profond de son cueur courroucé, Si puissamment un souspir a poulsé , Que bransler faict Testomack en avant, Et son escu qu'elle avoit au devant.

Si luy souvient du corbillon couvert , Qu'Aglaure avoit de main prophane ouvert, Lors qu'elle veit par, désobéissance L'enfant lequel sans mère print naissance: Veoit en après qu'au céleste annonceur Elle est ingrate, et ingrate à sa sœur, Et que de Tor dont requeste elle feit , L'avare avoit desja faict son proufict.

Que faict Pallas ? pour punir telle vie , Délibéra de parler à Envie :

Et s'en alla tout droict k son manoir Piastre de sang mélancolique et noir.

Son manoir est caché en un bas centre , Ou le soleil ne le vent jamais n'entre , Triste en tout temps, en tout temps frord tt sombre Tous) ours sanâfeu, tous) ours plein d'obscure ombre

Quand la 'Déesse au faict des armes craincte De Torde vieille eust la maison attaincte , Devant l'entrée arresta court ses pas , Car d'y entrer à elle ce n'est pas :

Et du fin bout du long boys qu'elle porté De grand' vigueur donna contre la porte: La porte s'ouvre : Envie elle apperçoit ,

l42 LIVRE SECOND

Qui, accrouppîe à terre, se paissoit De gros serpens, vipères et couleuvres, Pourrissement de ses iniques œuvres.

L'appercevant destourua son bel cbU , L'autre se levé avec paresse et dueil, Et ses serpens demy mangez laissa :

I^uis lentement vers Pallas s'addressa , Et la voyant armée, belle et blonde, De grand despît au visage luy gronde.

Sa face est blesme, et a le corps éthique,

La rouille aux dentz, aux yeulx la veue oblique,

Toute de fiel est sa poictrine verte ,

De noir venin est sa langue couverte.

Jamais ne rît , si elle ne rencontre

Devant ses yeulx meschef ou malencontre :

Tant a de soing qui la picque et resveille.

Que point ne dort, ains son œil tousjours veille.

Pour veoir s'il vient honneur ou bien à l'homûie :

Et le voyant se dessèche et consomme.

Si qu'offensant ensemble est offensée ,

Et son tourjnent se donne l'insensée :

Pallas pourtant, quoy que ne Taymast point ,

Luy a parlé brefvement en ce poinct.

De ton noir sang empoisonne et enchante Du roi Gecrops ceste fille meschante Qu'on nomme Aglaure : or va sî onc allas ,

DE LA MÉTAMORPHOSE. l43

Ainsi le fault. A tant se teut Pallas , £t repoulsant de sa picque la terre Print à fiiyr, et deslogea grand'erre:

Et s'enfiiyant , Envie rcchignee , D'un maolvais œil* de travers Ta guignée, Entre ses dents murmurante et despite De la valeur qui en Pallas habite.

Puis print en maîn son baston plein de nœudz , Entortillé d'un lien espineui , Et d'une nue obscure bien couverte :

Par ou passoit , renversoît l'herbe verte , Les champs fleurîz çà et là dessechoit , Et des pavotz les testes arrachoit ; Villes j maisons , et peuples la villaine Contaminoît de sa puante alaine.

Finablement de Minerve va veoir La grand'citë triumphante en sçavoir, D'entendemens et richesses puissante, Pleine d'esbatz , et en paix florissante : Ce que voyant Envie l'exécrable, Quasy pleura n'y trouvant rien pleurable. Mais quand d'Aglaure en la chambre se veit, Ains que bouger sa commission feit , Et. de sa main taincte de vieille rouille , Premièrement la poictrine luy souille , Puis luy emplit l'entour du ciieur d^espines , Et luy souffla jusques aux intestines Son noir venin, qui aux os attendit,

l44 LIVRE SECOND

Et au milieu du poulmon s^espandit :

Et puis afEn que la cause récente De sa douleur, loing d'elle ne s'absente, Devant sts yeulx kiy met sa sœur germaine, Devant ses yeulx à tous coups lui ameine Pourtraict au vif de Mercure Timage , Et de tous deux Texcellent mariage , Faisant bien grande une chascune chose:

Dont Aglauros souf&oit douleur enclose En cueur marry , si que triste de jour, Triste de nuict, gemissoit sans séjour, Fondant sur piedz d'epunuy et maltalait, Comme la glace au soleil foible et lent : Et de rhonneur de la bienheureuse Herse, Ne plus ne moins ardoit la sœur perverse. Qu'herbes des champs , qui au feu mises fument , Et peu à peu saus flamber se consument Par plusieurs foys fut souhaittant k mort. Pour ne veoir pflus le bien qui tant la mord : Par plusieurs foys à son père plein d'ire Voulut en mal le cas compter et dire : Enfin voyant Mercorius venir , S'en va assise à la porte taiir Pour le chasser : il Tabborde , il la flate, Il la supplie : oste toy , dit l'ingrate , Car de ce lieu jamais ne bougeray, Jusques à tant que t'en deslogeray :

Et bien , dît il, sûyvant ton ordonnance,

DE LA MÉTAMOKPHOSE. l45

Content )e suis de ceiste convenâtice.

Mercure addonc de sa vergue cbarmee Ouvrît lar porte h gros verroux fermée, Et elle assise , ai se cuydaïit lever Sentit son corps si pesamment grever, Qu'oncques ne sçeut mouvoilr une foincture : Sur piedz se mettre essaya d'adventure , Mais ses genoux se prindrent à roidir : £t peu à peu ses ongles à (roidir.

Gonsequemment , perdant son sang, tes veines Luy devenoient bien fort pasles et vaines : £t comme on voit que le chancre incurable Gaigne pays sur un corps misérable , Et tant s^espand qu'aux parties gastees Sont bien souvent les saines adjoustees : Ainsi froideur et mortifère glace Print peu à peu en sa poictrine place, Luy estoupant les conduictz de la vie , Et le respir sans lequel on dcsvie :

Ny ne se meit en efifort de parler :

Et ores quand s'en fust voulu mesler, ^Sa voix n'avoit passage n'oùverture :

Son col , sa bouche , estoient ja pierre dure. Finablement assise, morte et roide.

Ce fut de marbre une statue froide :

Non marbre blanc : son cueur d'Envie attainct, De sang infect tout son corps avoit tainct. m. lo

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Apres quMle eust reçeu punition De sa paroUe et maie intention, Mercurius d'Athènes se partit , Et vers le ciel son chemin convertit.

Au ciel venu, son père à part le huche. Et sans vouloir luy descouvrir l^embusche De ses amours , luy dit , pour abréger , Mon trescher filz et féal messager, Descens là bas : va t'en et point ne tarde , Droict au pays qui à gauche regarde Le ciel , ou luyt de ta mère le signe , G^est en Sidon , cité noble et insigne. Et le trouppeau royal que tu veois paistre Là loing dessus la montaigne champestre , Fais le venir sans bruict et sans chommer , Là bas au long des rives de la mer.

Ces motz finiz , soudain du hault herbage Les beufz chassez allèrent au rivage , Là ou du roy la fille trescherie Jouoit avec les filles de Tyrie.

Majesté grande et amour mal conviennent, Et en un siège ensemble ne se tiennent. Parquoy laissant son sceptre glorieux Ce père et roy des hommes et des dieux, Qui main armée a des trois feux ensemble , Qui d'un clin d'œil faict que le monde tremble ,

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La forme print d'tin taureau mugissant , £t chemina sur Pherbe verdissant Avec les beufz : bel estoit le possible : La couleur fut de blancheur indicible, Neige sembloit d'aucun pied non foulée , Ne par Auster pluvieux escoulee :

De muscles a un gros col évident , Sur Testomach est sa gorge pendant:

Cornes avoit certainement petites , Mais à les veoir un ehascun les eust dictes Faictes de main à bien ouvrer ydoine , £t transluysoient plus que pur cassidoine. Le front n'avoît ridé ne redoubtable , Ne tant soit peu la veue espoventablè : Rien , sinon paix, en la fece n'avoit.

La fille au roy qui de bon cueur le veoit S'esbahit fort de ce qu'il est si beau , Et qu'il ne faict guerre à nul du trouppeau. Mais quoy qu'il eust de la doulceur beaucoup , D'en approcher 'craignit du premier coup : Enfin s'approche, et fleurs et herbe franche Luy apporta près de sa gueule blanche : Dont eust l'amant un merveilleux plaisir : Et attendant son espéré désir , Baise la main de la vierge modeste :

Et peu s'en fault qu'il ne prenne le reste. Ores se joue à elle expressément ,

l48 LIVRE SECqNP BË LA MÉTÂIfOUPHOSE. Pour l'asseurer peu à pai doulcemeait:

Ores il saulte au milieu des prez v^tz, Ores se veautre en l'areine à Tenvers.

Puis quand il veoit qu^elle n'est plus &rouclie , A elle vient : die sans paour le touche, Et de sa main virginale luy orné - De fresches fleurs, et Tuoe et Tautre corne, Enfin elle a tel* hardiesse prise, Que sur le dos du taureau s'est assise, Sans sçavoir , las , à qui elle se frotte. Lors pas à pas droict à la mer qui flotte Il la porta : et des qii'il y arrive, A mis ses piedz dedans l'eau de la rive. De Ik , soudain , plui^ oultre se transpcote^ Et son butin parp^y la mer emporte* La paour la prend , et regarde estonnee Desja de loing la rive abapdonjiee.

De la main destre une df!S cornes XimU De Vautre main sur Le dos se sicmstiént. Et ses habitz de soye et fine toile Bransloient ep Tair , et au vent ieircqpit voilk*

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MAROT

AUX LECTEURS

A peine estoit la présente histoire hors de mes mains (lecteurs débonnaires) que je ne sçay quel avare libraire de Paris , qui la guettoit au passage, la treuya et Temporta tout ainsi qu^un loup af&mé emporte une brebiz ^ puis me la va imprimer en bifferie du Palais , c'est asçavoir en belle apparence de papier et de lettre , mais les vers si corrompus, et le sens si desciré que vous eussiez dict que c'estoit la dicte bre- 1ms escbappee d'entre les dents du loup : et qui pis est , ceulx de Poictiers , trompez sur Tezemplaire des autres , m'en ont fiâct autant. Quand je yey le fruict de mes labeurs ainsy accoustré , je yous laisse à penser de quel cueur je donnaj au diable monsieur le babouin de parisien , car à la vérité il sem- Uoit qu'il eust autant pris de peine à gaster mon livre que moy à le bien traduire. Ce que voyant, en passant par la noble ville de Ljon , je priay maistre Sebastien Griphius , excellent homme en l'art de Timprimerie , d'y vouloir mettre la main , ce qu'il a £ûct , et le vous a imprimé bien correct, et sur la copie de l'autheur, lequel vous prie (pour vostre contentement et le sien) si avez envie d'en lire , de vous arrester à ceulx ci. Dieu tout puissant soit toujours vostre garde. De Lyon , ce 2o«jour d'octobre i54i.

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