‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 5)Chapitre 10 sur 81 · L4 MÉTAMORPHOSE D'OVIDE · texte numérisé non relu

L4 MÉTAMORPHOSE D'OVIDE

Arda NT desir d'eçcnre un hault ouvrage

M'a vivement incite le courage

A reciter maintes choses formées ,

En autres corps tous nouveaulx transformées :

Dieux souverains qui tout faire sçavez ^

Puis qu'en ce poinct changées les avez ,

Donnez favem: à mon commencement,

£t deduysez mes propos doulcement,

A conunencer depuis le premier naistre

Du monde rond, jusqu'au temps de mon estre.

Avant la mer^, la terre et le grand œuvre Du ciel treshault qui /toutes choses cœuvre, Il y avoît en tout ce monde énorme, Tant seulement de Nature une forme.

Dicte Chaos, un monceau amasse, Gros, grand et lourd, nullement compassé,

DigitizetJ byVjOOQlC

3o LIVRE PREMIER

Bref, ce n'estoît qu^une pesanteur vile Sans aucun art, une mas^e immobiU, La ou gisoient les semences encloses , Desquelles sont produîctes toutes choses , Qui lors estoîent ensemble mal couplées, Et l'une en l'autre en grand discord troublées?

Aucun soleil encores au bas monde

N'eslargissoit lumière claire et munde :

La lune aussi ne se renouvelloit,

Et ramener ses cornes ne souloit

Par chascun moys. La terre compassée

En l'air espars ne pendoit balancée

Soubz son droict poix. La grand'fiUe immortelle

De rOcean , Àmphitrite la belle

IN'estendoit pas ses bras marins encores

Aux longues fins de la terre , ainsi qu'ores.

Et quelque part ou fut la terre, illec

Estoit le feu , l'air et la mer avec.

Ainsi pour lors estoit la terre instable , L'air sans clarté , la mer non navigable : Rien n'avoit forme, office ne puissance, Ainçoys faisoit l'un aux autres nujsance : Car firoid ou chauld menoit guerre et discords , Sec à l'humide, et le tout en un corps, Avec le dur le mol se combatoit, Et le pesant au léger debatoit.

DE LA MÉTAMORPHOSE. 3l

Mais Dieu, qui est la Nature excellente , Âppaîsa bien leui^ noîse violente :

Car terre adonc du ciel desempara, De terre aussi les eaux il sépara , Et meit à part pour mieulx faire leur paix, Le ciel tout pur d'avecques l'air espaîs , Puis quand il eust demeslez, et hors mis De Tordre masse, ieeulx quatre ennemjs, Il va lier en concorde paisible Ghascun à part , en sa place duysible.

Le feu sans poix du ciel courbe et tout rond ,

Fut à monter naturellement prompt,

£t occupa le degré plus haultain.

L'air le suyvit qui n'en est pas loingtain,

Ains du clair feu approche grandmient

D'agilité , de lieu semblablement.

En espesseur la terre les surpasse ,

Et emporta la matière plus crasse

Du lourd manceau , dont en bas s'avalla

Par pesanteur , puis la mer s'en alla

Aux derniers lieux sa deraourance querre,

Environnant de tous costez k terre.

En tel' façon ( quiconques ait esté Celluy des Dieux) quand il eust-projecté Ce grand ouvrage, et en membres dressée

La grosse masse en ce poioct despecee , Il arrondit et feit la terre au moule, Forme et jEaçon d'une bien grande boule, A celle fin qu^en son poix juste et droict Egale fust par un chascun endroict, Puis ça et là les grands mers espandit, £t par grandz ventz enflées les rendit , Leur commandant Ëiire flotter leur unde Tout à Fentour des fins de terre ronde : Parmy laquelle adjousta grans estangs , Lacz et marestz, et fontaines sortans : £t puis de bords et rives tournoyantes Ceintures feit, aux rivières coulâtes, Qui d'une part en la terre se boivent : Autres plusieurs en la mef se reçoivent : Et là, au lieu de rives el de bords , Ne battent plus que grâns havres et ports.

Aux champs après commande de s^estendre , Et aux fi)restz rameaux et fiieilles prendre : Un chascun val en pendant feit baisser , Et contre hanlt les montaignes dresser.

Et tout ainsi que Touvrier advisé Feit le hault ciel par cercles devisé , Deux à la dextre, et sur senestre deux, Dont le cinquiesme est le plus ardant d^eux , Par tePfaçon , et en semblable numbre.

Il divisa teiTç pesante et sombre :

Et en cela le hanlt ciql ne Texcede : Car comme luy cinq régions possède.

Dont la moyenne habiter on ne pealt, Par le grand chauld qui en elle se meult : Puis elle en a deux couvertes de neige , £t au milieu de ces deux est le siege> De deux encor, que Dieu, qui tout ouvroit/ Amodera par chauld meslé de froid.

^ur tout cela Tair il voulut renger :

Lequel , doutant comme il est plus léger Que terre et l'eau, d'autant est il pesant Plus que le feu tant subtil et lujsant. En celluj air les nues et nuées , Commanda estre ensemble situées , Et le tonnerre et tempestes soudaines , Espouventans les pensées humaines , Semblablement avec la fouldre ardante , Les ventz causans froidure morfondante.

k icenlx ventz Dieu n'a permis d'aller Confrisement par la voye de l'air :

Et nonobstant que chascun d'eulx exerce Ses soufHementz en région diverse , Encore à peine on peult (quand s'esvertuent ) T résister, qu'ilz ne rompent et ruent Le monde jus par bouffemens austères :

Tant terrible est la discorde des frères, m. 3

Le vent Eanis tout premier s^envolla Vers Orient y et occuper alla Nabathe et Perse, et les monts qui s^eslevent Soubz les rayons qui au matin se lèvent : Zephyrus fut soubz Vesper i^esident , Près des ruisseaux tiediz de POccident.

Boreas froid envahit la partie Septentrionne, avecques la Scydiie.

Et vers midy , qui est tout au contraire , Auster moyteux jecta pluye ordinaire. "

Sur tout cela que j'ay cy déclare, Le grand Ouvrier meit le ciel etherë Clair, pur, sans poix., et qui ne tient en rien De Pespesseur et brouas terrien.

A peine avoit tous ses œuvres haultains Ainsi assis , en lieu seurs et certains , Que tout autour du ciel claires et nettes Vont commencer à luyre les planettes , Qui de tout temps pressées et tatHees Soubz cette masse avoient esté tachées.

Aussi a£Gn que région aucune ^ Vuyde ne fiist d^animaulx à chasdone Propres et duytz , les estoilles et signes, Et des haultz Dieux les formes tresinsignee^

Tindrent le ciel. Les poissons netz et beaulx Eurent en part ( pour lear manoir) les eaux. La terre après print les bestes sauvages , Et Tair subtil ojseaulx de tous plumages.

La trop plus saincte et noble créature , Capable plus de hault sens par nature , Et qui sur tout pouvoit avoir puissance , Restoit encor. Or print Thomme naissance , Ou rOuvrier grand de tous biens origine Le composa de semence divine , On terre adonc ( qui estoit séparée Tous fireschement de la part etheree) Retint en soy semence supemelle Du ciel , qui print sa facture avec elle r Laquelle après Prometheus mesla £n eau de fleuve , et puis formée Ta Au propre image et semblable effigie Des Dieux par qui toute chose est régie.

Et neantmoins que tout autre animal Jecte tousjours son regard principal Encontre bas, Dieu à Thomme a donne La face haulte, et luj a ordonné De regarder Texcellence des cieulx, Et d'eslever aux estoilles ses yeulx.

La terre donc, nagueres desnuee D^art et d^image, ainsi fut transmuée,

Et se couvrit dliommes d'elle vennz, Qui Inj estoient nouveaulx et incoogneuz.

L'aage dore sur tout resplendissant, Fut le premier au monde fleurissant, Auquel chascun , sans correcteur et loy ^ De son bon gré gardoit justice et foy. £n peine et paour aucun ne souloit vivre : Loix menaçans ne se gravoient en cuyvre Fischë en murs : povres gens sans refuge . Ne redoubtoient la lace de leur juge : Mais en seurte se sçavoient accointer » Sans qu'il iàllust juge à les appoincter.

L'arbre du pin , charpente et fendu , IS'estoit encor des haultz montz descendu Sur les grans eaux, pour flotter et nager, Et en pays estrange voyager.

Hommes mortelz ne congnoissoient à l'heure Fors seulement le lieu dç leur demeure. Fossez profonds , et murs de grans efforts N'environnoient encor villes ne forts :

Trctopes , clairons d'arain droict ou torlu , L'armet, la lance et le glaive poinctu N'estoient encor. Sans usage et alarmes De chevaliers , de piétons et gensdarmes , Les gens alors seurement en tous cas Accomplissoient leurs plaisirs délicats.

DE LA MÉTAMORPHOSE. Sy

La terre aussi non froissée et férue, Par homme aucun , du soc de la charne , Donnoit de soy tous biens à grand'planté , Sans qu'on y eust ne semë, ne planté : Et les \ivans^ contens de la pasture Produicte alors sans labeur ne culture , Cueilloient le fruict des sauvages pommiers , . Fraises aux montz, les cormes aux cormiers : Pareillement les mures qui sont joinctes Contre buyssons pleins d^espineuses poinctes, Avec le gland qui leur tomboit à gré Du large chesne à Juppiter sacré.

Printemps le verd regnoit incessamment ,

Et Zephirus souspirant doulcement,

Soefves rendoit, par tiedes alenees,

Les belles fleurs sans semence bien nées :

Terre portoit les firuictz tost et à poinct ,

Sans cultiver. Le champ sans estre point

Renouvelle, par tout devenoit blanc,

Par force espiz pleins de grain bel et franc ,

Prestz à cueillir : fleuves de laict couloient,

Fleuves de vin aussi couler souloient ,

Et le doulx miel dont lors chascun goustoit ,

Des arbres vertz tout jaulne degouttoit.

Puis quand Saturne, hors du beau règne mis, Fut au profond des ténèbres transmis, Soobz Juppiter estoit Phumaine gent :

38 IIVRE PREMIER

Et en ce temps survint Taage d^argent , Qui est plus bas que l'or tressouyerain , Aussi plus hault et riche que Tarain.

Ce Juppiter abaissa la vertu Du beau printemps, qui tousjours avoit eu Son cours entier, et soubz luy fut Tannée En quatre parts reduicte et ordonnée :

En froid y ver, et en este qui tonne, En court printemps , variable autonne :

Lors commença blanche et vive splendeur Reluyre en l'air espris de sèche ardeur. D'autre costë survînt la glace froide, Par vents d'yver pendue estraincte et roide. Lors on se print k musser soubz maisons ;;, Maisons estoient cavernes et cloisons , Arbres espez , fresche ramee à force, Et vertz osiers joinctz avecques escorce. Lors de «Ceres les bons grains secourables Soubz longs seillons de terres labourables Sont ^ enterrez : et furent beufz puîssans, Pressez du joug , au labeur mugissans.

Apres cestuy troisiesme succéda ,^ L'aage d'arain , qui les deux e^c.eda D^engin maulvais : et plus audacieux Aux armes fiit, non pourtant viciasix.

Le dernier est de fer dur et rouillé ,

On tout soudain chascun vice brouille Se vint fourrer, comme en Taage total Accomparé au plus meschant métal.

Honneste Honte et Vérité certaine , Avecques Foy, prindrent fuyte ioingtaine: Au lieu desquelz entrèrent Flaterie, Déception, Trahyson, Menterie, Et folle Amour, Désir et Violence D'acquérir gloire et mondaine opulence.

Telle avarice adonc le plus souvent Pour practiquer mettoit voilles au vfcnt , Lors mal congneu du nautonnier et maistre, Et mainte nef dont le boys souloit estre Planté debout sur montaignes cornues , Nageoit, saultoit par vagues incongnues.

Mesmes la terre ( avant aussi commune Que la clarté du soleil, air et lune ) Fut devisee en bornes et partiz Par mesureurs fins, caultz et deceptifz.

Ne seulement humaines créatures Cherchèrent bledz et autres nourritures , Mais jusque au fond des entrailles allèrent De terre basse,- ou prindent et souillèrent Les grans trésors et les richesses vaines Qu'elle câchoit en ses profondes veines :

4o LIVRE PREMIER

Comme metaulx et pierres de valeurs , Incitemens à tous maulx et malheurs.

Ja hors de terre estoit le fer nuysant, Avecques l'or, trop plus que fer cuysant : Lors guerre sort , qui , par ces deux metaulx , Faict des combatz inhumains et brutaulx , Et casse et rompt de main sanguinolente Armes cliquans soubz force violente.

On vit desja de ce qu'on emble et oste : Chez Phostelier n'est point asseuré Fhoste , Ne le beau père avecques le sien gendre : Petite amour entre frères s'engendre :

Le mary s'offre à la mort de sa femme : Femme au mary faict semblable difl^me : Par maltalent les marastres terribles Meslent souvent venins froidz et horribles : Le filz affin qu^en biens mondains prospère , Souhaite mort ( avant ses jours) son père.

Dame Pitié gist vaincue et oultree , Justice aussi , la noble vierge Astree , Seule et dernière après tous Dieux sublimes. Terre laissa taincte de sang et crimes.

Aussi affin que le ciel etheré

Ne fust de soy plus que terre asseuré ,

Les fiers Geantz ( comme on dit ) affectèrent

Régner aux cieulx^ et contre mont dressèrent, Pour y monter, mainte montaigne^mîse L^une sur l'autre. Adoncques par transmise Fouldre du ciel, 4' omnipotent Facteur Du mont Olympe abbatit la haulteur.

Et desbrisa en ruyne fort grosse Pelion, mont assis sur celluy d'Osse.

Quand par son poix ces corps faulx et cruek Furent gisans desrompuz et tuez, La terre fut mouillée en façon telle.

De moult de sang des Geantz enfans d^elle , Que ( comme on dit ) trempée s'enyvra , Puis en ce sang tout chauld ame livra , Et pour garder enseigne de la race , En feit des corps portans humaine face : Mais ceste gent fut aspre et' despiteuse , Blasmant le)s Dieux , de meurdres convoiteûse : Si qu'à la veoir , bien Teussiez devinée Du cruel sang des Geantz estre née.

Cecy voyant des haultz cieulx Juppiter, Crie, gémit, se prend à despiter, Et sur le «champ par luy fut allégué Un autre faict, non encore divulgué, Des banquetz pleins d^horréur espoventablè , Que Lycaon preparoit à sa table :

Dont en son cueur ire va concevoir Telle qu'un roy, comme luy, pèult avoir:

Et son conseil appella haultement , Dont les mandez vindrent subitement.

Or d'icj bas là sus au lieu celfste Est une voje aux humains manifeste.

Semblable à laict, dont laictee on l'appelle, Aisée à veoir, pour sa blancheur tant belle : Et par icelle est le chemin des Dieux , Pour droict aller au throsne radieux Du grand Tonnant, et sa maison rojalle. En ce lieu blanc , des nobles Dieux la salle Fut fréquentée alors par tout son estre , A huys ouverts, sur dextre et à senestre. Les moindres Dieux en divers lieux s'assirent. Et les puissans. leurs riches sièges meirent Vers le hàult bout : bref, lelle est ceste place , Que, se j'avois de tout dire Taudaçe, Je ne craindrois dire que c'est la mesme Qu'est du hault ciel le grand palais supresme.

Donc , quand les Dieux furent en ordre assis Aux sièges bas , faictz de marbres massif, Juppiter mis au plus hault lieu de gloire, Et appuyé sur son sceptre d'yvoire, Comme indigné, par trois foys» yoyre <{uatre, De son grand clief feît bransler et debatre L'horrible poil , duquel , par son pouvoir, Feit terre et mer, et estmlles mouvoir :

Puis tout despit devant toas il débouché £n ter façon son. indignée bouche.

Je ne fuz onc pour le règne mondain Plus triste en cueur, de l'orage soudain Auquel Geantz qui ont serpentins piedz , Furent tous prestz, quand fasmes espiez, De tendre et mettre au ciel récréatif Ghascun cent bras pour le rendre captif.

Car neantmoins quePennemy fust tant Cruel et fier, celle guerre pourtant Ne dependoit que d^une seule suy te , Et d'une ligne en fin par moy destruicte : Mais maintenant en toute voye^et trace, Par ou la mer le monde entier embrasse , Perdre et tuer me fault pour son injure Le mortel genre : et Qu'ainsi soit , j'en, jure Des bas enfers les eaux noires et creuses , Coulans soubz terre aux forestz ténébreuses : Quoy que devant fault toute chose vraye Bien esprouver : mais l'incurable playe Par glaive fault tousjottrs couper à haste , Que la part saine elle n'infecte et gaste.

J'ay en forestz , et sur fleuves antiques Mes demidieux et mes Faunes rustiques : Satyres gays , Nymphes nobles compaignes , Et mes Syl vains resideus aux moptaignes :

Lesquelz d'autant que ne les sentons dignes D'avoir encor des gloires celestines , Souffrons, au moins, que seurement et bien Hz puissent vivre en terre , que du mien Leur ay donnée. O Dieux intercesseurs, Les pensez vous en bas estre assez seurs,^ Quand Lycaon, note de felonnie, , A conspire' moiptelle vilenie,

Encontre moy, qui par puissance eterne,

La fouldre et vous ça hault tiens et gouverne ?

Lors tous ensemble en frémissant murmurept, Et Juppiter ( d'ardant désir qu'ilz eurent ) Vont suppliant qu'en leurs mains vueille mettre Cil qui osa telle chose commettre.

Ainsi au temps que la cruelle main D'aucuns voulut tenir le nom Rommain, Tendant au sang Gesarien espandre.

Pour la terreur d'un tant subît esclandre , Fut l'humain genre asprement estonnë, Kt tout le monde à horreur adonné.

Et la pitié des tiens, o preux Auguste,

Ne te fut pas moins agréable et juste

Que ceste cy à Juppiter insigjue :

Lequel , après avoir par voîx et signe

Reffiraint leur bruict , chascun d'eulx fidct silence.

Le bniict cesse, par la grâce excellence Du hault régent y de rechef tout despit , D'un tel propos le silence rompit.

Les peines a ( ne vous chaille ) souffertes : Mais quoy qu^il ait receu telles dessertes y Si vous diray je en resolution j Quel est le crime et la punitiop.

De ce dur temps Tinfamie à merveilles Venoit souvent jusques à noz oreilles , Lequel rapport désirant estre faulx , Subit descens des cieulx loysans et haultz, Et circuy le terrestre domaine , Estant vray Dieu dessoubz figure humaine.

Fort long seroit vous dire (o Dieux sublimes)

Combien par tout il fat trouvé de crime$ :

Car rinfamie , et le bruict plein dVpprobre ,

Bien moindre fat que la vérité propre.

De Menalus traversay les passages ,

Crainctz pour les trouz des grans bestes sauvages,

Et les haultz pins du froid mont Lyceus ,

Et Cyllené. Quand cela passé eus,

Du roy d'Archades es lieux me vint renger,

Et en sa court dangereuse à loger»

Entre tout droict , au poinct que la seree

Tîre la nuict d'un peu de jour pawe.

Par signes lors monstray que j'estois Dieu Venu en terre, et le peuple du lieu A m^adorer ja commence et mHnvpcque , Mais Lycaon ( d'entrée ) raille et mocque Leurs doulx priers, en disant : Par un grief Et clair péril, j'esprouveray de bref Si mortel est ce Dieu cy qu'on redoubte , Et n'en sera la vérité en doubte.

Puis quand serois la nuict en pesant sommé, A me tuer s^appreste ce faulx homme De mort subite : icelle expérience De vérité luy plaist (d'impatience).

Et non content est de si griefve coulpe , Mais d'un poignard la gorge il ouvre et coupe A un , qui là fut en hostage mis, De par les gens de Molosse transmis :

Et l'une part des membres de ce corps Ya faire cuyre ainsi à demy morts En eau bouillant, rendant l'autre partie Sus ardant feu , de gros charbon rostie : Lesquelz sur table ensemble met et pose, Dont par grand feu qui vengea telle chose, Sur le seigneur tombe la maculée Orde maison digne d'estre bruslee.

Adonc s'enfoyt troublé de paour terrible :

Et aussi tost quHl sentit Tair paisible Des champs et boys, de hurler luy liit force.

Car pour néant à parler il s'eflForce, Son museau prend la fureur du premier, Et du désir de meurdre coustumier Sur les aigneaulx or en use et jouyt, Et de veoir sang encor es s'es jouyt.

Ses vestemens poil de beste devindrent , Et ses deux bras façon de cuisses prindrent : Il fut faict loup, et la marque conforme Retient encor de sa première forme.

Tel poil vieillard , et tel firayeur de vis Encores a : semblables yeulx tous vifz Ardent en luy. Bref, tel' figure porte De cruautë , conmie en première sorte.

Or est tombé un manoir en ruine , Mais un manoir tout seul n^a este digne D'estre pery : par tout ou paroist terre Règne Erinnys, aymant péché et guerre : Et si diriez que tous ilz ont juré De maintenir vice desmesuré.

Tous doncques soient par peine méritée Puniz acoup : c'est sentence arrestee.

Alors de bouche aucuns des Dieux approuvent L'arrest donné par Juppiter,* et mouvent • • Plus son couiTouk : les autres rien ne dirent,

Mais (sans parler ) par sî^ne y consentirent. Ce neantmoins du genre humain la perte A tous ensemble est douleur tresaperte : Et demander vont à Juppiter quelle Forme adviendra sui* la terre , après qu'dle Sera privcie ainsi d'hommes mortelz .

Qui portera Tencens sur les autelz :

Et si la terre aux bestes veult bailler, Pour la destruyre et du tout despouiller.

Alors deffend Juppiter, et commande

A un chascun qui teP chose demande

De n'avoir paour, disant qu'à ce besoing

De toute chose il a la cure et soing ,

Et leur promet lignée non semblable

Au premier peuple , en naissance admirable.

Soudain debvoit, pour mettre humains en pouldre,

Par toute terre espandre ardante fouldre :

Mais il craignit que du ciel la facture,

Par tant de feux ne conceust d'advanture

Quelque grand'flamme, et que soudainement

Bruslé ne fiist tout le hault firmament.

Puis luy souvint qu'il est prédestiné ,

Qu'advenir doibt un temps déterminé ,

Que mer, que terre , et la maison prisée

Du cielluysant, ardra toute embrasée.

Et qu'on doibt yeoir le tresgraud édifice

Du monde rond, en labeur et supplice.

Lors on cacha les dardz de feu chargez , Des propres mains des Cyclopes forgez : Et d'une peine au feu toute contraire Luy plaist user : car soubz eaux veult def&ire Le mortel genre , et sur les terres toutes , De tout le ciel jecter pluyes et gouttes.

Incontinent aux cavernes d'Eole Ënclost le vtftit Aquilon qui tost vole : Semblablement en ses fosses estuje Tous ventz chassans la nue apportant pluye : £t seulement meit îlotus hors d^celles : Lors Notus vole avec ses moytes aesles : Son vis terrible est couvert ceste foys D'obscurité noire comme la poix :

Par force d'eau sa barbe poyse toute , De ses cheveulx tous chenilz eau dégoutte : Dessus son front moyteurs coulent et filent: Son sein par tout et ses plumes distilent.

Puis quand il eust çà et là nues maintes Pendant en l'air dedans sa main estrainctes, Gros bruict se faict, esclairs en terre abondent, Et du hault ciel pluyes espesses fondent.

Iris aussi, de Juno messagère, Testant couleurs de feçon estrangere, Tire et conçoit grandes eaux et menues , En apportant nourrissement aux nues :

5o LIVRE PREMIER

Dont renversez sont les bledz à oultrance, Mortz sont et vains les vœux , et Pesperance Des laboureurs , et fut perdu adonc Tout le labeur de Tan qui est si long. Encor pour vray l'ire ouverte et patente De Juppiter ne fut assez contente Des grandes eaux que de son ciel jecta : Mais Neptunus son frère s'appresta De promptement à son ayde envoyer Grand renfort d'eaux pour le monde noyer. £t à 1 -instant tous ses fleuves il mande , Lesquelz entrez dedans la maison grande De leur seigneur, en bref dire leur vient.

Pour le présent user ne vous convient De long propos : voz forces descouvrez, Ainsi le Ëiult, et voz maisons ouvrez : . Puis en ostant voz obstacles et bondes Laschez la bride à voz eaux furibondes.

Ce commandé, s'en revont à grans courses, Tous les ruisseaulx. L'entrée dé leurs sources Laschent à plein , et d'un cours effréné Tout à Pentour des grans mers ont tourne.

Neptune adonc de son sceptre massif Frappa la terre , et du coup excessif Elle trembla, si que du mouvement Elle feit voye aux. eaux apertement.

DE LA HJStàMORPHOSE. 5i

Si vont eouranrl tous fleuves espandûz Parmy les champs ouvertz et esteuduz, En ravissant avec les fi^uîclz les arbres, Bestes, hui|iams> maisons, palais de marbres, Sans espargner temples painclz et dorez , Ne leurs grans Dieux sacrez et adorez.

£t s^ainsi est, qu^aucun logis debout Soit demouré en; résistant du tout  si grand mal, toutesfoys Peau plus haulte Cœuvre le fest, et par dessus luy? saulte. Que diray plus ? grandes tours submergées Cachées sont soubz les eaux desgorgees : Et n'y avoit tant soit peu d'apparence. Qu'entre la mer et terre eust différence. Tout estoit mer, et la mer, qui tout baigne, N'a aucuns borts : l'un pour se sauver gaigne Quelque hault mont, l'autre tout destourbé Se sied dedans un navire courbé :

Ëndroict au lieu il tire l'aviron Ou labouroit n'agueres environ.

L'on sur les bledz conduit nefz et bateaux , Ou sur le hault des villes et chasteaulx , Qui S(Hit noyez : l'autre sur les grans ormes Prend à la main poissons de maintes formes. L'ancre de meir.se fiche au pré tout verd: Fortune ainsi l'a voulu et souffert.

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Bateaux courbez couvrent les beaulx vignobles , Gisans soubz Peau, et plusieurs terres nobles : Et au lieu propre ou chèvres et moutons Çroustoient n'agueres herbes, fleurs et boutons, Là maintenant balaines monstrueuses Posent leurs corps. Les Nymphes vertueuses, Regnans en mer, et belles Néréides S'estonnent fort de veoir soubz eaux liquides Forestz, maisons, villages et citez :

Par les daulphins les boys sont habitez , £t en courant parmi ces haultz rameaux , Heurtent maint tronc agite des grans eaux.

Entre brebis nagent loups ravissans :

La mer soustient les roux lyons puissans : Tigres légers porte Teau undo jante : .

De rien ne sert la force fouldroyante Au dur sanglier, ne les jambes agiles Au cerf ravy par les undes mobiles.

Et quand Toyseau vagant a bien cherché Terres ou arbres, ou puisse estre branché, A la fin tombe en la mer amassée , Tant est du vol chascune aesle lassée.

Ja de la mer la fui-eur à grans brasses Avoit couvert et mottes et terrasses :

Yaguc^s aussi qui de nouveau flottoient. Les haultz sommetz des montaignes batoieiit.

Bref, la pluspart gist engloutie et morte , Dedans la mer. Ceulx que la mer n'emporte, Le long jeusner de tel' façon les mine, Qu'à la parfin tombent mortz de famine.

Or, séparez sont les champs tresantiques Aoniens d'avecques les Attiques , De par Phocîs terre grasse , j'entens , Quand terre estoît : mais en icelluy temps La plus grand'part n'estoit que mer comblée , En un grand champ d'eau subit assemblée.

En ce pays Pamassus , le hault mont

Tendant au ciel , se dresse contremont

A double crouppe , et les nues surpasse

De sa haulteur. Sur ceste haulte place ,

Pource que mer couvrojt le demourant,

Deocalion aborda tout courant

En une nef, qui grande n^estoit mye,

Avec Pyrrha sa compaigne et amye.

Des Dieux du mont, et Nymphes Corycides,

lÀ adoroient, prians à leurs subsides

Themys, disant les choses advenir.

Qui lors souloit des oracles tenir

Le temple sainct : oncques ne fut vivant

Meilleur que luy , ne de plus ensuyvant

Vraye equitë , et n^eust onc au monde ame

Plus honnorant Içs Dieux, qu'icelle dame.

Quand Juppîter veit par Teau continue Que terre estoit un estang devenue , Et ne rester de tant de milliers d'hommes Maintenant qu'un sur la terre ou nous sommes , Et ne rester de tant de femmes qu'une : Voyant aussi, que sans malice aucune Tous deux estoient, et tous deux amateurs De son sainct nom , et vrays adorateurs : Cela voyant, les nues qui tant pleurent, Rompt et sépare. Et quand les pluyes furent Par Aquilon chassées en maintz lieux , Aux cieulx la terre , à la terre les cieulx Il va monstrer : aussi l'ire et tcmpeste De la marine, illeç plus ne s'arreste.

Puis Neptunus , sur la mer président , Et mettant jus son grand sceptre et trident, Les eaux appaise, et huche sans chommer Le verd Triton flottant dessus la mer, Le dos couvert de pourpre faict exprès * Sans artifice : et luy commande après ' Souffler dedans la resonnant' buccine, Et r'appeler, après avoir faict signe , Fleuves et flôtz. Lors Triton prend et charge Sa trompe creuse entortillée en large, Et qui dii bas vers le hault croist ainsi Qu'un tourbillon : laquelle trompe aussi. Apres qu'elle a prins air tout au milieu

DE LA MÉTAlMORPOOSE- « 55

De la grand'mer, chascun rivage et lieu Gisant soabz Tun et soubz Tautre soleil Elle remplit de son bniict non pareil:

Laquelle aussi (quand elle fut joignante Contre la bouche à Triton dégoûtante , Pour la moyteur de sa barbe chargée, Et qu^en soufflant la retraite enchargee Elle eust sonné) par tout fut entendue, Des eaux de terre et de mer estendue, Tant que les eaux qui Fouyrent corner.

Contraignit lors toutes s'en retourner.

Desja la mer prend borts et rives neufves : Chascun canal se. remplit de ses fleuves : Fleuves on voit baisser et départir , Et hors de Teau les montaignes sortir : Terre s'esleve, et les cieulx qui paroissent, Croissent aussi, comme les eaux décroissent.

Longs jours après, boys et forestz mouillées

Manifestoient leurs testes despouillees

De ftieille, et fruict : au lieu de quoy retindrent

Les gras lymons, qui aux branches se prindrent:

Restably ifut tout pays despourveu,

Lequel estant par Deucalion veu

Large et ouvert, et que terrestre voye

Mise en désert feisoit silence coye ,

La larme à rœil, adonc il souspira,

Parlant ainsi à sa femme Pyrrha.

O chère espoase, o ma sœur honnoree, O femme seule au monde demouree , Que commun sang, puis parenté germaine , Puis mariage ont joincte à moj prochaine, Et à présent joincte à moy de rechef Par ce péril et dangereux meschef De toute terre, et pays évident De l'Orient et de tout l'Occident :

Nous deux seuletz sommes tourbe du monde, Le résidu possède mer profonde :

Et n'est encor la fiance et durée De nostre vie assez bien assurée : . Et d'autre part, les nues qu'icy hantent Nostre pensée asprement espoventent.

Si par fortune eschappee sans moy

Fusses des eaux, quel courage or en toy

Fust demeuré ? O chetive et dolente ,

Comme eusses tu tel' craîncte violente

Seule souffert? qui te fust consoleur,

Pour supporter maintenant ta douleur ?

Certes, croy moy, si Peau t'avoit ravie

Je te suyvrois , et l'eau auroit ma vie.

Que pleust aux Dieux qu'un si grand pouvoir j'eiisse

Que par les arts de mon père je peusse

Renouveller toute gent consommée.

Et mettre esprit dedans terre formée.

Le genre humain reste en nous deux, et pource

Doibt en nous deux prendre fin ou resource, Et des humains demourons la semblance : Telle a esté des haultz Dieux l'ordonnance.

Apres ces motz, après pleur et crier,

Bon leur sembla dévotement prier

Themis céleste; et soubz divins miracles

Chercher secours en ses sacrez oracles.

Lors n^ont tardé : tous deux s'en vont aux undes

De Cephysus, non bien claires et mundes

Ëncor du tout, mais ja bien retirées

Au droict vaisseau , duquel s'estoient tirées :

£t quand jècté eurent de Peau bénie,

Sur leurs hàbitz en grand'cerimonie ,

£t sur leurs chefz, ilz prindrent leur adresse

Droict vers le temple à la sa(îree Déesse ,

Dont les sommetz et voultes se gastoient

De laydè mousse. £t les autelz estoient

Sans sacrifice , et les lampes estâinctes.

Puis quand du temple ont les marches attaîiictes. Un chascun d'eulx s'encline contre terre, Et tout craintif baise la froide piên^e, ' Disant ainsi : Si en tristes saisons Les Dieux vàmcuz par justes oraisons Sont amollïz : et si courroux et ire Fleschist en eulx, bêlas, vueille nous dire, Dame Themis , par quel art ou siçavoir

Réparable est la perte que peulx veoir De nostre genre : et aux choses noyées Tes aydes soient par doulceur octroyées-

Âdonc s^esmeut ce divin simulachre , £t leur respond : Partez du temple sacre. Couvrez voz che& en dévotions sainctes , £t desliez voz robbes qui sont ceinctes , Apres jectez souvent par sus le dos De vostre antique et grand^mere les os.

Lors esbahiz demeurent longuement :

Et puis Pyrrha , parlant premièrement , Rompt la silence, et d^obeir refuse Aux motz et dictz dont celle Déesse use, En la priant ( avec crainctive face ) Dévotement, qu'en ce pardon luy face, Et d'o£fenser crainct de sa mère Tame, Jectant ses os , et de luy faire blasme.

Tandis entre eulx revolvent et remirent

Les motz obscurs de l'oracle qu'ouyrent

Soubz couv^ture ambiguë donne,

Deucalion ( comme moins estonné )

R'asseure après , et doulcement console

La femme simple avec telle parolle :

Croy moy, Pyrrha , que les Dieux pour nous veillent :

Hz sont tous bons , et jamais ne conseillent

Rien de maulvais , et si trop fort je n'erre , Nostre grand'mere antique , c'est la terre. Ses ossemens ( selon le mien recors ) Les pierres sont, qu'elle â dedans son corps. £t commandé nous est de les lancer Derrière nous. Combien qu'en bon penser Pyrrha fiist mue à cause de l'augure , Que son mary bien expose et figure :

Gé nonobstant son espoir est doubtenx , Et moult encôf se deffient tous deux De cest oracle. En après vont disant : Mais que nuyra Tespreuve ce faisant ?

Sur ce s'en vont du temple ou sliumilient,' Couvrent leurs chefz , et leurs robbes ^eslient, Et derrière eulx ( à toutes adventures ) Comme on leur dit, jectent les pierres dures.

Les pierres lors vindrent à délaisser Leur deureté, et rudesse abaisser, A s'amollir, et en amollissant Figure humaine en elles fut yssant.

Mais qui croira que ce soit vérité', Si pour tesmoing n'en est l'antiquité ?

Bien tost après que croissance leur vint , Et que nature en icelle devint Plus doulce et tendre, aucune forme d'homme On. y peult veoir , non pas entière, comme

6o LIVRE PREMIER

Celle de nous ,- mais ainsi qu^esbaùchee H^xin marbre dur, non assez bien touchée : Et ressembloient du tout à ces images Mal rabotez, et rudes en ouvrages.

Ce neantmoins des pierres la partie

Qui fut terreuse, ou molle, ou amoytie

D^aucun humeur , elle fut transformée

En chair et sang d^homme ou femme formée.

Ce qui est dur, et point ne flechissoit.

En ossemaat tout se convertissoit :

Ce qui estoit veine de pierre, à l'heure,

Fut veine d'homme, et soubz son nom demeure.

Se qu'en bref temps les pierres amassées,

Qui par les mains de l'homme sont lancées.

Des hommes ont (par le pouvoir des Dieux)

Prins la figure en corps, en face et yeulx :

Aussi du ject de la femme esgaree

Là femme fut refaicte et réparée.

Et de là vient que sommes ( comme appert )

Un genre dur, aux gros labeurs expert :

Et bien donnons entière côngnoissance

D'où nou§ sortons, et de quelle naissance.

Quand Thumeur vieille alors dés eaux laissée, Fut par l'ardeur du clair soleil pressée D'eschaufFoyson , et que paludz et fanges Furent enflez soubz ces chaleurs estranges y

DE LA MÉTAMORPHOSE. 6l

Terre engendra tons autres auimaulx De son vneil propre en formes inegauk.

Pareillement les semences des choses Concevans fruîct , nourries et encloses En terre grasse à produire propice, Comme au gyron de leur mère et nourrice , Vindrent à croistre, et demourance y tindrent Si longuement qu^aucune forme prindrent.

Qu^il soit ainsi, quand Teau du Nil qui court

Par sept tuyaux, a délaissé tout court

Les champs mouillez , et chascun sien ruisseau

Rendu dedans son antique vaisseau :

Apres aussi que le lymon tout fi^is

Est eschauffé dû soleil et ses rais ,

Les paysans plusieurs animaulx trouvent,

Faictz et créez de mottes ou se couvent :

Et en peult on en elles veoir assez ,

Qui seulement ne sont que commencez

Pour le bref temps de leur tout nouveau naistre.

Semblablement d'autres y voit on estre

Tous imparfaictz, qui à demy sont nez,

D'espaule, teste, ou jambes trançonnez ,

Et du corps mesme imparfaict. Tune part

Bien sopyent vit, Ts^ulrci çstteire sans art

Certes après qu'humeur de froid esprise , Et chaleur aspre qnt attrempance prise,

62 LIVRE PREMIER v

Produisantsont, et conçoivent et portent, £t de ces deux toutes les choses sortent.

Et quoy que feu à Teau contraire soit, Humide chauld toutes choses conçoit :

Et par ainsi concorde discordante A geniture est apte et concordante.

Doncques après que la terre mouillée, Et du nouveau déluge fort souillée , Vint à sentir de rechef le grand chauld De Pair prochain et du soleil treshault , Elle meit hors cent mille espèces siennes : Et d*une part les formes anciennes Restitua , jadis mortes des eaux :

De l'autre part feit monstres tous nouveaulx.

O grand Phyton , monstre horrible et infect. Terre vouldroit ( certes ) ne t'avoir faict : Mais toutesfojs elle ( dont se repent ) T'engendra lors: o incongneu serpent, x\u peuple neuf, aussi craincte donnois, Tant large lieu de montaigne tenois.

Or Apollo tenant pour faire alarmes L'arc et la flesche, et qui de telles armes Par cy devant n'usoit jamais que contre Chèvres fiiyans, ou dains à sa rencontre : Ce gros serpent rua mort estendu ,

Par coups noirciz du venin espandu, Soubs^ tant de traictz tirez à tel' secousse, Que toute vuyde en fut quasy sa trousse.

£t puis afGn que vieil Temps advenir Ne sceust du feict la mémoire tenir, 11 establit sacrez jeux et esbatz Solennisez par triumphans combatz.

Phyties dict du nom du grand Phy ton, Serpent vaincu : pour cela les feit on. En celluy prix quiconque jeune' en&nt A lucte, à course, ou au char triumphant Estoit vainqueur, par honneur singulier Prenoit chappeau de fuéilles de meslier , Car le laurier encores ne regnoit :

Et en ce temps Phebus environnoit Sa blonde teste à long poiL bien séante De chascun arbre , et faeille verdoyante.

L'amour première au cueur de Phebus née, Ce fut Daphné, fille au fleuve Penee, Laquelle amour d'aucun cas d'adventure, Ne luy survint : mais de Pire et poincture De Cupido. Phebus, tout glorieux D'avoir vaincu le serpent forieux , Veit Cupido, qui de corde nerveuse Bendoit son arc de corne somptueuse : Si luy a dict : Dy moy , pourquoy tu portes ,

Enfant lascif, ces riches armes fprtes ? Ce noble port qai sur ton col s^assiet, Mieulx en escharpe à mes espaules siet , Qui bien en sçay donner plajes certaines Aux ennemys , aux bestes inhumaines :

Qut-puis un peu par sagettes sans numbre Ay rue jus le serpent plein d'encombre, Phy ton enflé , dont la mortelle pance Fouloit de terre incredible distance.

Tiens toy content d'esmouvoir en clamours Par ton brandon, ne sçay quelles amours, Et désormais n^approprie à toy mesmes Ainsi à tout , noz loueuges supresmes.

Lors luy respond de Venus le filz cher : Fiche ton arc ce qu'il pourra ficher, O dieu Phebus , le mien te fichera :

Ainsi ton bruict du mien est et sera Moindre d'autant que bestes en tout lieu, Plus foibles sont , et plus basses qu^un Dieu.

Ainsi disoit, et quand en ces volées Eust trenchë Tair, des aesles esbranslees, Il se planta prompt et legier dessus L'obscur sommet du hault mont Pamassus : Et de sa trousse ou met ses dardz pervers > Tira deux traictz d'ouvrages tous divers :

DE LA MÉTAMORPBOSE. 65

L'un chasse amour, et Tautre Tarnoor crée: Tout dore est celluy qui la procrée, Et à ferrure ague, claire et coin te : Cil qui la chasse, est rebouche' de poincte, Et a du plomb tout confict en amer Soubz Tempennon. Gupido dieu d'ayraer Ficha ce traict, qui est de mercy vuyde, Contre Daphnë la nymphe Peneide , Et du dore les os il traversa Du blond Phebus , et au cueur le blessa.

Subitement Tun ayme, et Tautre non,

Ains va fuyant d'amoureuse le nom ,

Et jusque aux trous des boys chasser venoit :

Bref, la despouille aux bestes que prenoit ,

C'estoit sa grand'joye quotidiane ,

En imitant la pucelle Diane ,

Et d'un bandeau ses cheveulx mal en ordre

Serroit au chef, sans les lier ne tordre.

Plusieurs Pont quise, à Pespouser tendans , Mais tous) ours feit refuz aux demandans, Sans vouloir homme: et du plaisir exempte, Va par les boys, qui n'ont chemin ne sente, Et ne luy chault sçavoir que c'est de nopces, ' N'aussi d'un tas d'amoureuses négoces.

Son père aussi luy a dict maintesfoys : Ma chère fille , un gendre tu me dois :

66 ilVRE PREMIER

Et Itty a dict cent foys^ blasmant ses vœux. Tu me dois, fille, enfans, et beanlx nepvénx.

Elle, abhorrant mariage aussi fort Que si ce fust un crime vil et ord , Entrem^Ioit parmi sa hct blonde Une rougeur honteuse et vereconde :

Puis en flatant son père désolé, Et le tenant doulcement accolé :

Mon trescher père, helas ( ce disoit elle), Fais moy ce bien, que j'use d'éternelle Virginité. Juppiter immortel Feit bien jadis à Diane^un don tel.

Lors ( o Daphné ) vray est qu'à ta demande Ton père entend : mais ceste beauté grande, Â ton vouloir ne donne aucun adveu.

Et ta forme est répugnante à ton vœu.

Phebus qui tant la veit bien composée , L'ayme, tousjours la souhaitte espousee : Ce qu'il souhaitte espère , quoy que soit , Mais son oracle à la fin le déçoit :

Et tout ainsi que le chaulme sec ard , Quand on a mis les espicz à Tescart , Comme buyssons ardent par nuict obscure D'aucuns brandons, qu'un passant d'adventure En s'esclairant a approchez trop près D'iceulx buyssons, ou les y laisse après

Qu^ii veoit le jour : ainsi I^ebus en tiamme S'en va réduict , et d'amonr qui Tenflamme Par tout son cueur se brusle et se destruict, £t en espoir nourrist amour sans fruict.

Au long du col de Daphnë veoit penduz Ses blondz cheveulx , meslez et espanduz. 0 Dieux , dit it, si pignee elle eâtoit , Que pourroit ce estre ? En après s'arrestoît A contempler ses estincellans yeulx , Qui ressembloient deux estoilles des cieulx. '

Sa bouche veoit petite par compas , Dont le seul veoir ne le satisfaict pas. Prise ses mains aussi blanches que lys , Prise ses doigts, prise ses bras poliz, Sémblablement ses espaules charnues Plus qu'à demy descouvertes et nues.

S'il y a rien caché dessoubz Fhabit, Meilleur le pense ; elle court plus subit Que vent léger, et ne prend pied la, belle Aux dictz de cil qui en ce poinct l'appelle.

Je te pry, Nymphe, arreste un peu tes pas. Comme ennemy après toy ne cours pas :

Nymphe, demeure. Ainsi la brebiette S'enfuyt du loup , et la bische foiblette Du fort lyon : ainsi les colombelles

Vont fuyant Taigle avec firemissans aesles : Ainsi chascun de ses hayneux prend fiiyte , IMbis vraye Amour est cause de ma suyte.

O que je crains que tombes , et qu^espines Peignent tes piedz et tes jambes non dignes D'avoir blessure, o pour moy. grand malheur. Si j'estois cause çn rien de ta Couleur: Là ou tu vas y sont lieux fascheux , et bestes : Je te supply ( non pas que tu t'arrestes Du tout sur pied ) , mais cours plus lentement , Je te suivray aussi plus doulcement.

Ëoquiers , au moins , à qui tu plaid , amye : D'une montaigne habitant ne suis mye, Ne pastoureau , point ne garde et fais paistre Trouppeaulx^icy, comme un viilain champestre. Tu ne sçais point, sotte, tu ne sçais point Qui est celluy que tu foys en ce poinct : Pource me jfiiys. La puissante isle Clare, Delphe, Tenede, et aussi de Patare, Le grand palais me sert et obtempère : Juppiter est mon géniteur et père :

Tout ce qui est, sera, et a esté, Aux hommes est par moy manifesté.

Par moy encor maint beau vers poétique Accorde au son des cordes de musique : Et ma sagette est pour vray bien certaine :

Maïs me autre est trop plus seure et soudaine, Laquelle a faîcl playe en mon triste eueur, Dont û'avoît onc Amour esté vainqueur.

Médecine est de mon invention , Et si suis dict par toute nation Dieu de secours , et la grande puissance Des herbes est soubz mon obéissance.

0 moy chetif , o moy trop misérable , De ce qu'Amour n'est par berbes curable, Et que les artz , qui un chascun conservent , A leur seigneur ne prouffitent, ne servent.

Alors Daphné craintive se retire

Loing de Phebus, qui vouloit encor dire

Maintz autres motz, et laissa sur ces faiclz

Avecques luy ses propos imparfaictz.

Lors en fiiyant, moult gente se monstroit:

Le vent par coups ses membres descouvroit ,

Et voleter &isoit ses vestemens ,

Qui resistoient contre les soufflemens :

Puis Pair subtil repoulsoit en arrière

Ses beaulx cbeveulx espanduz par derrière :

Dont sa fiiyte a sa beauté augmentée :

Mais le dieu plein <de jeunesse tentée ,

Plus endurer ne peult à ce besoing ,

Perdre et jecter son beau parler au loing :

Ains comme amour Tadmonneste et poursuy t ,

D'un pas léger les traces d'elle suyt.

70 LIVRE FREMIEK

Et tout ainsi que le lévrier agile, Quand il a veu le lièvre moins habile , En un champ vague , et qu'au pied Tun conclud Gaigner sa proye et Pautre son salut, Le chien léger de près le semble joindre , Et pense bien ja le tenir et poindre : Puis de ses dentz ( ouvrant sa gueuUe gloute ) Rase ses piedz : lors le lièvre est en doubte S'il est point prins : ceste morseure eschappe, Et de la dent, qui coup sur coup le happe, Il se desiuesle , et fuyt tout estonné. Ainsi est il de Phebus et Daphné :

Espoir le rend fort léger à la sujte, Craincte la rend fort légère à la fiiy te ; Mais le suyvant, qui des aesles d'amours Est soulagé , va de plus soudain cours , . Sans point donner de repos ne d'arrest A la fuyante : et si prochain il est De ses talons , que ja de son alaine . Ses beaulx cheveulx tous espars il àlaine.

Quand de Daphné la force fut estaincte ,

Pasle devint : lors vaincue et attaincte

Par le travail d'une si longue course ,

Va regarder de Peneus la source ,

Disant : Mon père , ayde à mon cueur tant las ,

Si puissance est en voz fleuves et lacs.

Puis dit : O terre , or me per^ et ef&ce ,

En transmuant ma figure et ma face , Par qui trop plais , ou la transgloutis vive , Elle, qui est de mon ennuy motive.

Geste prière ainsi finie à peine ,

Grand pamoyson luy surprend membre et veine :

De son cueur fut la subtile toilette

Tournée en tendre escorce verdelette :

En feuilles lors croissent ses cheveulx beaulx ,

Et ses deux bras en branches et rameaux.

Le pied qui fut tant prompt avec la plante ,

En tige morne et racine se plante.

D'un arbre entier son chef la haplteur a,

Et sa verdeur ( sans plus ) luy demeura.

Parquoy Phebus l'arbre ayma desadonc :

Et quand eust mis sa dextre sur le tronc,

Encor sentoit le cueur de la pucelle

Se démener soubz Pescorce nouvelle.

En embrassant aussi ses rameaux vertz ,

Gomme eust bien faict ses membres descouvertz,

Il baise l'arbre, et tout ce nonobstant,

 ses baisers l'arbre va résistant ,

Auquel Phebus a dict : Puis qu'impossible

Est que ta sois mon espouse sensible ,

Gertainement moù arbre approprié

Seras du tout, et à moy dedië.

0 vert laurier, tousjours t'aura ma harpe ,

Ma claire teste, et ma trousse en escharpe: Et si seras des capitaines* gloire Tous resjouys, quand trîumphe et victoire Chanteront hault les claires voix et trompes » Et qu'on verra les grans et longues pompes Au Capitole , aux consacrez posteaux , Seras debout devant les grans portaulx Féale garde , et au los de ton règne Entrelassë seras autour du chesne :

Et tout ainsi que mon beau chef doré Est tousjours jeune , et de poil décoré y Yueilles aussi porter en chascun aage Perpétuel honneur de vert fueillage.

Ces motz finîz, le laurier s^y consent En ses rameaux qui sont faictz de récent, Et si sembloit bransler en sorte honueste Sa sommité , comme ou bransle la teste.

En Thessalie une haulte forest

Par tout enclost un val, qui encôr est

Nommé Tempe, tempéré, fleurissant,

Parmi lequel Peneus, fleuve yssant

Du fons du pied de Pindus grand'montaigne,

D^eaux escumans le pays tourne et baigne.

D'un roide cours les nues embruimees

Va conduysant , qui petites fumées

Semblent jecter: et va si roidement

Contre les rochz, que du redondement

Les boys arrouse: et de son bitiict, qai sonne, Les lieux plus loing que ses voisins estonne.

Là la maison, là le siège Ton trente y Et lieu secret de Peneus grand fleuve : Là comme roj résident en ses terres , £n sa caverne estant faicte de pierres , Gardoit justice aux undes là courantes , Pareillement aux Nymphes demourantes En celles eaux. Premier sont là venuz Tous les prochains fleuves à luy tenuz , Non bien sachant si chiere luy feront , Ou pour sa fille ilz le consoleront, Que perdue a. Sperche y vint à propos Portant peupliers , Eniphe sans repos, Le doulx Âmphryse , et le vieil Apidain , ' Avec Eas : d'autres fleuves soudain Y sont venuz , qui de quelque coslë Ou soient portez d'impétuosité , En la mer font leurs undes retourner , Quand lassez sont de courir et tourner.

Le fleuve Inache, à par soy tout faschë ,

Seul est absent, et au profond caché

De son grand creux , Teau par larmes augmente,

Et tout chetif sa fille Yo lamente

Comme perdue : il ne sçait si en vie

Elle est au monde ou aux enfers ravie ;

Mais pour autant que point ne Tapperçoit En aucun lien , cuyde qu'elle ne soît En aucun lieu , et crainct en ses esprîtz - Que pirement encores luy soit pris.

Or quelquefoys Juppiter étemel

La veit venir du fleuve' paternel :

Si luy a dict : O vierge bien formée,

De Juppiter tresdigne d'estre aymee ,

Et qui dois faire >un jour par grand delict

Je ne sçay qui bien heureux en ton lict ,

Ce temps pendant que le soleil treshault

Est au milieu du monde ardant et cbauld ,

Viens à Tumbrage en ce boys de grand*monstre ,

Ou en cestuy : et tous deux les luy monstre :

Et si tu crains entrer seulette aux creuses

Fosses et trouz des bestes dangereuses,

Croy qu'à seurtë iras dorèsnavant

Soubz les secrets des forestz, moy devant,

Qui suis un Dieu , non point des moindres Dieux ,

Mais qui en main le grand sceptre des cieulx

Tiens et possède, et qui darde et envoyé

La fouldre èsparse en mainte place et voye :

Ne me fiiy point : or ftiyoit elle fort :

Et ja de Leriie avoit, par son effort,

Oultrepassé les pastiz et les plains ,

Et les beaulx champs Lycées d'arbres pleins ,

Quand Juppiter couvrit terre estendue

D^obscurîtë parmy Tair espandue , Retînt la fuyte à Yo jeune d*aage , Et par ardeur ravit son pucellage.

Ce temps pendant, Juno des courtz haultaines

Regarde en bas , au milieu des grans plaines :

Si s'esbahit, dont les nues subites

Soubz le jour clair, a voient aux bas limites

Faict et formé la face de la nuict ,

Et bien jugea que d'aucun fleuve induict

A grans moyteurs , ne sont feictes ces nues ,

Ne de Thumeur de terre en Fair venues.

Puis çà et là regarde d'oeil marry , Ou estre peult Juppiter son mary , Comme sachant les emblees secrettes Du sien espoux, tant de foys en cachettes D'elle surpris , et après qu'apperceu Ne Ta au ciel : Ou mon cueur est deceu (Dit elle alors), ou je suis offensée.

Puis du hault ciel soudainement baissée Se plante en terre , et commande aux nuées Loing s'en aller d'obscurté desnuees :

Mais Juppiter, qui bon temps se donnoit, Prevoyoit bien que sa femme venoit , Et ja avoit d'Yo , fille d'Inache, Mue la forme en une blanche vache, Belle de corps comme Yo fut en vis.

Âdonc Juno ( quoy que ce fut. envîs ) En estima la forme , et le poil beau , Et si s'enquiert, à qui, de quel trouppeau^ Et d^ou éile est, comme nous congnoissant La vérité. Juppiter dieu puissant , Dit en mentant qu^elIe est née de terre , A celle fin que Ton cesse d'enquerre SMl Ta point faicte : et lors Juno la grande Icelle vache en pur don luj demande.

Que pourra il or faire , ou devenir ?

C^est cruauté, ses amours forbannir :

Ne luy jdonnant , la faict souspeçonner :

Honte en après Tincite à luj donner :

Puis amour est k Ten divertir prompte »

Et en effcct amour eust vaincu honte :

Mais si la vache ( un don qui peu montoit )

Eust refusée à celle qui estoit

Sa femme et sœur, sembler eust peu adoncques

Visiblement que vache ne fiit oncques.

Quand Juno eust en don son ennemye ,

Du premier coup elle ne laissa mye

Toute sa paour, et craignit grandement

Que Juppiter luy print furtivement,

Jusques à tant qu^es mains d'Argus Teust mise ,

Filz d'Aristo , pour en garde eslre prise.

Or tout le chef avoit cestuy Argus

Environne de cent yeulx bien agus , Qui deux à deux à leur tour sommeillans , Prenoient repos : tous le$ autres velllans Gardoîent Yo, et en faisant bon guet Demouroient tous arrestez en aguçt :

En quelque lieu ou fut Yo la belle , Incessamment regardoit devers elle :

Devant ses yeûlx Yo tousjours il veoit, Quoy que sa face ailleurs tournée avoit.

Quand le jour luyt, il souffre qu'eUe paisse : Quand le soleil est soubz la terre espaisse, L'enferme et clost : et du rude chevestre Lie son col, qui n'a mérite d'estre Ainsi traîcté. De fueille d'arbre dure, Et d'herbe amere, elle prend sa pasture: Puis la povrette en lieu de molle couche Toute la nuict dessus la terre couche, N'ayant tousjours de la paille qu'à peine. Et boit de l'eau de bourbier toute pleine.

Quand elle aussi qui si fort se douloit , Devers Argus ses bras tendre vouloît S'humiliant, las la doulcette et tendre N'a aucuns bras qu'à Argus puisse tendre ^ Et s'efforçant lamenter de sa gorge Un cry de vache et mugissant d'esgorge , Tant que du soo en craincte se bouta ,

Et de sa voix propre s'espoventa.

Apres s'en vînt aux rives de son père , Le fleuve Inache , ou en soûlas prospère Souloît jouer souvent avec pucelles.

Et quant en Teau veit ses cornes nouvelles , Eust grande paour, et de la craincte extresme S'effarouchoit et se fuyoit soy mesme.

Ignorans sont les Nayades encore :

Voyre Inachus le fleuve mesme ignore Qui elle soit : mais pour les rendre seurs , Suyvoit son père, et si.suyvoit ses sœurs: Estre touchée assez elle sou&oit , Et a iceulx ( tous esbahiz ) s'ofiGroit

Le bon vieillard Inachus à jonchées Luy présenta des herbes arrachées :

Soudain ses mains elle luy vint lécher, Baisant la paulme à son père trescher , Et retenir onc ses larmes ne sceust , Et s'orendroit de parler la grâce eust , Elle eust requis secours et ayde aucune , Et recité son nom et sa fortune.

En lieu de motz la lettre qu^imprima Son pied en terre , adoncques exprima Parfaictement et meit en demourance Du corps mué la triste demonstrance.

O moy chetif 9 cria lors esperda

Son père Inache , et aux cornes pendu , Aussi au col de la vache luysante £n son poil blanc, et en dueil gémissante, O moy chetif ( dit il par plusieurs foy« ), N'est ce pas toy ma fille que je voys Cherchant partout? Or est chose esprouvce, Qu'en te trouvant je ne t'ay point trouvée : Et mes douleurs plus que devant sont grandes. Las tu te tais, et aux miennes demandes Tu ne rends point responses reciprocques^ Tant seulement aigres souspirs evocques Du cueur profond, et ce que faire peulx, A mon parler mugis comme les beufz.

Las je povret ignorant tout ce mal, Te preparois cierge et lîct nuptial :

D'un gendre fut l'espoir premier de moy. Et le second de veoir enfant de toy.

Or d'un trouppeau mary te fkult avoir, Et d'un trouppeau lignée recevoir , Et n'est possible à moy que finir face Tant de douleurs, par mort qui tout efface. Ains estre Dieu ce m'est nuysante chose, Et de la mort la porte qui m'est close, Prolonge et faict le mien regret Curable En aage et temps éternel perdurable.

Comme Inachus disoit son desconfort, Argus se levé, et en le poulsànt fort,

8o LIVRE PREMIER

Meine par force en pasturages maintz La povre fille arrachée des mains De son cher père: et puis occupe et gaigne Légèrement le hault d'une montaigne Assez loingtaine, ovL se sied et acale, Et là séant en toutes partz spécule.

Lors Juppiter, roy.de tous les célestes, Plus endurer ne peult tant de molestes A celle Yo , du bon Phorone extraicte.

Si a'ppella son filz qu^une par&icte Claire Pléiade eust en enfantement :

Mercure eust nom : luy feit commandement D'occire Argus. Si ne demoura gueres Mercure à prendre aux piedz aesles légères, £n .main puissante aussi la verge preste D'endormir gens , et son chappeau en teste.

Tantost après, que celluy dieu Mercure

Eust dispose tout cela par grand'cure ,

Du hault manoir de son père saulta

Jusques en terre, ou son chappeau osta :

Semblablement des aesles se denue ,

Et seulement sa verge a retenue.

D'icelle verge (en s'en allant) convoyé

Brebis en trouppe, à travers champs sans voye,

Comme un pasteur chantant de chalumeaux

Faictz et construictz de pailles ou roseaux.

DE l MÉTAMORPHOSE. 8t

Argus , vacher de Juno , tout espris Du son de Fart noinrellement apris , Luy dit ainsi : Quiccmque sois, approche : Tu pourras bien te seoir sur ceste roche Avecques njoy. En autre lieu du monde L'herbe n'est point ( pour certain ) plus féconde Pour le bestail : tu veois aussi Tumbrage Bon aux pasteurs en cestuy pasturage.

Mercure adone s'assit auprès d'Argus , Tint et passa en propos ft argus Le jour coulant , parlant de plusieurs pèinctz : Et en chantant de ses chalumeaux joinctz L'un avec l'autre, à surmonter il tasche Les yeulx d'Argus gardant Yo la vache : Et toutesfoys Argus vaincre s'efforce Le doulx sommeil amollissant sa force.

Voyre et combien que jusques au demy De tous ses yeulx se trouvast endormy , Ce nonobstant veille de l'autre part :

S'enquiert aussi, pourquoy, et par quel art Trouvée fut la fluste dont chantoit , Car puis un peu inventée elle estoit.

Lors dit Mercure : Aux montz gelés d'Arcade, £d Nonaeris , sur toute Hamadriade Une Nayade y eust tresrenommee :

Syringue estoit par les Nymphes nommée.

Non une foys, mab par diverses tires, m. 6

Avoit mocqué grand numbre de Satyres Quî la suy voient, et tous les Dieux ayecques Du boys umbreux et champ fertil dHUecques.

En vénerie et virginaP noblesse ,

Elle ensuyvoit Diane, la déesse

De l'isle Ortige , et accoustree et ceincte

A la façon de ceste noble saincte

Maintz eust deceu , et pour Diane aussi

Prendre on Teust peu, ne ftist que ceste cy

Avoit un arc de corne décoré,

Et ceste là en avoit un doré :

Encor ainsi maintes gens decevoit.

Or le dieu Pan un jour venir la veoit Du mont Lycée, et ayant sur sa teste Chappeau de pin , luy feit ceste requeste.

O noble Nymphe obtempère au plaisir D'uû Dieu qui a grand vouloir et désir De t'espouser. Bref, mainte autre adventure Restoit encor à dire par Mercure :

C'est asçavoîr ( tel prière ennuyante Mise à despris ) la Nymphe estre fuyante Par boys espez, tant que de grand randon Vint jusque au bord du sablonneux Ladon , Fleuve arresté, et comment h la suyte, Lors que les eaux empescherent sa fiiyte , Ses claires sœurs pria illecques près

De la muer ; aussi comment après Que Pan cuyda Syringue par luy prise, Au lieu du corps de la Nymphe requise, Tint en ses mains des cannes et roseaux, Croissans autour des paludz et des eaux : Comment aussi quand dedans anhela , Le vent esmeu dedans les cannes là Y feit un son délicat en voix &incte , Semblable à cil d'un cueur qui faict la plaincte: Et comment Pan surpris du son predict , Et du doulx art tout nouveau, luy a dict: Cestuy parler et chant en qui te deulx, Sera commun tousjours entre nous deux.

Aussi comment pour étemel renom , Deslors retint, et donna le droict nom De la pucelle à ses flustes rurales , Joinctes de cire , en grandeur inégales.

Ainsi pour vray que Mercure debvoit Dire telz motz , les yeulx d'Argus il veoît Tous succomber, et sa lumière forte De grand sommeil enveloppée et morte.

Soudain sa voix refraignit, et cessa.

Et puis d'Argus le dormir renforça, Adoulcissant de la verge charmée Les yeulx foibletz de sa teste assommée.

Lors tout subit d\un glaive renversé

84 LIYKE PREMIER

Baissant le chef ^ en dormant Ta blesse Au propre endroict auquel est joincte et proche La teste au col : puis du hault de la roche Le jecte à yal , et le mont hault et droict Souille du sang. Ainsi es orendroit Gisant par terre, o Argus , qui vivois : Et la clarté qu'en cent yeulx tu avois Est or estaincte , et la seule obscurtë De mort surprent cent yeulx et leur clarté.

Adonc Juno prend ces yeulx , et les fiche Dessus la plume au paon son oyseau riche ^ Et luy emplit toute la queue d'yeulx , Clairs et luysans comme estoilles des cieulx.

Soudain Juno en ire ardante brusle, . Et du courroux le temps ne dissimule : Car Erinnys, la déesse de rage, Meit au devant des yeulx et du courage D'icelle Yo : et cacha l'insensée Maint aiguillon secret en sa pensée, Espouventant par rage furibonde La povre Yo fuyant' par tout le monde. O fleuTC Nîl, en grand labeur et plaindre , Tu luy restois le dernier à att^dre ; Auquel pourtant à la fin elle arrive , Et en posant tout au bout de la rive Ses deux genoulx se veautra en la place : Et en levant sa telle quelle fece

Vers le hault ciel, renversant en arrière Son col de vache, en piteuse prière, En larmes d'œil et en gemissemens , Et en plaintifz et gros mugissemens, Elle sembloit à Joppîter crier, £t de ses maulx fin final luy prier.

Lors Juppiter de ses deux bras embrasse

Sa femme au col , la priant que de grâce

Vueille dTo fioaablement finir

La grande peine , et quant à l'advenir,

De moy, dit il, toute craincte démets:

Car ceste cy ne te sera jamais

Cause de dueil : et aux stygieux fleuves

Commande ouyr cestuy serment pour preuves.

Quand Juno eust appaisé sa poinctare , Yo reprint sa première Nature , Et £aicte fiit ce que devant estoit :

Du corps s'enfiiyt le poil qu'elle vestoit, Lors luy descroist des cornes la grandeur, Moindre devint de ses yeulx la rondeur , Gueulle et museau plus petis luy deviennent , Espaules , bras, et les mains luy reviennent, L'ongle de vache en nouveaulx piedz et mains Fut devisee en cinq ongles humains.

Bref, rien n'y eust de la vache sur elle, Fors seulement la blancheur naturdile.

Et tout debout fîit la Nymphe plantée, Du cheminer de deux piedz contentée , N'osant parler que de la gorge n'ysse Mugissement comme d'une jenisse , Et avec craincte essayoit à redire Ce qu'autresfoys elle avoit bien sceu dire.

Or maintenant en déesse honnoree, Elle est du peuple en Egypte adorée.

Parquoy en elle Epaphus on pourpense Estre engendré de la noble semence De Juppiter, et bref en lieux certains Gestuy Epaphe a ses temples haultains Faictz à rhonneur de son père et de luy.

Or en ce temps , vray est qu'a icelluy Estoit esgal, de cueur, d*aage et puissance, Un qui avoit du Soleil prins naissance, Dict Phaeton , qui jadis devisant De ses grans faictz, et honneur non Élisant A Epaphus, en gloire se mettoit, Dont le Soleil son propre père estoit.

Ce qu Epaphus ne peult pas bonnement

Lors endurer, et luy dit pleinement :

O povre sot, tu mets foy et credict

A tout cela que ta mère te dit :

Et te tiens fier, et louenges retiens

D'un père &inct, qui pour vray ne t'est riens.

Lors Phaeton rougit d'ouyr ce dire , Et refraignit de vergongne son ire :

Puis s'encourut à Clymene sa mère, Luy apporter l'injure tant amere, Et si luy dit : Chère mère, au surplus Cela dequoy tu te dois douloir plus, C'est que rien n'ay répliqué sur l'injure : Car quant à moy, je suis de ma nature Doulx et courtois , et l'autre insupportant Et oultrageux : mais j'ay honte pourtant , Dont tel opprobre on m'a peu imputer, Et que sur champ ne Tay sceu confîiter.

Dont si créé suis de ligne céleste, Monstre à présent le signe manifeste D'un genre tel, tant digne et précieux, En maintenant que je suis des haultz cieulx.

Ces motz finiz , ses deux bras advança , Et de sa mère au col les enlassa , La suppliant par son chef tant chery , Et par celluy de Merops son mary , Et en l'honneur des uopces de ses sœurs , De luy donner signes certains et seurs De son yray père. En effect à grand peine Sçait on lequel a plus esmeu Clymene , Ou le prier par son j51z proposé.

Ou le despit du reproche imposé.

88 LIVRE PREMIER DE LA MJÉTAMORPHOSE. Les bras au ciel lors tendit et leva ^ Et regardant le Soleil elle va Dire ces motz : Par la lumière saincte, De luysans raiz environnée et ceincte.

Qui nous veoit bien, e| qui entend noz voix, Je jure, filz, que ce Soleil que veoîs, Et qui le monde illumine et tempère , Ta engendré , et que c'est ton vray père. Si menterie en mes propos je mets , Je me consens qu'il face que jamais Je ne le voye, et que ceste lumière Soit maintraant à mes yeulx la dernière.

Or tu n'as pas grand affaire à congnoîstre La demourance à ton père , et son estre : Car la maison dont il se levé et part Est fort voisine à nostre terre et part. Si aller là tu desires et quiers , Pars de ceste heure, et à luy t'en enquîers,

Quand Pbaeton de sa mère eust ouy Un tel propos, soudain fut resjouy, Tressault de joye, et se promet soymesmes Les plus faaultz dons des régions suprèsmes.

Bref, son pays d'Éthiope il traverse , Et les Indoys gisant fioubs la diverse Chaleur du ciel, et promptement de là En la maison de son clair père alla.

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