‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 5)Chapitre 30 sur 81 · DE L'AMOUR FUGITIF · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR FUGITIF

Advint un jour, que Venus cytheree,

Mère pour lors dolente et esploree

Perdit son filz, qui ça et là voloit :

£t ainsi triste, en haste s^en alloit

Par maint carroy , par maint canton et place ,

Pour le chercher : puis sus quelque terrace ,

Ou sus un tnont eslevé se plantoit ,

Et devant tous à haulte voix chantoit

Ce qui su'ensuyt : quiconques de bon vueil

M^enseignera ou au doigt , ou à V oeil y

En quelle voye, ou devers quel costé,

Mon Cupido fuyant s'est transporté :

Pour son loyer ( qui faire le scaura )

Un franc baiser de Venus il aura ,

Et si quelcun prisonnier le rameine ,

La mère lors envers luy plus humaine

Luy donnera ( pour plus son cueur aiser )

Quelque autre don par. dessus le baîser.

Toy qui iras, à fin que par tous lieux

Sgô DE l'amour fugitif

Ce faulx garson paisses congnoîstre mieulx, Je t'en diray vingt enseignes et taches , Que finement fault qu'en mémoire caches : Blancheur aucune en lay n'est évidente , Son corps est tainct de rougeur tresardante , Ses yeulx perçantz , qui de travers regardent , Incessamment eslincellent et ardent :

Et son penser cauteleux et firivolle Jamais ne suyt sa doulcette paroUe.

Certainement le.son de sa faconde Passe en doulceur le plus doulx miel du monde : Mais le droict sens, et la cause effective, Correspond mal à sa voix deceptive , Si en cholere il se prend à monter,

' Il porte un cueur impossible à dompter : Et de son bec il scait ( tout au contraire ) Tremper, séduire , et en ses laqz attraire . Les cueurs rempliz d'aspre sévérité , Sans que jamais confesse veritë.

Certes il est enfant plein àt jeunes3e. Mais bien pourveu d'astuce et de finesse. , Souvent se joue , et Ëiict de l'inscient : Mais en jouant tasche à bon escient Faire son cas. Sur son dos oultreplus Pendent en ordre uns çheveulx crespeluz. Et en sa face, ayant fiere apparence.

Jamais n'y a honte, ne reveremee.

Apres il a (si bien vous Tespiez) Petites mains , avecqoes petis piedz :

Mais toutesfoys, en hault ou bas endroict, D'un petit arc tire fort loing^ , et droîct.

Jadis frappa de flesche et vireton , Jusqu^aux bas lieux le cruel roy Pluton : Et des enfers les umbres et espritz Veirent leur roy , d'amour vaincu et pris , Lors que dedans son gr^^nd char stygieux 11 amena Proserpine aux beaulx yeutx.

Son corps ardant, entlambé de nature, Il a tout nud sans quelque couverture , Mais le cueur cault, et courage qu'il porte, . Se vest de mainte et variable sorte :

Et d'advantage, en soubzlevant en Tair Les membres siens, par un «ubtil voler, Aux Nymphes va , puis aux hommes descend : Et quand receu de bon gré il se sent, Son siège faict plqs chauld que feu de pailles Au plus profond de leurs cueurs et entrailles.

Petit et court est $Qn arc amoureux: .

Mais le sien traict mortel et rigoureux Ya de droict fil )usques au firmament, Depuis qu'il est décoche fermement.

SgB DE l'amour fugitif

Sur son espaule ardante et colorée , Tu verras pendre une trousse dorée , Et au dedans ses pestiférés traîctz :

Dont le cruel abuseur plem d^attraictz A bien souvent feict mainte playe amere, Mësmes à niôy qui suis sa propre mère. Griefve cbose est tout ce que j'ay dict ores , Mais voycy (las) plus griefve chose encores. Sa dextre main jecte et darde un brandon , Qui brusle et ard , sans mercy ne pardon Les povres os. Brief , de son chauld extresroe Il brusleroit le bruslant soleil mesme.

Si tu le peulx donc trouver et attaindre , Et de cordons à fermes nœudz estraindre, Meine le moy estroictement lié :

ït si vers toy se rend humilié »

N*en pren mercy , quoy que devant toy fcce Tomber ses yeulx larmes dessus sa fece. Garde toy bien qu'en ce ne te déçoives : Et s'ainsi est, que sa bouche appercoives : Riant à toy, bien fault que te recordes De n'ordonner qu'on luy lasche les cordes.

Si par doulx motz te venoit incitant A te baiser , va cela évitant.

Car ( pour certain ) en ces lèvres habite Mortel venin, qui cause mort subite.

Et si de franc et libéral visage Il te promet des dons à son usage, C*est asçavoîr flesches, et arc turquoys, La trousse paincte, et le dorécarquoys, Fuy tous ces dons de nuysance et reproche : Hz vont brusiant tout ce qui d^eulx s^approche. '

' Voyez la suite de l* Amour JugUif dans les Chants divers , tome II , page 47*

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