DE L'AMOUR FUGITIF
Advint un jour, que Venus cytheree,
Mère pour lors dolente et esploree
Perdit son filz, qui ça et là voloit :
£t ainsi triste, en haste s^en alloit
Par maint carroy , par maint canton et place ,
Pour le chercher : puis sus quelque terrace ,
Ou sus un tnont eslevé se plantoit ,
Et devant tous à haulte voix chantoit
Ce qui su'ensuyt : quiconques de bon vueil
M^enseignera ou au doigt , ou à V oeil y
En quelle voye, ou devers quel costé,
Mon Cupido fuyant s'est transporté :
Pour son loyer ( qui faire le scaura )
Un franc baiser de Venus il aura ,
Et si quelcun prisonnier le rameine ,
La mère lors envers luy plus humaine
Luy donnera ( pour plus son cueur aiser )
Quelque autre don par. dessus le baîser.
Toy qui iras, à fin que par tous lieux
Sgô DE l'amour fugitif
Ce faulx garson paisses congnoîstre mieulx, Je t'en diray vingt enseignes et taches , Que finement fault qu'en mémoire caches : Blancheur aucune en lay n'est évidente , Son corps est tainct de rougeur tresardante , Ses yeulx perçantz , qui de travers regardent , Incessamment eslincellent et ardent :
Et son penser cauteleux et firivolle Jamais ne suyt sa doulcette paroUe.
Certainement le.son de sa faconde Passe en doulceur le plus doulx miel du monde : Mais le droict sens, et la cause effective, Correspond mal à sa voix deceptive , Si en cholere il se prend à monter,
' Il porte un cueur impossible à dompter : Et de son bec il scait ( tout au contraire ) Tremper, séduire , et en ses laqz attraire . Les cueurs rempliz d'aspre sévérité , Sans que jamais confesse veritë.
Certes il est enfant plein àt jeunes3e. Mais bien pourveu d'astuce et de finesse. , Souvent se joue , et Ëiict de l'inscient : Mais en jouant tasche à bon escient Faire son cas. Sur son dos oultreplus Pendent en ordre uns çheveulx crespeluz. Et en sa face, ayant fiere apparence.
Jamais n'y a honte, ne reveremee.
Apres il a (si bien vous Tespiez) Petites mains , avecqoes petis piedz :
Mais toutesfoys, en hault ou bas endroict, D'un petit arc tire fort loing^ , et droîct.
Jadis frappa de flesche et vireton , Jusqu^aux bas lieux le cruel roy Pluton : Et des enfers les umbres et espritz Veirent leur roy , d'amour vaincu et pris , Lors que dedans son gr^^nd char stygieux 11 amena Proserpine aux beaulx yeutx.
Son corps ardant, entlambé de nature, Il a tout nud sans quelque couverture , Mais le cueur cault, et courage qu'il porte, . Se vest de mainte et variable sorte :
Et d'advantage, en soubzlevant en Tair Les membres siens, par un «ubtil voler, Aux Nymphes va , puis aux hommes descend : Et quand receu de bon gré il se sent, Son siège faict plqs chauld que feu de pailles Au plus profond de leurs cueurs et entrailles.
Petit et court est $Qn arc amoureux: .
Mais le sien traict mortel et rigoureux Ya de droict fil )usques au firmament, Depuis qu'il est décoche fermement.
SgB DE l'amour fugitif
Sur son espaule ardante et colorée , Tu verras pendre une trousse dorée , Et au dedans ses pestiférés traîctz :
Dont le cruel abuseur plem d^attraictz A bien souvent feict mainte playe amere, Mësmes à niôy qui suis sa propre mère. Griefve cbose est tout ce que j'ay dict ores , Mais voycy (las) plus griefve chose encores. Sa dextre main jecte et darde un brandon , Qui brusle et ard , sans mercy ne pardon Les povres os. Brief , de son chauld extresroe Il brusleroit le bruslant soleil mesme.
Si tu le peulx donc trouver et attaindre , Et de cordons à fermes nœudz estraindre, Meine le moy estroictement lié :
ït si vers toy se rend humilié »
N*en pren mercy , quoy que devant toy fcce Tomber ses yeulx larmes dessus sa fece. Garde toy bien qu'en ce ne te déçoives : Et s'ainsi est, que sa bouche appercoives : Riant à toy, bien fault que te recordes De n'ordonner qu'on luy lasche les cordes.
Si par doulx motz te venoit incitant A te baiser , va cela évitant.
Car ( pour certain ) en ces lèvres habite Mortel venin, qui cause mort subite.
Et si de franc et libéral visage Il te promet des dons à son usage, C*est asçavoîr flesches, et arc turquoys, La trousse paincte, et le dorécarquoys, Fuy tous ces dons de nuysance et reproche : Hz vont brusiant tout ce qui d^eulx s^approche. '
' Voyez la suite de l* Amour JugUif dans les Chants divers , tome II , page 47*
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