DES VISIONS
DRTHUSCAN EN FRANÇOYS.
Un jour estant seidet à la fenestre Vey tant de cas nouveaulx devant mes yeulx , Que d'en tant veoîr faschë me convient estre. Si m'apparut une bische à main dextre, Belle pour plaire au souverain des dieux.
Chassée estoit de deux chiens envieux, Un blanc f un noir, qui par mortel effort La gente beste aux flânez mordoient si fort, Qu^au dernier pas en brief temps l'ont menée Cheoir sur un roch. Et là , la cruauté De mort , vainquit une grande beauté, Dont souspirer me feit sa destinée.
Puis en mer haulte un navire advisoye , Qui tout d'hebene et blanc yvoire estoit , A voiles d'or, et à cordes de soye :
Doulx fut le vent, la mer paisible et coye, Le ciel par tout clair se manifestoit.
DES VISIONS DE PÉTRARQUE. 4oi
La belle nef pour sa charge portoit Riches trésors , maïs tempeste subite En troublant l'air ceste mer tant irrite, Que la nef heurte un roch caché soubz Tonde. O grand' fortune : o crevecueur trop grief. De veoir périr, en un moment si brief , La grand' richesse à nulle autre seconde.
Apres je vey sortir divins rameaux
D'un laurier jeune , en un nouveau bocage ,
Et me sembla veoir un des arbriseaux
De paradis , tant y avoit d'oyseaulx
Diversement chantans à son umbrage.
Ces grandz delictz ravirent mon courage,
Et ayant l'œil fiché sur ce laurier
Le ciel entour commence à varier ,
Et à noircir : dont la fouldre grand' erre
Vint arracher celluy plant bien heureux,
Qui me faict estre à jamais langoureux ,
Car plus telle umbre on ne recouvre en terre.
Au mesme boys sourdoit d'un vif rocher Fontaine d'eau murmurant soefvement :
De ce lieu frais tant excellent et cher , N'osoient pasteurs ne bouviers approcher, Mais mainte Muse, et Nymphes seulement Qui de leurs voix accordoieut doulcement Au son de l'eau. Là j'assis mon désir ,
4C2 DES Visions
£t lors que plàs j'y proiois de plaisir, Je vey helas de terre ouvrir un gouffre , Qui la fontaine et le lieu dévora :
Dont le tmea cueur grand regret encor a. Et j pensant, du seul penser je souffre.
Au boys je vey un seul phénix portant Aesles de pourpre, et le chef tout doré : Estrange estoit , dont pensay en Tinstant Veoir quelque corps céleste, jusque à tant. Qu'il vint à Tarbre en pièces demouré , Et au ruisseau que terre a dévore.
Que diray plus ? Toute chose enfin passe : Quand ce phénix veit les rameaux en place : Le tronc rompu, l'eau sèche d'autre part. Comme en desdaing, de son bec s'est féru, Et des humains sur l'heure disparu :
Dont de pitié et d'amour mon cuèur ard.
Enfin je vey une dame si belle.
Qu'en y songeant tousjours je bnisle et tremble : Entre herbe et fleurs pensive marchoit elle , Humble de soy , mais contre amour rebelle : Et blanche cotte avoit, comme il me semble, Faicte en tel art, que neîge et or ensemble, Sembloient meslez : mais en sus la ceiocture , Couverte estoit d'une grand' nue obscure. Et au talion un serpenteau la blesse,
Dont langoissoît comme une fleur cueillie : Puis asseuree en liesse est saillie , Las rien ne dure au monde, que tristesse.
O chanson mienne en tes conclusions Dy hardiment , ces six grans visions A monseigneur donnent un doulx désir De briefVement soubz la terre gésir.
SIX SONNETZ