EPISTRE DE COMPLAINCTE
A UNE qu'a laissé SON AMY.
Devant les dieux protecteurs de pitié, Certains vengeurs de rompue amjtlé , Devant Amour qui sçait ta conscience En vérité, ayant pleine science De nostre cas, et qui seul en atteste. Des maintenant je dénonce et atteste, Que si départ d'entre nous deux se faict , Ce ne sera par aucun mien forfaict, îïe par excès d'envieuse fortune , Me par deffault de saison opportune, Ne par raison de lieu mal disposé :
Mais seulement fault qu'il soit imposé A ton vouloir rigoureux et contraire Aux loix d^amours , piteuse et débonnaire : Car tu sçais bien que j'ay faict mon debvoir Pour avec toy durable amour avoir.
Et si as veu ma force esvertuer Plus d'une foys pour la perpétuer , Et pour ce faire employer et choisir Tous les moyens, ou tu prenoîs plaisir,
Et me fondant es gracieux propos , Qui m^ont tollu et sommeil et repos.
Mais o cuenr fainct, tu as eu en la bouche Parler qui faict à tes efFectz reprouche, Tu as monstre mieulx que table pourtraicte, Comme du dire au faire a longue traicte , Tu as Youbi me guinder et haulser, Pour puis après hault en bas me poulser : £t pour couvrir tes espines de roses , Pour coulorer tes çntremetz, tu oses Sans fort rougir nommer meschancetë , De ferme amour la vraye senretë.
Tu ne crains point tant amour ravaller Que sciemment cas fascheux appeller Son plus cher bien , son trésor et le don , Lequel il garde aux amans pour guerdoii : Qui telle erreur t^as mis en fantasie?
Ou tu as prins ceste neuve hérésie?
Je suis deceu, et mes livres sont faulx Ou tu verras que lourdement tu faulx Par les discours qu'orras cy manier.
En premier lieu tu ne sçaurois nyer, Que chascun art, et chascune action , Dont les humains ont faict élection, Ne tasche et vire qu'à une fin certaine , Ou Ton prétend félicite mondaine , De tous vivans tant appelée et quise.
Que la sur tout est leur peiisee assise.
Apres te fault par force confesser Que qoi les tins vouldroit faire cesser. Toute action et tout art devant dicte . Demoureroit ainsi comme interdicte , N'aucnn seroit qui se meit à pener, S'il ne pensoit sa peine à fin mener : Et par tel cas sans donbte conviendroit Qu'oyseux le monde et confnz deviendroît: Dont ensuyvroit par resolution Bientost après la dissolntion.
Ponr de quoy feîre ouverture plus ample, Donner t^en vueil en brief langage exemple. Les vertueux tendent à fin de gloire.
Les combatans à triomphe et victoire.
Qui gloire oster du monde ordonneroit , Nul à vertu jamais s'addonneroit :
Et qui vouldroit les victoires suspendre , Qui seroient cenlx qui vouldroîent armes prendre? Nul pour certain voulnntiers s^exercite Eh quelque exploit s^on loy toit son mérite. Ainsi tu veois quand ce lien auroit eu, Qu'on resteroit sans armes ne vertu, Et mesme aussi sans tout autre artifice , Tenant le monde en beauté et police :
Car il est force ostêr tous les principes Et les meilleurs si les fins tu dissipes. Or ne peulx tu dire ne sotistenir Qu'amour prétende à autre fin venir ,
Que seulement au bien de jouyssânce, ^e qu^elIe employé autre part sa puissance , Et tout le fons de sa capacité Pour en ce monde avoir félicite :
Car tout ainsi quHlz sonnent ses helafi £n celle aussi commencent ses soûlas :
En la voulant doacques du monde oster, ( Comme tu fais quand tu Toses noter De tiltre in£ime , et de surnom immunde ) Tu veulx amour forbannir de ce monde, Et à part toy tu pense un monde faire Ou n'aura lieu amour pour le retraire.
O gentil monde « o mansion tresbelle, O d'aise pleins les habitans d'icelle , Qui vont menant une vie admirable, Sans amytié seure , ferme et durable , Et sans sçavoir que c'est du bien d'amer. Quant est de moy trop me seroit amer Et contre cueur demourer en quartier, Ou amytië n'ait son cours tout entier : Car il me semble estre moins grief dommage Au monde oster du clair soleil Tusage, Que d'estranger vraye ampur cordialle , Comme font ceulx qui la fin principale , Tant nécessaire honnorable et utile , Tiennent au lieu de meschancetë vile , En ensuyvant les obstinez devis»
Mais je croy bien que tel n^est ton advis
£n cueur secret , et que ton sentement N*est si privé de juste jugement, Qu^en ceste erreur tu sols seule aheurtee. De tous, fors toy, mauldicte et reboutee. Il est bien vray que tu Tas voulu dire , Pour en ce poinct soubz un doulx eâcondire, Honnestement de moy te despecher, Imaginant que te pourroit fascher, Au long aller si te convenoit vivre Avecques moy : plusieurs en ont un livre Faict pour toy seule , et duquel la teneur £ust consacré ton renom a honneur :
Et pour autant ce moyen as songé Entre plusieurs pour me donner congé.
Puis qu'ainsi veulx, maulgré moy je Paccepte, Sans faire plus ne mise, ne recepte, Du temps perdu , et pas en vain hastez , Et des labeurs en ce pourchas gastez, Dont je reçoy pour rétribution Larmes aux yeulx, au cueur affliction, Avec regretz d'avoir faict en toy preuve. Ou miel en tronche, et fiel au cueur je treuve, Mais puis qu'il fault que ce départ je faqe A celle fin que mémoire s'efface , Entièrement à tous deux tous ensemble Des faictz passez, raison veult ce me semble. Que ce que l'un a eu de l'autre à prendre , Il soit tenu doulcement à le rendre.
Pource rendz moy le caeur plein de douleur Que me ravit ta prisée valeur.
Cueur destine pour consuminer ses jours A souspirer et complaindre tousjours , Et à t'aymer en pure loyauté , Se n^eust este ta grande cruauté :
Âpres rendz moy Testât de ma franchise, Qui par toy fat en servitude mise , Lors que j^ouy ta bouche souhaiter Que fasse digne assez pour m^accointer En servitude, à moy beaucoup plus chère Que liberté : tant que me monstras chère De prendre en gré mon service ordonné : A te servir , sans estre guerdonné , Fors d'amertume à ma part advenue Pour t'a voir peu ( ou bien par trop ) congneue : Rendz moy aussi le repos bien heureux, Ou sans soucy, sans ennuy langoureux Mon temps en aise à part moy je passoye , Lors que asseurré mes désirs compassoye , Avant que fasse en espoir eslevé De tes douleurs estre un jour abbrevé : En lieu de quoy le faulx amour m'offrît Lasseur du corps , et travail d^esperit : Si tu as chose autre qui soit du mien. Je suis content que ne me rendes rien , Bien te requiers que la vueilles brusler Pour à jamais la mémoire aveugler
De moy, qui t'ay en joye un temps servie : Et maintenant me &is hayr ma vie , Voyant à l'œil, que me tiens homme indigne, A qui soit £aiict tour d'amytîë bénigne. Du tien je n'ay onc empris chose aucune , Sinon rigueur et rudesse importune :
Pardonne moy , si tes faictz nomme ainsi, J'amasse mieulx les appeller mercy :
Mais je suis seur que trouverois estrange Que Ton mentist pour te donner louenge. Puis que n'ay rien , rien rendre ne me feult : Et toutesfoys pour ne causer defSatult De quelque chose au départ de ceste heure Rendre je veulx tout ce qui me demeure : Au dieu d'amours je quicte et rendz les armes , £t ne retieùs de son train que les larmes y Pour m'en servir à plorer mon malheur ^ Et jecter hors par mes yeulx ma chaleur, Le suppliant que mieulx il se contente De mes travaulx , que moy de son attente. A ApoUo je rendz ses instruihentz , Lucz , harpe , et lyre , et ses habiilementz Appropriez à deschasser ennnytz , Dont je me veulx accoustrer jours et nuictz : Prenant congé des bonnes compaiguies.
Et leur quictans, sons, chantz, et harmonies , Invention de fureur poétique Parler orné, trace de rhétorique,
A CLÉMENT MAROT. /^'j5
Plaisans devis, et joyeuses pareil es:
A moy ne fan] t que dolentes vîoUés, Pour en chanter quelquesfoys lays de plaincte , En attendant que mort ma flamme estaincte. Finablement je rendz comme proscript Aux Muses Tart de coucher par escript, Les beaulx traictez de prose mesurée, £t les &çons de rithme couloree :
Ou j'ay trouvé si trespeu de secours Que plus ne veulx en avoir de recours Pour ce chansons, ballades, trioletz Mottetz, rondeaulxf servant aux virelayz, Sonnetz, ^trambotz, borzelotes, chapistres, Lyriques vers , chantz royaulx et epistres , Ou consoler mes maulx jadis souloye, Quand serviteur des dames m^appelloye :
Puis que je n*ay de vous que repentance Allez ailleurs quérir vostre accointance : Avecques moy demeurent invectives Pour accuser les personnes chetives De nostre siècle , et des gens y estans , Sur tout de fraude et dol se delectans, Et de Tun dire , et de Tautre exploiter Pour de Tennuy des simples soy haytcr.
Sur lequel poinct feray fin en ce lieu A mes escriptz , en te disant adieu.