‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 103 sur 258 · LA DUCHESSE DE FERRARE PAR · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE FERRARE PAR

Après avoir par mes jours visité

Cette fameuse et antique cité.

Où tant d'honneur et pompe sumptueuse

T'a esté faict, princesse vertueuse,

Je y ai trouvé que la fondacion

Est chose éstrange et d'admiracion.

Quant au surplus, ce qui en est surmonte

Ce que loing d'elle au myeulx on en racompte,

Et n'est possible à citadins myeux faire

Pour à ce corps et à l'œil satisfaire.

Que plust à Dieu, ma tresillustre dame,

Qu'autant soigneux ilz fussent de leur ame.

Certes leurs faictz quasi font assavoir

Qu'une ame au corps ils ne cuident avoir,

Ou s'ilz en ont, leur fantaisie est telle

Qu'elle est ainsi comme le corps mortelle :

Dont il s'ensuit qu'ils n'eslèvent leurs yeulx

Plus hault ne loing que les terrestres lieux,

Et que jamays espoir ne les convye

Au grand festin de l'cternelle vie.

Advient aussi que de l'amour du proche

Jamays leur cueur partial ne s'aproche.

Et si quelcung de l'offenser se garde,

Crainte de peine et force l'en retarde.

Mays où pourra trouver siège ne lieu

L'amour du proche où l'on n'ayme poinct Dieu?

Et comment peult prendre racine et croistre

L'amour de Dieu, sans premier le cognoistre?

J'ay, des enfance, entendu affermer

Qu'il est besoing congnoistre avant qu'aymcr :

Les signes clers, qui dehors apparoissent,

Font tesmoigner que Dieu point ne congnoissent :

C'est qu'en esprit n'adorent nullement

Luy qui est seul esprit totallement,

Ains par haulx chantz, par pompes et par mynes,

Qui est, mon Dieu, ce que tu abhomincs :

Et sont encore ces pouvres citoyens

Pleins de l'erreur de leurs pères payens.

Temples marbrins y font, et y adorent

Image peintcz qu'à grandz despens ilz dorent,

Et à leurs piedz ullans sont, gemissans.

Les pouvres, nudz, pâlies et languissans.

Ce sont, ce .sont telles ymaiges vives

Qui de ces grans despenses excessives

Estre dcbvroicnt aornées et parées,

Et de nos yeulx les autres séparées |

Car l'Etemel les vives recommande

Et de fuir les mortes nous commande.

Ne convient il en reprendre que iceulx?

Hélas ! madame, ilz ne sont pas tous sculz :

De ceste erreur tant creue et foisonnée

La chrestienté est toute empoisonnée :

Xon toute, non : le Seigneur, regardant

D'œil de pitié ce monde caphardant.

S'est faict congnoistre à une grand partie,

Qui à luy seul est ores convertie.

O Seigneur Dieu, faictz que le demeurant

Ne voyse pas les pierres adorant !

C'est ung abbus d'ydollastres sorty

Entre chrestiens plusieurs foys amorty,

Et remys sus tousjours pour l'avarice

De la paillarde et grande meretrice.

Avec qui ont faict fomicacion

Les Roys de terre, et dont la potion

Du vin public de son calice immonde

A si longtemps enyvré tout le monde.

Au résidu, afin que cette carte

De son propos commancc ne s'escarte,

Sçavoir te faictz, Princesse, que deçà

Oncques Romain empereur ne dressa

Ordre public, s'il est bien regardé,

Plus giand, plus rond, plus beau, ne myeux gardé

Ce sont, pour vray, grands et saiges mondains,

Meurs en conseil, d'exécuter soubdains,

Et ne voy rien en toutes leurs poulices

De superflu que pompes et délices :

Tant en sont plains que d'eux peu d'œuvres sortent

Sentans Celuy duquel le nom ilz portent :

D'avoir le nom de chrestien ont prins curç,

Puis sont vivans à la loy d'Epicure,

Faisans yeulx, nez et oreilles jouyr

De ce que l'on peult veoir, sentir et ouyr

Au gré des sens, et traictent ce corps comme

Si là gisoit le dernier bien de l'homme.

Mesmes parmy tant de plaisirs menus

Trop plus qu'ailleurs y triumphe Venus,

Venus y est certes plus révérée

Qu'au temps des Grecs en l'isle Citherée,

Car mesme renc de reputacion,

De liberté et d'estimation

Y tient la femme esventée et publicque

Comme la chaste, honnorable et pudicqiie,

Et sont enclins (ce disent) à aymer

Venuz, d'autant qu'elle est née de mer

Et que sur mer ilz ont naissance prise.

Disent aussi qu'ilz ont basti Venize,

Que Venize est de Venuz l'héritage,

Et que pour tant ilz luy doivent hommaige.

Voilà commant ce qui est defïendu

Est par deçà permis et espendu.

Et t'escriproys, Princesse, bien encores

Des Juifz, des Turcs, des Arabes et Mores

Qu'on veoit icy, par trop, ung chascun jour.

Quel en est, las ! quel en est le séjour !

De leurs palays et maisons autenticques,

De leurs chevaux de bronze tresantiques.

De l'arcenal, chose digne de poix,

De leurs canaulx, de leurs mules de boys.

Des murs saliez dont leur cité est close.

De leur grand place et de mainte autre chose :

Mays j'auroys peur de t'ennuyer, et puis

Tu l'as myeulx veu que escripre ne le puis.

Je t'escriprois aussi plus amplement

Du saige duc, et generallement

Des beaulx vieillardz, mays, madame et maîtresse,

Tu les congnois : si font ilz ta haultesse,

Ils sçavent bien que tu es, sans mentir,

Fille d'un Roy qui leur a faict sentir

Le grand pouvoir de son fort bras vainqueur

Et la noblesse et bonté de son cueur.

Par quoy clorrai ma lettre mal aornée.

Te supphant. Princesse, deux fois née,

Te souvenir tendys que icy me tien.

De cestuy là que retiras pour tien,

Quant il fuyoit la fureur serpentine

Des ennemys de la belle Christine,

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