‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 119 sur 258 · ELEGIE III · texte numérisé non relu

ELEGIE III

Puis que le jour de mon départ arrive. C'est bien raison que ma main vous escrive Ce que ne puis vous dire sans tristesse, C'est asçavoir : Or adieu, ma maistresse; Doncques adieu, ma maistresse honorée, Jusque au retour, dont trop la demeurée Me tardera; toutesfois ce pendant Il vous plaira garder un cueur ardant.

Que je vous laisse au partir pour hostage, Ne demandant pour luy autre advantage .Fors que veuillez contre ceulx le deffendre Qui par désir vouldront sa place prendre.

S'il a mal faict, qu'il en soit hors jecté; S'il est loyal, qu'il y soit bien traicté. Que pleust à Dieu qu'en ce cueur peussiez lire: Vous y pourriez mille choses eslire.

Vous y verriez vostre face au vif paincte; Vous y verriez ma loyaulté empraincte; Vous y verriez vostre nom engravé, Avec le deuil qui me tient aggravé Pour ce départ; et en voyant ma peine. Certes je croy (et ma foy n'est point vaine) Qu'en souffririez pour le moins la moytié, Par le moyen de la nostre amytié, Qui veult aussi que la moytié je sente Du deuil qu'aurez d'estre de moy absente.

N'ayez donc peur, deffiancc ne doubtc Qu'autre jamais hors de mon cueur vous boute. Je suis à vous, et depuis ma nayssance Du feu d'amour n'ay eu tel' congnoissance ; Car aussi tost que la Fortune bonne Eut à mes yeulx monstre vostre personne, Nouveaulx soucys et nouvelles pensées En mon esprit je trouvay amassées.

Tant que (pour vray) mon franc et plein dcsir,

Qui en cent lieux alloit pour son plaisir, En un seul lieu s'arresta tout à l'heure, Et y sera jusques à ce qu'il meure.

Oublierez vous donc après ce départ Ce qui est vostre? helas ! quant à ma part, Dès que mon œil de loing vous a perdue, Il me vient dire : « O personne esperduc, Qu'est devenue ceste claire lumière Qui me donnoit liesse coustumiere? »

Incontinent d'une voix basse et sombre Je luy respons : « Œil, si tu es en l'umbre Ne t'esbahy : le soleil est caché, Et pour toy est en plein ^idy couché, C'est a^çavoir, ceste face si claire Oui te souloit tant contenter et plaire Est loing de toy. » Ainsi, m'amye et dame. Mon œil et moy sans nul reconfort d'ame Nous complaignons, quand vient à vostre absence. En regrettant vostre belle présence.

Et puis j'ay peur, quand de vous je suis loing, Que ce pendant Amour ne prenne soing De desbander ses deux aveuglez yeulx, Pour contempler les vostres gracieux.

Si qu'en voyant chose tant singulière Xc prenne en vous amytié familière.

Et qu'il ne m'oste à l'ayse et en un jour Ce que j'ai eu en peine et long séjour.

Certainement, si l^jicn ferme vous n'estes, Amour vaincra vos responses honnestes.

Amour est fin, et sa parolle farde Pour mieulx tromper : donnez vous en donc garde. Car en sa bouche il n'y a rien que miel, Mais en son cueur il n'y a rien que fiel.

S'il vous promect et s'il vous faict le doulx, Respondez luy : « Amour, retirez vous : J'en ay choisy un qui en mainte sorte Mérite bien que dehors moy ne sorte. » Quant est de moy, vienne îlelaiue ou Venus, Viennent vers moy m'offrir leurs corps tous nuds : Je leur dirai : '< Retirez vous, déesses,

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En meilleur lieu j'ay trouvé mes liesses. »

Ainsi tous deux, tant comme nous vivrons, De Fermeté le grand guydon suyvrons.

Lequel (pour vray) Fermeté a faict paindre De noir obscur, qui ne se peult destaindre, Signifiant à tous ceulx qui conçoivent Amour en eulx qu'estaindre ne le doivent. Cestuy guydon et triumphante enseigne Nous debvons auyvre : Amour le nous enseigne. Et s'il advient qu'Envieux et Envie Reçoyvent deuil de nostre heureuse vie, Que nous en chault? En douleur ilz mourront. Et noz plaisirs tousjours nous dcmourront.

Salut, et mieulx que ne sçauriez eslire, /ous doint Amour ! Je vous supply de lire Ce mien escript, auquel trouver pourrez Un nouveau cas, ainsi que vous orrez.

Mon cueur entier, en voz mains détenu.

N'a pas long temps vers moy est revenu, Tout courroucé, sans nulz plaisirs quelconques. Et toutesfois aussi bon qu'il fut oncques. Si me vint dire en plaincte bien dolente :

« Homme loyal, ton amour violente M'a mys es mains d'une que fort je prise, Et qui {pour vray) ne peult estre reprise. Fors seulement d'un seul et simple poinct Qui trop au vif (sans fin) me touche et poinct, C'est que sans cause est en oubly mettant Moy ton las cueur, et toy qui l'aymes tant.

N'est ce point là trop ingrate oubliance? Certes j'av^ois d'elle ceste liancc Que l'on verroit ciel et terre finir Plustost qu'en moy son ferme souvenir.

Or ne .se peult la chose plus nier;

Regarde moy : je semble un prisonnier Qui est sorty d'une prison obscure Où l'on n'a eu de luy ne soing ne cure.

Eschappé suis d'elle secrettement.

Et suis venu vers toy apertement Te supplier que mieulx elle me traicte, Ou que vers toy je face ma retraicte.

Je suis ton cueur, qu'elle tient en esmoy. Je suis ton cueur, ayes pitié de moy; Ht si pitié n'as de mon deuil extrême, A tout le moins prens pitié de toymesme. Car après moy vif tu ne demourrovs, Quand en ses mains mal traicté je mourroys. Reçoy moy donc, et ton estomac ouvre, A celle fin que dedans toy recouvre Mon premier lieu, duquel tu m'as osté Pour estre (hélas !) en service bouté. »

Ainsi parloit mon cueur plein de martyre, Et je luy dy : « Mon cueur, que veulx tu dire? D'elle tu as voulu estre amoureux.

Et puis te plains que tu es douloureux. Sçais-tu pas bien qu'Amour a de coutume D'entremesler ses plaisirs d'amertume.

Ne plus ne moins comme espines poingnantes Sont par nature au beau rosier joingnantes? Ne veuille aucun damoyselles aymer. S'il ne s'attend y avoir de l'amer.

Refus, oubly, jalousie et langueur Suyvent amours; et pource donc, mon cueur. Retourne t'en, car je te fais sçavoir Que je ne veulx icy te recevoir.

Et ayme mieulx qu'en peine là séjournes, Que pour repos devers moy tu retournes. »

Voilà comment mon cueur je vous renvoyé; Bricf, puis le temps qu'il print sa droicte voye Par devers vous, je n'ay eu le désir De l'en tirer pour après m'en saisir; Et toutcsfoys à dire ne veulx craindre Qu'il n'a point eu aulcun tort de se plaindre; Car mys l'avez hors de vostre pensée,

Sans vous avoir (que je sçache) offensée.

Quand force fut d'auprès de vous partir, Plus d'une foys me vinstes advertir Qu'au souvenir de vous je me fiasse, Me requérant que ne vous oubliasse, Ce que je feis; mais vous qui m'advertistes, La souvenance en oubly convertistes, Si qu'au retour j'ay en vous esprouvé Ce que craingniez en moy estre trouvé.

Las ! tous amans au départir languissent Et retournans tous jours se resjouyssent; Mais, au contraire, ay eu plus de tourment A mon retour qu'à mon département; Car vostre face excellente et tant claire S'est faicte obscure à moy, qui luy veulx plaire; Vostre gent corps de moy se part et emblc; Vostre parler au premier ne resemble.

Et vos beaulx yeulx, qui tant me consoloient. Ne m'ont point rys ainsi comme ilz souloient. Las ! qu'ay je faict? Je vous pry, qu'on me mande La faulte mienne, affin que je l'amende, Et que d'y cheoir désormais je me garde.

Si rien n'ay faict, au cueur qu'avez en garde Veuillez offrir traictements plus humains; Car s'il mouroit loyal entre voz mains. Tort me feriez, et de ce cueur la perte Seroit à vous (trop plus qu'à moy) aperte, D'autant qu'il est (et vous le sçavez bien) Beaucoup plus vostre (en effect) qu'il n'est mien.

Si ta promesse amoureusement faicte Estoit venue à fin vraye et parfaicte, Croy, chère sœur, qu'en ferme loyaulté Je serviroys ta jeunesse et beauté.

Faisant pour toy do corps, d'esprit et d'amc

Ce que servant peult faire pour sa dame.

Je ne dy pas que de ta bouche sorte Mot qui ne soit de véritable sorte; Mais quand à l'œil voy ta belle stature Et la grandeur d'une telle adventure Qui ne se peult mériter bonnement.

Je no sçaurois croire qu'aucunement Je peusse attaindre à un si hault degré, S'il ne me vient de ta grâce et bon gré.

Puis que ton cueur me veulx donc présenter Et qu'il te plaist du mien te contenter, Je loue Amour. Or évitons les peines Dont les amours communément sont pleines : Trouvons moyen, trouvons lieu et loysir De mettre à fin le tien et mien désir.

Voycy les jours de l'an les plus plaisans : Chascun de nous est en ses jeunes ans; Faisons donc tant que la fleur de nostre aage Ne suive point de tristesse l'oultrage; Car temps perdu et jeunesse passée Estre ne peult par deux foys amassée.

Le tien office est de me faire grâce; Le mien sera d' ad viser que je face Tes bons plaisirs, et sur tout regarder Le droict chemin pour ton honneur garder. Si te supply que ta dextre m'annonce De cest escript la finalle response, A celle fin que ton dernier vouloir Du tout me face esjouyr ou douloir.

Le plus grand bien qui soit en amytié, Après le don d'amoureuse pitié, Est s'entr'escrire, ou se dire de bouche. Soit bien, soit dueil, tout ce qui au cueur touche; Car si c'est dueil, on s'entrereconforte,

Et si c'est bien, sa part ciiascun emporte. Pourtant je veulx, m'amye et mon désir, Que vous ayez vostre part d'un plaisir Qui en dormant l'autre nuict me survint.

Advis me fut que vers moy tout seul vint Le dieu d'Amours, aussi clair qu'une estoillc, Le corps tout nud, sans drap, linge ne toille, Et si avoit (afin que l'entendez) Son arc alors et ses yeux desbendez, Et en sa main celuy traict bien heureux Lequel nous feit l'un de l'autre amoureux.

En ordre tel s'approche et me va dire : « Loyal amant, ce que ton cueur désire, Est asseuré; celle qui est tant tienne Ne t'a rien dit (pour vray) qu'elle ne tienne; Et, qui plus est, tu es en tel credict Qu'elle a foy ferme en ce que luy as dict. »

Ainsi Amour parloit, et en parlant M'asseura fort; adonc en esbranlant Ses aesles d'or en l'air s'en est volé, Et au resveil je fuz tant consolé, Qu'il me sembla que du plus hault des cieux Dieu m'envoya ce propos gratieux.

Lors prins ma plume, et par escript fut mis Ce songe mien que je vous ay transmis. Vous suppliant, pour me mettre en grand heur. Ne faire point le dieu d'amours menteur. Mais tout ainsi qu'il m'en donne asseurance. En vostre dire avoir persévérance, Croyant tousjours que les propos et termes Que vous ay ditz sont asseurez et fermes.

En ce faisant pourray bien soustenir Que songe peult sans mensonge advenir : Et si diray la couche bien heureuse Où je songeay chose tant amoureuse.

O combien donc heureuse elle sera Quand ce gont corps dedans reposera !

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